‹ Œuvres pastorales et oratoiresChapitre 37 sur 57 · LE PAPE · texte numérisé non relu

LE PAPE

ALLOCUTION PBONONOBE

OAKB LA CATHéDBALB D'AUTUN.

(LE DIUAKCHB 23 NOYEVBBB MDCGOLXXIZ)

On nous a demandé de faire entendre à tout le diocèse les paroles que nous adressions ^ il y a peu de jours^ aux fidèles de notre ville épiscopaU, accourus dans notre cathédrale de Saint^Lazare pour saluer notre retour de Rome et recevoir par nos mains la bénédiction de Léon XIII .

Nous flous rendom à ce pieux désir.

Faire mieux connaître la Papauté et le Pape^ c'est aussi faire mieux connaître et mieux aimer l'Église.

Or^ dans la crise que nous traversons^ lorsque, sous toutes les formes^ se produisent avec wie licence sans frein et une désolante impunité les attaques les plus éhontées contre la religion^ nous devons

saisir avec empressement toute occasion de réfuter les accusations calomnieuses^ de rectifier les idées, fausses^ de combattre le mensonge et la haine par les armes de la vérité et de la charité.

Ces pages arriveront à toute la famille diocésaine par r intermédiaire de nos chers Coopérateurs dans le ministère pastoral. Nous les autorisons à s'en servir^ aux approches de la quête du Denier de Saisit- Pierre^ pour exhorter les fidèles à un dévoilement plus actif et plus généreux à l'égard de la Papaurté et du Vicaire de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ.

Mes bien chers Frères,

Il y a cinq semaines, je vous demandais de m'accompagner de vos prières et de vos vœux.

Avec quel empressement vous avez répondu h mon appel ; de quel cœur vous avez supplié Dieu de bénir mon troisième pèlerinage épiscopal au tombeau des saints Apôtres ; par quelles persévérantes invocations vous avez réclamé pour nous le doux patronage de Celle que TÉglise appelle 9 TËtoile des voyageurs ]>, et la protection de l'Archange qui conduisit sûrement Tobie à travers les vicissitudes d'une longue et parfois périlleuse pérégrination : c'est le secret de vos pieuses effusions devant les tabernacles du Sel-

gneur ; — et voilà comment, sans faire de bruit, par la silencieuse et mystérieuse efficacité de la priëre, les chrétiens disposent dans leur foi d'une réelle puissance et continuent à être, suivant la parole d'un auteur du deuxième siècle, < l'âme du monde (1) ».

Tout à l'heure, nous remercierons Dieu ensemble ; et en vous associant au chant sacré da Te Deurn^ vous m'aiderez, suivant une parole de saint Paul, à mieux exprimer la reconnaissance dont mon cœur est pénétré : Adjuvantibus vobis in oratione pro nobis, ut ex multomm personis, ejus quœ in nobis est donationisy per muUos gratiis agantur pro nobis (2).

Vous remercierez pour not/5, mes bien aimés Frères ; mais vous remercierez aussi pour votis,

La grâce d'un contact plus intime avec le chef de l'Église ; la fortifiante douceur de ses encouragements ; l'influence contagieuse de sa sérénité, de sa paix, de sa force, au milieu d'incessantes sollicitudes et de continuels combats ; enfin, la surnaturelle efficacité de cette bénédiction apostolique dans laquelle on sent la réelle présence de l'Esprit de Dieu et la communication de ses dons (3) : tous ces trésors, nous n'ayons pas eu

(1) Épltre à Diognète.

(2) II Cor., I, 11

(3) II Cor. XIII, 13.

l'égoïste et injuste pensée de nous les approprier d'une façon exclusive.

Au contraire : en allant puiser abondamment à la source do grâces si précieuses, notre bonheur a été de penser que nous pourrions les répandre sur vous et mettre ainsi en pratique la recommandation adressée par saint Paul, € à ceux qui sont a: riches, de donner volontiers de leur abondance < à leurs frères : Divitibus prsecipe facile tribiiere^ communicare (i) t>.

Toutefois, avant de recevoir votre part du trésor que nous vous avons apporté, vous vous attendez à ce que je vous communique quelques-imes des sal«itaires et fortifiantes impressions de ce voyage. Votre désir est légitime, et je vais essayer d'y donner satisfaction.

« Qu'ètes-vous allés voir ? Quid existes videre{l) ? »

Le Sauveur adressait cette question aux foules qui s'étaient empressées d'accourir au désert du Jourdain, pour voir et pour entendre le saint Précurseur.

(1; I Tim. VI, 17-18.

'2) Matth. XI, 8.

Il y a quelques heures, en me recueillant devant Dieu pour me préparer à paraître devant vous, il me semblait, mes chers Frères, entendre la même question sortir de vos lèvres et de vos cœurs.

Et d'abord, aucun de vous ne s'est imaginé qu'en allant voir le Vicaire de Jésus-Christ, votre Évèque avait pu commettre une sorte de forfaiture envers son pays, négliger ses devoirs d'état et mériter les suspicions et les sévérités de la puissance civile.

A ceux qui peuvent concevoir et exprimer de pareilles inquiétudes, il faut répondre simplement ce que le Sauveur disait à de pauvres hommes, assez égarés par leurs préventions pour interpr^ ter à mal ses intentions les plus droites et transformer en crimes les actes les plus touchants de sa miséricorde : « Pourquoi formez-vous dans vos a cœurs de si mauvaises pensées ? Ui quid cogitatis « mala in cordibus vestris? (1) 2»

Pour vous, mes bien aimés Frères, votre foi vous l'a dit, et votre patriotisme n'a pas démenti votre foi : loin de commettre un acle de haute trahison envers son pays ou de négligence dans son ministère, l'Évêque qui va voir le Pape s'acquitte d*un devoir sacré de la charge épiscopale ; devoir auquel, dans la cérémonie de son sacre,

(1) Mattfa. IX, 4.

au vu et au su des principaux représentants de l'État, il a juré d'être fidèle (1) ; devoir enfin dans Faccomplissement duquel il trouve lumières^ grâces, forces pour mieux remplir toutes ses fonctions et, par conséquent, pour se rendre plus capable de servir utilement Dieu, TÉglise et la Patrie. Plaignons ceux qui, entraînés par leurs préjugés, arrivent, comme les faux prophètes dont parle Isaïe, à glorifier comme bien ce qui est mal et à qualifier de mal ce qui est bien : Vsb qui dicitis makim bonum, et bonum malum (2).

Le Sauveur demandait donc aux Juifs : a Qui < êtes-vous allés voir ? Peut-être un homme por- « tant des habits somptueux ? De tel hommes se <K voient dans les demeures des rois : Quid êxistis c vider e? Hominem mollibus vestitum? Ecce qui € mollibus vestiuntur in domibus regum sunt (3) ».

(1) <E Je visiterai personnellement les tombeaux des saints < Apôtres, et je rendrai compte à notre seignenr le Pape et a ses « successeurs de tout mon office pastoral et de tout ce qui touche c à l'état de mon Église, de mon clergé et des âmes des fidèles c confiés à ma foi, et de tout ce qui concerne leur salut, d (^Pontif, Bom, Serment du sacre des Érèques.)

(2) Is. V. 20. — (3) Matth. XI, 8.

Nous sommes entré, mes chers Frères, dans le palais d'un Roi. Nous avons gravi les majestueux escaliers de marbre du Vatican. Nous y avons reçu, pour notre part, les honneurs que le Pape prescrit de rendre à ceux qu'il appelle « ses vénérables frères », et dans la personne desquels il ordonne de respecter les successeurs des Apôtres. Enfin, nous avons été admis auprès de l'héritier de ces vaillants Pontifes en qui, pendant des siècles, les Italiens ont salué avee un légitime orgueil et une juste reconnaissance, non seulement les recteurs spirituels de la sainte Église de Dieu, mais les plus fermes défenseurs de leur indépendance nationale et de leur paix intérieure, d'abord contre les prétentions despotiques de la cour de Byzancc, puis contre les entreprises des empereurs d'Allemagne, plus tard enfin contre une féodalité dont les excès ne purent être réprimés que par la main ferme et Timpitoyable justice d'un Sixte- Quint.

Ces choses appartiennent à l'histoire qui en rend témoignage. D'ailleurs, rien ne garantit que l'Italie ne s'en souviendra pas un jour, et ne sera pas heureuse d'aller redemander à Phégémonie sacrée du Prince de la paix le secret de réaliser ses légitimes aspirations de progrès et de liberté, tout en renouant la chaîne de ses destinées à ses traditions les plus glorieuses.

Quoi qu'il en soit, mes bien chers Frères, nous

avons vraiment vu un souverain, niomentanémoat dépossédé de la part de gouvernement que lui avaient imposée des nécessités providentielles, mais d'une puissance eu comparaison de laquelle les plus imposantes souverainetés de la terre sont peu de chose.

« Ils ont pris les âmes et ne m'ont laissé que les cadavres, » disait un jour, dans un accès de brutale franchise et de mauvaise humeur, un conquérant dont Tépée triomphante sNHail promenée dans toute TEurope. Les révolutions ont dépouillé les Papes de leur empire temporel, mais ils ont gardé l'empire des âmes.

Quelle souveraineté, mes chers Frères, que celle qui n'est bornée par aucune frontière, aucun fleuve, aucune montagne, aucune mer, aucun continent ! On a dit de Charlcs-Quint que le soleil ne se couchait jamais sur ses vastes États. Mais qu'était Tempire de Charles-Quint comparé à la domination spirituelle des papes ? In omnem tetram exivit sonos eorum^ et in fines or bis terrœ verba eorum (1).

Quelle autorité que celle qui règle, non pas seulement la police extérieure de la société, mais ce qu'il y a de plus personnel et de plus vivant dans les hommes, c'est-à-dire leurs idées, leurs

(1) Ps. xviii, :».

croyances, leurs affections, leurs volontés 1 Quelle puissance royale, et plus que royale, en ce souverain qui, de la place même où Néron avait fait flamber des chrétiens pour éclairer ses impériales orgies, adresse la parole au monde et entend le monde lui renvoyer d'un seul mot, Credo, k triple adhésion de l'obéissance, de la confiance et de l'amour !

Nous avons vu, N. T. CF., ce souverain de Fempire des âmes dans son austère et saisissante majesté ! Que de choses il y aurait à vous dire sur Tencadrement et sur le fond de cette vie tout à la fois isolée et publique I Tantôt, en effet, le Pontife-Roi est comme un solitaire à côté du Roi immortel et invisible des siècles (i), le Diea caché dont il tient la place et exerce la miséricordieuse puissance ; et tantôt il voit, entend^ reçoit, entretient, bénit les représentants de toutes les parties du monde; d'autant plus assujetti qu'il est placé plus haut ; d'autant moins maître de son temps et de sa personne, qu'il exerce une

(1) I Tim. I, 7.

aulorité plus étendue et plus incontestée, — vraiment semblable à ce Fils de Thomme qui est venu au monde non pour avoir des serviteurs, mais pour être esclave : Venu Filins kominis non minis^ tî-ari, sed ministrare (1).

Il y a peu de jours, dans une cérémonie analogue à celle-ci, devant vos frères de Mâcon qui se pressaient, comme vous, avec une si pieuse avidité autour de leur Évêque pour recevoir par son intermédiaire les bénédictions du Pontife Romain, nous essayions de décrire heure par heure la journée du Pape, afin de leur donner une juste idée de ce que coûte au successeur de saint Pierre cette royauté universelle dans laquelle l'esprit de foi ne voit qu'une universelle servitude.

Le matin, bien avant le jour, b Vicaire de Jésus-Christ s'entretient avec son MaUre dans le recueillement d'une longue oraison. II met alors en pratique la parole de Jésus ; et, comme il a pour devoir essentiel de sanctifier le monde, il commence par se sanctifier lui-même : Pro eis ego sanctifico meipsum (2). Tous les devoirs, toutes les responsabilités, tous les désirs, toutes les espérances inhérents à sa charge œcuménique lui sont représentés au vif par la simple et grandiose

(1) Matth. XX. 28.

(2) Jcann. xvii, 19.

Algr Perbavd. — ŒuTies. t. II. 38

imago qui met sans cesse devant ses yeux It théâtre de son action pastorale et le moyen principal de cette action : la mappemonde surmcotée d'une croix.

A l'oraison succède la sainte messe. Assurément, mes Frères, le Pape, à Tautel, n*est pas plus prêtre que le plus humble prêtre. Il n'y a pas deux pouvoirs eucharistiques, et les paroles toutes-puissantes de la consécration ne sont pas autres sur les lèvres du souverain Pontife et sur celles du vicaire de la petite paroisse. C'est que. vous le savez, dans la messe, il n'y a qu'un seul sacrificateur comme il n'y a qu'une seule victime, Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui disparaissent toutes les distinctions hiérarchiques, quand il s'agit de perpétuer dans le monde le prodige de son amour pour les hommes par la divine Eucharistie.

Toutefois, comme chaque prêtre porte plus particulièrement à l'autel les péchés, les misères, les besoins, les prières du groupe d'âmes dont îl a plus immédiatement la charge et la responsabilité, comment ne serait-on pas saisi en voyant monter au calvaire du sacrifice eucharistique le Pontife sur qui reposent les iniquités de tous les pécheurs du monde, les souffrances de tous les affligés du monde, les vœux et les espérances de tous les chrétiens du monde ? Omnis poniifrx ex hominibus assumptus, pro hommibus constitui-

iT in iis qu3S sunt ad Deum^ ut offerat dona et acrificia propeccatis (1).

Apres raccomplissement des rites sacrés et le ortifiant colloque de Taction de grâces, » le ervileur des serviteurs de Dieu (2) » se met au ravail.

Q uel travail ! Des douze cents diocèses, vicariats apostoliques ou missions dont se compose l'Église catholique arrivent chaque jour à Rome des correspondances, des consultations, des cas de conscience. Avec les puissances politiques, ce sont des concordats à préparer ou à réviser, des conflits à prévenir ; parfois des persécutions à modérer : partout, des paroles de justice, de paix, de charité à faire entendre, afin de préparer les voies au triomphe de l'Évangile et d'obtenir des gouvernements le respect des droits et des libertés de l'Église. Représentez-vous, s'il est possible, N. T. G. F., le labeur qu'impose nécessairement le seul dépouillement de toutes ces dépèches, rédigées dans toutes les langues, touchant à tous les intérêts, et dont chacune réclame une réponse et une solution.

Aux relations écrites avec toutes les parties de

(1) Heb. V, 1.

(2) Servtt4 tervorum Dei, Saint Grégoire le Grand le premier s'est donné ce titre, que tous ses soccessears ont pris après lui.

l'Église universelle, succèdent les relations parlées et personnelles.

Chaque jour également, Rome reçoit la visile d'hôtes arrivant de tous les points de lliorizon, évèques, prêtres, simples fidèles, rattachés au Pape par le lien sacré d*une filiale obéissance; ambassadeurs étrangers, venus même des contrées hérétiques ou infidèles ; savants illustres, chefs d*armée, publicistes, orateurs, hommes d'État : tous ont afiaire au Pape, tous veulent voirie Pape, tous sollicitent Thonneur oudes*entretenir intimement avec lui, ou, du moins, d*étre compris dans ces audiences générales qui permettent de voir le souverain Pontife, d*entendre sa parole, de recevoir sa bénédiction.

Cependant, le temps s'écoule. Un rapide et frugal dîner, placé vers les deux heures de l'après-midi, et suivi d'une courte promenade, coupe en deux cette laborieuse journée qui a déjà mis le Pape en communication avec le monde entier. La récitation de l'office liturgique, et quelques instants de prière solitaire et recueillie devant le Tabernacle, ont renouvelé les forces d'esprit et d'àme du Vicaire de Jésus-<^hrist. Vers les cinq heures, il reprend le travail un inst&nl interrompu. A tour de rôle, et suivant l'ordre des jours de la semaine, les cardinaux préfets des congrégations romaines, les secrétaires de ces congrégations, les évêques présents à Rome, se

succèdent dans le cabinet du Pape. Il s'agit d'affaires à examiner, de difficultés à résoudre. n n'en est pas une qui ne soit d'une importance majeure, pas une, par conséquent, qui ne s'impose à la plus sérieuse attention du Pape. La nuit est déjà commencée. Dans le monde entier, les hommes, même les plus absorbés par le travail, prennent ces heures du soir pour se délasser des contentions de l'esprit dans les douces réunions de familles. Cest une sorte de trêve universelle consentie par tous, au profit de tous. Seul, le Pape en est excepté. Quand la plupart des hommes se reposent, il est encore à la chaîne, pour parler le langage de saint Paul : Propter spem Israël catena hac circumdatus sum (1).

Les heures disparaissent : peu à peu le silence se faitdans lagrandecité; le Vatican a fermé ses portes. Mais le Pape veille encore, le Pape prie encore ; et il est bien tard, quand s'éteint la lumière que les pieux Romains aiment à voir briller à la fenêtre de l'appartement pontifical, et quand le serviteur de l'Église va demander à un court sommeil la force de recommencer le lendemain son inexorable labeur.

Vous le voyez, mes chers Frëres, le souverain que nous avons été saluer n'est pas de ceux qui

(1) Act. Âp. xzviii, 20.

mènent au fond d'un palais une vie molle el oisive : Ecce qui mollibus vestiuntur, in domibus reg%im sunt {^)! C'est un roi, mais un roi ouvrier, un roi serviteur, un roi soldat. Tout son temps, toutes ses forces, toutes ses facultés sont toujours en exercice pour le travail et pour le comr bat, et il n'est pas une heure de cette existence incessamment occupée et sacrifiée, dans laquelle le Chef de l'Eglise ne puisse répéter la parole si touchante de l'apôtre : € Je dépense très volontien € tout ce que j'ai, et je me dépense moi-même a pour vos âmes : Ego autem libentissitne impen- € dam, et superimpendar ipse pro animabus tes- « tris {^), >

a Qu'ètes-vous allés voir? y> demandait encore le Sauveur aux Juifs. — « Peut-être un roseaa agité par le vent ? Quid existis videre ? Arundi' nem vento agitatam ? »

Saint Paul, écrivant pour la seconde fois aux Corinthiens, et leur ouvrant son cœur avec la tendre familiarité d'un père, leur adressait cette question :

(1) Matth. XI, 8.

(2) II Cor. XII, 15,

« Ai-je usé de légèreté à votre égard ? Me « suis-je laissé guider par une sagesse charnelle, et c avez-vous trouvé en moi le oui et le non? Numc quidlevitateusussum? Aut quœ cogito, secundum c carnem cogita^ utsit apud me est et non? (1) »

£t il ajoutait aussitôt :

c Grâces en soient rendues au Dieu fidèle ! Il c n'y a point eu de telles contradictions dans € notre langage. Nous avons prêché le Fils de

< Dieu, Jésus-Christ, en qui ne se rencontre pas c la contradiction du oui et du non^ mais la seule

< affirmation de l'immuable vérité : Fidelis Deus ,

< quia sermo noster, qui fuit apud vos, non est in € illo EST et NON : Z)«?i filius Jésus Christus^ qui in c vobis per nos pnedicatus est^ non fuit est et non, « sedEST in illo fuit (2). »

Les Papes, mes chers Frères, peuvent revendiquer, mot pour mot, cette déclaration de Tapôtre. Le caractère dominant de leur gouvernement spirituel est une entière et constante fixité de principes et de doctrines.

Étudiez cette tradition qui compte déjà plus de dix-huit cents ans d'existence. Suivez d'âge en

âge ce grand enseignement, depuis saint Pierre,

qui a peut-être daté de la prison Mamertine la

(1) II Cor. I. n.

(2) II Cor. 1, 18-19.

première Encyclique adressée par un Pape à l'Église chrétienne, jusqu'à Léon XIII revendiquant pour celte même Église, dans le plus noble et le plus fier langage, l'honneur d'avoir toujours été à la tète de la civilisation. Feuilletez les collections où sont conservées les Ck)nstitulions et les Bulles dogmatiques des Papes. Rapprochez les unes des autres leurs affirmations sur la mission et sur les droits de l'Église ; sur les devoirs des individus et des gouvernements à son égard; sur les conditions de la paix et de la prospérité sociales : vous ne trouverez là aucune de ces fluctuations et de ces contradictions qui sont Tapanage ordinaire de la politique humaine, et qui rendraient presque sceptique quand on étudie les révolutions de l'histoire, puisqu'on s'y heurte inévitablement aux extrêmes les plus opposés; tantôt à l'autorité affirmée et pratiquée jusqu'au despotisme, par la négation ou la suppression de libertés nécessaires; tantôt à la liberté exagérée jusqu'à la licence, privée de ses garanties morales, et aboutissant fatalement à la suppression de ridée de devoir, par une glorification systématique et exclusive de l'idée de droit.

Vous voulez voir des roseaux agités parle vent, et se courbant successivement, tantôt à droite, tantôt à gauche ? Il n'est pas besoin pour cela de parcourir Thistoire générale du globe. Rappelezvous seulement l'histoire de votre propre pays et

des régimes si contradictoires qu'il a successivement proclamés et renversés depuis un siècle! Arundhiem venta agitatam.

Vous ne trouverez rien de semblable dans Tactîon de TEglise et des Papes sur le monde.

Au fond, l'Église et les Papes n'ont jamais voulu qu'une seule chose, l'application du sang de Jésus-Christ :

Aux individus, pour assurer leur salut éternel;

A la famille, pour y sauvegarder l'intégrité et rhonneur ^u lien nuptial ;

A l'éducation de la jeunesse, pour garantir à celle-ci les bonnes mœurs et les fortes croyances qui la rendront capable de suffire aux devoirs et aux luttes de Tàge viril;

Aux sociétés humaines, pour les préserver des excès du despotisme et de l'anarchie, et diriger sûrement leur marche, par la pratique de la saine liberté et de la justice, vers la conquête de tous

les progrès légitimes.

Tout cela se tient, s'enchaîne, se ramène à Tunilé d'un système éminemment simple et fécond, dont les nombreuses applications de détail sont contenues dans la prière quotidienne du chrétien : « 0 Père! que votre règne arrive! que votre vou lonté soit faite sur la terre comme au ciel ! » système toujours constant avec lui-même, dans lequel ne se rencontrent ni les vicissitudes^ ni les contradictions de la sagesse purement humaine,

et qui, par là, se sépare absolument de Tempirisme pitoyable où se pratiquent tour à tour le om* et le «on; où Ton vit non de principes, mais d'expédients; où Ton acclame aujourd'hui ce que l'ont condamnait hier, sauf à brûler demain ce qu'on adore aujourd'hui.

<r Mais enfin, continue le Sauveur, qui êtes- « vous donc allés voir? Un prophète ? — Oai c assurément, et plus qu'un prophète : Quid existis € videre ? Propheiam ? Etiam dico vobis^ et plus € quant prophetam, d

Vous n'ignorez pas, mes chers Frères, que, chez les Hébreux, le ministère prophétique était distinct du ministère sacerdotal. Il n'avait, du reste, rien de fixe, et n'était pas hiérarchiquement organisé. Tandis que les fils de Lévi servaient aux fonctions inférieures du Temple ; tandis que les descendants d'Aaron se transmettaient les augustes fonctions de la sacrificature, l'esprit de Dieu, « qui souffle où il veut (1) d, suscitait les prophètes suivant les circonstances. Us apparaissaient pour une mission déterminée et dispa-

(1) s. Jean m, 8.

raissaient quand cette mission était remplie.

Sublime ministère assurément que celui auquel furent appelés les Samuel, les Isaïe, les Jérémie, les Daniel, et tant d'autres dont la sainte Écriture nous a gardé les noms, les écrits et les actions magnanimes ! Combattre énergiquemcnt les erreurs et les dépravations contre lesquelles le peuple élu ne savait pas assez se mettre en garde ; protester contre les abus de la force, comme Nathan reprochant à David le meurtre d'Urie, ou comme Elie vengeant d'avance sur Achab le sang de Tinnocent Naboth ; empêcher surtout les générations d'oublier l'antique promesse d'un Rédempteur, et relever sans cesse par cette espérance les esprits défiants ou les cœurs abattus : quelle plus haute, quelle plus noble mission? Et, dans Thistoire des grandeurs humaines antérieures à la venue de Jésus-Christ, quel rôle comparable à celui-là?

Toutefois, le Fils de Dieu l'a dit, la gloire des prophètes s'éclipse devant la gloire du précurseur. Saint Jean-Baptiste laisse bien loin derrière lui les plus illustres personnages de l'antiquité judaïque : Etiam dico vobis, plus quam prophe^ tam.

J'ose dire toutefois qu'il y a «ncore un ministère plus grand que celui d'annoncer immédiatement la présence du Messie rédempteur, c'est de le continuer; d'être revêtu de ses pouvoirs;

d'exercer ses fonctions, enfin d'être un autre lui-même.

Or, le Pape a précisément cette mission, puisqu'il est le chef visible du corps mystique dont Jésus-Christ est le chef invisible, et puisque en sa personne se réalisent éminemment les promesses faites par le Sauveur aux Apôtres et aux héritiers de son sacerdoce, mais à nul autre plus qu*à celui qui est le prince des Apôtres et la source même de toute la vie sacerdotale dans le monde.

Plus que prophète : déjà le simple prêtre Test, — car le simple prêtre fait ce qu'Isaïe ou saint Jean-Baptiste n'ont pu faire : il remet les péchés ; il ressuscite les consciences; il communique la vie de la grâce; et surtout, il reproduit par la puissance de quelques paroles le prodige de l'Eucharistie, c'est-à-dire la perpétuité de la présence réelle de Jésus-Christ dans le monde.

Si donc, au nom de son sacerdoce, le prêtre, fùt-il placé au dernier rang de la sainte hiérarchie, est vraiment plus que prophète, que dire du Pontife auquel toute la tradition chrétienne a décerné le titre de Vicaire de Jésus-Christ, et dont il faut dire, avec saint Léon le Grand, qu'il accomplit en vertu de sa délégation tout ce que le Sauveur faisait en vertu de sa propre puissance? Magnum et mirabile huic viro consortium potetitix su^ tribuisse divinam dignationem^ ut qux Christo

potestate sunt propria, sint Petro cum Christoparticipaiioiie communia (1 ).

Vicaire de Jésus -Christ! Quel litre, mes bien chers Frères! Mais surtout quelle mission! Le voilà, ce prince des pasteurs, en qui, pour parler le langage de saint Augustin, se résume la vie de rÉglise : Propter ipsam personam quam totius Ecclesiœ solus gestabat[ï).

Aussi bien^ il en personnifie Tunité ; il est Tor-

gane nécessaire de son infaillibilité doctrinale,

et, bien que soumis à la triple infirmité de la

chair, de l'espace et du temps, il continue d'être

pour la grande société des âmes, répandue sur

toute la terre, ce que son Maître et le nôtre fut pour le petit groupe d'apôtres et de fidèles qui

constituaient alors toute l'Église : la lumière et la vie (3).

(1) s. Léo M. Serm. 4, in die nat. a*8. ttiœ*

(2) 8. Aug. Serm. 2S5, De Div., al. 108. Dans son traité 124 sur saint Jean (n^ 5), le saint Docteur revient but la même pensée : JBeeUtiam^ ct^us UU (Petrttt) açnotcitur in figura gestatte per* êenam propter priniatum quem in diêdpulis habuit.

(3) a On sent dans la leotoie attentive de l'histoire ecclésiaaa tique, a dit M. de Maistre avec son bonheur habituel d'ezpreB« «c non, je ne sais quelle présence réelle du souverain Pontife sur a tous les points du monde chrétien. II est partout, il se mêle de a tout, il regarde tout, comme de tous côtes on le regarde. J> [Du I*ape, liv. I, chap. viii.)

Les catholiques, mes bien chers Frères, n'ont garde de tomber dans ces monstrueuses erreurs du panthéisme oriental, qui absorbent dans l'unité de substance le divin et l'humain. Nous n'ignorons pas que le Pape est un homme mortel comme nous, et, par conséquent, en tant qu'homme, faillible et pécheur. Aussi bien, fùt-il un saint Léon, un saint Grégoire, un Sixte-Quint, le plus savant, le plus saint, le plus puissant de ces souverains qui ont vu le monde entier se mettre à leurs pieds, croire à leur parole et recevoir de leur bouche la formule de sa foi, le successeur de Pierre n'est pas dispensé de la loi universelle qui oblige tout pécheur à se courber le front contre terre, et à solliciter, au prix d'un humble aveu, l'absolution de ses fautes.

Comme homme aussi, le Pape paie son tribut aux infirmités de la vie et à l'inéluctable nécessité de la mort. Pourrions-nous l'oublier, nous qui avons vu, il y a peu de jours, brûler à Saint-Pierre de Rome, devant les tombeaux des souverains Pontifes, ces feux lugubres qui semblaient solliciter pour eux le souvenir et les prières des vivants (4)?

(1) Le jour de la Commémoration des fidèles trépassés, qui tombait cette année le lundi 3 novembre.

Aucune des prérogatives spirituelles de la Papauté ne modifie donc essentiellement les conditions générales de l'humanité pour celui que l'Église honore comme son chef. Il naît, il vit et il meurt homme. Toutefois, parce qu'il est non seulement Tambassatleur, mais le mandataire, le lieutenant, le vicaire même de Jésus-Christ, c'està-dire celui qui tient sa place au milieu de nous, vices Christi gerit^ nous pouvons sans servilité, sans déshonneur et sans superstition, lui rendre des honneurs auxquels un simple mortel n'aurait pas droit.

Ne soyez donc pas surpris, mes chers Frères, si un cérémonial antique, fondé sur les conclusions les plus logiques de l'esprit de foi, prescrit de fléchir le genou devant la personne auguste du souverain Pontife, comme nous le fléchissons devant le tabernacle où réside la très sainte Eucharistie. Ce n'est pas, je le répète, parce que, dans une confusion impie, nous assimilons un homme à Dieu; mais parce que, au nom de la vérité révélée, nous reconnaissons l'autorité même de Dieu dans l'homme qu'il s'est choisi pour le représenter sur la terre et que, dans le langage prophétique, il appelle « l'homme de sa « droite (1). »

(1) Fiat manuB tas super virum dexter» tnœ, et super filiam hominis quem confinaastitibi. (Ps. Lxxiz, 18).

Pourquoi d'ailleurs se scandaliserait-on de ce témoignage de vénération religieuse donné au Vicaire de Jésus-Christ?

N'êtes -vous pas tous les jours témoin du respect non moins religieux dont TÉglise entoure les dépouilles mortelles du p|^s humble des chrétiens? Voyez ce corps inanimé qu'on apporte ici avant de Taller cacher dans la poussière du tombeau. L'âme immortelle s*en est déjà séparée. Mais y par son union avec cette àme baptisée, ce corps a été le temple de l'Esprit-Saint ; mais Jésus- Christ l'a visité, habité, vivifié par son Eucharistie : et, à cause de cela, l'Église nous prescrit d'encenser ces restes inanimés, comme nous encensons à l'autel le Saint des Saints^ quand il daigne se montrer à nous sous le voile du Sacrement (i). Voilà les grandes idées que la foi nous donne I Voilà comment elle transfigure à nos yeux tout ce que Dieu a touché, tout ce dont il se sert pour se manifester à nous !

Donc, mes bien-aimés Frères, puisque vous êtes accourus ici afin de recevoir des mains de votre Évêque la bénédiction qu'il a été chercher pour vous à Rome, agenouillez-vous en ce mo-

(1) Après avoir répandu de Tean bénite pur le corps du défunt, le célébrant, assisté du diacre, reçoit Tencensoir, et fait trois fois, en l'encensant, le tour du cercueil. (Rubriques du Rituel pour les funérailles.)

ment, comme vous le feriez si vous aviez le bonheur d'être effectivement en présence du Vicaire de Jésus-Christ y et recevez avec la foi la plus vive, avec la plus religieuse reconnaissance, cette

bénédiction pontificale que nous supplions Notre- Seigneur de ratifier en répandant les dons les plus précieux de sa grâce sur vous et sur tous ceux qui vous sont chers.

Sit nomen Dei benedictuniy etc.

Mgr PSKBAUD. — (Earreip t. II 39

LETTRE

▲ MM. LES CUBÉS DE LA VILLK D'AUTUH

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