SAINT THOMAS D*AQUIN K
A totêi fufê Vénérables Frères les Patriarehes, Primats^
Archevêques et Eveques du monde catholique,
en grdee et communion avec le Siège apostolique,
LÉON XIII, PAPE
Vénérables Frères, salul et bénédiction apostolique.
Le Fils unique de Dieu, descendu sur la terre pour apporter au genre humain le salut ainsi que la lumière de la divine sagesse, octroya au monde un bienfait immense et admirable quand, sur le point de remonter aux cieux, il enjoignit aux Apô-
(1) Noas ayons publié le texte de rencyclique J^^mi Patris à 1a suite de la première édition de notre Lettre sur Vitude de la Philosophie, Nous en donnons aujourd'hui la traduction.
très d'aller et d'enseigner toutes les nations (1 luBsa l'Eglise fondée par lui, pour commune tresse de tous les peuples. La vérité ayant dé tes hommes, la vérité seule pouvait les gai et les fruits des célestes doctrines, fruits de ^ de salut pour le genre humain, n'eussent poin durahles, ai le Seigneur n'avait constitué, er d'instruire les esprits dans la foi, un magi perpétuel. Soutenue par tes promesses, app sur la charité de son divin Auteur, l'Ëglis complit fidfelement l'ordre reçu, ne perdant ja de vue, poursuivant de toute son énergie un n hut : enseigner la religion, combattre sans che l'erreur. C'est là que tendent les labeurs f veilles de l'épiscopat tout entier; c'est à ci qu'aboutissent les lois et les décrets des coni c'est beaucoup plus encore l'objet de la soUici des Pontifes romains ; lesquels, successeur hienheureuz Pierre, le prince des Apdtres, hérité, en même temps que de sa primauté droit et de l'office d'enseigner et de confirmer I frères dans la foi.
Or, ainsi que l'Apfttre nous en avertit, c'est la philosophie et les vaines subtilités (2) que prit dus iîilèles du Clirist se laisse le plus S'iu tromper, et que la pureté de la foi se corn
(1) Mstlh. )
parmi les hommes. Voilà pourquoi les Pasteurs suprêmes de TEglise ont toujours cru qu'il était de leur charge de pousser de toutes leurs forces au progrès des sciences véritables, qu'il y avait en même temps pour eux obligation de pourvoir avec une singulitTe vigilance à ce que renseignement de toutes les sciences humaines fût donné partout selon les règles de la foi catholique, mais surtout celui de la philosophie, de laquelle dépend en grand partie la juste notion dos autres sciences. Nous-méme avions déjà touché ce point, entre plusieurs autres, Vénérables Frères, dans la première Lettre encyclique que Nous vous adressâmes ; mais aujourd'hui Timportance du sujet et la gravité des circonstances Nous engagent à traiter de nouveau avec vous de la nature d'un enseignement philosophique, qui respecte en même temps et les règles de la foi et la dignité des sciences humaines.
Si Ton fait attention aux conditions critiques du temps où nous vivons, si Ton embrasse par la pensée l'état des choses tant publiques que privées, on découvrira sans peine que la cause des maux qui nous oppriment, comme de ceux qui nous menacent, consiste en ceci, que des opinions erronées sur toutes choses divines et humaines, des écoles des philosophes, d'où jadis elles sortiront, se sont peu à peu glissées dans tous les rangs de la société, et sout arrivées à se faire accepter d'un
Mgr Peiikaud. — Œuvres, t. II. 43
grand nombre d'esprits. Comme, en effet, naturel à l'homme de prendre pour guide d actes sa propre raison, il arrive que les défi ces de l'esprit entraînent facilement celles volonté ; et c'est ainsi que la fausseté des opi qui ont leur siège dans l'intelligence sur les actions humaines en les dépri Au contraire, si l'intelligence est sain fermement appuyée sur des principes solitj vr&is, elle sera la source de nombreux a^ ges tant pour l'intérêt public que pour les in privés.
Non pa*; certes que nous accordions à la | Sophie humaine tant de force d'autorité, que la jugions capable par elle seule de repousE de détruire absolument toutes les erreuri même en effet que, lors du premier établisse de la religion chrétienne, ce fut l'admirab miëre de la foi répandue nonpar les paroles p» sives de l'humaine sagesse, mais par la mont tion de l'esprit et de la force (1), qui reconsti monde dans sa dignité première : de même, les temps présents, c'est avant tout de la loule puissante et du accours de Dieu que d(.>vuiis allt'iitlro k: ivvuil <\vs usprita, arr enfin aux ténèbres do l'erreur. Mais nous r
vons ni mépriser ni négliger les secours naturels mis à la portée des hommes par un bienfait de la divine sagesse, laquelle dispose tout avec force et suavité ; et de tous ses secours, le plus puissant sans contredit est Tusage bien réglé de la philosophie. Ce n'est pas vainement que Dieu a fait luire dans Tesprit humain la lumière de la raison ; et tant s^en faut que la lumière surajoutée de la foi éteigne ou amortisse la vigueur de Tintelligence, tout au contraire, elle la perfectionne, et, en l'augmentant, l'élève à un plus sublime objet. — II est donc tout à fait dans l'ordre de la divine Providence que, pour rappeler les peuples à la foi et au salut, on recherche aussi le concours de la science humaine : procédé ingénieux et louable, dont les pères de l'Église les plus illustres ont fait un usage fréquent, ainsi que Tattestent les monuments de l'antiquité. Ces mêmes pères, en effet, assignèrent communément à la raison un rôle non moins actif qu'important; saint Augustin le résume tout entier en deiux mots lorsqu'il attribue à la science humaine ce par quoi ta foi la plus salutaire est engendrée^ nourrie^ défendue^ fortifiée (1).
Et tout d'abord, la philosophie, entendue dans son vrai sens, a la vertu d'aplanir et de raffermir
(1) De Trin, lib. xiv, c. 1.
— 67S — en quelque sorte le chemin qui mène à la foi \ table, en disposant convenablement l'esprit ses disciples k accepter la révélation : c'est p< quoi les anciens, non sans raison, l'appela tanlAt une institution préparatoire à la foi c tienne (1), tantôt le prélude et auxiliaire du ci tianisme (2), tantôt le préparateur à la doetrin rÈvangile (3).
Et en efVet, dans l'ordre des choses divÎ! Dieu très bon pour nous a manifesté par la lum de la foi, non seulement ces vérités que l'int gencc humaine ne peut atteindre d'elle-mëi mais encore beaucoup d'autres qui ne surpas pas absolument ta raison. Il a voulu que ces i niùres, sanctionnées par l'autorité divine, fus accessibles à tous sans aucun mélange d'err De Ik vient que les philosophes païens eux-méi au seul flambeau de la raison naturelle, ont coi démontré et soutenu certaines vérités, propo d'ailleurs à notre croyance par l'enseignen divin, ou qui se rattachent par des liens étro la doctrine surnaturelle. Car les choses ittvist de Dieu, comme dit l'Âpétre, à partir de laclion du monde, comprises par le moyen des ch créées, se perçoivent, même son étemelle puissi
(!) CIbib- Aloi. Strom. lib. i,c. IB , I.
(3) Ih'lg.ad ling. Th.iiim.
(3; Cleni. Ali-i. Sir m. liU I, c. Û.
et sa divinité (i); et les nations qui n'ont pas la loi... montrent néanmoim l'œuvre de la loi écrite dems leurs cœurs (2). Ces vérités, telles que les philosophes païens les ont connues, il est de toute opportunité de les faire tourner à l'avantage et à Futilité de la doctrine révélée, afin de faire voir avec évidence comment l'humaine sagesse, elle aussi, comment le témoignage même de nos adversaires déposent en faveur de la foi chrétienne.
Il est constant que cette tactique n'est point d'introduction récente, mais fort ancienne et d'un fréquent usage chez les pères de l'Église. Bien plus, ces vénérables témoins et gardiens des traditions religieuses ont reconnu comme un modèle, presque comme une figure de ce procédé, dans ce fait des Hébreux qui, près de sortir de l'Egypte, reçurent l'ordre d'emporter avec eux les vases d'or et d'argent et les riches vêtements des Égyptiens, afin que ces dépouilles^ qui avaient servi jusque-là à des rites ignominieux et à de vaines superstitions, fussent, par un changement immédiat, consacrées à la religion du vrai Dieu. Saint Grégoire de Néocésarée fait un titre de gloire à Origène (3) de ce que, s'emparant d'idées ingénieusement choisies parmi
(1) Kom,i, 20.
(2) Ib. II, 14, 15.
(3) Orat. paneç, ad OH en.
celles des païens, comme des irsiits arrachés à Fennemi, il les avait retournées avec un singulière adresse à la défense de la sagesse chrétienne et i la ruine de la supersition. Grégoire de Nazianze (1) et Grégoire de Nysse (2) louent et approuvent cette méthode de discussion dans saint Basile le Grand; saint Jérôme la célèbre dans Quadratos, disciple des Apôtres, dans Aristide, dans Justin , dans Irénée et dans un grand nombre d'autres (3). « Ne voyons-nous pas, dit saint Augustin, avec « quelle charge d'or, d'argent et de vêtements « précieux sortit de TÉgypte Cyprien, ce docteur (c suave et bienheureux martyr? et Lactance, et « Victorin, et Optât, et Hilaire? et, pour taire les « vivants^ ces Grecs innombrables (4) ? > Or, si, avant d'être fécondée par la vertu du Christ, la raison naturelle a pu produire une si riche mois* son, elle en produira certes une bien plus abondante, à présent que la grâce du Sauveur a restauré et augmenté les facultés natives de l'esprit humain. — Et qui ne voit le chemin commode et facile que ce procédé ouvre vers la foi ?
Toutefois, l'utilité de ce même procédé philosophique ne s'arrête pas à ces limites. Et, de fait, les
(1) Vit Moye.
(2) Carm. i, lamb. 3.
(3) Epist. ad Magn.
(4) De Dootr, Chritt. 1. n, c. 40.
oracles de la divine sagesse adressent de graves reproches à la folie de ces hommes qni par les biens visibles n^ont pu comprendre Celui qui est; et^ regardant les œuvres, n'ont pu reconnaître l'ouvrier (i). Ainsi un premier fruit de la raison humaine, fruit grand et précieux entre tous, c'est la démonstration qu'elle nous donne de l'existence de Dieu : car par la magnificence et la beauté de la créature^ le Créateur de ces choses pourra être vu dune ma^ nière intelligible (2). La raison nous montre ensuite Fexcellence singulière de toutes les perfections réunies en Dieu, principalement de sa sagesse infinie, à qui rien ne peut échapper, et de sa souveraine justice qu'aucune affection dépravée ne peut vaincre ; elle nous fait comprendre ainsi que Dieu non seulement est véridique, mais qu'il est la vérité même, ne pouvant ni se tromper ni tromper. D*où il ressort en toute évidence que la raison humaine doit à la parole de Dieu la foi la plus entière, la soumission la plus absolue. Semblablement la raison nous déclare que, dès son origine, la doctrine évangélique fut confirmée par des miracles, arguments certains d'une vérité certaine, et que, par suite, ceux qui ajoutent foi à l'Évangile ne le font point témérairement, comme s'ils
(1) Sap. XIII, 1.
(2) Sap. XIII, 5.
s'altachaienl à des fables spécieuses (1), maif
mettent leur intellig:ence et leur jugement b
torité divine par une obéissance entièrement
forme à la raison. Enfin, ce qui n'est pas i
précieux , la raison met en évidence con-
l'Eglise, instituée par Jésus-Cbrist (ainsi que
'S blit le concile du Vatican), <> dans son adm:
S (I propagation, dans son éminente sainteté
ë c fécondité intarissable qu'elle déploie en
3 « lieux, dans l'unité catholique comme dar
^ « inébranlable stabilité, nous oflre un sûr e
Sa * péluel motif do crédibilité et un témoij
c^ « irréfragable de la divinité de sa mission
^s Ces bases solidement assises, il reste à
)^ encore de la philosophie un usage varié et i
^-^ nu. C'est d'elle et avec son aide que la théc
SS sacrée doit recevoir et revêtir la nature, la
iâ et le caractère d'une vraie science. Il est ei
^ de toute nécessité que, dans cette dernière i
ce, la plus noble de toutes, les parties nombi
=C et variées des célestes doctrines'soientrassen
comme en un seul corps, de manière que, à
sées avec ordre chacune en son lieu, et déi
des principes qui leur sont propres, elles se
vent fortement reliées entre elles : il faut
i. ilo Fille CKlhol. (
que toutes ces parties diverses et chacune en particulier soient confirmées par des preuves appropriées et inébranlables. — On ne peut non plus omettre ou négliger celte connaissance plus approfondie et plus féconde de l'objet de nos croyances, et cette intelligence plus nette, autant qu'il se peut faire, des mystères eux-mêmes de la foi, après que saint Augustin et les autres pères en ont fait le sujet de leurs éloges et l'objet de leur application, et que le concile du Vatican (1), à son tour, la déclare on ne peut plus fructueuse. Cette connaissance et cette intelligence, ceux-là sans aucun doute les acquièrent plus pleinement et plus facilement, qui, à rintégrilé des mœurs et au zèle de la foi, joignent un esprit fécondé par la culture des sciences philosophiques ; c'est là en effet ce que confirme le même concile du Vatican, lorsqu'il enseigne que cette connaissance doit se puiser, <t tant dans l'analogie qu'ont avec celles de la « foi les choses qui nous sont connues naturelleoc ment, que dans le nœud qui relie les mys- € tères entre eux et avec la fin dernière de oc l'homme (2). »
Il appartient enfin aux sciences philosophiques de soutenir religieusement les vérités divinement
(1) Const. cit. c. 4.
(2) Id. Ibid.
de résister àl'audaoe de ceux qui attaquent. C'est là, certes, un beau titre d'honni pour la philosophie, que d'être le boulevard la foi, et comme le ferme rempart de la r gion. a II est vrai, comme le témoigne Clémi c d'Alexandrie, que, le Sauveur étant la foret c la sagesse de Dieu, sa doctrine est parfaite c elle-même et n'a besoin du secours de person « La philosophie grecque, par son concours, i c joute rien à la puissance de la vérité ; n c comme elle montre la faiblesse des argume ( opposés à la vérité par les sophistes, et qui < dissipe les embûches tendues à celle-ci, c'est e « même que l'on désigne par la haie et la ps c sade dont la vigne est munie (i). b Ainsi, I dis que les ennemis du nom catholique, dans le luttes contre la religion, prétendent emprunt) la philosophie la plupart des armes dont ils se vent, c'est également à la philosophie que défenseurs des sciences divines demandent j d'une fois les moyens de venger les dogmes r^ lés. Et ce n'est pas un mince triomphe pour la chrétienne, que les armes empruntées contre aux artifices de la raison humaine, la raison maine les détourne avec autant de vigueur qui dextérité.
1) Simm. lib. i, c. 2l}.
Saint Jérôme écrivant à Magnus rappelle que ce genre de combat fut familier à TApôtre des nations : le Guide de tarmée chrétienne^ Paul, r orateur invincible, défendant la came du Christ, retourne avec art en faveur de la foi une inscription rencontrée par hasard : car il avait appris du vrai David à arracher le glaive aux mains de fermemi, et à se servir du propre fer de l'orgueilleux Philistin pour lui trancher la tête (1).
L'Église elle-même, non seulement conseille, mais ordonne aux docteurs chrétiens d'appeler à leur aide la philosophie .
Le cinquième concile de Latran, après avoir établi que c toute assertion contraire à la vérité c de la foi surnaturelle est absolument fausse, c attendu que le vrai ne se peut contredire à luic même (2) », enjoint aux maîtres en philosophie de s'iqppliquer avec soin à la solution des arguments captieux ; car, selon le mot de saint Augustin, € toute raison^ quelque spécieuse fût-elle, c apportée contre l'autorité des divines Ecritures, « ne peut que tromper par l'apparence du vrai; « pour vraie, elle ne peut l'être (3). »
Mais si la philosophie veut se trouver en état de porter les fruits précieux que Nous venons de rap-
(1) Epist. ad Magn.
(2) BaUa Apostclioi reçiminU ,
(3) Bpist. 147 (al. 7) ad Marcelin, n» 7.
peler, il faut à tout prix qu'elle ne s'écarte jar
de la ligne tracée dans l'antiquité par le vénér
cortfege des saints Pères, et que naguère le cor
du Vatican sanctionnait solennellement de
autorité. Ainsi donc, au sujet de ces nombre'
vérités de l'ordre surnaturel, lesquelles évid
il' ment surpassent de beaucoup les forces de t<
= t| intelligence créée, que la raison humaine, dan
C \\ conscience de son infirmité, se garde de prétei
^ plus qu'elle ne peut, et ne s'avise, ou de les i
ou de les mesurer à ses propres forces, ou di
^ interpréter selon son caprice ; mais que plutdt
^ H les reçoive d'une foi bumble et sincère, et se lit
^p I \ souverainement honorée d'être admise à ren