‹ Œuvres pastorales et oratoiresChapitre 7 sur 57 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

DIflOOUBB PBONOHCA A LA GATHiORALB LB JOUB DB LA FÊTB DB L'ABOBNSION

(30 MAI MDOOCLXXVin)

Aêeendô ad Patrem mefim et mewm^ et Patrem veetmm et Deu trum. •

c Je monte Ten mon Père € < Diea, vers Totre Père et votre 1

(8. Jean, zx, 17.]

Mes chers Frères,

Dans la fête de T Ascension, a s'achèvent (c consomment tous les autres mystères de « de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et avec c « termine heureusement tout le voyage du 1 « Dieu » : Consummatio et adimpletio est ré

rvm solemnitatum et felix clausula totius itinerarii

FiHiDeiH).

Quel voyage ! De la droite de son Përe à la •crèche de Bethléem ; de la crèche de Bethléem à Nazareth ; de Nazareth au Calvaire ; du Calvaire au sépulcre, et du sépulcre à la droite de son Père, -à travers les prodiges et les gloires de la Résurrection et de l'Ascension (2).

Fête douce et triste tout à la fois.

Il est doux, en effet, de voir glorifier celui qui avait été humilié ; aller à l'honneur celui qui avait été à la peine ; jouir d'un triomphe éternel celui 4ont ses ennemis avaient dit, longtemps avant rimpiété moderne : Écrasons l'infâme ! Eradamus wnde terra viventitim^ et nomen ejus non mémowfttr amplius (3).

Mais aussi qu'il est dur de le voir partir ! C'est la louchante réflexion de saint Bernard compatissant à la douleur des Apôtres : Qtâdputatts : quan- ^ dolor irruperit apostolica pectora cum eum ^erunt a se attolli (4).

Toutefois, cette tristesse elle-même se résout 6n

(t) S. Bcm. Serm. 2, in Asc. Dom. n» 1.

(2) De cœlo yenit ia uteiam, de utero venit in prœsepe, de preiepe venit in crucem, de cruoe venit in sepalcrum, de sepul- €roifl c<Blam. (S. Greg. M. Hom. 29, in E?ang.)

(3) Jer. XI.

(4) 8. Bem. Serm. 2, in Asc. Dom. n« 3.

une immense consolation, quand on pense au mystère de TEucharistie dans lequel nous est rendu tout ce que l'Ascension semblait devoir nous enlever. Non, la promesse du Sauveur n'a point été vaine. Malgré son départ, nous ne sommes pas orphelins : Non relinqtiamvosorphanos{V). Il a trouvé le moyen de tout concilier. Il siège glorieux à la droite de son Père : mais il ne nous a pas abandonnés, et, voilé sous les espèces sacramentelles, il demeure et demeurera avec nous, jusqu'à la fin des siècles : Ecce ego vobtscum sum usque ad consummationem sœculi (2).

Nous pouvons donc regarder sans crainte l'Ascension de notre Maître bien-aimé, puisqu'elle ne nous prive d'aucun des trésors que l'Incarnation avait apportés sur la terre.

Dans cette glorieuse Ascension, mes Frères, nous saluerons non seulement le triomphe glorieux et mérité du combattant de la Passion et de la Croix, mais encore l'expression vivante de la grande loi qui résume tout Tesprit du christianisme, lequel, si on le veut bien comprendre, n'est autre chose que la noble et fière ascension de l'humanité vers la vérité mieux connue et vers le bien mieux pratiqué.

(\) Joann. xrv, 18.

(2) Mattb. XXVIII. 20.

Vous faire envisager le christianisme dans cette lumière sera, selon moi, la meilleure manière de répondre aux accusations calomnieuses dont il est Tobjet, et qui se sont donné rendez-vous aujourd'hui, à cette date du 30 mai, autour d*un nom tristement fameux, dans Fespoir d'infliger à Jésos-Christ et à son œuvre un nouvel et irréparable affront.

J'essaierai donc de vous montrer comment, par foi, le christianisme élève l'intelligence de l'homme et le fait pénétrer plus avant dans la connaissance de la vérité ;

Comment, par sa discipline moraler et religieuse, il élève la volonté de l'homme et le rend capable de pratiquer une justice plus abondante et d'arriver à une plus sublime perfection.

^invoquerai préalablement l'assistance de la

créature bénie qui est montée le plus haut dans

Tordre des ascensions de la vérité et de la vertu,

puisqu'elle a été appelée « pleine de grâce >;. Ave^

Maria,

Pour être chrétien, il faut, avant toute chose, avoir la foi.

Mais la foi est représentée à plaisir par nos ad-

versaires comme une abdication de la raison et une dégradation intellectuelle.

Je soutiens, au contraire, que la foi est une ascension de Tintelligence et le seul moyen pour elle de saisir des vérités inaccessibles à la portée naturelle de notre raison.

Voyez le plan suivi par Dieu dans la création. Quelle simplicité et quelle grandeur I Le souverain artiste a voulu suivre une loi d'ascension et de progrès. Il commence par des œuvres moindres pour s'élever, de degré en degré, jusqu'aux plus parfaites. Après les éléments primordiaux du monde matériel, encore inertes et sans consistance, le règne minéral. Après le règne minéral qui n'a ni mouvement ni vie, le règne végétal où la vie s'accuse par les phénomènes ravissants de la germination, de la croissance, de la floraison et de la production des fruits. Après le règne végétal et au-dessus de lui, le règne animal, avec ses espèces innombrables et cette merveilleuse puissance de l'instinct qui surajoute à la locomotion et à la sei>* sibilité une sorte d'ébauche de l'intelligence.

Enfin, après le règne animal, vient l'homme pour former un règne à part qui plonge, il est vrai, ses racines dans tous les autres, mais les domine et les surpasse en s'élevant au-dessus d'eux ; l'homme, en qui Dieu peut se regarder et se reconnaître, car il l'a fait à sa ressemblance, et il Ta rendu participant de la raison et de la liberté.

"Est-ce là toutefois, m^me dans l'ordre humain, lo rwc plus, ultra de la puissance créatrice ? Le rationalisme l'affirme. Il dénie à Dieu le droit d'avoir pu faire plus el mieux que l'homme naturel. Nous, avec la tradition constante de soixante siècles, nous affirmons que cette ascension a eu lieu. Elle a commencé aux jours de l'Éden, el à travers des vicissitudes dont je n'ai point à faire l'histoire, elle persévère parmi nous. Vous êtes, mes bienaimés Frères, nous sommes tous, par la bonté de Dieu, honorés de celte ascension qui nous a fait monter au-dessus des connaissances el des capacités île l'ordre purement naturel, pour nous introduire dans de plus hautes régions et nous rendre participants d'une vie supérieure.

Cette êlévalion OU ascension de l'homme à un étal plus grand, plus glorieux, meilleur ; à un étal oïl ses facultés naturelles sont enrichies par l'accession de facultés plus puissantes dont le principe o'CBt pas en lui, mais plus haut que lui, le livre d<f l'Eicclésias tique en indique l'époque précise et le caractère essentiel.

Elle eut lieu, presque sous forme de seconde création, immédiatement après que l'homme eul reçu du Créateur, avec l'&mc et la vie, tout l'ensemble des dons de l'ordre naturel. Dieu venait de le faire sortir du limon de la terre et avait imprimé son image sur sa face : Deus creavil de terra homi-

fiemei secundumimagmem mam creavii ilbim {i). Mais voici qu'aussit6t € il lui fait subir une seconde opération et qu'il le revêt d'une nouvelle vertu » : Et iterum convertit illum et secundum se vestivit iUum virtute (2).

Éclairé d'une meilleure lumiërei Thomme, élevé à cet état nouveau, put contempler les merveilles de la gloire de Dieu, et avoir avec l'Être suprême un commerce plus immédiat et plus intime : Magnaliti honoris ejus vidit oculus illorum^ et honorem vocis audierunt aures illorum (3).

Vous avez là, mes bien chers Frères, toute la théorie des rapports de la raison et de la foi. Une s'agit pas de créer entre elles un antagonisme factice comme entre deux souverains qui aspireraient à posséder le même trône. Leurs attributions sont différentes et différentes aussi sont leurs sphères d'aclion. Elles n'appartiennent pas au même ordre, et il n'y a pas plus lieu de supprimer la foi au nom de la raison que de supprimer la raison au nom de l'instinct. Chacune de ses puissances a son r61e bien déterminé, et elles forment entre elles une hié* rarchie dont les degrés sont parfaitement distincts.

C'est ce qui nous permet, à nous théologiens, de

(1) Bccli. XVII, 1.

(2) H), ib. 2.

(3) Ib. ib. 15.

proclamer aussi haut que les philosophes la grandeur, la puissance, la portée de la raison humaine. Nous n'avons aucune envie de la déprécier et nous avons tout intérêt à la défendre.

Nous disons seulement qu'elle n'est pas le degré le plus élevé jusqu'où Dieu ait fait monter notre faculté de connaître ; et que, lorsque la raison a accompli sa mission, toute sa mission en nous donnant la notion de tels et tels principes, de telles et de telles vérités, il appartient à la foi de nous faire monterplus haut, et de nous révéler d'autres principes, d'autres vérités auxquels il nous eût été impossible d'atteindre avec les seules ressources de notre raison naturelle.

Quelques paroles de saint Augustin résument d'une façon très lumineuse ces relations hiérarchiques de la raison et de la foi, et montrent très bien comment Tune poursuit, achève, perfectionne notre puissance de connaître, en nous élevant à des vérités placées bien au-dessus de laportée naturelle de notre entendement. Quod humana ratio non invetiit^ fides capit (1).

La raison a donc son rôle nécessaire dans Téconomie de notre vie intellectuelle. Mais ce rôle est borné : et quand la raison nous a conduits jusqu'à l'extrémité de son empire, c'est l'œuvre de la foi de

Cl) s. Aag. Serm.190, allas itf itr^rm, 61, n* 2.

nous mener plus loin et plus haut. Elle est do une marche en avant, un progrès, une ascensior Vbi humana ratio déficit^ fides pro/icît(i).

On pourrait encore dire de la foi, comparée à raison, ce que saint Paul dit de la mission Jésus-Christ comparée à la mission de Moïse, loi promulguée sur le Sinaï était loin d'être n prisable, puisqu'elle contenait un dogme, u morale, une liturgie dont Dieu lui-même et l'auteur. Mais ce dogme, cette morale, cette liti gie n'étaient qu'une préparation à une religi plus parfaite ; et, par elle-même, la loi de Moi toute figurative de la révélation évangélique, éi incapable de conduire les âmes jusqu'à laporf tion : Umbram habens lex futurorum bonortim n\ quam potest accedentes perfectos facere (2).

Ainsi la loi de Moïse faisait approcher Thonn du sanctuaire de la vie divine, accedentes ; \ n'avait pas la puissance de l'y introduire. P aller au delà, pour pénétrer « dans l'intérieur voile w, in interiora velaminisÇi), il fallait Jésus grand Pontife dont Aaron n'était que la figure fallait l'efficacité de son sacrifice, les mérites d< passion, la vertu de son sang.

De même, la raison nous conduit jusqu'aux c

(1) s. Aag. ib. ib.

(2) Heb,x, 1.

(S) Heb. VI, 19.

fins de la vie éternelle et infinie. Elle suffit à nous persuader qu'une telle vie existe, elle nous apprend ^eDieu est.

Mais pour nous dire ce que Dieu est, pour nous faire pénétrer dans les mystères de sa vie intime, il faut de plus hautes ascensions, dont la foi seule nous rend capables : Percipit fides tnvisibilia Dei altiorimodo quam ratio naturalis (1).

Si ces pensées sont vraies, mes bien chers Frères, vous pouvez estimer à sa juste valeur le reproche souvent adressé aux hommes de foi d'être des rétrogrades.

Les rétrogrades ! c'est-à-dire ceux qui marchent en arrière et qui reculent au lieu d'avancer et de monter, Notre-Seigneur Jésus-Christ a formellement déclaré qu'il n'en voulait à aucun prix dans la société nouvelle fondée par la prédication de son Évangile : Nemo aspiciem rétro aptus est regno /)«(2).

Pour appartenir au royaume de Dieu, sur la terre d'abord, puis au delà, il faut être du nombre des résolus, des vaillants qui ne regardent jamais ^Jerrière eux, mais se portent toujours en avant, ^vec une constante et croissante énergie. Ainsi parle Tapôtre saint Paul, et sa vie a été le com-

(1) 8. Th. Aq. 2. 2. q. a. 3.

(2) Luc, XI. 62.

mentaire de cette noble et vigoureuse doctrine : Quœ quidem rétro sunt obliviscens^ ad ea qtiœ sunt priora extendens meipsum (1).

Nous repoussons donc de toutes nos forces, comme une insigne calomnie, cette épithëte de rétrogrades à Taide de laquelle on essaie de discréditer notre foi.

Les rétrogrades, les vrais rétrogrades, je les trouve parmi ceux qui veulent à toute force retenir l'humanité captive dans les bornes étroites de la raison naturelle, et lui interdire par de retentissantes et menteuses formules Taccës des régions plus hautes , plus vastes , plus lumineuses, où la foi seule est capable de nous faire monter.

Les rétrogrades , ce sont ceux qui bifiTeraient d'un trait de plume^ s'ils le pouvaient, dix-huit siècles de révélation et de civilisation chrétienne, et pour qui Julien l'Apostat, Celse, Voltaire, sont de grands hommes, parce qu'ils ont essayé de barrer le chemin à la marche triomphale de l'Évangile.

Les rétrogrades, ce sont les païens modernes qui proscrivent de l'école le crucifix et le catéchisme ; de la couche nuptiale et du lit des mourants les bénédictions de l'Église, et font de la cérémonie

(1) Phu, m, i3.

sacrée des funérailles un rite brutal aussi outrageux pour la dignité humaine découronnée de Fi mmortalité que cruel pour les familles, déshéritées de toute espérance et de toute consolation !

Arrière donc les accusations qui ne reposent que sur des sophismes et des calomnies ! Les chrétiens conduisent encore la marche de Thumanité en suivant Tétendard de la Croix^ et toutes les fois, mes chers Frères, que vous récitez votre CredOy symbole de votre foi et de la foi de vos aïeux, vous avez le droit de répéter avec lui, dans une humble et fière simplicité : je monte vers mon Père et vers mon Dieu, — parce que la foi est une ascension : Ascetido ad Patrem meum et Deum meum»

Mais ce n'est pas seulement Tintelligence qui monte par la puissance de la foi, c'est la volonté, c'est Thomme tout entier, auquel le christianisme ne cesse d'adresser, sous toutes les formes, à propos de tous les devoirs et de toutes les vertus, cette fortifiante exhortation : « Mon ami, montez plus haut. » Amice, ascende superius.

D'abord, l'Évangile nous propose un idéal de perfection fort élevé au-dessus du niveau des

vertus purement hufnaines, même les plus achevées.

Il suffit, pour s'en convaincre, de relire le Sermon sur la montagne^ sermon, dit saint Augustin, dans lequel se trouve « tout ce qui appartient à la « perfection de Thomme moral et de la vie chré- « tienne » : Inveniet in eo, quantum ad mores optimos pertinet^ perfectum vitœ christianss modum{l).

Déjà, la morale enseignée aii peuple hébreu par Moïse, son législateur inspiré, laissait fort loin derrière elle la morale des plus fameux sages de l'antiquité, Lycurgue, Solon, Socrate, Aristote, Platon.

Mais, à son tour, combien la morale du Pentateuque n'est-elle pas dépassée par la morale de l'Évangile , et à quelles hauteurs de vertus Jésus- Christ n'a-t-il pas eu la prétention de faire monter l'âme humaine?

Il suffit, pour le prouver, de citer quelques paroles qui sont dans toutes les mémoires.

« lia été dit aux anciens (voilà la morale « du Sinaï) : Vous ne tuerez pas. Et moi, je vous M dis : Celui qui se met en colère contre son frère « est passible du jugement.

(( II a été dit aux anciens : Vous ne ferez pas

(1) s. Aug.

€ d'action impure. Et moi, je vous dis de vous € abstenir même d'un regard qui vous induirait à « péché.

€ Il a été dit aux anciens : Vous aimerez votre « prochain et vous haïrez votre ennemi. Et moi € je vous dis : Vous aimerez vos ennemis et vous € prierez pour ceux qui vous persécutent.

« n a été dit aux anciens : (Ëil pour œil, dent « pour dent, blessure pour blessure. Et moi je c vous dis de tendre la joue gauche à qui vous « aura frappé sur la droite (i). i>

Je ne prolonge pas ces citations. Les chapitres deTÉvangile auxquels je les emprunte vous sont familiers. Vous connaissez l'incomparable morale qu'ils renferment, et aussi la conclusion à laquelle ellese résume: « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (2) » .

Aussi saint Paul pouvait-il dire aux néophytes de la loi nouvelle : « Sachez que Dieu vous veut « saints ». Hœc est voluntas Dei satictificatio ves- Ira (3).

Et il ne craignait pas de demander à ces chrétiens de la veille de mettre dans leur vie « toute vérité, toute justice, toute pudeur, toute sainteté (4),

(1) 8. Mathieu, v.

(2) Ib. V, 4S.

<3) IThess. IV, 8.

(4) PhU. IV, 3.

et do faire de leur vie tout entière, de ses moindres détails comme de ses plus grandes obligations, un hymme à la gloire de Dieu (1).

Ajoulez, mes Frères, qu'une si haute perfection n'était pas proposée seulementà quelques hommes exceptionnellement doués, élite du genre humain, et prédestinas à la vertu par leurs dispositions naturelles. La mission des Apôtres était, saint Paul le déclare, a de rendre tout homme parfait en « Notre-Seigneur Jésus-Christ > : Ut exhibeamus omnem homitieni perfectum in Chris to Jesu (2).

Telle esl aussi, mes Frères, notre mission. Il ne s'agit pas seulement pour nous d'arracher les âmes, vaille que vaille, à l'incrédulité et au péché. Nous ne pouvons avoir ni repos ni trêve tant qu'il vous reste quelque progrès à réaliser, quelque bien à faire, quelque degré deperfectionà atteindre. Et je n'ai parlé jusqu'ici que des .devoirs strictement imposéàtousleschrétionsenvertudeleurbaptême.

Nous verrions des cimes bien plus élevées et do plus hautes ascensions, si nous allions de la morale des préceptes à la morale des conseils, et si nous suivions jusqu'au bout la voie que saint Paul déclare être encore (c plus excellente » : jEmulamini

(1) Soit que vous mangiez, soit que vous baviez, faites tont pour la gloire de Dieu, (l Cor. x, 31).

(2) II Cor. iv, 4

meliora charismatal Et adhuc excellentiorem viam vobis demonstro (1).

Mais ces nouvelles ascensions sont telles que le regard se perd à les suivre. Elles ont, il est vrai, leur point de départ dans les vertus qui font icibas le plus bel ornement deFEglise de Dieu ; mais leurs sommets nous échappent, et pour bien juger de leurs immenses proportions, il ne faudra rien moins que la plénitude delà lumière éternelle.

Ici, toutefois, le christianisme pouvait se heurter et se briser à un formidable écueil. Montrer la perfection, rien de plus facile. Les livres des moralistes, anciens ou modernes, abondent en maximes magnifiques auxquelles il ne manque que d'avoir été mises en pratique pour régénérer le inonde. La question est de savoir si la morale de l'Evangile a été accessible à rhumanit'*, et si la perfection de ses préceptes ou de ses conseils a élé réalisée.

Pour résumer d'un mol, à la suite de nos plus saints docteurs, et parliculiëremenl de s^int Augustin et de saint Léon le Grand, toute la portée thêologiquc et pratique du christianisme, je le renfermerai dans cette pensée « qu'un Dieu s'est « abaissé jusqu'à l'homme pour relever l'homme H jusqu'à Dieu ».

(I> l Cor. XII, ai.

Mgr Pekhaud. — Œuvres, t. II. 10

Tout le dogme, toute la morale, toute la liturgie, tout le culte est dans le parallélisme et le contraste de ces deux mouvements, Tua qui fait condescendre Dieu jusqu*aux faiblesses de Thumanité, l'autre qui fait remonter Thumanité jusqu'aux sommets de la vie divine.

Je dis i< qui fait remonter » , et là se trouve la solution de la difficulté. En effet, le christianisme ne se borne pas à nous montrer les merveilleuses ascensions de la vertu morale et de la perfection. Il nous donne les moyens pratiques de les opérer.

•Les vertus sublimes prêchées par FËvangile ne sont pas moins inaccessibles à notre volonté que ses dogmes et ses mystères à notre raison naturelle.

Mais, comme lâioi nous rend capable de monter jusqu'à rintclligence de ces mystères ; Ubi ratio déficit, fides perfidie la grâce nous rend capables de monter jusqu'à la pratique de ces vertus : Quis me liberabit ?. . . Gratia Dei per Jesiim Chris-tum{\).

Et de quelle façon la grâce opère-t-elle en nous ? Comme la greffe opère sur les arbres, en leur communiquant une sève qui transforme leur <»ssoncc et leur fait porter des fruits exquis. La

;i) Rom. vil, 21.

eomparaison n'est pas de moi. Elle est de saint Paul, et vous la trouverez exposée et expliquée tout au long, au chapitre xi® de TÉpitre aux Romains.

Que sommes-nous, par nature ? Je parle d'une nature viciée dans son origine et dans sa transmission. Nous sommes l'olivier sauvage.

Si on nous laisse à nous-mêmes, nos fruits seront les fruits amers dont le prophète dit <l qu'ils exaspèrent les dents de ceux qui les goûtent » : Qui comederit uvam acerbam, obstupesceiit dentés 47115(1).

Hais la grâce intervient comme une greffe bien- Usante. Elle met en nous la sève de la vie même de Jésus-Christ, laquelle transforme la nôtre et nous rend participants de sa bonté : Contra fiaturam insertus es in bofiam olivam, socius factus radicis et pinguedinis illius (2).

Toute réconomie des sacrements est là, et vous

avez l'explication des merveilles qu'ils produisent

dans les âmes. Oui, l'humilité, la charité, la chas-

lelé, le dévouement jusqu'au sacrifice, dépassent

h portée de la nature humaine. Mais ce qui e

impossible aux hommes est possible à Dieu : Qxiœ

impossibilia sunt apiid homincs, possibilia sunt

( 1 ) Jcr. XXXI, M).

t, Rom. XI, 24.

apzidDeum (1). La grâce et les sacrements nous font opérer dans l'ordre de la vie morale des ascensions identiques à ceUes de la foi dans Tordre de la vie intellectuelle ; et ces ascensions doivent aller, saint Pierre nous le déclare, jusqu'à nous rendre participants de la nature divine : Maxima et pretiosa nobis donavit utper hœc efficiamini divines consortes natures (2).

Ainsi, le christianisfne nous élève en nous proposant un idéal de perfection qu'il nous donne les moyens pratiques d'atteindre.

En effet, ces ascensions morales, dues à la puissance de la grâce et des sacrements, sont le fond même de la vie chrétienne. Elles ont été réalisées; elles le sont tous les jours. Leur histoire est écrite en caractères de feu ou en traits de sang dans les annales des apôtres, des martyrs, des vierges^ des confesseurs, des chrétiens de tout rang, de toute condition qui, depuis dix-huit siècles, illuminent de leurs incomparables splendeurs le ciel delasainteté : Fulgebunt sicut stellœ in perpétuas œtemitates (3).

Et cette histoire continue ; elle s'écrit tous les jours. II se fait encore des saints parmi nous, Dieu

(1) Luc. XVIII, 27*

(2) II Pet. 1,4.

(8) Dan. xil, 3.

les voit ; et il voit en eux la touto-puissanle efficacité delagrAce, des sacrements, dusang de son Fils !

Pour vous, mes Frères, si vous n'êtes pas encore des saints accomplis, du moins, chaque fois que vous vous élevez par un élan de courage et de volonté à une des sublimes ascensions de la vertu chrétienne, chaque fois que vous faites fructifier en vous la sève toute divine des sacrements, en étant, à l'exemple et pourFamour de Jésus, « doux, humbles, chastes, zélés, patients, charitables (1) », vous avez le droit de répéter sa grande parole et de dire avec lui : « Je monte vers mon Père et vers mon Dieu » : Ascendo ad Patrem meum et Deum mewn.

Voilà, mes bien chers Frères, tout le christianisme et son œuvre dans le monde. Il a élevé Thumanité.Il travaille tous les joursàPélever et à la faire monter plus haut. Il Tintroduit plus avant dans 'intelligence des vérités étcrneUes ; il la rend plus capable de réaliser les maximes de l'éternelle juslice et de la souveraine perfection.

Et maintenant, veuillez écouler une parole du grave et judicieux Royer-Collard :

€ Si le christianisme a été une dégradation, « une corruption ; s*il a fait l'homme pire qu'il

(1) Prière du matiu.

n n'était, Voltaire, en l'attaquant, a été un bienc faiteur de Fliumanité. Mais, si c'est le contraire « qui est vrai , le passage de Voltaire sur une (( terre chrétienne a été une grande calami- « té (1). i>

Écoutez encore cette réflexion, d'un des plus vigoureux génies du dix-septième siècle :

« En vérité, dit Pascal, il est glorieux à la ref ligion d'avoir pour ennemis des hommes si <c déraisonnables.

« S'ils ne servent pas à montrer la vérité de « la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, « ils servent au moins admirablement à montrer (( lacorruption de la nature par des sentiments si

« dénaturés. »

Vous pouvez maintenant, mes chers Frères^ apprécier vous-mêmes l'importance du service que nous rendent aujourd'hui à leur insu lesmaladroits admirateurs de Voltaire.

Us ont surtout voulu glorifier en lui l'adversaire le plus acharné du christianisme, celui qui a condensé toute sa haine contre Jésus-Christ et sa doctrine en co blasphème si tristement célèbre : bcrasofis Vinfâme !

Quelle démonstration dans cette attaque furieu-

^1) HUtoite de la vie et des éerits de Boyer-Collard, par M. de Barante.

se ! et dans ce soulèvement des plus mauvaises passions, quelle lumineuse et saisissante apologie !

Quand nous vous disons que Tincrédulité dégrade rhomme, qu'elle le rapetisse et Tavilit, qu'elle lui fait courir le redoutable péril de lui enlever les sentiments mêmes de l'honneur humain, vous pouvez croire, vous croyez souvent que nous exagérons et que la profession de parfait honnête homme se peut aisément concilier avec celle d'incrédule déclaré.

Le plus terrible coup que Voltaire eût pu porter à l'Evangile eût été d'en pratiquer toutes les vertus s&ns accepter aucun de ses dogmes.

Sa vie, au contraire, démontre avec la plus irrécusable autorité ce que l'on devient ou ce que l'on peut devenir quand on se sépare ouvertement de la foi, de la grâce et des sacrements de Jésus- Christ ! Quelle dépravation du sentiment ! Quel cynisme dans les mœurs et dans le langage 1 Quelles indignes trahisons envers la patrie I Quel insolent mépris des petits et des travailleurs ! Quelles lâches platitudes envers les puissants I

En vérité, tout s'y trouve. Si nous avions voulu composer de fantaisie un portrait de l'antichristianisme ; si, pour inspirer l'horreur de l'incrédulité, nous avions cherché à réunir dans une même physionomie les traits les plus repoussants, nous n'aurions pu mieux faire que de prendre l'image phy-

sique et morale de Voltaire, telle qu^elle nous est donnée par Tinepte naïveté de ses admirateurs. La voilà bien, celte face ricanante où sont imprimés avec une inexorable vérité les stigmates des plus hideuses passions !

Regardez, et concluez avec Pascal que de tels hommes et leurs imitateurs, « s'ils ne servent pas f( à montrer la vérité de la rédemption par la saîn- « teté de leurs mœurs, servent au moins admira- « blement à montrer la corruption de la nature par € leurs sentiments si dénaturés, i

L'honneur de la religion se trouve donc aujourd'hui bien vengé par les honneurs que Timpiété contemporaine a voulu décorner au plus grand ennemi de la révélation chrétienne ; et je puis répéter une belle parole de saint Eucher, à propos des triomphes procurés à la foi par la rage des persécuteurs : Saluti perditio militavit (1).

Cependant, si la pensée de cette apothéose se tourne en triomphe pour la religion ; si, sous les coups d'un vaillant athlète^ l'idole blasphématoire, devant laquelle on voulait contraindre la France à fléchir le genou, a croulé et s'est allée confondre avec la poussière du chemin, il y a eu dans ce redoublement d'impiété un affligeant scandale.

(1) Serm. 8. Eucher. Ludg. in 8S. Epip. et Alex.

Aussi, nous avons demandé, nous avons prescrit des prières de réparation et d'expiation.

Déjà, cette nuit, elles ont été faites ici, sous les ▼oùtcs de notre vieille cathédrale. Une légion de nos vaillants chrétiens a passé la nuit en adoration devant le Saint-Sacrement. Je les félicite et je les remercie de leur pieuse initiative. J'attache le plus grand prix, pour le bien de la cilé et du diocèse, aux prières silencieuses et ferventes qu'ils sont venus répandre, en notre nom à tous, aux pieds de Tadorable Victime, toujours immolée pour le salut du monde.

0 Jésus ! de combien de cœurs s'échappe aujourd'hui votre nom sacré, pour vous faire réparation de tant de blasphèmes et d'outrages !

O Jésus !

Mes Frères, il y a aujourd'hui quatre cent quarante-sept ans, à peu près h rheure où je vous parle^ du milieu des flammes du bûcher de Rouen, Jeanne d'Arc jetait à ses bourreaux ce nom sacré, en rendant son âme virginale au Dieu qui l'avait choisie pour délivrer la France !

C'était le 30 mai 1431 !

Eux ne l'avaient que brûlée (1). Lui, le malheu-

(1^ On peut juger de la bonne foi de ceux qui rendent TÉ-

reux, le misérable^ a jeté sur elle la fange d*un livre obscène ! Et des hommes qui se disent Français ont osé décerner un triomphe au vil insulteur de Jeanne d'Arc ! Des fils de la France régéné* rée par le baptême de Clovis et mise par ce baptême à la tête des nations civilisées renient tout à la fois leur Dieu et leur patrie en acclamant aujourd'hui le nom lugubre et cent fois déshonoré de Voltaire.

Oh ! prions !

Pardon, Seigneur, pour ces insensés et pour ces ingrats I

Pardon, au nom de la Vierge de Domremy, si lâchement outragée par le libertinage d'un écrivain sans cœur !

Pardon, au nom des deux cent mille hommes tués il y a huit ans en luttant contre ces Prussiens dont le même écrivain a chanté les victoires sur nos armes !

Pardon I Seigneur ! Pardon I Mais entendez le serment que vous fait en ce moment un évêque parlant en son nom et au nom de son peuple! Non,

glise reuponsable delà mort de Jeanne d'Arc par les paroles qn*eUe jeta à la face de Pierre Cauchon, le sinistre évèqne de Beanvais : a Si tous m'eussiez mise en prison d'âglise, ceci ne £flLt « pas advenu. C'est pourquoi j'appelle de tous devant Diea. » (Wallon, Jeanne SAre^ p. 340.)

nous ne voulons pas être et nous ne serons pas la

France de Voltaire ! Nous voulons être et nous

demeurerons la France de saint Vincent de Paul,

la France des Petites Sœurs des Pauvres, la France

des Missions catholiques, la fille ainée de votre

Église, toujours prête à donner son or et à verser

son sang pour porter jusqu'aux confins du monde

cet Évangile de Jésus-Christ qui fait monter les

âmes dans la lumière et dans la justice : Ascendo

ad Patrem metim et Deum meum.

Amen !

LETTRE

PBEBCRIVAKT DES PBlèRSB POUB DBMANDEB LA CESSATION DE LA PLUIE

(14 JUIN MDCCCLXXVIII.)

Messieurs et chers Coopératecrs,

L'inexorable continuité du mauvais temps, depuis près de deux mois, devient une menace sérieuse pour nos récolles. Nos cultivateurs s'inquiètent, et, dans nos populations agricoles où. Dieu merci, vit encore Tespril de la foi, on se demande si l'heure n'est pas venue de recourir à la prière pour obtenir de la bonté de Dieu la cessation des orages et des pluies.

C'est à nous, ministres du sanctuaire, de porter aux pieds du trône de Dieu les vœux et les supplications de nos peuples.

Nous nous acquitterons de cette grande obligation de notre ministère.

L'Église, dont Tincomparable maternité est aujourd'hui méconnue et outragée par des enfants ingrats, a des prières pour toutes les nécessités et

pour toutes les épreuves de la famille humaine. Son cœur, inspiré par le cœur infiniment compatissant de Notre-Seigneur Jésus-Christ^ n'a rien oublié ; et proportionnant ses invocations à nos besoins, elle demande à Celui dont la puissance est égale à la bonté, tantôt les pluies qui fécondent la terre desséchée, tantôt le soleil qui fait mûrir les moissons.

Dans Texquise poésie de la langue liturgique, le beau temps, réclamé aujourd'^iui par les besoins de la terre , s'appelle « la joie du visage de Dieu » : Ut hilaritatem vultus tut nobis impertiri digneris (1).

Hélas ! nous sommes bien indignes de contempler, même dans le reflet lointain de la lumière naturelle, l'incommunicable splendeur de la beauté divine ! Comme ces vapeurs d'orage qui, remontant incessamment de la terre au ciel, voilent sa lumière et fournissent de nouveaux aliments aux tempêtes, nos péchés, nos blasphèmes, nos impié-

(l) Rit. et Miss. Rom.Precesad postulandam serenitatem.

tés, forment des nuages épais et malsains, interceptent les rayons bienfaisants de la lumière et de la grâce de Dieu, et attirent sur nos tètes ce que rÉcriture appelle « les trésors de la colère (1) ».

Il semble, en vérité, que rien ne puisse avoir raison de notre aveuglement et de notre endurcissemeut.

Le crime de la provocation à Dieu, dont nous vous parlions il y a quelques mois (2), continue à jouir parmi nous de la plus inconcevable et de la plus révoltante impunité, quand il n'est pas l'objet de complaisances et de connivences indignes de la part des dépositaires de l'autorité publique. Toute licence est donnée aux attaques les plus indécentes contre la religion, et pour rappeler le mot d'un grand orateur, <r ce qu'on appelle parmi nous <r liberté, est devenu le privilège de ceux qui ne <( croient pas contre ceux qui croient (3) ».

Nous savons que notre langage paraîtra sévère. Il aura le tort de contrarier l'optimisme de ceux qui, aimant à vivre d'illusions, ferment les yeux pour avoir le droit de nier Texistence du mal dont nous nous plaignons, et qu'ils s'obstinent à ne pas voir.

Nous sommes pour eux dos esprits chagrins, des

(i) Jer. L, 23. — Jac. v, 3.

(2) Lettre pour les prières publiques.

(3) Le P. Lacordairc.

fâcheux^ des trouble-joies. La France n'est-elle pas heureuse, puisque Paris s'amuse, et quand le monde entier est convié à ses fêtes, peut-on douter de la prospérité publique ?

Nous serions plus rassuré , nous Tavouons , si nous n'avions pas la douleur tout à la fois chrétienne et patriotique de constater chaque jour tant d'infractions à la loi de Dieu, et si nous n'étions pas fondé à craindre de voir sa justice sévir contre nous.

Quoi qu'il en soit, puisque nos récoltes essentielles sont menacées, écoutons les cris d'alarme de nos populations incessamment vouées à de si rudes labeurs.

Les scribes de la mauvaise presse ne se lassent pas de nous dénoncer et de nous insulter. Ne nous lassons pas de faire le bien et d'accomplir sans défaillance le ministère d'intercession et de consolation dont nous sommes investis ; nous sommes établis pour bénir et pour prier : disons comme Tantique prophète que personne ne nous empêchera de prier et de bénir : Ad benedictionem adductus sum : benedictionem prohibera non valeo (1).

(Suit le dispositif,)

I Num. XXIII, 2'.^

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