MONSTRELET, II
l'en supplie, donne-loi plutol à rh]glise qu'au siècle. » André jusque-là voulail se donner au siècle, mais la parole fralernelle le frappe el l'éclairé, il se donnera î\ l'Eglise, il montera sur le siège de Cambrai, et il mourra lui-même en odeur de sainteté. La bénédiclion du pape trouve le mourant humblement incliné; le Viatique le fait rayonner d'amour pour le Dieu do l'Eucharistie ; l'onction des mourants lui inspire pour son corps un magnifique mépris. « Traitez-moi comme un cadavre, » dit-il, en offrant ses membres brisés. Les prêtres et les médecins se disputent l'honneur de l'exhorter au moment suprême. Encore un moment, dit le prêtre, et vous serez dans le sein de Dieu. 0 utinam, Domine, utinam ! répond le saint. « Monseigneur, dit le médecin (c'était le temps où les médecins croyaient tous à Dieu et à la vie future), Monseigneur, souvenez-vous de Jésus-Christ, votre Sauveur, et de la vierge Marie. » Ecoutez la réponse : « J'ai mis en eux toute mon espérance. » El là-dessus, l'espérance lui donne des ailes, et il s'envole d'un trait dans le sein de Dieu même.
Après le Thabor le Calvaire, après le Calvaire le ciel. Personne n'en doute plus. Pierre est au ciel, el le procès de sa canonisation commence. Le saint est mort ! Le saint est mort ! A cette nouvelle, le pape quitte son palais, passe le Rhône et vient prier au pied de ce corps inanimé, en déclarant que son âme bienheureuse apaiserait le courroux du ciel et obtiendrait la paix à l'Eglise. Le saint est mort ! On le crie sur les deux rives du fleuve pendant la solennité de ses obsèques. Oubliez que le pape, les cardinaux, les magistrats, les consuls, menèrent son deuil avec un
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celai (îxlraordinairo. Les [lauvrus ruruiilsoii plus Ixîaii (!()rlc;^o, r\)sl {\() \i\uv l)ourli(^ ([iio sort la plus hollo oraison rniiùhro. On ap[)nuHl (|ii'il n'a laissai (|u'nno pinco (lo vin;^4sols dans son ('ollVcî, à ïovco do les avoir assistés ; on loc.ondnilau ciinclièriî Sainl-Michel ; c'est là (|no ro|)()sont les pauvres. (|ui sont les meilleurs amis de son Dieu, c'est là (pi'il a voulu reposer. Mais non, ce n'est pas le repos de la tombe, c'est la gloire ; ce cercueil est mis en pièces, les miracles commencent. Guillaume de Sabran est j^^uéri le jour même sur ce tombeau d'où sort une vertu puissante. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les paralytiques recouvrent Tusagc de leurs membres. Le nombre des guérisons miraculeuses en dépasse encore Téclat. En quelques mois, on les compte par milliers, on les coml)are à celles des apôtres, le récit en emplit des volumes, les historiens du temps les signalent : il faut bâtir une église pour recueillir des reliques si puissantes. L'église se remplit de dons et d'offrandes ; on accourt du nord comme du midi au pied de ce tombeau devenu un perpétuel prodige. Les princes y viennent avec les peuples, les savants avec les ignorants, les riches aussi bien que les pauvres ; la langue française n'a qu'une voix pour vénérer, bénir, invoquer le bienheureux Pierre de Luxembourg.
Cependant le schisme durait encore, et les vœux de la chrétienté, toujours déçus, n'en devenaient que plus ardents. Qui pouvait mieux les exaucer que le jeune saint, dont la vie s'était consumée à souhaiter la paix ? C'est au saint que l'on recommande ce que le héros n'a pu achever. Pendant que les Célestins bâtissaient une église sur son tombeau, on en profita pour
soulever son cercueil, el Ton mit dessus deux billets dans lesquels étaient proposées les voies d'accommo;lement. On le supplie, lui qui avait eu pendant sa vie un si grand amour pour l'Eglise, d'obtenir de Dieu qu'il inspire aux fidèles celle des deux voies qui était la meilleure et la plus propre pour faire cesser le schisme.
Quelle confiance naïve ! Quel trait de foi et de piélé ! Le saint pria dans le ciel pendant trente ans encore. Sainte Colette et saint Vincent Ferrier priaient sur la terre, el tant de prières réunies finirent par obtenir la délivrance attendue. Un concile s'assemble à Constance, Martin V est élu, le schisme est éteint, et la première pensée du vrai pape est de reconnaître les mérites du cardinal de Luxembourg, en instruisant le procès de sa béatification. La sainteté de Pierre n'en sera donc que mieux reconnue. Un miracle suffirait, au besoin, pour en réveiller le souvenir dans cette cité. Qu'en 1432, un enfant tombe du haut des tours du château des papes, la première pensée de son père est d'implorer le cardinal : a Monsieur saint Pierre, s'écrie-t-il, soyez-moi secourable. » Pierre le secourut et rendit l'enfant plein de vie à ses parents. Deux siècles après, c'est un autre enfant précipité du haut en bas de l'église des Célestins; on le relève tout sanglant, mais l'évêque d'Uzès célèbre la messe devant la châsse du saint, et le cadavre se ranime au nom du bienheureux. La patrie du saint devient, grâce à lui, aussi bien qu'Avignon, une terre fertile en miracles. Là, on ne l'implore jamais en vain dans les calamités publiques. Là, il est propice au laboureur et au vigneron; là, il exauce l'écolier qui l'invoque, et il transforme la
DU BIKMIHIHKIIX PIHUHi: hK II XK.MIIOI IK;. ii »
parosso on nppliralion d rinclocililo on obéissance. Li'i, on lui élèvo des aiilols, ot lo boiir;^ do Mgny, fidèle î\ sa mémoire, demeure jus(iii*;'i nos jours fidùlo i\ l'K-lise.
(l'élail. le vcini do louU^ la cIirùti(uiLé (ju'iin dùcrel ponlilical reconiiùl el a[)prouvril celte dévotion autorisée depuis deux siècles par tant do prodiges ot de miracles. Clément VII le fait de son pro[)re mouvement en 1527, et il n'y a «^uère de pa[)('s (jui n'aient étendu, tantôt à une ville, tantôt à une autre, le culte (lu bienheureux. I/ordrc des Célestins le |)ropage partout. I/Italie, l'Espagne, la Belgique, la Lorraine, la Savoie, élèvent des autels au bienheureux Pierre de Luxembourg. François de Sales, qui Ta aimé et invoqué dès sa jeunesse, ne voulut pas mourir sans être venu, dans celte ville, prier auprès de son tombeau. Il fît le panégyrique du bienheureux sans autre préparation que la prière même qu'il venait de faire avec toute l'onction de sa piété. On eut de la peine à l'arracher à la méditation de ce grand sujet. « Laissezmoi, disait-il, laissez-moi un peu auprès de cet illustre maître. Je n'ai jamais rien lu qui m'ait donné autant de confusion sur ma vocation ecclésiastique que la vie de ce jeune cardinal. >>
Ainsi disait François de Sales sur le point de quitter la vie. Ainsi vivait dans Avignon le nom du bienheureux Pierre de Luxembourg. Les saints venaient l'y saluer, et c'était comme un reflet du ciel qui couronnait celle tombe de la gloire d'en haut, parmi ces monuments qui se disputaient, tant à Avignon qu'à Villeneuve, les souvenirs de l'histoire des lettres et des beaux-arts.
Mf> PANÉGYRIQUE
Qu'est devenu ce miraculeux tombeau? Demandezle à la révolution, qui a profané les sanctuaires et jeté aux vents les cendres des saints. Mais demandons plutôt comment la foi et la piété ont recueilli ses saintes reliques. Un pieux chrétien a vu des impies s'emparer de la châsse, et des enfants jouer avec ses ossements desséchés. Il les recueille discrètement, il les rassemble, il en fait un trésor qui attend des jours meilleurs entre ses mains fidèles. D'autres ont sauvé les insignes de sa dignité cardinalice. Notre siècle a recueilli ces souvenirs épars, et la paroisse de Saint- Didier partage avec la paroisse de Saint-Pierre, le grand et le petit séminaire d'Avignon, l'honneur de les posséder encore. 0 poussière sacrée, soyez bénie! Derniers restes d'une vie si pénitente et mortifiée, parlez à nos cœurs de la mortification, du sacrifice, du mépris de soi-même. Ah ! si ces débris tels quels se ranimaient à notre voix, quel accent sévère prendraient-ils pour condamner ces vanités qui nous perdent, ces compromis que tant de chrétiens passent entre Jésus-Christ et Bélial, cette aversion que nous professons pour la pénitence, ce dégoût que la croix inspire à nos âmes ! Trois grands papes se sont cependant retournés sous la croix de leur exil pour implorer le jeune saint qui Ta portée avec tant de vaillance. Pie VII a enrichi sa fête d'indulgences, Pie IX s'est félicité de l'heureuse invention de ses reliques, Léon XIII applaudit aujourd'hui à cette fête et encourage les louanges que nous décernons au bienheureux.
Nous avons donc beau faire, le salut est toujours au même prix, et ce n'est qu'en portant sa croix
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([u'oii [loul fairo son clioiniii, non pas sur lu lorro, mais au ciol. Prouo/.-Ia donc, cotUî croix qui vous rôpuf^Mio ; qu'elle peso sur votre os|)ril [)our l'cclairor, sur votre cd^ur |)our l'élever et raj^randir, sur votre chair pour la purilier et rairermir contre les passions. ]*renons-la, celle croix, cvùfjues, prêtres, fidèles; les uns la croix du commandement, les autres la croix do l'obéissance, tous la croix du sacrifice; prenons-la, regardons au delà do la terre cl du temps, et donnons-nous, pour soutenir nos eirorls cl animer notre marche, le spectacle des cioux qui se déroulent aux regards de notre foi. Là, Dieu nous montre les trois étoiles qu'il a appelées, dans ce coin privilégié du ciel du Midi, pour aller peupler le ciel des élus : Stellx vocatx sunt, cl dixerunt : Adsumus t.
Je vous salue du haut de celte chaire, ô Gasarie ! ô blanche étoile qui êtes montée la première des collines de Villeneuve dans les sphères célestes! Les vierges vous ont reçue dans leurs chœurs harmonieux, vous suivez les pas de l'Agneau et vous chantez sur la lyre des anges les délices des noces éternelles. Je vous appelle au secours de nos cloîtres; venez, enveloppez-les de vos rayons et laissez tomber sur les vierges qui les peuplent votre douce et consolante lumière. Regardez celle contrée d'où vous êtes partie et failes-y fleurir, et dans les monastères et dans les familles, le lis de l'innocence el de la pureté. Stellœ vocatx sunt, eu dixerunt : Adsumus.
Je vous implore aussi, ô saint Pons, qui avez instruit, consolé et sanctifié par des miracles celte con-
i Baruch^ ii, 35.
Irôe qui vous était chère. Votre âme rayonne aujourd'hui dans les cieux d'un plus vif éclat, pendant que votre corps sort du milieu des ruines et remonte sur nos autels. Non, vous ne serez pas insensible aux honneurs que nous rendons à vos reliques, et vous éclairerez d'une meilleure lumière notre siècle aux prises avec l'esprit des ténèbres. Venez, la foi pâlit, l'espérance s'éteint, la charité se refroidit; venez au secours denos incertitudes et de nos doutes ; Avignon vous implore, Villeneuve est à vos pieds. 0 douce étoile, ramenez-nous à la reliirion de nos pères et venez à notre aide pour nous en faire comprendre le charme et la grandeur : Etstellx vocatœ sunt, et dixC' runù : Adsumus.
Mais c'est à vous, ô bienheureux Pierre de Luxembourg, que nous recommandons les destinées de l'Eglise et de la France. Vous vous êtes levé dans le ciel des bienheureux, sur la France attristée par la guerre et sur l'Eglise désolée par le schisme. Aujourd'hui la France, que vous aimez, est encore toute meurtrie par les combats ; plaidez sa cause auprès de Dieu, inspirez les pasteurs qui la gouvernent et soyez pour elle l'étoile de la paix. L'Eglise est plus heureuse. Elle marche, dans Tunité et dans la force, sous la conduite d'un grand pape. Vous chantez dans le chœur des anges la gloire de cette unité sainte; rendez-nous-la chaque jour plus chère, et que votre fête soit pour Léon XIII le signal de quelque nouveau triomphe. Enfin si, dans ce jour où votre mémoire se rajeunit par l'éclat de votre cinquième centenaire, vous avez quelque regard de prédilection pour les lieux qui vous ont vu naître comme pour ceux qui
1)1 IMIMIirid'I \ l'IMIlU: U\. M XKYinol IKi. 110
vous ont vu inoiirir, (lissi|)(î/ au-dossus do nos UHos los imagos (|iii obscuroissonl la vorilô, purilioz l'air ([110 nous rospirons, iiiondoz toute cctto contrôo des Innx rayonnants do votre {gloire, et senihiablo à la colonne hunineuso placée h la tote d'Israël, meneznous, de périls en périls et de victoires en victoires, par le dévouement, par l'oubli de nous-mêmes, par les consolations et les sacrifices, du Tliabor au Calvaire, et du Calvaire au ciel. Ainsi soit-il !
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