LA GUERISON DU SOURD-MUET
(II* dimanche après la Pentecôte *.)
Adducunt ei surdum et mutimiy et deprecabantur eum, ut imponat un manum.
On lui amena un homme sourd el muel, et on le pria de lui imposer les mains.
(Marc, VII.)
Il n'est dans la vie de Notre-Seigneur aucun trait, aucune parole qui ne trouve encore son application parmi nous. C'était peu pour Jésus-Christ d'avoir parcouru la Judée en faisant le bien et en soulageant les malheureux; sa miséricorde infinie devait se répandre sur tous les temps, sur tous les lieux et sur tous les âges, comme un fleuve de bénédictions. C'est pourquoi, avant de remonter aux cieu'x, il laissa à son Eglise les pouvoirs divins qu'il avait exercés lui-même, il en accorda l'usage à tous les prêtres dont il est le modèle, et on verra, jusqu'à la consommation des siècles, se renouveler les merveilles qui ont signalé.
1 Prononcée par M. Besson pendant son vicariat.
avec tant d'éclat et de grandeur, le passage du Fils de Dieu parmi les enfants des hommes.
Je n'en veux pas d'autre preuve que TEvangile de ce jour. On amène à Jésus un sourd-muet pour qu'il le guérisse. Jésus le prend à part et lui impose les mains. Il lève les yeux au ciel et dit : Ouvrez-vous. Et aussitôt ses oreilles s'ouvrent, sa langue se délie, et il parle distinctement. La guérison de ce sourdmuet est l'image parfaite de la conversion du pécheur. Le miracle opéré sur le corps de ce malade s'opère encore chaque jour dans l'âme du chrétien pénitent, et toutes les paroles du texte sacré nous rappellent le travail mystérieux de la grâce, ses combats, ses victoires et ses triomphes. Quelques réflexions simples et courtes vous le feront voir aisément.
L'évangéliste nous trace d'abord avec une ressemblance inimitable le portrait du pécheur : « Quelques personnes amenèrent aux pieds de Jésus-Christ un sourd-muet. » Deux mots suffisent pour caractériser le déplorable état d'une âme abandonnée au mal. N'est-il pas vrai que l'esclave du démon est frappé de surdité? Autour de lui, tout l'entretient de ses devoirs : Dieu l'avertit dans la voix de la conscience, Dieu lui parle par la voix du prêtre, qui tour à tour, du haut de la chaire chrétienne, appelle, tonne, invite et supplie. Dieu parle encore par la voix de la cloche qui, en s' ébranlant du sommet de nos tours, réveille dans les esprits les plus sceptiques l'image de la mort, les terreurs de l'avenir et les épouvantes de l'éternité. N'importe ; ni la parole du bon pasteur, ni le ver rongeur du remords, ni l'airain sacré de nos solennités ne peuvent ébranler cette obsti-
SUR LA OUÉHIBON DU SOLRD-MLKI. ÎKîl
nation. Tout ce (|iii osl c\h)v aux î\mes saintes et puros (loviont importun aux (muui^s malades. Lo pécliour accuse le zùlo du sacordoco ; il se dérobe, on s'étourdissant, aux |)oursuitos d'une conscienco alarmée ; il s'éloigne du lieu saint ; il maudit nos cantiques, nos instruuuMits, le bruit et la pompe de nos fêles. Tant il est vrai que lo mal dont il est victime ferme ses oreilles ù la vérité.
Ce n'est pas tout, une autre infirmité se joint à la première et la rend plus incurable encore. Non seulement le pécbeur est sourd, mais il est muet comme le malade dont parle TEvangile. Qu'est-ce à dire ? Lorsque l'homme s'est condamné à ne plus entendre la voix du Seigneur, l'usage de la prière est bientôt oublié. Son esprit se trouble, sa langue s'embarrasse, ses lèvres se ferment, il devient une statue sans oreilles et sans voix. Ne lui demandez plus de s'agenouiller, soir et matin, devant Celui qui l'a créé, qui le conserve et qui lui donne le pain de chaque jour; toutes ses pensées et toutes ses affections sont consacrées au culte de la matière. Suivez-le des yeux dans le temple où le respect humain, la curiosité, l'habitude, l'amènent avec la foule. Voyez comme cette bouche est froide et glacée, comme ces lèvres trahissent, par un sourire, l'indifférence la plus profonde pour nos mystères. Malheureux chrétiens! Ils paraissent moins touchés du sentiment religieux que le pavé de nos temples et les marbres de nos autels. Nos accents, nos vœux, nos soupirs, trouvent du moins un écho dans ces voûtes qui semblent s'émouvoir en les répétant. Mais il est des cœurs où la voix la plus pénétrante ne re-
mue pas une fibre el n'éveille pas le moindre murmure. Ce sont des instruments inutiles dont un souffle impur a détendu et brisé toutes les cordes. Le corps demeure, mais Tame est tuée ; tous les sens sont corrompus; vous diriez des idoles ; elles ont des yeux et ne voient point, des oreilles et ne sauraient entendre, des pieds et ne peuvent marcher.
Les fidèles qui gémissent sur les scandales du monde ne connaissent que trop le portrait que je viens de tracer, ils l'ont vu chez leurs amis, parmi leurs proches et peut-être jusque dans le sanctuaire de la famille. Eh bien ! c'est à eux de trouver le remède. Leur rôle est écrit dans l'Evangile. Le malade ne vint pas de lui-même à Jésus, il y fut amené par des parents, et ceux-ci prièrent le Seigneur de lui imposer les mains. 0 noble et touchant ministère, ô sacerdoce des justes, que vous êtes admirable ! Dites-moi combien d'âmes sourdes et muettes ne mettriez -vous pas aux pieds du Seigneur, en implorant sur elles les miséricordes infinies. Que de captifs dont vos mains fraternelles pourraient délier les chaînes ! Que de cadavres à qui vous pourriez rendre la vie de la grâce et les espérances de l'immortalité ! Vous êtes libres, et vos amis sont dans les fers ; vous vivez, et tout ce que vous avez de plus cher est assis dans l'ombre de la mort ! Jésus n'est-il pas au milieu de nous ? Voilà le temple où il dispense ses bienfaits et le trône d'où il tend les mains à ses enfants; ne cessez point de fléchir sa colère, ne craignez point de lasser sa puissance. Apportez devant lui tantôt ce père qui oublie ses devoirs, ou ce frère qui hésite entre Dieu qui l'appelle et le démon qui l'attire ;
SUR i.A (iiiÉiiiHON 1)11 sorun-miKT. !ffM
lîiiilùt cel étran^^ni' pour (|iii los siens no prient pas, qui (lomouro sans consolations ot sans secours, et dont vous pansoro/ los |)laies a ver la churilc tlu hienl'aisanl Saniarilain. (]() n'nsl pas assez : (pio vos demantlos s'éLondonl à Tlinnianité tout entière : volez (lu nord au midi et du courliantà l'aurore; ra|)portez sur les ailes de la prière toutes les âmes ([ui s'égarent, et déposez-les avec une humble conliance devant le médecin su|)réme qui guérit et (;ui ressuscite. Votre empressement Ta frappé; vos supplications l'ont attendri ; il a jeté sur vos conquêtes un regard de miséricorde; vous êtes exaucé. Là Unissent vos fonctions d'intercesseur, et Tœuvre de Dieu commence*. Suivons notre texte. Jésus tire le malade de la foule. Cette précaution est une leçon pour nous. Elle nous apprend que le grand ouvi'ago d'une conversion ne peut s'entreprendre eflîcacement au milieu des sollicitudes d'un monde étourdi et distrait. A peine nous sentons-nous sous la main de Dieu, nous devons céder à ses douces invitations et fuir avec lui dans la solitude où il se propose de parler à notre cœur. Il n'est pas nécessaire que les portes d'un cloitre'<se ferment sur nos pas. ou que nous nous enfoncions dans les profondeurs d'un affreux désert. Non, chacun peut, sans quitter sa condition, se faire à soi-même un lieu de retraite et de recueillement. Que faut-il? Un quart d'heure de réflexion, un remords vivement senti, une pensée forte et vraie à laquelle on s'arrête un instant. Je ne vous en propose qu'un exemple : Que sert à l'homme de gagner le monde, s'il vient à perdre son âme? Ces mots sont bien simples ; mais que le pécheur les médite, il y trouvera, mieux
encore qu'au fond d'un monastère, une source de généreux senliuients, un motif irrésistible pour changer de conduite. Ah ! s'il m'était donné d'arrêter un moment, dans leur course aveugle, tant de pécheurs qui se précipitent vers leur ruine ; s'ils voulaient lever les yeux et lire, la main sur la conscience, cette sentence évangélique, croyez-vous qu'on ne les verrait pas abjurer les livrées du vice, secouer leurs chaînes, et s'écrier en remontant des portes de l'abîme : Périsse l'or qui m'enchaîne: je veux sauver mon âme! Périsse le poste brillant où j'aspire : je veux sauver mon âme! Périsse l'idole que je servais : je veux sauver mon âme !
C'est ainsi que l'homme entre dans une vie nouvelle. Puis la réflexion le conduit au repentir, comme l'indique l'Evangile : « Jésus leva les yeux au ciel et poussa un gémissement. » Cet acte doit encore nous servir d'exemple. Rien n'est plus naturel que les regrets et les larmes, commencement d'une sincère conversion. Le pécheur s'était fait une fausse conscience; il buvait l'iniquité comme l'eau, et peut-être ses fautes dépassaient à son insu le nombre des cheveux de sa tête. Qu'il descende maintenant au fond de sa conscience et qu'il en scrute les replis ténébreux. Le monde le décorait du titre d'honnête homme, et il se flattait lui-môme de l'avoir mérité. Elles pâlissent maintenant, aux vives clartés de la foi, ces vertus d'emprunt et de convention semblables aux trompeuses lueurs qui, après avoir sillonné une nuit d'orage, s'évanouissent devant l'astre du jour. Ils apparaissent maintenant dans toute leur nudité, ces désordres dont l'habitude sem-
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blait aulorisno [wir Tusuj^o ou excusée par roxernplc. Délrnisoz ces sépulcres l)lancliis où voire corruption so cacli(^ depuis lon;^'lenips ; apiiréciez au [)oi(Js du saiicLuaire ces usures palliTies sous des noms honnêtes; ju^ez selon rKvau;^ile ces discours obscènes (]ue vous traitiez de badina^e ai^^réable, ces lectures licencieuses qui ont entretenu dans votre es[)ril un ferment de corruption ; ces séductions arrachées h prix (Tor; ces attentats consommés dansTombre du mystère. Voilà un sujet dif^ne de vos larmes, voil.^ une matière féconde en gémissements et en douleurs. C'est ici que le repentir est bien placé ; mais plus vous vous trouverez coupables, plus vous devez mettre d'empressement à porter vos yeux vers le ciel et à soupirer pour l'œuvre de votre conversion. Les livres saints sont remplis des cris perrants que poussent les pécheurs en élevant à Dieu un regard troublé par le spectacle de leurs crimes. Dites donc, soit avec le prodigue : « J'ai péché contre le ciel et contre vous, et je ne suis plus digne d'être appelé votre enfant; » ou avec le publicain : « Seigneur, soyez-moi propice, car je suis un pécheur ; » ou avec David, dans ses tribulations : « Tirez mon âme du fond de l'abîme, ô mon Dieu; » ou avec TEglise, dans sa psalmodie : « Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pitié de nous ! »
Tels sont les signes du vrai repentir. Quand Dieu les reconnaît, sa bonté n'a plus de bornes. (( Ouvrez-vous, dit Jésus, en louchant les oreilles et la bouche du sourd-muet; » aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parla distinctement. Le changement opéré dans le pécheur par la
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grâce des sacrements est plus admirable encore. Il échappe, il est vrai, à nos regards grossiers, mais la Toi nous en découvre toutes les merveilles. Dans ce pécheur qui s'agenouille aux pieds du prêtre, vous ne voyez qu'un homme humilié; mais la foi nous monLre en lui un malade qui sort vainqueur des étreintes de l'agonie, un mort qui s'arrache à la corruption du tombeau. Déjà les aveux sont terminés, la miséricorde et la justice vont se donner le baiser de paix. Dans ce moment solennel, je vois les anges attentifs, Marie tout émue de joie, Dieu le père se penchant du haut de sa gloire pour contempler de plus près ce spectacle d'amour. Les chaînes qui attachaient le pécheur au démon sont rompues, le pacte odieux de l'esclavage est à jamais déchiré. L'enfer se ferme sous ses pieds, le ciel s'ouvre sur sa tête, son nom se retrouve inscrit en lettres d'or dans le livre de vie; nouveau prodigue, il reprend de la main de son père la robe nuptiale et l'anneau de la réconciliation. Enfln, de ses yeux mouillés de larmes, il entrevoit à quelques pas le banquet eucharistique et, dans le lointain, le festin des noces éternelles. Ouvrez-vous au discours de la sagesse, oreilles trop longtemps profanées par des paroles obscènes; les cantiques de Sion seront désormais votre joie.
Frappés de laguérison du malade, les Juifs s'écrièrent : Dieu a bien fait toutes choses, il a rendu l'ouïe aux sourds et la parole aux muets. Que ce soit aussi, mes frères, le cri de notre reconnaissance et de notre admiration à la vue des conversions éclatantes que l'Eglise nous montre dans toutes les pages de son histoire. Non, elle n'a point failli à sa mission, et Tes-
prit vivant do Jùsns-Clirisl liahiLo encore on elle, puisque les [)n)(li«;os de la grâce n'ont cessé d'illustrer s(3s annales et d(^ la consoler dans ses douloureuses rpnMives..
Ou'elltî (\st hnllo, c(UI(î loii^^ur, >rAH' <i'.î ^i«iiid.> (loclieurs (pii, dopuis l(^ i'"' siècle jusrju'à nos jours, ont été subjugues et coinpiis parle catholicisme! Citeraije Paul, ([ui, frap[)é sur le chemin de Damas, lombu l'arouche persécuteur et se relève intrépide apùtre ; saint Antoine, le patriarche des moines de l'Orient; saint Augustin, racheté par les larmes de sa mère cl |)ar les prières do saint Ambroise; sainte Thérèse, vouant c\ l'amour de Dieu un cri'ur (|uo des lectures licencieuses avaient déjà vendu à l'amour profane?
Pourrai-je oublier ces deux grands exemples de la puissance de la grâce et de la miséricorde divine, saint Ignace et saint François-Xavier ? Celui-là était revenu à Dieu après avoir vidé le calice des déceptions et des amertumes. Celui-ci, oublieux du salut de son âme, était dévoré de la passion de la gloire. Ignace lui disait souvent : Que sert à Thomme de gagner le monde s'il vient à perdre son âme? Xavier ne fut point sourd à la voix de la miséricorde. Il se rend à cet appel de la grâce, et comme Paul sur le chemin de Damas, il s'écrie, dans l'ardeur de son zèle : Que voulez-vous que je fasse?
Voilà comment, dans sa bonté, Dieu rend encore l'ouïe aux sourds. Que cette parole qui a converti Xavier retentisse encore aujourd'hui à l'oreille des pécheurs : Quid prodest^ Nous vous demandons. Seigneur, de la faire entendre à ces sourds spirituels