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L'INAUGURATION D'UN ORGUE

Domine, honum est nos hic esse.

Seigneur, nous sommes bien ici.

(Matth., IX, 4.)

Mes Frères,

L'Evangile raconte que, quelques jours avant sa Passion, Jésus voulut donner à trois de ses disciples un avant-goùt du ciel et leur montrer quelques rayons de sa gloire. Il les conduisit au sommet du mont Thabor. Là, tout à coup, le Sauveur du monde se transfigure à leurs yeux. Son visage a Téclat du soleil, ses

^ L'église de Boult (Haute-Saône), restaurée en i851, fut enrichie d'un orgue dont Tinauguration eut lieu en 1865. C'est à cette occasion que M. Besson, alors supérieur du collège Saint-François-Xavier, prononça le discours que nous reproduisons. Déjà, en 1857, M. Besson, qui n'était, dit-il, ni musicien ni amateur, avait eu occasion de s'occuper de plainchant, en publiant, dans l'Union franc -comtoise, des observations sur le travail de M .l'abbé J. Bonhomme relativement au chant grégorien. Mais dans ces observations, comme dans le présent discours, M. Besson s'est attaché surtout au côté pratique, laissant la question d'art ou de théorie. Toutefois, dans le discours prononcé à Boult, quand il a touché à la partie technique et aux effets musicaux de l'orgue, il s'est inspiré des notions développées par M. J. d'Ortigue dans son Cours de musique religieuse,

vêtements, la blancheur de la neige. Moïse et Elie apparaissent à ses côtés ; ses apôtres, ravis d'un tel spectacle, se sentent élevés au-dessus d'eux-mêmes, et le premier, le plus grand d'entre eux, se fait Tinterprète de leur enthousiasme en s'écriant : Seigneur, nous sommes bien ici ; Domine , bonum est nos hic esse.

Voilà, mes frères, Timage des fêtes chrétiennes. Voilà le cri qu'elles arrachent à Tâme saisie et enivrée des spectacles que la foi lui donne. C'est le cri de l'espérance chrétienne qui élève nos cœurs vers la patrie éternelle. Ne puis-je pas le répéter ici en toute vérité et en faire l'expression de la pensée qui vous anime aujourd'hui? Vous avez voulu rehausser par l'éclat d'un grand orgue la pompe de vos solennités religieuses et donner ainsi plus d'appareil au culte, plus d'élan à la prière.

Vous voulez que les sens et l'imagination soient captivés en même temps que l'esprit et le cœur, qu'on se plaise dans la maison de Dieu, qu'on y vienne plus souvent et qu'on y reste avec une satisfaction plus marquée en disant au fond de son âme : Il est bon pour nous d'habiter ici : Bonum est nos hic esse.

La voix de l'orgue que vous entendez aujourd'hui pour la première fois répond assez à ce sentiment. Je n'ai presque rien à dire pour l'interpréter, l'encourager et le développer à mon tour. Essayons toutefois d'entrer dans vos pensées et d'apporter à la fête notre faible tribut, en vous présentant quelques considérations dont votre piété fera son profit.

Dieu a tout fait pour sa gloire, dit le Prophète , et la création tout entière célèbre sa grandeur. Mais il

POUR l/lNAlJr.llRATION d'oN ORGUK. HSI

a voulu qu'un culto spécial lui lïiL rendu dans les Unuplos, et quo la solennité des cérémonies élevîU les ilmes vers les |)enséos du eiel. Partout la musifjuo a été associée à ces fêtes religicuises. Les chants du |)salmiste retentissaient sous les voûtes du temple de Jérusalem, au son de la harpe et de la cithare. Dès les premiers jours du christianisme les divins cantiques entretenaient la foi dans les âmes, y ranimaient l'espérance et y enflammaient la charité. Les fidèles se conformaient ainsi au conseil de saint Paul, qui écrivait aux Ephésiens : Excitez-vous mutuellement à la piété par le chant des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels.

Aux accents de cette mélodie sacrée, PEsprit-Saint descend dans les âmes, les saisit, les pénètre, les remue et les embrase de ses feux.

0 mon aimable Père, s'écriait saint Ansbert, évéque de Rouen, quelle délicieuse harmonie réservez-vous donc au ciel à tous ceux qui vous aiment, puisque, sur la terre même, vous touchez nos cœurs et que vous les ravissez par de si suaves et de si étonnantes mélodies!

Quelle douceur, ô mon Dieu, s'écriait avant lui saint Augustin, quelle inetfable tendresse le chant de votre Eglise ajoute à vos cantiques! Je ne saurais exprimer combien il m'a attendri, combien il m'a fait verser de douces larmes! Ces paroles, cette musique sacrée, s'insinuaient dans mes oreilles; la vérité pénétrait doucement dans mon cœur, le sentiment de la piété s'enflammait en moi, mes larmes coulaient, et tout mon bonheur était en elles! Ma mère, votre servante, toujours la première dans le zèle et dans les veilles,

était là vivant de sa prière. Moi-même, froid encore, puisque je n'avais point ressenti la chaleur de voire esprit, j'étais ébranlé par le spectacle de cette cité où tous les cœurs priaient, pleuraient et chantaient ensemble.

C'est le chant et la musique sacrée qui ont commencé la conversion d'Augustin; c'est par eux que Vincent de Paul a opéré lui-même sa première conversion. Prisonnier chez les Turcs, il trouvait son bonheur à chanter des hymnes et des cantiques, et il les chantait avec une telle effusion de piété et de douceur, qu'il toucha l'âme d'un renégat, le décida à s'embarquer avec lui sur un frêle esquif, et le ramena, à travers mille dangers, aux pieds du père commun des fidèles : noble et touchante conquête qui fut le gage de tant d'autres, et qui inaugura avec tant d'éclat la carrière du héros de la religion et de l'humanité.

Les philosophes les plus incrédules et les impies les plus déclarés n'ont pas méconnu eux-mêmes l'influence des chants sacrés et de la musique religieuse. Voltaire le proclame et déclare qu'on ne peut s'y soustraire. Montaigne, plus sceptique peut-être, avoue <( qu'il se sent touché de révérence à considérer cette vastité sombre de nos églises, cet ordre de nos cérémonies, à ouïr cet accord formé par le son dévotieux de nos orgues et l'harmonie posée et religieuse de nos voix. Il n'est pas, dit-il encore, de cœur si dur ni d'âme si revêche qui ne sente alors un frisson et qui puisse échapper au sentiment de la foi. » On vit Rousseau céder à la même influence, tomber à genoux dans la chapelle des Ermites du Mont-Valérien, pendant que les religieux réunis chantaient leur office,

POUR i/mAiir.imATioN n'uw orgci. .1?).1

so rondro complo do sa conduite, roconnattro, adorer, bénir le Clirisl ol lo conjurer d'avoir pitié de ses nnisùres.

Pourquoi ces témoi^'nafiçes si inattendus et si involontaires? Gomment la foi seréveiile-t-elle ainsi dans les Ames les [)lus rebelles et les plus corrompues? Ab ! c'est qu'il est de l'essence de l'Eyliso de donner h toute institution lecondce [)ar son esprit un air qui la distingue et un souille qui l'anime. Il y a dans son cbant comme dans sa musique un caractère spécial. Ni ses modulations ni ses instruments ne ressemblent <\ ceux du monde. Pour maintenir sa doctrine, propager ses sentiments, inculquer les devoirs qu'elle enseigne, elle a un langage incommunicable et des organes particuliers. C'est ainsi qu'en recueillant les antiques notions sur la musique elle a créé le chant grégorien et Ta identiiîé à son culte. C'est ainsi qu'elle a créé pour ses fêtes l'orgue, ce roi des instruments, cet organe multiple, voix et orchestre tout à la fois, qui rassemble en lui toutes les ressources de l'art, toutes les nuances de la pensée, du sentiment et de l'expression.

L'orgue est l'instrument par excellence, comme la Bible est le livre unique et véritable. Il est désigné comme l'organe de la pensée religieuse. On n'en marque point le commencement, on n'en connaît point l'auteur; chaque siècle et chaque nation y ont apporté une modification ou un perfectionnement. Ce n'est pas à proprement parler une création individuelle, due au hasard ou à la patience d'un mécanicien; ce n'est pas davantage la réahsation d'une pensée soudainement éclose dans le cerveau d'un

homme de génie. Semblable à Tarchitecture chrétienne, Torgue s'est développé, agrandi, comme la manifestation de la pensée religieuse, sans que personne y ait attaché sa gloire et son nom. L'orgue est rœuvre du temps, et ici le temps est synonyme de Dieu. C'est Texpression d'une inspiration nouvelle, la personnification d'un nouvel art, c'est l'aile d'une nouvelle prière, et on peut dire avec toute la rigueur de l'histoire : l'inventeur de l'orgue, c'est le christianisme.

L'orgue a reçu de TEglise certains caractères d'universalité et de perpétuité qui n'appartiennent qu'à lui. Tous les métaux usuels entrent dans la composition de cet instrument. Toutes les industries et tous les métiers concourent à sa structure. 11 est établi sur la connaissance la plus profonde des sciences physiques et mathématiques, aussi bien que sur les lois les plus exactes de l'acoustique et de l'harmonie. Sa musique est un langage, et on le personnifie luimême en disant faire parler les tuyaux d'un orgue, la voix humaine et la voix angélique. C'est le roi des instruments, parce qu'il les résume, les reproduit et les imite tous.

Mais, au milieu de cette variété, il conserve un caractère dont la simplicité élève, dont la majesté étonne, dont la grandeur pénètre l'âme d'un calme solennel, lui découvre des océans sans bornes et plonge la pensée dans la contemplation de l'inflni. Il est certains attributs de Dieu, certaines marques de l'Eglise qu'il rappelle et qu'il rend, et par lesquels il surprend, à son insu, l'homme le plus inattentif et même le plus irréhgieux. On sent en l'écoutant qu'on

poiin i/iisAiiGURATiofi d'un orgub. dM

liahilo la clomoure do l'iinriHiabU) ol (Je rùlomol. Il y a, i)\\ olltit, dans los millo voix do l'orgue, quohjuo tdi()S(î ([ui plane ('omrne un llosanna dans los cioux inuuonsos, un jo no sais (|uoi, rodol do l'essence incrêéoet incorrupLihlodu Vorbo éternol, de la parole inllnio, do colui qui a dil : Je suis celui qui suis. (]lioso admirable! nos instrumonls d'orclioslre, qui de la pression do nos doigts, du IVotleinenL do l'arcbet, du conlacLdonos lèvres, du souille de noire poitrine, reçoivent une partie de notre sensibilité et un rayon de notre âme, ces instruments n'ont, le plus souvent, qu'une expression humaine et terrestre. Et l'orgue, dont le clavier est insensible et froid, dont le mécanisme est passif, l'orgue a une expression céleste et divine. Les autres résonnent, celui-ci parle. Il parle et il détache ainsi l'âme des sens, il l'élève, il la ravit, il la fait penser à ces lyres angéliques, à ces harpes d'orque Dieu lui-même daigne écouler, à ces concerts dont retentit la cité sainte et qui chantent un bonheur sans mélange, sans mesure et sans fin.

Ecoutez comme l'orgue interprète les plus beaux morceaux du plain-chant, soupirant dans le Kyrie les supplications de l'âme qui demande grâce, répétant dans le Gloria in excelsis les versets composés par les anges, alternant avec les voix les plus graves pour professer hautement, dans le Credo, les articles de notre foi.

Un air inspiré anime ses tuyaux et en fait sortir mille voix chantantes. Quelquefois c'est un tonnerre qui gronde, roule, éclate, en rappelant les tempêtes du Sinaï. Vous croyez, à Toffertoire, entendre les instruments les plus divers : la trompette et le clairon, la

flûte et le hautbois ; ils se succèdent, se mêlent, se varient, éclatent et s'adoucissent tour à tour, font voir toutes les ressources de Tinstrument et se terminent par une explosion magnifique de tous les sons réunis dans les profondeurs de Timmensité.

Voyez, disait déjà TertuUien parlant d'un instrument semblable, voyez cette machine merveilleuse, composée de parties diff'érentes; tant de pièces forment un assemblage de divers sons; c'est comme une armée de tuyaux, et cependant ce tout pris ensemble ne forme qu'un instrument qui exprime les divers sentiments de piété, de joie, de tristesse, de prière. L'Eglise l'a admis comme auxiliaire dans le culte divin. Il a servi à épurer le goût musical, et à donner des règles certaines à l'harmonie. Il prend tous les accents de l'âme et répond à toutes les émotions du cœur. Il invite à Tadoration quand le prêtre porte l'hostie sainte à travers les nefs et bénit le peuple incliné sur son passage. Ses accents sont graves et austères dans les offices de la semaine sainte, plaintifs et touchants dans les pompes funèbres, naïfs et enjoués dans les manifestations de la joie et du bonheur.

Et dans tout cela un seul sentiment domine, celui de la foi. Et toutes les expressions sont fidèlement traduites, excepté celles des passions mondaines. C'est l'interprète de la vérité, à qui il est spécialement consacré. Sa noblesse, sa gravité, sa destination, tout contribue à en faire l'auxiliaire de la méditation et de la prière. Chargé en quelque sorte d'une mission particulière, son langage ne change point. Il déplaît à ceux qui aiment l'illusion et le mensonge, qui se pas-

POUIl l/lNAl](lllHATI()N l> UW ORGIIK. .'157

sioiiiiont pour l(\s |)laisirs eiréminés ol((ui (l(3iiiaii(lcnt à la ninsi<iuo (r(3iiivror ot do Irornpor lours sons. Mais qu'iiii[K)rlo ? Laissons aux heuroux du monde leurs vains concerts, leurs folles joies ol leurs plaisirs d'un JOUI". liO pauvre sans pain, l'ouvrier sans ouvrage, la famille en deuil, la mère inquiète, l'orpliolin délaissé, l'ami méconnu, le riche dégoûté de la vie, n'entendront pas sans émotion ni sans profit le langage de nos solennités et de nos instruments sacrés. Ames allligées, do quelque état que vous soyez, venez à nos fètos; laissez là vos travaux et vos peines; venez, ces prières, ces cérémonies, ces chants, cet orgue, parleront à votre cœur abattu un langage qui le relèvera. Venez, vous sentirez votre foi plus vive, votre espérance plus ferme, votre charité plus ardente. Venez aussi, âmes encore éprises des biens qui passent et des plaisirs qui trompent, venez ; non, je ne veux pas vous bannir du saint lieu ni vous détourner du spectacle qui peut, mémo à votre insu, vous attendrir et vous émouvoir. La parole ne les remue point, ô mon Dieu, ces âmes insensibles, ces cœurs coupables. Mais vous, vous tenez vos créatures entre vos mains, et quand vous le voulez, vous leur ôtez le cœur ancien pour leur donner un cœur nouveau. Faites-leur donc vouloir ce qu'elles ne veulent pas et ne plus vouloir ce qu'elles veulent. Que Tinslrument désormais consacré à votre o;loire aille réveiller en eux cette flbre secrète où il reste un peu de foi et un peu d'espérance. Nous ne la connaissons pas, mon Dieu, mais vous savez où elle est, vous qui sondez les reins et les cœurs. Ah ! c'est pour votre gloire et pour la sanctification des âmes que la religion fait entendre

3o8 SERMON POUR l'inauguration d'un orgue.

sous les voûtes de ses temples cette voix de Torgue qui semble nous dire : Elevez vos cœuvs : Sursum corda.

Pour vous, chrétiens, vous unirez vos chants aux sons harmonieux de l'instrument sacré, et vos cantiques de la terre seront le prélude des cantiques immortels du ciel. Vous direz avec le prophète : Je chanterai dans l'éternité la miséricorde du Seigneur : Misericordias Domini in xternum cantabo. Et quand viendra le jour où Dieu vous appellera à lui, vous irez chanter, avec les saints, la victoire et le triomphe qui remplacent les épreuves, les souffrances et les combats; vous chanterez combien la sécurité du ciel est profonde après les inquiétudes de la terre et du temps ; vous célébrerez le repos après le travail, les douceurs de la paix après les mortifications de la pénitence.

Vous chanterez, en saluant Marie, cette porte du ciel qui vous introduira dans les tabernacles éternels. Elle vous prêtera son sublime cantique pour louer le Seigneur et pour exalter sa puissance. Quel Magnificat sublime, ravissant, plein de gloire ! Vous direz, avec la reine des anges et des hommes, que Dieu a bien voulu regarder Thumilité de son serviteur, et que votre bonheur sera proclamé de génération en génération : Beatum me dicent omnes generationes.

Vous chanterez le bonheur des anges, et tous les anges chanteront le vôtre à leur tour. Vous chanterez le bonheur des saints, et tous les saints répondront par ces paroles du divin cantique : Bénissons le Père et le Fils avec le Saint-Esprit ; louons et exaltons notre Dieu dans les siècles des siècles : Benedicamus Patrem et Filiwn cum sa7icto Spiritu; laudemus et supereœaltemus eum in sœcula. Amen,

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