‹ Œuvres pastorales et oratoiresChapitre 37 sur 47 · LA FÊTE DU SAINT SCAPULAIRE · texte numérisé non relu

LA FÊTE DU SAINT SCAPULAIRE

Scuto circiimdabit te verilas Domini; non limebis a timoré nocturno,

Lo Seigneur vous couvrira de son bouclier, et vous serez à l'abri de toute (erreur.

(P5. xc, 5.)

Mes Frères,

Le siècle auquel saint Louis donna son nom et qui vit fleurir à la fois la science de saint Thomas et de saint Bonaventure, Thumilité de saint François et Téloquence de saint Dominique, était destiné à répandre la dévotion envers la sainte Vierge par deux pratiques également chères à la piété, et qui se complètent Tune par l'autre. Le scapulaire suivit de près le rosaire: c'était justice. Le rosaire est l'expression mille fois répétée de Tamour des hommes envers Marie, le scapulaire en est la marque extérieure. On voit dans le rosaire le langage de la confiance filiale, on en voit dans le scapulaire le titre

1 Sermon prêché à Besançon, pour la fêle de la confrérie du Scapulaire.

le plus assuré. Celui qui récite le rosaire parle la langue de Marie, celui qui porte le scapulaire est revêtu des livrées de Marie. La Reine des cieux a révélé dans le même siècle et toute la puissance de la prière qu'elle aime et toute la noblesse du service qu'elle impose à ses enfants. Siècle béni qui a légué au monde deux institutions si dignes de respect, si fécondes en grâces, si abondantes en mérites, si florissantes encore au milieu de tant de changements, de révolutions et de ruines! Non, je n'hésite pas à proposer le xiii® siècle à Tadmiration des âges suivants, et à emprunter ses lumières pour éclairer votre marche dans le chemin de la vie. Venez, mes frères, méditer la sagesse de vos pères dans rinstitulion du scapulaire. Les promesses qui lui ont été faites et les effets sensibles qui y sont attachés en ce monde, tout nous persuade qu'elle plaît à Marie et qu'elle est pour l'homme un des plus sûrs moyens d'assurer son salut.

I. Vers le milieu xii^ siècle, naquit en Angleterre le bienheureux Simon Stock, à qui Marie réservait la gloire de fonder la dévotion du scapulaire. Originaire du pays de Kent et issu d'une noble maison, Simon avait à peine atteint l'âge de douze ans, qu'il quitta le château de son père pour se retirer dans une forêt, où il n'eut d'autre logement que le tronc d'un vieux chêne. Ses mains, encore si faibles, le transforment bientôt en sanctuaire. Il l'orne d'un crucifix et d'une image de Marie, et l'unique livre qu'il possède est le psautier de David. Quelle demeure et quelle vie! L'eau du rocher était son breu-

POUR I.A VP.VV. DU SAINT HCAIMJLAIItK. 37S

vaj^o, riierbo dos clmmiïs sa noiirriliire, lo joûno cl la [)ri<^ro l'emploi do su journéo, ol la londro (l«»volioii (loiil il avait ôlô prévonii i\rs lo horceau cuver» la Nh'^ro de Dion, lo cliarmo incomparahlo de sa vie. Viii;^L ans s'ôcouloiil ol Simon Slork a onbliô le mondo. Mais Marie no l'onhliail [)as. Donx seif^nours an}i;lais, (|ni rovonaionl do la torro sainte, avaient amené avec onx (inol([nos ermites dn Carmel, celle montagne sainte oii la viorgo do Na/areth avait eu son premier sanctuaire. Leurs austérités et leurs dévotions frappent lo jeune reclus. Il quitte la retraite pour la vie commune, fait profession dans Tordre des Carmes et va respirer pendant six ans, sur les montagnes de la Palestine, cet air ins[)iré qui avait nourri les prophètes do l'ancienne loi, et qui animait encore les saints religieux de la nouvelle alliance. Est-ce là, ô Marie, tout ce que vous voulez de votre serviteur? Non, mes frères, le bienheureux Stock reviendra en Europe et sera nommé général de son ordre. L'Italie, la France, l'Espagne, l'Angleterre, sont tour à tour témoins de ses vertus et reçoivent ses instructions; l'austérité du Carmel fleurit partout; partout s'étend avec elle la dévotion envers Marie; on répète par ses ordres, dans toutes les maisons de l'Institut devenu si florissant, cette touchante prière : « Fleur du Carmel, vigne toujours fleurie, splendeur du ciel, vierge devenue féconde, douce mère et cependant toujours vierge, donnez aux enfants du Carmel une marque de votre protection, ô vous qui êtes l'étoile des mers, w

Cependant Simon Stock est entré dans sa quatrevingt-dixième année; sa tâche semble achevée; ses

religieux renlourent de leurs soins; il n'a plus rien à dire au monde, il va mourir. Mais non.... Il hésite. Quoi donc!

Regardez: son front s'illumine, ses traits grandissent, son regard s'anime, un sourire céleste passe sur ses lèvres. Oh! quel est ce rayon soudain qui perce la nue? Quelle est cette lumière qui se répand autour du mourant? Marie lui apparaît, une multitude d'esprits célestes lui sert de cortège, elle tient dans ses mains le scapulaire, elle parle à son serviteur, son serviteur l'écoute, l'entend. Il Ta comprise, et il répète aussitôt les divines paroles qui viennent de descendre du ciel. Ecoutez; vous pouvez l'en croire, car il va mourir et il ne doit rien au monde que la vérité: « Reçois, mon cher fils, le scapulaire » de ton ordre, comme le signe distinctif de ma con- )) frérie et l'image du privilège que j'ai obtenu pour )) toi et les enfants du Garmel. C'est un signe de salut » et une sauvegarde dans les périls; c'est un gage » de paix jusqu'à la fin des siècles. Celui qui mourra » revêtu de ce saint habit n'ira pas aux feux éter- )) nels. ))

Partez maintenant, âme prédestinée, si longtemps retenue dans les liens de ce monde; partez, sortez du temps et entrez dans votre éternité. Là continue la grande mission du religieux. Simon, le pécheur, a obtenu une magnifique promesse; Simon, le bienheureux, en sollicite une seconde. Je le vois aux pieds de Marie, tout rayonnant dans la splendeur de la gloire; il loue, il bénit, il chante celle qui a été l'amour de sa vie. Il presse, il supplie toujours. Ce n'est pas assez pour les serviteurs fidèles de Marie

VOm\ l\ FfiTK 1)1) SAINT HCÀPULAIHK. 377

(réclmppor au fon (le l'onibr; lo bienheiiroux Simon soiiliiiito f|ii'oll(î ahrèf^^e oncoro pour eux les souffraiKu^s (lu puT'^atoiro. Mario cèdo cnfiu. Mais comnioul la lorre couuallra-t-olle cetlo faveur? Uui méritera de la révéler au moudc?

C'est un |>a|)o (|ui en est instruit par une révélation, et (]ui l'enseigne |)ar une bulle. Jean XXII occupait le sièye de saint Pierre au commencement du XIV" siècle, avec tous les mérites d'une administralion sage, vigoureuse et réglée, et toutes les épreuves de la persécution et de l'exil. Marie voulut le consoler au milieu de ses disgrâces. Deux fois elle a[)paraît au |)ieux pontife, deux fois elle répèle à ses oreilles ces douces et consolantes paroles : « Jean, vicaire de mon fils, vous m'êtes redevable de la liante dignité oij vous êtes élevé, et c'est moi qui vous ai soustrait aux embûches de vos ennemis. Je suis la libératrice des âmes du purgatoire, et la mère des miséricordes. Je descendrai chaque samedi dans ce lieu de tourments, et s'il en est qui portent mes livrées, je les délivrerai et je les ramènerai dans le séjour heureux de la vie éternelle.» Ainsi croît et se développe la dévotion duscapulaire. Un bienheureux l'inaugure, un pape la confirme et la développe. Voilà les faits, les apparitions, les promesses. Examinons-les, la foi ne s'y refuse pas, et la raison doit être satisfaite.

II. Que Dieu puisse déchirer de sa main puissante le voile. qui sépare le monde visible du monde invisible, et apparaître à ses enfants, la raison même nous l'atteste. Qu'il ait apparu et qu'il ait parlé à Adam, à Abraham, à Moïse, aux prophètes, l'Ecriture le ra-

conte à chaque page. Qu'il puisse envoyer ses anges sur la terre, notre raison en convient ; que Tobie, Josué, Daniel, Judas, Joseph, saint Pierre, aient reçu cette visite céleste, les deux Testaments Taffirment avec une égale autorité. Les apparitions de Marie, la reine des anges et la mère des hommes, ne sont ni moins possibles ni moins authentiques. Nous y croyons comme à la miséricorde de Dieu et aux soins empressés qu'une mère prend de ses enfants. Il est de toute convenance que celle qui nous a adoptés sur le Calvaire comme sa famille, la visite, Tencourage, la console, marque de temps en temps, au milieu de nous, la trace de ses pas, laisse pénétrer jusque dans notre ténébreux séjour quelque rayon de sa gloire, ou parvenir à nos oreilles quelques sons de sa douce voix. Oh ! que Tincrédulité nous raille et que Tindifférence nous méprise; il nous est doux de croire aux apparitions de Marie, comme aux apparitons des anges si fréquentes dans les deux Testaments ; car une mère n'est pas moins empressée qu'un guide, ni moins aimante qu'un ami.

Les apparitions et les promesses de Marie étonnent ceux qui ne la connaissent pas. Mais pour nous qui l'aimons, il nous est bien permis de dire tout ce qu'elles ont de doux et de rassurant. Oui, elle a bien le droit de promettre la conversion au pécheur qui l'implore, puisqu'il est enseigné par tous les docteurs que son pouvoir n'a d'autres limites que la puissance de Dieu même. Oui, nous en avons la confiance, ceux qui portent son habit ne mourront pas éternellement. Elle écartera de leur tête les coups imprévus de la mort; elle leur ménagera dans leur

POUR LA FfiTK DU HAINT W.APULAIIII.. 379

maladio un moiiioiiL favorabl(3 do conversion et do salut; elle produira dans lour î\ino. ces rotours soudains otces chauf^cMnonls inouïs (|ui foronl d'un vase d'ignominio un vaso d'cîloclion. Co n'est pas l'enfer qu'elle ferme au pécheur en le laissant dans rim[)énilence ; c'est le pécheur (|u'elle arrache j'i l'enfer en déterminant sa conversion. Ah ! n'allez [)oint dire qu'une vie pleine do péchés pourrait être couverte ainsi par le scapulaire, comme ()ar un impénétrable bouclier. (Jue vous connaissez peu la nature humaine ! Non, l'homme ne le gardera pas longtemps ce bouclier des forts, s'il ne veut pas s'en servir pour combattre et pour vaincre. Non, il ne le prendra pas même, s'il ne croit pas à sa vertu. Et la preuve, c'est que vous raillez ce signe au lieu de l'arborer. Si ce moyen de salut est si commode, pourquoi ne l'employez-vous pas? Vous cherchez la voie large ; essayez au moins de vous y engager. Tous les jours vous vous plaignez de nos rigueurs, et voilà que vous tournez en ridicule nos facilités. Soyez donc d'accord avec vous-mêmes, et avouez qu'il en coûte quelque chose de porter un scapulaire. Gela coûte à l'orgueil; voilà pourquoi cela convient à la foi. Cela humilie rhomme eu ce monde; voilà pourquoi cela le sauvera dans l'autre.

La seconde espérance donnée à ceux qui portent le scapulaire ne répugne pas plus que la première à la justice de Dieu. Celui qui accorde à sa mère le salut éternel de l'homme ne lui refusera pas d'abréger nos peines temporelles. Il est dans tous les royaumes des jours de grâce, et Marie n'aurait pas dans le royaume de son fils des jours signalés par de plus grandes

faveurs ! L'Eglise et les fidèles, en faisant Tapplicalion de leurs bonnes œuvres aux âmes qui leur sont chères, vont, dans certaines solennités, une indulgence plénière à la main, ouvrir les portes de l'abime et faire remonter des ténèbres à la lumière les âmes délivrées par la vertu de l'immortel sacrifice. Et Marie, la mère de l'Eglise et des fidèles, ne pourrait demander à son fils ce que des pécheurs en obtiennent tous les jours! Et le samedi, jour où on l'honore spécialement sur la terre, où l'on offre par son intercession tant de vœux et d'hommages, où l'on chante ses louanges et où l'on rappelle ses bienfaits, ne serait pas ce jour privilégié et béni ! N'est-ce pas le jour qui réjouit le ciel, les anges, les saints, Dieu lui-même, par les sentiments de foi et de piété dont tous les cœurs sont remplis ? Ah ! pourquoi entretenir de telles défiances, aussi injurieuses au Fils, qui peut tout, qu'à la Mère, qui a tout mérité ? Pourquoi vouloir élargir encore l'abîme qui sépare les trois parties de l'Eglise et interdire à Marie de délivrer des enfants captifs? Pauvre raison de l'homme, que tu es à plaindre quand tu veux mesurer les abîmes de la clémence et de la miséricorde ! Que ton esprit est faible, ton cœur étroit, ton regard incertain! Dans les ombres des temps où tu t'enfermes, il faut que tu pèses, que tu voies, que tu entendes, que tu comptes, et pendant que tu t'efforces d'abaisser aux mesquines proportions de ton intelligence déchue les rapports des mondes qui échappent à tes regards, les destinées de la foi s'accomplissent, dans l'Eglise qui souffre comme dans celle qui triomphe, et Marie, dont le cœur embrasse tous les intérêts, tient aux morts toutes les

POl'R I.A FfiTK l)i; HAINT HCAl'ULAlil. 3H1

promesses qu'elhî a failos aux vivants. Oubliez vos |)rochos, vos amis, vos parouls mrme, Marie no les oubliera |)as, elipiaud vous vous montreriez ingrats, elle ne ('csso pas d'être mère.

Nous tenons donc pour avérées et aulbentiques CCS saintes [)romesses du scapulaire. Nous les acceptons avt^c les rois ol les liéros do c'cs derniers âges qui se sont enrôlés sous les bannières de Marie; avec les pontifes (jui les ont louées dans leurs discours ; avec les papes qui les ont sanctionnées par leurs bulles et par leurs décrets; avec saint Louis, le [irodige des croisades, comme avec saint Liguori, le prodige de la théologie; avec saint Fie V et Benoît XIV, dont le grand esprit a eu tant de lumière et dont le nom a gardé tant d'autorité ; avec les humbles, les simples, les pauvres, les fidèles de tout âge, de tout sexe et de toute condition ; multitude innombrable, élite de TEglise, armée vraiment redoutable par la simplicité, la vertu, la pénitence et la justice. Non, ce n'est pas de telles espérances que le ciel peut démentir et confondre. Nous les acceptons, ces saintes promesses, avec les chastes héroïnes du Garmel qui en sont icibas les sacrées gardiennes et les témoins les plus irrécusables. C'est parce qu'elles y croient qu'elles se sont enfermées dans un cloître et qu'elles ont enseveU sous le voile et la bure la délicatesse de leur tempérament, la grandeur de leur naissance, les avantages de la fortune, du rang, de l'esprit et de la beauté. Ordre sublime de dévouement et de vertus ! ah ! que vous plaignez nos faibles yeux de nous laisser surprendre par l'éclat des vanités mondaines ! L'appât de l'or, l'espoir des titres, l'amour de la vie, qu'est-ce

que tout cela aux yeux de Thérèse et du Carrael ? Mais la vraie décoration, celle dont on peut s'applaudir, ce sont les livrées de Marie; le litre véritable, c'est d'être son soldat, son enfant, son serviteur; la promesse qui ne trompe jamais, c'est celle que fait une mère aussi puissante qu'elle est bonne. Vous savez tout cela, ô saintes filles, et nous qui devrions le savoir aussi, nous l'oublions trop souvent. Le scapulaire que nous portons nous donne part à vos bonnes œuvres. Vos veilles, vos jeûnes, vos larmes, vos prières, vos macérations, vos travaux, vos sacrifices, sont comme le patrimoine sacré de la vaste association dont nous sommes les membres indignes, mais dont vous êtes les héroïnes véritables. Heureux que nous sommes d'avoir part à vos biens ! Plus heureux encore si nous avons part à votre esprit !

III. Il convenait à la bonté de Marie de justifier d'avance, par des effets visibles et terrestres, ces deux grandes promesses dont l'accomplissement ne doit avoir que Dieu pour juge et les anges pour témoins. Or, Marie nous a garanti par des prodiges du temps les prodiges qu'elle accomplira dans l'éternité.

Si je voulais raconter tous les miraculeux efi'ets du scapulaire, le jour n'y suffirait pas. Il apaise et conjure les flammes; on l'a vu en Lorraine, en Anjou, en Flandre dans le siècle dernier, et il n'y a pas vingt ajis qu'une paroisse du Vivarais était sauvée d'un embrasement général par ce signe béni jeté au milieu du feu et retrouvé, le lendemain, intact et sans tache parmi les cendres refroidies d'une maison entièrement consumée. Il préserve de la peste, témoin

POUR LA FfiTB DU iAINT flCAPtLAllll.

la villo de Mars(îillr, (|iii mit sa (*t)iillanco dans ce syiubolo (In iiiisc'îricordo el d(î pardon, et qui, après avoir vu lo llôau dôvaslaloiir s\irnHer tout & coup au milieu do s(\s murs, |)(M*péluo, d'ftge en âfçe, par un mouuuHMil di«^uo do la piôlé do ses habitants, lo souvenir do (Uît insif:;no bienfait. lnlerro;4ez les cieux et les mers. Ils ont vu la tem|)ùte s'arrêter et la foudre s'éteindre h la vue de œl objet sacré. Un scapulaire calme les vents et les Ilots, sauve un navire et le fait rentrer heureusement au port; un scapulaire soutient le matelot à demi noyé au milieu des vagues qui l'entraînent; les forces surnaturelles du naufragé redoublent à mesure que ses forces naturelles s'allaiblissentet s'épuisent; il arrive miraculeusement au rivage porlé par les ailes invisibles de celui qui a dit : Scapulis suis obumbrabit tibi et sub permis ejus sperabis.

Mais c'est surtout dans les combats que la protection de Marie se fait sentir et que son bouclier paraît le plus sur. Chaque nation a là-dessus ses exemples domestiques, et le livre émouvant des grandes batailles est aussi le livre des grands prodiges du scapulaire. Louis XIII reçoit ce digne protecteur au champ de l'honneur et de la victoire. Je le crois bien, il a vu chanceler à côté de lui, au siège de Montpellier, un de ses officiers frappé de deux balles; mais le pieux soldat s'est relevé presque aussitôt, le plomb mortel s'était aplati deux fois sur son scapulaire. L'archiduc Léopold voit au siège d'Ypres le même danger et le même prodige ; il le reconnaît à son tour par le même acte de confiance et de piété. Laissez Louis XIV s'enrôler de bonne heure sous les

bannières de Marie. 11 est né sous ses auspices, il est juste qu'il en porte les livrées et les couleurs. Aussi, Bossuet, Fénelon, le P. la Colômbière et le P. Lejeune peuvent-ils rapporter avec confiance devant le jeune monarque les traits qui honorent la piété de son arniée et de sa cour. Là on raconte qu'après la journée de Senef, qui fut le dernier exploit du grand Gondé, une charrette remplie de morts attira Tadmiration de tout le camp par un spectacle aussi édifiant qu'inattendu. Un bras s'éievait au milieu des cadavres amoncelés; il portait, il agitait un scapulaire. On s'approche, on entoure le blessé, il respirait à peine; mais à la vue de l'objet qu'il élève, on comprend, on devine sa pensée. Un prêtre arrive; les yeux du moribond se rouvrent, sa bouche haletante a retrouvé la voix, il se confesse, il meurt en murmurant le nom de Marie, patronne de la bonne mort. Alors l'Autriche, rivale de la France sur le champ de bataille, lui donnait des exemples de piété aussi bien que de courage. Les deux nations luttaient noblement entre elles, et pour l'honneur de bien se battre et pour la gloire de bien mourir. Le P. Lejeune n'hésite pas à proposer la foi de l'ennemi pour modèle à la nôtre. Il cite avec une éloquente liberté ce brave enfant de la Croatie qui, déjà percé de balles et entouré d'un parti français, disait d'une voix mourante : « Vous avez beau faire, je serai enfant de Notre-Dame, je porte son habit, je ne mourrai pas sans confession. » Noble espérance, touchant désir qui fut aussitôt récompensé par la grâce des derniers sacrements et les consolations d'une mort chrétienne.

Ce qui a fait l'admiration des siècles passés n'a

POIJU LA VP.YV. nu MAINT SCAPIILAIIIK. 388

pas (Hô ml'usé «ti s|)(îclacl(3 au siôcio prosont, car lo J)ras (lo Mario n'osL piis rac.coiiiTi, ni son (wiuir moins londro, ni sos oulïmls moins forvonts. Kilo est domourôo la roine dos biitaillos, ollo a eu dos rej^ards do tondrosso et des soins maternels pour les soldats (pii oiiL [jorto SOS livrées dans nos derniers combats. Aux uns elle a ôi)ar«^no la balle homicide, aux autres ()\U) a |)rocuré les secours du prêtre, toujours elle a béni, ollo a consolé leurs mères. Oue de pélerina^^es entrepris dans cette [)ieuse pensée! Oue de scapulaires reçus, au dépari, des mains d'une épouse ou d'une fille? Oue do braves disent encore aujourd'hui en serrant sur leur cœur les livrées de Marie: Voilà ce qui m'a préservé de la mitraille dans les champs de l'Aima ou sous les murs de Sébastopol! La France alors était victorieuse sur terre et sur mer; elle est aujourd'hui humiliée et vaincue. Mais Marie ne connaît jamais la défaite. Marie a assisté, toujours bienfaisante, à nos derniers revers et à l'agonie de nos dernières armées. Elle a procuré au soldat abattu cette victoire que ni la force, ni le nombre, ni la fortune, ne sauraient nous enlever. Elle a préservé du démon le Français mourant, elle l'a arraché à la captivité de l'enfer, elle lui a mis en main la palme du ciel.

Mais il y a une bataille décisive et suprême où la mort ne se montre plus, comme dans les camps et dans les armées, sous l'aspect de la victoire. Elle aborde le lit du chrétien, pâle, affreuse, languissante, avec le cortège des douleurs et la perspective de l'agonie. Le démon est là, et il apprête ses derniers assauts; Marie vient aussi à Faide de son enfant, et

386 SBRMOIY

elle apporte ses derniers secours. Oh ! que je voudrais n'avoir à vous citer que des exemples de conversion et de piété; mais la vérité a des droits qu'on ne saurait méconnaître: écoutez, il y a de quoi trembler et frémir; il y a aussi de quoi espérer, se consoler et s'attendrir.

Un oflBcier de marine, que Thôpital de Toulon avait recueilli, touchait à sa dernière heure. Le prêtre et les religieuses qui l'assistaient redoublaient autour de lui de zèle, de soins et de charité pour lui faire agréer les secours de notre sainte religion. Soins inutiles ! l'impiété croissait avec la maladie, et le désespoir avec l'impiété. On s'adresse à Marie, on l'implore, on imagine de passer au cou du moribond un scapulaire bénit! Mais sa fureur ne connaît plus de bornes, il repousse, il arrache, il déchire le signe du salut, il pousse un dernier blasphème, il rend le dernier soupir.

Mais détournons les yeux de ce triste spectacle pour les fixer sur des traits de clémence et de pardon. Il y a moins de trente ans qu'un vieux pécheur avait résolu de mettre fin à ses jours. Il prend un poison dont l'efi'et ne sera que trop certain, et pour épargner à sa famille l'ennui et la honte de ce crime, il va demander à passer la nuit dans un hospice. Il était trop tard pour l'y recevoir. Epuisé, haletant, une église s'ouvre devant lui. Il s'y traîne machinalement, rencontre un prêtre et lui confesse sa faute en lui permettant de la divulguer. Il finissait à peine qu'il tombe mort à ses pieds. Un teint livide, des yeux voilés, une bouche déjà écumante, tout annonçait la mort. A cette vue, le prêtre, le cœur percé de douleur,

POUR LA FftTB DU AAINT ACAPULAIIIK. 387

mais ploin de condaiico dans la divine misériconio, joint sa prière au romùdo et clicirclio à sauver h la fois rame el le corps. C'est h Mario (ju'il s'adresse. Dès la prtMnièro invocation le moribond se ranime : 0 mon pèro, disait-il d'une voix bien (aible encore, priez, priez pour moi. Le pnHro continue, les litanies s'achèvent, le pécheur a recouvré toute sa connaissance. Il fait dans le plus grand détail l'humble aveu de ses fautes et en exprime le sincère repentir. Le ministre de Jésus-Christ ne revenait pas do son admiration. Il l'interroge alors sur les pratiques de sa vie : « Ne veniez-vous pas encore ({uehiuefois à l'église ? — Jamais ! — Du moins vous faisiez quelque prière ? — Aucune. » Puis il réfléchit, découvre sa poitrine et montre un scapulaire. « Voih\, mon père, tout ce que j'ai conservé de ma religion. — Ah ! vous êtes le soldat de Marie, je n'en suis plus surpris, c'est Marie qui vous a sauvé. »

Interrogez le prêtre, qui est appelé au lit du malade privé de la raison. S'il trouve un scapulaire, en découvrant sa poitrine pour y verser l'onction sainte, il espère pour lui, malgré le délire auquel il est en proie, parce qu'il a reconnu en lui le soldat de Marie. Suivez cet inconnu qu'on amène dans un hospice, il parle une langue qu'on n'entend pas ; on peut à peine soulager son corps; mais comment pénétrer jusqu'à son âme? Ah ! laissez la main discrète qui retourne sa couche chercher quelque signe de piété. Si elle découvre un scapulaire, il n'y a plus de doute, c'est un soldat de Marie. On le comprend alors; ce nom, ce titre, cette image, attestent qu'il appartient à la famille de notre mère commune. Le voilà entouré de frères

Page 1