L'APOSTOLAT
PRONONCÉ A ROME, DANS L'ÉÛLISE SAINT-ANDRÉ DELU VALLE Pendant l'octave de l'Epiphanie, 1870 >
Isti sunt quos misit Dominus ut perambulent terram. Voilà ceux que le Seigneur envoie pour parcourir la terre.
(Zoc/i., I, 10.)
Mes Frères,
Vous attendiez un évêque, et vous n'aurez que récho très affaibli de son éloquente voix. Cette voix connue et aimée de toute la France est maintenant mêlée de larmes. Le prélat pleure un frère, une partie de son âme, une moitié de sa vie. Il eût convenu à cette chaire d'entendre cet autre Ambroise parler d'un autre Satyre; mais puisqu'une douleur trop légitime l'en éloigne encore, j'obéis en y montant à
i Nous lisons dans une correspondance de Rome du 26 janvier t870 : « Nous avons le bonheur d'entendre chaque semaine, à Saint-André délia Valle, la plupart des évoques et des ecclésiastiques français. L'archevêque de Reims, les évèques de Tulle, de Genève, de Poitiers, de la Rochelle, ont été très remarqués, ainsi que votre éloquent compatriote, M. l'abbé Besson. »
sa place K L'obéissance veut que je vous parle; malgré votre déception, la loi qui vous anime vous suffira pour m'écouter.
Vous avez déjà entendu célébrer dans cette octave la royauté et la divinité de Jésus-Christ, le Roi qui s'est assujetti, avec tant de gloire, l'intelligence, le cœur, la volonté de l'homme, le Dieu qui, du fond de sa crèche, parle si admirablement de la vérité et de l'amour. J'entreprends de célébrer à mon tour les apôtres que le Roi divin a envoyés aux nations, et de vous faire bénir les mains par lesquelles il a enchaîné l'univers. Le disciple peut louer les apôtres, après que les apôtres ont si noblement et si grandement chanté leur Maître.
Qu'est-ce que Tapôtre? Que fait Tapôtre? Jusqu'où va l'apôtre? Voilà le sujet que je propose à l'admiration de votre foi. En trois mots, la vocation, les travaux et les conquêtes de l'apostolat. La même ambition au fond des caractères les plus opposés et les plus contraires ; le même enseignement donné dans les langues les plus diverses, comme la même grâce distribuée sous les rites les plus variés ; le même point de départ et le même centre pour des conquêtes sans limites et sans fin, soit dans l'espace, soit dans le temps. Jamais variétés plus tranchées.
1 Par les soins de la Propagande, l'octave de l'Epiphanie se célèbre tous les ans, dans l'église de Saint-André délia Valle, de la manière la plus solennelle. On y prêche en différentes langues. Mais l'année du concile, on y prêcha surtout en français. Un prélat qui devait y faire un sermon fut rappelé subitement par un deuil de famille. M. Besson, mis en demeure do le remplacer, n'eut que peu de temps pour préparer ce discours, dans lequel il s'aida des souvenirs de ses conférences sur TEgUse. Malgré cette hâte, ce discours, animé d'un souffle d'éloquence vive et pénétrante, obtint un grand succès.
MU i/aPoMHLAT. .IfH
Janiais iinilô pins roiislaiiU» ol pins parfailo. Ilcconnaisscîz, hœ douhlo si;^ii(), (pii rclalo /i clKupio pa;^'0 cl(5 co lablnaii, rvux (\\u'. U) Sc^i^ncMir (uivoio |)()ur parcourir la lorro : Isli sunt f/uos niisit Dofrii/nis ut />^'r"'n baient terrain.
I. (Ju osl-co (pio ra|)o[re? Ce mot si^'iiifie envoyé; mais il osl de rKvanj^dlo, et il n'apparlienl qu'i'i la véritable EL;lise de le comprendre et de rex|)li(pier. N'en demandez pas le sens aux |).n(Mis, car les faux dieux n'ont envoyé personne [)our [)ropager leur culte; ni aux juifs, car leurs prêtres, recrutés exclusivement dans une tribu et se transmettant par l'hérédité leur ministère et leur charj^e, avaient la raideur qui convient aux gardiens d'une vérité, plutôt que le zèle pour la répandre; ni aux hérétiques, car ils n'ont été envoyés par personne et ils se sont donné à euxmêmes leur mission. Seul le vrai Dieu peut avoir des apôtres. Seule la véritable Eglise, depuis qu'elle est sortie des langes de la Synagogue, peut les envoyer partout. En effet, Dieu doit à tous sa religion aussi bien que son salut. Il a créé les moindres atomes avec le même soin que les étoiles ; le brin d'herbe reçoit comme le cèdre la rosée qui tombe de ses mains, et les oiseaux obscurs, qui cachent leur nid à l'ombre des cités, boivent sa lumière comme l'aigle qui plane au sommet des montagnes. Cette Providence universelle, qui éclate dans l'ordre naturel, doit éclater à plus forte raison dans l'ordre surnaturel et divin. Jésus-Christ, médiateur commun à tous les hommes, doit se trouver dans tous les temps et dans tous les lieux, pour ouvrir
à tous les hommes la porte du vrai bercail et leur proposer les clefs du ciel. Il faut à un roi dont l'empire n'a point de bornes, et dont le règne n'aura point de fin, des ambassadeurs qui courent d'un bout du monde à l'autre sans s'arrêter jamais, et qui se renouvellent de génération en génération, sans jamais laisser prescrire ni altérer les lettres de créance qu'ils portent dans leurs mains.
Cet apostolat de la loi nouvelle a été prédit dans toute sa splendeur pendant le règne de la loi ancienne. Dieu a transporté ses prophètes sur les hautes montagnes et leur a découvert, par delà les temps, les domaines où il voulait envoyer ses apôtres. Il leur a montré tous les fruits de cette mission divine : la conversion des Gentils, le monde entier devenu chrétien et la croix devenue l'étendard du monde. A ce spectacle les prophètes se sont émus d'une sainte joie; ils ont salué d'avance ces apôtres intrépides, ils ont baisé en esprit la trace de leurs pas : Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui apportent la paix et qui évangélisent le salut /.,.. Isaïe s'étonne de leur nombre et de la rapidité de leur course: Quels sont, s'écrie-t-il, ces hommes qui volent comme des nues ? Les îles lointaines les attendent et les navires sont prêts pour les transporter. Il nomme les nations qui recevront leur visite : l'Afrique, la Lydie, l'Italie, la Grèce, celles qui nont jamais entendu parler du vrai Dieu et qui 71 ont point vu sa gloire, Malachie lésa vus debout auprès de l'autel, renouvelant dans toutes les parties du monde le sacrifice de V Agneau sans tache et offrant tous les jours le sang de la victime pure du couchant jusque V aurore.
HIK i/aPOHTOLAT. .'JÎ>3
Ainsi clianlail la Hiblo sopt roiits ans avant l'éloclion (l(\s apolrcîs; ainsi la lerrn rniniissail h leur approcJH^ h^s nuées du ciol s'ap|)r(Haiont ;\ lour servir (lo char, ol les collines s'ahaissaicuit de toutes [)arts pour ollVir des autels à la victime de pro[)itiation immolée par leurs mains. Puis les temps s'accomplissent; c(^lui à (pii le Père a donné les peu|)les pour hérita^^e vient visiter son royaume, il a|)pelle à lui des pêcheurs qui jetaient leurs (îlets sur le bord d'un lac : Suivez-moi, leur dit-il. et je vous ferai pâe/icurs (V hommes. Ce nest pas vous, leur dit-il encore, rjui avez fait choix de moi, c'est moi qui ai fait choix de vous. Et c'est c\ ces publicains et ù ces bateliers qu'il donne enfin l'investiture en leur disant : Allez, enseignez toutes les nations. Un des douze a trahi ; c'est le sort qui décide de son successeur, et ce sort tombe sur Matthias. On les persécute et on lapide leurs disciples. 0 prodige! leur persécuteur, las de regimber contre l'aiguillon, se convertit et devient le plus intrépide des apôtres.
Après ce coup de soleil qui a renversé le pécheur, après ce coup de grâce qui l'a changé, vous étonnerez-vous encore du recrutement de l'apostolat? Dieu choisit ses envoyés dans toutes les races, dans toutes les conditions, dans tous les âges. Quel spectacle que ce sanctuaire ouvert, dès le commencement, à toutes les ambitions de la foi ! Les fils des Césars y montent du même pas que les fils des esclaves, portant ensemble la main au calice et à l'encensoir, remplissant les mêmes dignités, et concevant, dans leurs entrailles émues par les mêmes sentiments, une égale affection pour toutes les âmes confiées à leur sollici-
tude paternelle. Il y aura des Moïse, des David et des Vincent de Paul parmi les gardeurs de troupeaux; mais les Samuel iront les choisir un jour, poussés par le souffle de TEsprit qui leur dira à Toreille : « Lèveloi, sacre-le, voilà Thomme de mon choix : Surge, unge eum, ipse est enim. » Il y aura des Basile et des Grégoire à Athènes, des Xavier à Paris, des Thomas à Cologne, jusqu'à ce que Tesprit d'en haut les visite, les entraîne, les fasse passer des bancs de Técole dans les chaires épiscopales, dans les missions lointaines, dans les cours des princes. Ghrysostome apportera à Tautel toute la beauté de son innocence ; Jérôme, son cœur si passionné et si Adèle ; Augustin, les larmes de sa pénitence. On y verra les derniers représentants des races grecque et romaine, avec leur esprit si cultivé et l'ascendant de leur parole, et les premiers barbares initiés à nos mystères, mais déjà tout brûlants de zèle pour les enseigner. Jésus-Christ, en instituant l'apostolat, n'a pas dit aux riches et aux nobles : je ne veux que des pauvres ; aux pauvres : je ne veux que des riches ; aux lettrés : vous êtes pleins d'orgueil; aux ignorants : vous êtes sans talents et sans lettres, je vous exclus à tout jamais. Il n'a pas même dit au pécheur : retire-toi, tes mains sont indignes. Non, pour faire des apôtres, il a demandé : qui veut aller chercher et instruire les âmes ? qui veut aimer et sauver les âmes? qui veut combattre les ennemis visibles et invisibles des âmes ? qui veut mourir pour sauver les âmes ? Pour sauver les âmes, la jeunesse n'a jamais ni assez d'élan ni assez d'ardeur ; l'âge mûr, assez d'expérience ; la vieillesse, assez d'autorité. Je veux toutes les variétés des races, des con-
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(lilioiis, (les Af^es; jo les fondrai cinseniblo, jo les aniinorai du mémo zèlo des amos, jo les forai ()Alir do la mémo horrour à la vue du scandale, rougir do la môme coli^re h laspocl du lou[) ravisseur, palpiter et frémir du même amour à la vue du troupeau.
Voilà l'apôtre, voilù lo trait caractéristique de sa vocation ; voilà le sentiment (jui la révèle, qui la soutient et qui lui arrache ses cris d'alarme, de détresse ou de triomphe. Cotte ambition est non seulement permise, mais commandée à tous les apôtres. Fussent-ils les derniers des hommes par la naissance, les rebuts et les balayures du monde, il faut qu'ils révent ces magnifiques conquêtes. Fussent-ils nés sur les marches d'un trône, ce trône est encore au-dessous de l'ambition apostolique; il faut monter plus haut pour sauver une seule âme. Sauver une âme, c'est le tout de l'apôtre, comme c'est le tout de l'Eglise, et si j'ose le dire, c'est le tout de Dieu même. 0 désir unique dont se repaissent les nobles cœurs ! 0 pensée unique qui résume toutes les pensées et qui explique toutes les démarches ! 0 sentiment unanime qui fait de tant d'hommes une seule armée si vaillante, si ferme, si généreuse, si prodigue de son sang et de ses sueurs ; non je ne saurais trop vous louer !
0 divine et insatiable ambition, soyez bénie! C'est vous qui élevez l'homme à la hauteur des desseins de Dieu, et qui l'associez à tous les secrets de son amour. Dieu, pour sauver une seule âme, remue le ciel et la terre, choisit mille prêtres entre un million d'hommes, marque entre ces mille prêtres un apôtre des contrées infidèles, lui fait quitter d'un seul coup fortune, amis, famille et patrie, l'envoie à travers
mille ôcueils et mille morts, jusqu'aux extrémités du monde, pour guetter, adopter, sauver, aux bords des grands tleuves de la Chine, Tenfant condamné par la loi du pays. Ce trafiquant de TEvangile apporte de Tor s'il le peut, pour racheter la vie terrestre du pauvre condamné; mais du moins il aura près de lui Teau qu'il bénit et qu'il féconde, l'eau avec laquelle il achètera à cette âme la vie éternelle. Si l'or lui manque, il prend cette eau mille fois plus précieuse que Tor, il se glisse dans la foule inattentive, et d'un mot qu'on ne saurait comprendre, d'un geste qui demeure inaperçu, il baptise l'enfant, il le remet aux mains de l'ange invisible qui l'attendait et qui avait jusque-là, de sa main fraternelle, détourné le coup de la mort. Heureux enfant qui vient de gagner le ciel ! Heureux apôtre qui vient de le donner ! Voilà l'apôtre avec son ambition satisfaite. Mais non, cette ambition est insatiable. Sauver une âme, c'est le premier vœu de l'enfant qui rêve l'apostolat; c'est le premier cri du sacerdoce ; c'est la dernière pensée, c'est le dernier soupir du vieil apôtre qui achève sa vie sur un lit de douleur, et qui, de ce dernier souffle exhalé parmi les embrassements de la croix, nomme encore à Dieu les pécheurs qui lui sont plus chers, dit encore à Dieu : Prenez ma vie, mais donnez-moi des âmes : Da mihi animas, caetera toile !
IL Que fait l'apôtre ? Il enseigne Dieu dans toutes les langues, il en communique la grâce dans tous les rites, il en fait bénir le vicaire dans toutes les races. Dans cette variété presque infinie de langages, c'est la même foi qui parle ; sous l'écorce si variée de ces
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ritos, c'ost lii iiiùruo i^a'iico (jui coulo ; c'est lo même Pôro acclamt; d'im houL du monde à l'auLre par toutes los Ijouchesde la l'amillo liiimaiiie. Toujours la variété (îL toujours ruuitc.
J'admirais iiior, dans le nmséo de Latran, ce beau sarcopiiaye dont les sculptures datent du règne de (loiisLantin oL du triomphe de la loi. J écoulais, comme plusieurs d'entre vous, avec un silencieux ravissement, cette parole à la fois si savante et si chrétienne (jui ap[)elait nos regards sur l'imago du Sauveur montant aux cieux. Les douze apôtres sont les témoins du spectacle : Eritis mi/ii tasles ; mais Pierre seul reçoit le livre de la loi, Pierre seul en aura la garde : Confirma fratrcs lues. Merveilleux symbole pour persuader aux yeux comment la foi parlera toutes les langues et n'aura qu'un seul livre, mille et mille interprètes et une seule autorité pour l'établir et la fixer. Dociles à cette autorité infaillible, les apôtres vont se disperser dans le monde, mais leur doctrine demeurera toujours la même. Telle elle éclate sur les lèvres desaint Pierre le pécheur, telle la répètent ^Matthieu le publicaiu, Paul le pharisien, Jean le contemplateur. Que lapôtre soit Athanase ou Hilaire, Jérôme ou Augustin, Ambroise ou Chrysostome, l'enseignement de la foi ne changera pas. Sa racine demeure à liome, où le prince des apôtres l'a plantée. Qu'elle passe à Athènes, à Alexandrie, à Lyon, à Paris, que les siècles se succèdent comme les écoles, que les idiomes vieiUissent ou se renouvellent, n'importe ; de saint Irénée à saint Bernard, de saint Bernard à Bossuet, dans les temps de persécutions ou dans les siècles de gloire militaire, Papôtre multipliera et variera àl'in-
fini sa langue, son accent, ses moyens oratoires, il s'accommodera au génie des peuples; mais son Credo ne perdra pas une syllabe. La même foi est partout professée, parce que la môme foi est partout enseignée. C'est pourquoi on la trouve toujours semblable à elle-même sur les lèvres du riche et sur celles du pauvre, dans l'esprit grossier du sauvage comme dans l'esprit cultivé, là où elle se cache aussi bien que là où elle éclate, où elle règne, où elle triomphe.
Mais l'apôtre n'est pas seulement le docteur de la foi, il est le ministre de la grâce, il donne ou il rend la vie aux âmes. Partout la même grâce et partout la même vie. Partout la même eau qui baptise, le même pain qui nourrit, la même onction qui fortifie le chrétien, qui ranime le mourant et qui consacre le prêtre, la même absolution donnée aux pécheurs et la même bénédiction donnée aux époux. Le voilà, ce bel ordre des sacrements dont l'apôtre révèle aux hommes le bienfait, cet ensemble et cette succession de grâces individuelles et sociales qui transforment l'enfance, la jeunesse, l'âge mur, les dernières heures de la vie, et qui ne laissent sans bénédiction et sans secours aucun ûge critique, aucune heure décisive, pour le bonheur de l'homme, de la famille et de la société. Etudiez les différences curieuses 'qui séparent les uns des autres les rites de l'Eglise. Cherchez dans les cérémonies, dans les chants et dans les prières, dans les vêtements dont se couvre le ministre, la trace antique et profonde des traditions chères à chaque peuple; ici, la simplicité vous charme et vous attendrit; ailleurs, vous êtes frappés par la magnificence et la grandeur;
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vous trouvez dans {'liaijiK^ syuihoh; une allusion do^^- TnaLi(|uo ou unn lorou morale, (lo sont des n)illiiu's d'images ou le, niond»' d*' la «^rAcuî a|)|»arait sous des aspeels dillerenls; mais (ouïes ces images ra|)|)(^ll(Mil le mèuH^ !>ieiirail, el il y a (;nlr«î elles aulanl irordriî (^L dt^ liaison ([iic dans les pages d'une seule ol même histoire, (;t il y a au lijud do lout(\s une seule pensée : Tunioii df; Dieu avec riiommo oL des honunes entre eux. Uni, ces sacrements distribués |)ar les apôtres depuis dix-huit siècles, sous des voiles si variés, sont le véritable lien qui rapproche les peuples des peu[)les, les espaces des espaces, et les teni[)s qui ne sont plus de ceux qui ne sont pas encore. C'est la môme grâce qui a baj)tisé dans les tlols du Jourdain les Juifs convertis, et qui leur donne aujourd'hui des frères marqués du même signe, avec l'eau puisée dans la baie d'IIudson ou dans les cataractes du Niagara. Elle descend avec la même vertu sur toutes les têtes inclinées par le repentir et dans la Rome des Césars et dans la Rome des papes. Je vois Dieu partout derrière les voiles eucharistiques, soit que le sanctuaire se ferme, au moment de la consécration, comme dans TEglise grecque, soit qu'il demeure ouvert, comme dans TEglise latine, aux regards des fidèles agenouillés, soit que le pontife le fasse descendre sur Tautel au milieu des solennités des cathédrales, quand la foule se recueille, quand l'orgue se tait et que le silence éclate au loin, soit que l'humble prêtre porte ce Dieu sans pompe et sans suite dans la cabane perdue au fond des bois, ou que le missionnaire échappé à la mort, et toujours prêt au martyre, le distribue, d'un
iOO DISCOURS
pas hâlif el d'une main tremblante, aux chrétiens éprouvés par la persécution. Telle est la foi commune à tous ; telle est la grâce partagée entre tous ; c'est à celte foi, à cette grâce, que les enfants de Jésus-Christ se reconnaissent pour frères et se saluent jusqu'aux extrémités du monde, se distinguent d'avec les infidèles et les hérétiques sur tous les points du globe et dans toutes les pages de l'histoire. La charité s'excite et s'enflamme à ces grands spectacles; elle sent que tous ceux qui ont participé aux mêmes sacrements ont vécu de la même vie ; que nous sommes unis par les liens les plus étroits aux chrétiens inconnus de tous les mondes et de tous les siècles, et qu'après cette commune réception des mêmes grâces, devenus les membres d'un seul et même corps, ayant eu ici-bas la même foi, la même espérance, le même amour, nous nous reconnaîtrons un jour, derrière les voiles déchirés par la mort, pour les vrais enfants de Dieu et les possesseurs légitimes de la céleste Jérusalem.
En faut-il une nouvelle preuve, les apôtres me la fournissent encore. Ils ont nommé à toutes les nations un père commun, et ils ont tourné vers lui leurs regards, leurs vœux, leurs offrandes. Habitudes, idées, mœurs, langage, tout sépare les peuples anciens des peuples modernes; mais anciens ou modernes, tous les peuples ont reconnu, béni, acclamé, à la suite de leurs apôtres, notre saint-père le pape comme le vicaire et le représentant de Jésus- Christ. Partout la même déférence, le même respect, le même amour envers lui; et dans les temps troublés où nous sommes, quand le monde ne supporte
HIJR |/aI*()STOI.AT. AM
pros(iuo niillo [nivl ni iii;iîLr(^ ni roi, ni juj^o, [)ar un miraclo réserve ù notre siècle, il y a plus d'obéissance, do ros[)Cctot d'amour ((ue jamais envers celui qu'on ne cesse de nommer le père, don Ion ne cesse de baiser les pieds, h qui l'on ne cesse de souliaiter santé, bonliour et gloire. l*arcourez la terre d'un rej^ard, embrasse/-la d'un polo à l'autro, vous no trouverez pas une nation où ce sentiment ne vive, ne so dévelo[)pe et ne s'exalte avec une puissance qu'on n'avait jamais connue. 0 science humaine, quelles diU'érences veux-tu chercher entre l'habitant de l'Europe et celui de l'Afrique, et quelle folle prétention de nier l'unité de notre espèce devant le grand spectacle donné au monde par les travaux de l'apostolat! Le nègre, le Chinois, l'Indien, le sauvage, prient Dieu comme nous par le même Jésus-Christ ; ils ont comme nous courbé la tète sous l'eau du baptême; ils pleurent, comme nous, au nom trois fois béni de Pie IX. Voilà le triple nœud qui rapproche, qui unit et qui confond toutes nos vies en une seule; nous voilà un sur la terre comme nous le serons dans l'éternité.
J'en atteste les mystiques leçons que cette Eglise met sous nos yeux; cet autel où les pontifes assemblés de tout l'univers montent chaque matin, apportant aux pieds du Dieu fait homme les hommages de rOrient et de Tûccident; cette chaire où toutes les nations parlent tour à tour et où les successeurs des Martial, des Boniface, des Augustin, des Isidore, viennent prêcher le même Dieu par le même Jésus-Christ, chacun avec la langue de son peuple; cet auditoire dont l'aspect se renouvelle d'heure en heure, varié comme le monde, mais uni comme l'Eglise, parce que
tous les esprits confessent la même foi, tous les cœurs gardent la même grâce, toutes les bouches acclament et bénissent le même père. Non, les apôtres ne nous ont pas trompés en nous disant qu'ils nous apportaient la vraie foi. Le monde en goûte les bienfaits, mais Rome en garde les titres. Et les voilà recueillis avec un soin jaloux, rangés de siècle en siècle, incrustés dans tous les murs, défiant l'examen le plus attentif, parlant de la foi de chaque époque, du nom de chaque pape, des souffrances et de la mort de chaque martyr. Les tombeaux, les prisons, les amphithéâtres, les rues, les places publiques, autant de témoins incorruptibles, déclarent que ce que nous croyons, on le croyait il y a dix-huit siècles; que les Agnès et les Cécile, les Etienne, les Sébastien, les Calixte, ont versé leur sang pour Tafifirmer. Non, les apôtres ne nous ont pas trompés en nous assurant qu'ils nous communiquaient la grâce et la vie. Le baptême, la confession, la cène, tous les sacrements datent des origines mêmes du christianisme, puisqu'on en retrouve ici les symboles authentiques dans les peintures des catacombes ou dans les sculptures qui couvrent les tombeaux. Non, les apôtres ne nous ont pas trompés en nous apprenant le nom du père commun des fidèles. Cette assemblée que le monde envoie autour de lui ne représente-t-elle pas tous les peuples? Cette armée qui les garde n'appartientelle pas à toutes les langues? Petite par le nombre, grande par la foi, pleine de variétés et une par le sentiment, réunie autour de cette motte de terre à demi écroulée où siège le saint-père; voilà, dans un seul tableau, la ville et le monde, le chef et les
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inomhros, lo pèro ol les entants, loiilôs les races do riiumunili'î on iiik^ siMih» familhî, tous les siècles en un soûl jour, tout U) passé et loiil l'avonir, abrr^f^o do la lorro (|ui passera, mais iuiaf^cî autici|)éo du ciel (\m ue passera jamais.
III. .raeliève en me demandant : Où va l'apôtre? Partout; mais Rome est son centre, c'est de Uome (pi'il part et c'est à Uome (|u'il revient; citoyen du monde par ses expéditions et ses con(|uùtes, citoyen do Uome par sa naissance s[)irituelle, homme universel et homme unique. Encore les variétés les plus étonnantes, encore l'unité la plus parfaite.
Uome n'a cessé d'envoyer ses apôtres, le monde n'a plus de barrières pour leur zèle.
L'histoire de la géographie, toute merveilleuse qu'elle parait, l'est bien moins encore que celle de nos missions. L'apôtre a fait le tour de l'Afrique bien avant les navigateurs fameux qui ont découvert le cap de Bonne-Espérance; toutes les contrées les plus inaccessibles ont été forcées par le courage des missionnaires. Le sang des martyrs y coule encore; mais c'est par le sang que la terre s'achète et que les conquêtes s'affermissent. La terre entière n'a plus de forêts où l'homme de Dieu n'ait pénétré; plus de lacs où ce mystérieux pêcheur n'ait passé sur la barque hardie qui le mène à la recherche du sauvage ; plus de mines profondes où il ne soit allé chercher non pas Tor qui tente la cupidité de l'aventurier, mais la drachme perdue, la brebis égarée, c'est-à-dire l'âme qui préoccupe, qui inquiète la bonne ménagère et le bon pasteur de l'Evangile. Il ira, cet Orphée divin,
réaliser jusqu'aux extrémités de la Polynésie les merveilles que l'antiquité prêtait à TOrphée de la fable ; les pierres de ces îles perdues, c'est-à-dire leurs habitants, plus durs et plus insensibles que la pierre, s'animeront à sa voix et se lèveront pour le suivre. Il ira chercher les lions du Sahara avec un courage que la politique humaine ne pourra briser, et voilà qu'il a déjà recueilli les lionceaux affamés, il leur a ouvert un asile, il les montre couchés au pied de la croix, il les nourrit, cet évêque, ce père, disons mieux cette mère qui sentira ses entrailles gémir et se plaindre, jusqu'à ce qu'il les ait enfantés à Jésus-Christ.
Qu'ils viennent maintenant, ces conquérants des deux mondes, se réunir de tous les points de cette circonférence à la montagne de Sion qui en est le centre ; qu'ils montent à cet autre Gapitole qui leur ouvre ses portes; qu'ils suspendent aux autels de Saint-Pierre les dépouilles opimes des nations. Partout atteints, soutenus, gouvernés par l'autorité pontificale, ils sont demeurés, sous tous les soleils, les citoyens incorruptibles de la ville éternelle; ils en ont invoqué la puissance, représenté la majesté; ils en ont fait bénir la paternelle soUicitude. C'est avec leurs sueurs que Rome sème partout la bonne doctrine. C'est par vos mains, ô pêcheurs d'hommes, que l'invisible filet s'est étendu des glaces du pôle aux déserts de l'Afrique. Il couvre aujourd'hui tout l'univers; l'Amérique et TOcéanie y entrent tous les jours avec leurs dernières peuplades, et le successeur de Pierre y compte plus de villes et de nations que Pierre n'a compté de poissons dans la pêche miraculeuse. Mais du haut de ce roc immobile où son siège est
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plîiciî, les youx altontifs à la prophéllo, il voul la vérilior j isqu'ù la dcMnièro lellro. Vous rojiarlircz [)Our los coMquêlos lointaines avec l'onlro de chercher, de décoii ;rir, do pêcher encore, jus(jne dans les ablnnes les pi is ignorés, ces hommes sans gouvernement, sans patrie, sans nom, dont la [lolilifjue ne s'occupe pas, mais (jui ont été [)romis d'une façon si familière et si grande aux filets du divin [)èchour. Et lui, il demeurera sur ce roc où le poêle de l'ancienne Home avait entrevu le juste, le fort, l'homme intrépide et tenace, debout au milieu des ruines du monde écroulé : Justum et tcnaccm, 0 magnifique image que le chef des apôtres réalisera trait pour trait jusqu'au dernier jour : Fractus si illabatur orbis, impavidum ferlent ruinœ. Lu, il vivra, il régnera, il instruira, il sauvera, tant qu'il y aura une ame à instruire et à sauver ; là il cherchera encore son dernier lils sur les dernières ruines du monde écroulé, et il le jettera, avec le cri de la dernière espérance et du dernier pardon, entre les bras de la croix.