‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 9 sur 16 · MONSIEUR PHILAMODR AU BAL · texte numérisé non relu

MONSIEUR PHILAMODR AU BAL

— Non vraiment, il médit : Est-ce qu'on paye ces gens-là ! fi donc I c'.est mauvais genre de payer ses fournisseurs.

M, Philamour se gratte Toreille en murmurant :

— Mauvais genre!... mais quand on ne paye pas les fournisseurs, ils ne veulent plus fournir. Moi, j'ai toujours payé les miens. Mon gendre a sans doute voulu dire qu'on ne les payait qu'à la fin de Tannée.

— Mon père, cela ne peutpas durer comme cela... Je ne me suis pas mariée pour n'avoir point de mari, pour que celui que j'ai épousé me plante là tous les soirs et ne me procure aucun agrément. Si cela continue comme cela, je vous préviens que je lerai des sottises !

— Dans quel genre?

— Je ne sais pas encore, mais certainement j'en ferai. Enfin, tenez, aujourd'hui il y encore bal chez Mabille; j'avais supplié M. de La Bergerie de m'y mener, il m'a répondu : Je n'ai pas le temps 1... Il n'a jamais le temps quand je le prie de me mener quelque part.

— Eh bien, ma fille, ne te chagrine point ! puisque ton mari n'a pas le temps, je te mènerai au bal, moi.

— Vraiment, mon père, vous voulez bien aujour d'iiui me conduire chez Mabille?

ICf PâPA BEICPÊEL

— Oui, ebère amie, et qui plus est, je t'y ferai danser.

— Ah! qne votu êtes genlil... Alors toos allez rester àdiner avec moi?

— Certainement. Ta feras monter de ta cave du madère retoar de l'Inde; en as-tu encore?

— Oh ! je pense que oui, moi je n'en bois jamais, et mon mari dîne si souTeuf en ville !

— Eh bien, je le fêterai, moi, ton madère; je veux me donner une pointe de gaieté ; il faut cela pour aller au bal, et tu verras comme je danse à présent !

— Est-ce que vous avez appris, papa ?

— Oui... j'ai pris quelques leçons des danses à la mode... Oh! tu seras contente de moi !

On sert le diner, M. Philamour y fait honneur, il sable le madère, se donne une pointe, s'en donne même deux, et se sent bien en train de se livrer à la danse gymnastique. Après le diner, Zénobie quitte son père pour aller s'occuper de sa toilette. Lorsque Philamour est seul, il s'exerce à faire le pas de Yaraignéeel de la tulipe orageuse; il jette ensuite sa jambe en l'air avec tant de force que dans son è'.nn il n'a pas vunn petit cabaret placé surune table loiitG mignonne ; avec son pied il envoie au plafond les tassGK et les soucoupes. La bonne accourt tout tfl'rajéo demander ce qui est arrivé, et Philamour,

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auquel le madère a donné beaucoup d'aplomb, répond qu il a bien lé droit de faire sauter la porcelaine de son gendre, puisque celui-ci ne fait pas sauter sa fille.

Zénobie passe plus de deux heures à sa toilette; règle générale : moins une femme est jolie et plus elle est longtemps à s'habiller. Enfin, à neuf heures moins un quart, elle vient retrouver son père; il était temps, celui-ci à force de faire de la danse gymnastique, était tombé éreinté dans un fauteuil et allait s'endormir. On fait avancer une voiture, le père et la fille y montent. Zénobie a mis tant de choses sur sa tète qu'elle n'ose plus remuer de crainte de déranger sa coiffure. M. Philamour ne cesse pas de dire:

— Je n'ai pas pris assez de café !

— Est-ce que vous avez envie de dormir, papa?

— Non, oh! bien au contraire... j*ai envie de danser... mais je n'ai pas pris assez de café... jeprésume qu'on en trouve où nous allons, j'en reprendrai.

— Vous n'avez donc pas encore été chez Mabille, papa?

— Non, ma fille. Jusqu'à ton mariage, j'ai vécu à peu près confiné dans mon faubourg Saint-Antoine. Je n'allais qu'à ma brasserie, fumer, boire de la bière et faire ma partie de dominos. Mais j'ai entendu

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dire que ce jardin était très-galant, que c'était le rendez-vous des jolies femmes et des toilettes à la mode. Au reste Je me flatte que nous n'y ferons par un mauvais effet; tu es superbe... Ta coiffure est formidable et, quant à moi, mon tailleur m'a fait un paletot si court, que je crois être en veste, mais il parait que c'est le suprême bon ton.

On arrive chez Mabille, l'entrée du père et de la fille fait sensation. M. Philamour a la figure écarlate, et roule des yeux comme une carpe. Zénobie a voulu se faire si belle, elle s'est fait mettre tant de choses sur la tête, qu'elle semble porter une pyramide et marche comme si elle avançait sur une corde roide.

On les examine et l'on se dit :

— Ce sont des étrangers ou des provinciaux.

— L^homme a l'air d'un Japonais.

— La jeune femme ne serait pas trop mal, si elle n'avait pas une coiffure si extravagante.

— Si nous étions en carnaval, on croirait que ces }:cns-là sont déguisés.

— S'il pouvait danser, ce serait drôle !

— Ce n'est pas probable... mais il ne faut pas les perdre de vue...

— Ah I ils vont tout de suite au café... J'avais deviné juste... ce sont à coup sûr des Allemands.

La jeune femme trouve le jardin charmant, et

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comme tout le monde la regarde, clic osl cnclianlce, persuadé^ que Ton admire autant sa personne que sa toilette. Philamour ne cherche qu'une chose, le café. Dès qu'il Taperçoit, il va s'asseoir à une table, contre le gré de sa fille, qui aimerait mieux continuer à se promener, mais qui est obligée de s'asseoir en face de son père. Bientôt l'orchestre se fait entendre : il joue une délicieuse polka et Zénobie dont les pieds frétillent sous la table s'écrie :

— Ahl papal entendez-YOus... quelle ravissante musique !

— Oui;., c'est une valse.

^ Mais non, c'est une polka. Vous m'ayez dit que vous me feriez danser. . .

— Danser, oui ; mais polker, je ne connais pas cela.

— Je vous ferai aller.

— Laisse^moi donc prendre du café et des liqueurs, je n'en danserai que mieux tout à Theure. Mais nous avons tout le temps... la soirée est à nous. En effet, cet orchestre est fort bon. i. on danse sur sa chaise! Tu verras tout à Theurel tu seras contente de moi.

Enfin M. Philamour a consommé sa demi-tasse et plusieurs petits verres ; mais la polka est finie. Zénobie se lève et se promène de nouveau. M. Philamour a passé de la couleur écarlate au violet. Il marche à

chaque instant sur les robes des dames qui se trouvent devant lui et qui lui disent :

— Prenez donc garde, monsieur I Alors il se contente de saluer, en murmurant :

— Vous êtes bien bonne.

Mais Torchestre se fait entendre de nouveau. Cette fois c'est un quadrille qui s'annonce. Le père et la fllle courent se mettre en place dans Tenceinte réservée à la danse, et la foule les suit en répétant :

— Hs vont danser! ils vont danser!... il faut voir ceia» • . •

Un jeune homme à la mise excentrique se met vis-à-vis de Philamour avec une dame qui n'est pas absolument élégante, mais qui en revanche a quelque chose d'une saltimbanque.

Le quadrille est bien vite complet et derrière les danseurs les curieux forment un cercle très-pressé.

C'est au tour du père et de la fille de se lancer dans la chaîne anglaise. Philamour se précipite comme un torrent, malheur à ceux qui se trouvent sur son passage, il cogne, il bouscule tout. Ce début qui promet est déjà fort applaudi par l'assemblée, on rit en criant bravo. Quant à Zénobie, c'est tout le contraire de son père : la pyramide de fleurs qu'elle a sur la tète la gêne beaucoup et c'est à peine si elle ose remuer et faire de tout petits pas.

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