MÉCHANCETÉS DE LA BABONNE
avec tant d'acharnement, c'est qu'elles voudraient bien être attaquées par nous!... Voulez-vous faire un riche mariage? je gage qu'avant deux mois vous êtes l'époux de la baronne!
— Merci, merci! cela ne me tente pas... ce serait payer trop cher la fortune.
Après avoir encore passé une heure chez le marquis, ne pouvant plus causer avec la belle Fidélia qui est sans cesse entourée de monde, Dorcelle s'esquiv<e furtivement.
Vj
no UNE GRAPPE DE GROSEILLE
Trois jours plus tard, Godineau arrivait de grand matin chez Dorcelle, tout essoufflé, tout rouge, tout empressé, et lui criait de la porte :
— C'est pour aujourd'hui, mon cher ami, la signature de mon contrat de mariage avec Erato Transtafare, fille mineure, superbement élevée et constituée, et dont la fortune est claire comme la lumière électrique. J'espère que je puis toujours compter sur vous et que rien ne vous empêchera d'être mon témoin?
— Hais assurément, mon cher Godineau; je suis tout à Fotre disposition. A quelle heure et où faut-il se rendre?
-* C'est à cinq heures, chez la respectable tante, ma-
dame Godiberte Translafare. . . J'aime beaucoup cette heure de cinq heures! elle est bien proche de celle du dîner, et après la signature du contrat et toutes les formalités remplies, j'aime à croire qu'on me retiendra à diner, moi et mes témoins.
— Mon cher Godineau, je ne tiens pas du tout à diner chez votre future; je vous préviens d'avance que je n'accepterai pas.
— Pourquoi donc cela?
— Parce que je suis persuade que je m'y ennuierais beaucoup.
— Au fait, c'est possible ; mais nous n'en sommes pas là..» Je suis bien sûr queChipemann acceptera.
— Qu'est-ce que c'est que Chipemann?
Godineau se gratte le nez, tâche de prendre un air sérieux, se mord les lèvres pour ne pas rire, puis répond :
— Cest un industriel très-riche... c'est mon autre témoin... un homme qui s'habille supérieurement.
— C'est singulier! je ne vous ai jamais entendu parler de ce 1^1. Chipemann... l'ai-je vu avec vous?... Ah! vous riez! allons, il y a quelque facétie là-dessous!.,, est-ce que c'est encore le père Moussard dont vous avez fait un riche industriel?
Godineau se tord de rire, et s'écrie enfin :
— Non, ce n'est pas mon portier, mais c'est mon tailleur... et vous allez comprendre pourquoi. Je devais déjà à Chipemann une petite note assez ronde, et j^avais besoin d'un costume neuf complet pour me marier. Je lui dis : « Mon cher, il faut que vous me fassiez un habit noir extra-
i7î PAR OU UN MARIAGE PEUT MANQUER
fin, pantalon idem et gilet de drap de soie : c'est pour me marier. » Ce misérable tailleur me répond : t Pas seulement un galeçon de pain ; fous me devez déjà trois cent trente-cinq francs, bayez-les-moi et che fous r'habille tout à neuf. — Mais, lui dis-Je, je vous payerai le tout ensemble ; je vais me marier; en signant le contrat je touche sur-lechamp dix mille francs, j'aurai bien de quoi payer votre mémoire. » Ce maudit tailleur ne voulait pas croire que j'allais vraiment me marier; il prétendait que c'était encore une histoire que je lui faisais pour me faire habiller â neuf, «f Pardieu ! m'écriai-je, il y a un moyen de vous convaincre; soyez un de mes témoins! Je me garderai bien de vous présenter comme mon tailleur, je dirai que vous êtes un industriel, un entrepreneur en draps; vous signerez à mon contrat, vous me verrez palper la dot et avant de me quitter je vous aurai glissé dans la main un billet de cinq cents. » Cette proposition le fît réfléchir, et il accepta.
— Et vous avez votre costume complet?
— Je ne l'ai pas encore. Chipemann doit me l'apporter à quatre heures, en venant me prendre. 11 a eu le front de me déclarer qu'une fois que je serais habillé, il ne me quitterait plus d'une minute jusqu'à ce que je l'aie payé, et que, si je ne le payais pas, il reprenait les vêtements neufs!...
— Diable ! mais c'est pis qu'un garde du commerce!... Ceux-là ne vous déshabillent pas, au moins!
— Ah ! c'est que je me suis souvent moqué de lui, mais cette fois je suis bien tranquille, puisqu'il est coii-
venu que je palpe les dix mille francs sitôt le contrai signé. Je me débarrasserai bien vite de cette sentinelle I
— Vous ne m'avez pas donné Tadresse de madame Transtafare?
— Rue de Braque, au Marais... Mais je réfléchis que je viendrai vous prendre... cela vaut mieux, comme ça nous arriverons tous ensemble.
— Soit, alors je vous attendrai, et à cinq heures moins le quart je serai prêt.
— Fort bien... merci, à tantôt... Dieu! dire que je vais me marier... ça me fait un effet!... il y a des moments où cela me donne mal au ventre!... est-ce de plaisir? je n'en suis pas bien sûr!
Godineau est parti. Dorcelle va se promener à cheval. Avant de sortir, il ne manque pas de s'informer s'il y a des lettres pour lui; il le demande également chaque fois qu'il rentre, puis il soupire lorsqu'on lui répond :
— Rien, monsieur, rien absolument.
Un peu avant cinq heures, notre amoureux est habillé et tout prêt pour la cérémonie à laquelle il est convié. Godineau ne se fait pas attendre, il arrive avec son autre témoin. Le tailleur est un grand homme sec, jaune, long, maigre, roux de cheveux, portant toute sa barbe sur une figure angulaire et patibulaire, où brillent deuxyeux d'oiseau de proie qui ont l'air de toujours chercher sur quoi ils pourront mettre la main. Du reste, une mise irréprochable, du linge très-blanc, une tenue bien roide, l'air d'un major prussien en bourgeois. Tel est M. Chipemann, qui entre derrière Godineau, salue gravement
Dorcélle, et se tient debout sans parler dans un coin de la chambre.
Quant au futur époux, il est en noir et tout neuf des pieds à la tête; Thabit et le pantalon sont d*un fort beau drap, le gilet de soie a une coupe élégante, seulement tout cela semble un peu juste, et le pantalon surtout paraît gêner la marche de Godineau, qui est rouge comme un coq, s'est fait friser, faire une raie, et tient à la main une paire de gants blancs, qu'il n'a pas encore essayée. 11 va se poser devant Dorcelle, en s'écriant :
— Comment me trouvez-vous?
— Superbe! votre mise est irréprochable... seulement... marchez donc un peu... il me semble que tout cela est étroit, et que vous êtes gêné dans vos vêtements...
— Un peu... c'est ce que j'ai dit à Chipemann... c'est trop juste! scélérat de Chipemann! il a trop ménagé l'étoffe.
— Hais non, monsir, il y affre pien assez !...
— C'est surtout le pantalon qui me bride le ventre, et je suis avant dîner!...
— Ça se fera, on lâche le bucle !
— Enfin, c'est égal, je ne pense pas que ma future épouse, la flére Érato, puisse trouver quelque chose à redire dans ma personne... Oh! c'est qu'elle est si chatouilleuse sur les formes, ma fiancée! Je suis certain qu'elle ne m'épouserait pas si je n'étais point en noir! mais j'y suis... et tout neuf... Partons, messieurs, la voi-
ture est en bas, il ne faut pas qu'un futur se fasse at* tendre...
On part. M. Chipemann se place respectueusement sur le devant de la voiture, en continuant de se tenir bien roide et de ne point souffler mot.
— N'est-ce pas qu'il a une bonne tournure, cet arabe de Chipemann? dit Godineau en riant.
— Monsieur a une tenue parfaite!
— J*ai bien envie de le présenter comme baron... monsieur le baron Fritz... c'est votre petit nom, Fritz?
— Ya, Werther Fritz...
— Monsieur le baron Werther Fritz de Chipemann !... ça fera très-bien!... J'ai envie d'ajouter millionnaire?
— Oh nix. . . et je zuis bas. . .
— Eh! mon Dieu! vous n'êtes pas baron non plus!... qu'est-ce que cela fait? quand on est en train de mentir, il faut y aller ferme... mais vous ne voulez pas être millionnaire, eh bien, je dirai tout bonnement actionnaire... dans le canal de Suez... ah! c'est gentil ça?...
— Ya, che veux pien.
— Godineau, mettez donc vos gants, vous allez les oublier...
— Oh! c'est vrai... fichtre! les gants blancs! voilà encore une chose indispensable aux yeux d'ÉratoI... Ah ! diable... ils sont comme le reste du costume... diablement étroits... Je ne pourrai jamais entrer ma patte là dedans... Je voulais les essayer, la marchande n'a pas voulu, elle m*a dit : « Monsieur, chez moi on ne les essaye jamais! j'ai pris la mesure de vos doigts, cela suf-
fit... Je VOUS réponds qu'ils iront...» C'est étonnant comme ils vont... j*en sue!
— Donnez- vous le temps.
— Hais je ne peux pas me donner le temps... nous voilà arrivés... Ah! enfin... la main droite y est... tant pis, je mettrai l'autre plus tard... C'est ici... descendons, messieurs!...
La voiture s'est arrêtée devant une de ces vieilles maisons, comme on n'en trouve plus guère qu'au Marais, qui est le plus ancien quartier de Paris. On traverse une grande cour, dans laquelle l'herbe se permet de se montrer, comme dans les rues de Versailles. On monte un escalier fort large qui ferait honte aux petits escaliers tout étroits que l'on fait à présent pour les maisons nouvelles; on trouve à chaque étage de vastes paliers, avec lesquels on ferait maintenant un appartement complet.
— ^ Tiens! dit Dorcelle, tout ceci ressemble étonnamment à la maison dans laquelle demeure H. Grosbœuf !
— C'est vrai, il y a de l'analogie; écoutez donc, c'est le même quartier.
Enfin, on sonne chez madame Transtafare, et la vieille domestique, qui ouvre la porte, dit à Godineau :
— Arrivez donc, monsieur, vous êtes presque le dernier!... mademoiselle a déjà murmuré sourdement!...
Ces paroles font presser le futur époux, il n'y avait plus moyen de songer à mettre son gant gauche, il faut bien vite entrer au salon.
On entre dans une immense pièce, dans laquelle étaient réunies une douzaine de personnes, D'abord madame
Transtafare et sa nièce, puis deux amies de la future, puis une vieille dame sourde, ancienne amie de la maison, et son pelit-fils, enfant de sept ans, auquel on mettait encore un bourrelet; puis un petit vieillard tout ratatiné, qui portait de la poudre et une queue , c'était le propriétaire de la maison, et il avait Tair aussi âgé qu'elle; puis un énorme monsieur d'une cinquantaine d'années, qui fermait souvent les yeux pour se donner lair de méditer, mais qui, parfois, oubliait de les rouvrir et laissait alors entendre un léger ronflement; mais à côté de lui se tenait son neveu, qui avait ordre de pousser légèrement le coude de son oncle, lorsqu'il voyait que celui-ci allait s'endormir. Ce gros monsieur était un des témoins de la future. Puis un autre monsieur chauve, qui s'occupait continuellement à ramener sur son front les cinq ou six cheveux qui flottaient encore derrière ses oreilles, et enfin le notaire et l'un de ses clercs qui dissimulaient mal leur envie de bâiller.
Madame Transtafare, en robe de damas vert, avait l'air encore plus sévère que de coutume ; elle se tenait tout d'une pièce, et semblait montée sur des ressorts. Sa nièce, tout en blanc, était une assez belle fille, mais elle avait un air de pruderie et de dédain qui donnait fort peu de charme à sa physionomie. Ses deux amies affectaient la même tenue roide, et y ajoutaient un air maussade qui en augmentait l'effet.
A l'arrivée du futur et de ses témoins tout le monde se lève, excepté le gros monsieur, dont Tenvie de dormir avait résisté aux coups de coude de son neveu, et made-
moiselle Érato murmure un : « C'est bien heureux ! » Godineau, après avoir salué comme un maître de danse, présente ses témoins à la tante :
— Monsieur Adrien Dorcelle, riche capitaliste... mon- Fri... Werther, baron de Chipemann... actionnaire du canal de TOurcq.
Dorcelle retient avec peine une envie de rire. Godineau s'aperçoit qu'il a dit une bêtise, mais la société n'y a point fait attention, et il ne juge pas nécessaire de se reprendre. Madame Transtafare paraît assez satisfaite des deux témoins; on échange les salutations, mademoiselle Érato dit à demi-voix à Godineau :
— Vous avez montré bien peu d'empressement, monsieur, vous arrivez après tout le monde... c'est peu flatteur!...
— Mademoiselle, excusez-moi... c'est le baron qui m'a fait attendre...
— Allons, il suffit... pas un mot déplus... mettez-le...
— Comment, mademoiselle?
— Je vous dis de le mettre...
— Mademoiselle... c'est bien mon intention... mais...
— Il ne suffit pas de votre intention!,., vous devriez déjà ravoir mis!
— Ah! vous croyez.
— On n'entre pas dans un salon avec une seule main gantée, c'est beaucoup trop sans façon.
— Ah ! c'est mon gant que vous voulez que je mette...
— De quoi pensiez-vous donc que je parlais, monsieur?
— Mon Dieul... je ne sais pas... le bonheur que j'éprouve en ce moment est si grand, que parfois j'entends tout de travers... je vais mettre mon gant, mademoiselle.
— Ce sera bien heureux I
Cependant le gros monsieur, ayant reçu de son neveu un coup de coude plus fort, vient de s'éveiller en sursaut et s'écrie :
— Eh bien, signons-nous... je suis tout prêt... Pourquoi ne signe-t-on pas?
— Un moment, monsieur Triboulet, dit madame Translafare, nous attendons encore M. le chevalier de Ballifolle, qui veut bien nous faire l'honneur de signer au contrat... C'est un honmie qui est presque toujours chez les ministres, et que Ton n'a pas comme on veut!... vous comprenez que nous devons l'attendre... mais il viendra, ohl il viendra, il me l'a solennellement promis.
— Celui-là a du moins le droit de se faire attendre, dit à demi-voix Érato, en regardant son futur, qui a déjà fait craquer deux doigts de son gant gauche.
— C'est donc un bien grand personnage que le che* valier de Ballifolle? murmure Godineau, en faisant de vains efforts pour faire entrer son pouce. Je ne l'ai pas encore vu chez vous.
— Il y vient très-rarement, parce qu'il est toujours retenu, invité par les premières maisons de Paris... Aussi nous devons lui savoir infiniment gré de vouloir bien se déranger pour signer à notre contrat I
-^ Je lui en saurai gré s'il ne se fait pas attendre long-
— Chut! On sonne... ce doit être le chevalier... si sévère sur Tétiquette! et vous n'avez pas achevé de mettre voire gant!
— J'ai mis trois doigts, mademoiselle, il m'est impossible de faire plus pour ce monsieur.
La porte du salon s'ouvre, la bonne annonce, en faisant ronfler sa voix : Monsieur le chevalier de Ballifolle ! Et un petit homme d'une cinquantaine d'années, bien maigre, bien sec, qui répand la même odeur qu'une pastille du sérail, entre en sautillant, salue en se tortillant, absolument comme le ferait un singe habillé en gandin. Et sa figure prête beaucoup à la comparaison : il est horriblement laid, et sa toilette recherchée, ses cheveux frisés en coup de vent, le monocle collé sur son œil droit, sa manière prétentieuse de parler et de rire, font encore ressortir sa laideur. U s'écrie en bondissant dans le salon :
— Saluts et respect à ces dames I... Je mets tous mes hommages à leurs pieds!... Mon Dieu! aurais-je été assez malheureux pour me faire attendre!... vous m'en voyez désolé, désespéré, déconfit!... mais la faute ne m'est point imputable! c'est le prince Bertitouskof qui me retenait sans cesse... et milord Grogson, de la rue de TÉchiquier, qui ne voulait pas que je m'en allasse... Enfin, je me suis esquivé et j'ai dit à mon automédon : 4 Brûlez le pavé I brûlez vos chevaux ! brûlez ma voiture s'il le faut, mais allez comme la tempête... » Le drôle m'a obéi, et me voilà!
Après avoir lâché tout d'un trait ce flux de paroles,
JI. le chevalier tire son mouchoir pour s'essuyer le visage, ce qui répand aussitôt une forte odeur de musc dans le salon, et se mêle assez désagréablement à celle de l'encens déjà importée par ce monsieur.
La tante et la nièce ont paru ravies pendant la petite tartine que M. de BallifoUe vient de réciter, et madame Transtafare redouble de révérences, en répondant :
— Vous ne nous avez point fait attendre, monsieur le chevalier, et l'eussiez-vous fait, que nous en serions bien dédommagés par le plaisir que nous cause votre présence!...
— Toujours aimable, belle dame!... toujours gracieuse ! Si les belles manières étaient perdues en France, c'est ici qu'on les retrouverait!
— Ah ! monsieur de BallifoUe. ..
— Mais voilà notre charmante future ; mademoiselle, permettez-moi de vous baiser le bout des doigts !
Mademoiselle Érato fait aussi une nouvelle révérence, laissant prendre sa main au galant chevalier. Pendant ce temps, la tante fait signe à Godineau de s'approcher, et elle le présente à ce monsieur :
— Permettez-moi, monsieur de BallifoUe, de vous présenter le prétendu de ma nièce... monsieur Godineau!...
— Ah! c'est monsieur... Recevez mes félicitations, monsieur Godiveau... Vous allez posséder une femme accomplie... elle réunit tout pour plaire.
Godineau salue ce monsieur — en murmurant : Ce n'est pas Godiveau, mon nom, c'est Godineau. — Mais l'autre ne l'écoute pas et continue :
— Mademoiselle se nomme Érato, c'est le nom d une
des neuf Muses, et elle est digne de porter ce nom
C'est à vous de mériter maintenant que l'on vous appelle Apollon au lieu de Godiveau !
— Décidément, il veut me mettre dans une tom*te ! se dit Godineau en se rapprochant de Dorcelle, qui s'amuse beaucoup des prétentions au bel esprit que montre le grotesque personnage qui vient d'arriver,
M. de Ballifolle vient de se poser au milieu du salon, il se tient sur la hanche droite en disant :
— C'est un bien beau jour qu'un jour d'hymènée
J'ai fait sur ce sujet quelques vers, que je vous réciterai sî vous le permettez?...
— Si nous vous le permettons ! s'écrie madame Transtafare, c'est-à-dire que nous serons enchantés de les entendre... Ah! veuillez nous les dire, monsieur le chevalier!
— Voilà un homme qui m'embête horriblement ! dit Godineau à Dorcelle ; mais celui-ci l'engage à dissimuler, et le chevalier, après avoir sorti de sa poche un foulard qui jette une odeur de rose, tousse, crache et déclame :
Ah! que c'est donc joli, de s'aimer, de s'unir I De mettre son bonheur dans un même avenir!
Ah! que c'est donc joli, la chaîne fortunée Que tissent les Amours et qu'on nomme hyménéel... Ah! que c'est donc joli..,
— Eh bien, signe-t-on... je suis tout prêt... Pourquoi ne signe-t-on pas?
C'est M. TriJ^wlpt, qu'un nouveau coup de coude de
son neveu vient de réveiller au moment où les vers du chevalier l'endormaient, et qui a fait aussitôt entendre cette phrase. Le poète s'arrête tout surpris. Madame Transtafare s'écrie :
—Un moment donc, monsieur Triboulet!... vous n'entendez donc pas que monsieur de Ballifolie nous dit des vers de circonstance... Ah I que c'est donc Joli!... Veuillez poursuivre, monsieur le chevalier.
Celui-ci se dispose à reprendre sa déclamation, lorsque le notaire prend à son tour la parole :
— Pardon, madame, mais tout votre - monde est arrivé, rien ne s'oppose plus à ce qu'on signe le contrat, et comme mon temps est compté, monsieur sera bien bon de remettre à vous dire ses vers après cette formahté...
— Oui! oui! monsieur le notaire, répond le chevalier. Oh! vous avez raison... la signature avant tout! Je dirai mes vers après, cela revient au même.
— Eh bien, procédons à la signature ! dit la tante d'un air grave... Monsieur le notaire, lisez ce que vous avez à nous lire, puis vous appellerez chacun dans Tordre voulu pour signer!
— Enfin! murmure Godineau. Grâce au notaire, nous l'échappons belle! Je bouillais d'impatience!...
Le notaire fait la lecture du contrat, que Ton écoute dans un respectueux silence, puis il dit :
— Maintenant il n'y a plus qu'à signer... Ordinairement, c'est le futur qui commence...
— Oh! mais ici nous sommes trop Français pour ne
point donner le pas à la mariée ! s'écrie le chevalier, c N'est-ce pas votre avis, monsieur Godiveau? »
— Assurément, monsieur, répond celui-ci, qui s'était déjà avancé et se trouvait près du notaire. Alors H. de Ballifolle va saluer la future, lui offre sa main et la conduit cérémonieusement devant le notaire. L'homme de loi présente une plume à la superbe Ërato, en lui disant :
— Veuillez signer, mademoiselle.
La grande demoiselle a pris la plume; mais, en voulant ôter son gant pour signer, elle la laisse tomber à terre. Aussitôt Godineau, qui est à côté d'elle, se baisse pour la ramasser, et, en se baissant, laisse entendre un bruit sourd, mais infiniment prolongé, sur l'origine duquel on ne peut se méprendre, parce qu'alors le plus grand silence régnait dans le salon.
M. de Ballifolle, qui se trouvait positivement derrière Godineau, fait un bond en arrière, en s' écriant :
— Ah! saperlotte!...
Mademoiselle Érato, au lieu de prendre la plume que son futur, devenu rouge comme un homard, lui présente sans oser lever les yeux, la lui jette au nez, en s'écriant :
— Ah! quelle horreur!... moi, vous épouser! Jamais, monsieur, jamais!
Et mademoiselle Érato court se jeter dans les bras de sa tante, en s'écriant :
— Avez-vous entendu?... est-il permis de s'oublier ainsi !
— Moi, j'ai fait plus que l'entendre ! s'écrie le chevalier, en portant à son nez son mouchoir musqué.
— Comment! c'en était donc un? demande madame Transtafare toute consternée.
— Si c* en était un?... Oh! oui, ma tante... Et dans un tel moment.,, c'est me manquer de respect,., c'est indigne...
— C'est-à-dire que c'est manquer à toute la société! s'écrie la tante avec colère. .. -
— Monsieur Godineau, tout est rompu!... n'espérez plus épouser ma nièce... quand on a de telles infirmités, on ne se présente pas pour entrer dans une famille comme la nôtre!...
Godineau, qui est demeuré un moment tout honteux, reprend son assurance, et s'écrie à son tour :
— Qu'est-ce que cela signifie, madame, comment, vous rompez mon mariage?... et pourquoi... qU'ai-je donc fait qui mérite que vous me traitiez ainsi?
— Ce que vous avez fait... oh! vous le savez bien, monsieur!...
— Gela a fait assez de bruit! murmure le chevalier, en s'èvenlant avec son mouchoir.
— Mon Dieu, madame, quand il serait vrai que j'aurais eu le malheur... bien involontaire... ce sont de ces choses qui peuvent arriver à tout le monde ! . . .
— Non, monsieur, cela n'arrive pas à tout le monde I... cela ne m'est jamais arrivé à moi ! ... je pourrais le jurer !
— C'est que vous êtes une femme rare!... Mademoiselle Éralo, de grâce... intercédez pour moi!
— J'en serais bien fâchée, monsieur, car maintenant je serais désolée d'être votre femme!...
— Messieurs et mesdames, s*ècrie la taute, en s*adressant à sa société : Je suis bien confuse de vous avoir fait Tenir chez moi... pour y entendre une chose pareille... Monsieur de BallifoUe, croyez que je suis bien mortifiée...
— Je le crois, belle dame, et il y a de quoi... Fincident est, par sa nature, d'une espèce rare. . . il faut tâcher qu*il ne sorte pas de votre cercle.
— Venez, ma nièce, rentrons dans votre appartement. .. J*espère que monsieur Godineau comprendra qu'il ne doit plus se présenter ici.
Madame Transtafare quitte le salon avec sa nièce qui fait signe à ses amies de les suivre, les autres personnes s'en vont aussi en faisant leurs commentaires sur Tévéne^ ment qui vient d'arriver ; M. Triboulet répétant toujours :
^- Mais pourquoi n*a-t-on pas signé...? Je n'ai rien entenduj moi !
— Alors c'est que vous dormiez, mon oncle, car il a fait assez de bruit.
Il ne reste plus dans le salon que Godineau et ses deux témoins. Le futur, qui ne l'est plus, arpente la pièce, en disant :
— C'est fait pour moi, cela ! et il faut que cela m'arrive avant la signature du contrat ; ah ! si c'eût été après,* comme je me serais moqué de toutes les giries de ces dames!...
Dorcelle, qui n'a pu garder son sérieux pendant les scènes qui viennent de se passer, lui dit :
— Cette fois, mon ami, vous ne pouvez cependant vous en prendre qu'à vous lo.
•— Qu*à moi!... non... c'est la faute de ce maudit pantalon qui me bridait le ventre... Âhl si je ne m* étais pas baissé pour ramasser la plume... cela ne serait pas arrive ! . . . mais je ne pouvais pas laisser ma future ramasser la plume!...
H. Ghipemann qui jusque-là n'a rien dit, s'avance vers Godineau :
— Est-ce que la mariache il est tout a fai rompu?
— Eh! mon Dieu oui!... vous le voyez bien... et pour un sujet bien léger!...
— On ne veut plis fous tonner le dot?
— Parbleu! si on me donnait la dot sans la femme, je serais trop heureux! car je n'y tenais pas beaucoup à mademoiselle Érato ! aujourd'hui elle avait l'air encore plus impertinent qu'à l'ordinaire, ça promettait pour la suite.
— Alors, monsieur, fous savez nos conditions. . . je rentre dans mon bropriété.
Et le tailleur saisissant Godineau par le collet, cherche à lui ôter son habit. Celui-ci se débat en disant :
— Eh bien, qu'est-ce que vous faites donc?
— Che rebrends mes vêtements tout neuf, c'est convenu.
— Vous me les reprendrez chez moi, soitl... mais pas ici.
— Bardonnez-moi, che rebrends tout de zuite, chai le droit...
— Gomment vous allez me déshabiller chez ma future ratëe,.. Ehbien> il ne manquerait plus que ça!... Ma-
dame Transtafare dirait que je me suis installé tout nu chez elle pour forcer sa nièce à m'épouser...
— Che zuis fachè, che veux mes vêtements neufs ! Dorcelle met fin à cette scène en fouillant dans son
portefeuille duquel il sort un billet de banque de cinq cents francs qu'il donne à Godineau en lui disant :
— Tenez, mon cher, permettez-moi de vous prêter cette somme et débarrassez-vous de votre tailleur... Ensuite je vous emmènerai dîner avec moi et sabler du Champagne, pour vous faire oublier tous les ennuis de cette journée.
Godineau prend le billet, il est attendri, il le presse sur son cœur et regarde maître Ghipemann en lui disant :
— Eh bien, caraïbe! quand on possède des amis comme celui-là, croyez-vous qu'on ait besoin de se marier pour payer son tailleur?... Allons, tenez, prenez... et que je ne vous voie plus... Âh! si, vous me ferez un paletot!
— Avec grand plaisir, monsieur, dit M. Ghipemann, qui s'incline jusqu*à terre en prenant le billet de banque et sort à reculons pour pouvoir continuer de saluer.
Alors Godineau se jette dans les bras de Dorcelle en s'écriant :
— Allons dîner maintenant!... Ah! mon ami, vous ne sauriez croire combien je me félicite à présent de n'avoir pas épousé cette chipie d'Érato, et sa momie dotante!... qui prétend que cela ne lui est jamais arrivé.
On mois s'est écoulé depuis que Godineau a manqué son mariage avec mademoiselle Êrato Transtafare; il est retourné voir madame Cabochon, en la priant de lui chercher à l'avenir une femme moins susceptible et dont les résolutions ne tournent pas au moindre vent.
Hais Dorcelle qui n'a reçu aucune nouvelle de celle pour qui il a exposé ses jours, et qui voit les semaines s'écouler sans entendre parler d'Augustina, commence à perdre l'espérance et se dit qu'il a été le jouet d'une coquette, qui s'est amusée de son amour et qui n'en a jamais été touchée.
Cette pensée l'attriste quelquefois. Pour se distraire, il va souvent chez son ami Abelino, et ne laisse pas échapper l'occasion de causer avec la marquise; mais celle-ci semble aussi en proie à une secrète mélancolie, qu'elle cherche à combattre, mais qu'elle n'est pas habile à sur-
mpnter. Le marquis prétend que sa femme a mal aux nerfs, et ne s*inquiète pas de ce changement d'humeur que la belle Fidëlia cherche en vain à dissimuler. En revanche, toutes les fois qu*il voit Dorcelle, il ne manque pas de lui demander s'il y a du nouveau dans ses amours, et s'étonne beaucoup de ce que celui-ci n'entende plus parler de sa belle danseuse.
Un jour, après avoir encore reçu de Dorcelle la même réponse, le marquis s'écrie :
— Hais depuis le billet que vous a écrit cette belle mystérieuse, ètes-vous retourné au bal Habille?
— Ha foi non, qu'y ferais-je? Elle m'a assuré qu'elle ne voulait plus y retourner.
— Elle vous a dit cela? C'est fort bien ! Hais vous savez comme moi que les femmes n'ont pas pour habitude de faire tout ce qu'elles projettent. Qui vous dit que, pendant que vous soupirez et attendez en vain de ses nouvelles, votre belle n'est pas retournée se livrer à son plaisir favori... Et c'est peut-être là qu'elle vous attend et compte vous revoir!
— Au fait... cette femme semble si bizarre dans toutes ses actions.
— Il y a, je crois, ce soir bal chez Habille : si vous voulez nous irons tous les deux?
— Quoi... vous viendrez avec moi, marquis?
— Pourquoi pas? Vous comprenez que je n'en dirai rien à ma femme ; mais je ne serai pas fâdié de revoir ce jardin, où je ne suis pas -retourné depuis plusieurs années.
— Eh bien, j'accepte, trouvons-nous ce soir à neuf
LES RENDEZ-VOUS i91
heures au café Napolitain, et, de là, nous nous ferons conduire aux Champs-Elysées.
— C'est chose convenue; à ce soir donc.
Les deux amis ne manquent pas de se trouver au rendez-vous, et, un peu avant dix heures, ils pénètrent dans le jardin où il y a le soir fête extraordinaire. Aussi Fillumination est-elle fort brillante et, comme la soirée est superbe, la foule se presse dans les allées et autour de la danse. La ritournelle d*un quadrille fait battre le cœur à Dorcelle qui s'écrie :
— Allons bien vite voir la danse, car, si elle est ici, c'est là que nous la trouverons.
— Allons, répond le marquis; d^ailleurs j'aperçois une quantité de jolis minois qu'il doit être fort amusant de voir danser*
— Ah! si elle danse, nous la trouverons vite, car ce sera vers son quadrille que la foule se portera.
Hais cette fois la foule est divisée, il n'y a point de qua(Wlle particulier qui fasse fureur. Dorcelle cherche en vain de tous côtés, la belle Augustina n'est pas au bal; en revanche il ne tarde pas à apercevoir Polydore et Détraque qui s'empressent de venir à lui et qu'il cherche vainement à éviter. Polydore, qui a déjà reconnu le marquis au bras de Dorcelle, pousse tout le monde pour rejoindre ces messieurs.
— Eh bonsoir, Dorcelle... C'est monsieur d'Abelîno que j'ai le plaisir de saluer... Ah! quelle charmante surprise... Comment, monsieur le marquis, vous n'avez pas craint de venir dans ce séjour de perdition?
192 LES KENDEZ-VOUS
— Non, monsieur, car je n'ai pas peur de me perdre, moi! repond assez sèchement le marquis... Tandis que Dorcelle pince assez fortement le bras du beau gandin en lui disant :
— Te voilà donc, infâme bavard ! portière! qui va raconter à tout le monde ma rencontre à Saint-Handè... et le motif de ce duel!...
— Mon Dieu!... je ne pensais pas que tu voulais faire un mystère de cette aventure... puisque tu nous avais pris pour témoins... Détraque et moi...
— Oui, oui, nous étions vos premiers témoins ! s'écrie le petit Détraque en se haussant sur ses pointes et saluant profondément le marquis qui ne le regarde pas.
— Tu es cause que madame de Bréville s*est moquée de moi... mais, après tout, je fais peu de cas de l'opinion de cette dame. Dites-moi, messieurs, vous, habitués fidèles de cet endroit, y avez-vous aperçu la belle Augustina depuis quelque tempsî
Les deux inséparables se regardent d'un air moqueur, puis le beau Polydore s'écrie :
— Comment, c'est à nous que tu demandes des nouvelles de ta belle blonde... Ah! elle est bonne celle-là!
— Je la trouve à Foseille, dit M. Détraque en riant aux éclats. Puis il reprend : A Foseiile cela se dit maintenant dans la jeunesse dorée, quand on veut parler d'une bonne charge on dit : elle est à l'oseille!
— Et que trouvez-vous de si plaisant dans ma demande, messieurs, pour qu'elle excite à ce point votive gaieté?
— C'est-à-dire, mon cher, que personne mieux que toi ne doit pouvoir donner des nouvelles de la belle Auguslina; tout le monde est bien persuadé que, depuis ton duel, tu l'as confisquée à ton profit, et probablement tu lui as défendu de revenir ici, car on ne l'y aperçoit plus.
— Vous voyez, dit Dorcelle en se tournant vers le marquis : voilà les jugements des hommes ! Après tout, j'ai du moins l'honneur de la conquête, si je n!en ai pas la jouissance I
— Dis donc, Dorcelle, reprend Polydore, je me suis trouvé dernièrement avec un tout jeune homme, le neveu d'un certain H. Triboulet, qui devait servir de témoin à la demoiselle que Godiaeau devait épouser. Il m*a conté... ah! c'est bien bouffon ! c'est à ne pas le croire...
— Oh ! oui, s'écrie Détraque, c'est une anecdote dont on pourrait faire un vaudeville !
— Enfin, ce jeune homme m'a assuré que le mariage avait manqué, parce que... Godineau... enfin tu dois le savoir puisque tu étais son témoin... est-ce vrai?...
— Non, ce n'est pas vrai !..
— Tu sais donc ce que je veux dire...
— On m'a déjà rapporté ce faux bruit, ce n'est pas vrai
— Alors qu'est-ce qui a donc fait manquer le mariage de Godineau?
— C'est précisément le contraire de ce que l'on t'a dit. Et Dorcelle s'éloigne avec le marquis, laissant le beau
Polydore, fort en peine de comprendre, regarder son ami Détraque en lui disant :
— Détraque, qu'est-ce que cela peut donc être que le contraire de ce qu*on accuse Godineau d'avoir fait.
Après avoir encore regardé quelques danses, lorsqu'il est bien certain que la belle blonde n'est point à Habille, Dorcelle quitte le jardin avec le marquis en lui disant :
— Vous Je voyez, elle ne m'a pas menti, elle ne va plus dans ce bal ; pourquoi faut-il qu'elle n'ait point dit aussi vrai en me promettant que je la reverrais!...
— Ne vous chagrinez pas, mon ami, puisqu'elle tient ce qu'elle promet, il y a tout à parier qu'elle vous donnera au premier jour de ses nouvelles ; et au retour de mon premier voyage, je gage bien que je vous trouverai complètement heureux .
— Est-ce que vous allez encore vous absenter, marquis?
— Eh ! mon Dieu oui, j'ai reçu aujourd'hui à l'ambassade un avis pour me tenir prêt... il est probable que dans deux jours je partirai : mais cette fois je ne peux pas être plus de quinze jours absent.
— Allons, espérons qu'à votre retour j'aurai du nouveau à vous raconter.
Deux jours après cette soirée le marquis Abelino a quitté Paris, comme il l'avait annoncé à Dorcelle et celui-ci se dit :
-^ Cette fois, malgré tout le plaisir que j'aurais à causer avec la belle marquise, je ne me présenterai pas à son h6tel, parce que je ne veux point m'y casser le nez.
Mais le surlendemain du départ du marquis, Dorcelle reçoit une lettre, dont il reconnaît aussitôt récriture, son cœur bondit de joie, il brise le cachet et lit:
c Je puis enfin vous donner de mes nouvelles, je puis tenir la promesse que je vous ai faite de vous revoir encore; promesse bien imprudente !... mais que cependant je me sens heureuse de tenir. Demain, à midi, trouvezvons au coin de l'avenue Harigny, dans les Champs-Elysées ; ayez une voiture, je descendrai de celle qui m'amènera et je monterai dans la vôtre. Je crois inutile de vous recommander la plus grande discrétion. Au rewir, à demain.
c AUGUSTIBA. »
— Enfin ! s'écrie Dorcelle en baisant et rebaîsant encore le précieux billet qu'il ne se lasse point de relire : elle ne m'avait pas oublié... Elle tient sa promesse!... Elle viendra... et cette fois elle sera seule, je Tcspëre... bh ! oui, elle sera seule, sa recommandation d'être discret me le fait pressentir... Je vais donc la revoir, je vais donc être heureux !... Âb! que le temps va me sembler long d'ici là!...
Et pour essayer d'abréger le temps qui doit s'écouler avant le moment de son rendez-vous, Dorcelle sort, se promène quelques instants au hasard, puis se dit tout i coup :
— Allons chez Godineau, il trouve toujours moyen de vous amuser, quand ce ne serait que par le récit de ses mariages manques... Il me tiendra compagnie pour le reste de la journée.
Godineau sortait de chez lui au moment où Dorcelle allait y entrer; il court lui presser la main :
— Vous veniez chez moi, ami rare et fidèle, ce ne peut pas être pour le plaisir de voir mon taudis; alors je dois présumer que vous avez quelque chose à me dire... Cependant si vous voulez que nous montions mes cinq étages...
— Non vraiment ! je suis très-content de les esquiver... C'est vous seul que je veux, Godineau, tenez, mon cher ami, je serai franc, j*ai un rendez-vous charmant pour demain, mais d*ici là je ne sais que faire de moi, et il est à peine deux heures... J'ai pensé que vous m'aideriez à trouver le temps moins long, le voulez-vous?
— Si je le veux! mais ne suis-je pas toujours à vos ordres... vou^qui m'avez tiré des griffes de cet iadigne Chipemann...
— Ne parlons donc pas de ça...
— Ah! vous avez un charmant rendez-vous pour demain... dites donc, est-ce avec elle?
— Godineau, ne me questionnez pas sur ce sujet. . . je ne dois pas être indiscret ! . . .
— Très-bien ! . . . suffit, n'en parlons plus ! . . . Alors nous passons la journée ensemble... Vous m'offrez donc à dîner?
— Cela va sans dire ! dîner, souper, tout ce que vous voudrez, pourvu que vous m'aidiez à tuer le temps!...
— Bravo!... cela me va, seulement, il faudra que vous ayez la complaisance de venir avec moi en visite quelque part.
— Est-ce que vous allez encore me mener chez madame Transtafare?
— Oh! il n'y a pas de danger! mademoiselle Érato a dit qu'elle ne pouvait pas me sentir!... Eh bien je lui en offre autant!... Bégueule, va!... mais voici ce que c'est: cette bonne madame Cabochon ayant appris... mon accident chez les Transtafare, a juré de me trouver un autre parti, en me promettant de ne plus m'adresser à des gens aussi susceptibles, et hier, voilà le petit mot que j'ai reçu d'elle... Je l'ai là, car il doit me servir d'introduction .. Écoutez ceci... ce n'est pas du Sévigné, mais c'est du Cabochon.
« Mon cher monsieur Godineau, je crois que cette fois
198 NOUVELLE HÉSÀTENTURE DE GODINEAÏÏ
j*ai enfin trouvé ce ()u*il vous faut : mademoiselle Ludnette Turq a dix-huit ans, une bonne figure, très-vive, bien fraiche ; elle est grasse et très-gaie, elle rit pour un rien... 9
— A la bonne heure, ça me changera, cela ne ressemble plus à la muse Érato!... Je poursuis c( Elle a vingt mille francs de dot... dont une partie en cassonade... parce que le père est un ancien épicier qui a conservé de soa fond beaucoup de marchandises qu'il tient à écouler avec safilie...»
— Ceci par exemple ne me séduit pas beaucoup... 6*il faut toucher dix mille francs en cassonade, je me demande où je les fourrerai ! ... Je repoursuis : « Le père Turq et sa femme sont de très-bonnes gens, tout ronds, qui adorent leur fille et font tout ce qu'elle veut. Si vous plaisez à Lucinette, cela ira tout seul. Allez les voir demain vers trois heures, je vous ai annoncé comme courtier en marchandises, vous serez bien reçu. J'ai dit que vous aviez envie de vous marier, de leur côté ils désirent marier leur fille, la chose doit donc s'arranger. Abordez franchement la question.
< Tout à vous.
€ Veuve Cabochon. »
— Que dites-vous de cela, Dorcelle?
— Je dis... qu'il faut voir, et si la jeune fille vous plaîl?
— Elle me plaira toujours assez, j*aime les figures ré« jouies... mais c'est cette dot, moitié en cassonade (.,« cn^
core si c'était du chocolat... je Taime beaucoupi je m'en régalerais... j*en offrirais âmes amis...
— Et c'est là que vous voulez aller aujourd'hui?
— Oui, on m'a annoncé, et puis je suis curieux de faire connaissance avec la famille Turq!... Vous viendrez avec moi... et vous me direz votre avis sur la demoiselle.
— Soit ! et où demeure votre ancien épicier?
— Faubourg Saint-Martin ; oh ! j'ai là son adresse...
— Mais vous ne ferez pas votre visite trop longue !
— Soyez tranquille 1 histoire de voir ce que c'est!... pendant que je causerai avec les parents, vous ferez jase^ la fille, et vous me direz si elle a un peu d'esprit, si elle n'est pas trop encassonadée.
— C'est entendu.
— Eh bien, allons-y tout de suite, voulez-vous?
— Mais il n'est pas trois heures.
— Mais c'est dans tout le haut du faubourg Saint-Martin, allons-y à pied... cela nous donnera de l'appétit.
— Je le veux bien, et cela me fera connaître un quartier qui m'est presque inconnu.
— Comment, vous Parisien, vous ne connaissez pas le faubourg Saint-Martin?
— Eh mon ami, ne savez-vous pas que ce sont les Parisiens qui connaissent le moins Paris !
Les deux jeunes gens se dirigent bras dessus bras dessous vers la demeure de l'épicier retiré. En entrant dans le faubourg Saint-Martin, Dorcelle s'écrie :
— Je ne suis jamais allé plus loin que le magasin des Trois Frères^ vous voyez que ce n'est pas bien avant.
C'est une rue très-marchande et très-populeuse, autant que je puis en juger par rentrée.
— Attendez, vous allez voir comme elle change souvent d'aspect... Avançons.
En effet, lorsque ces messieurs ont marché dix minutes» le faub\)urg devient moins crotté et prend un aspect presque champêtre.
— A présent, dit Dorcelle, on ne se croirait plus dans Paris, ceci ressemble à ces grandes rues de province où les habitants se niettent sur les portes pour vous voir passer... Par exemple les promeneurs ne brillent pas par leur élégance... Sapristi I il est long ce faubourg!
•» Vous n'êtes pas au bout. Maintenant nous voilà presque dans la campagne... et nous allons passer sous un pont de chemin de fer. . .
— Et vous appelez toujours cela Paris?
— Sans doute puisque nous n'avons pas passé la barrière ! Tenez, ceci nous donne une image de la banlieue d'autrefois...
— Je n'en puis plus, c'est un voyage que de parcourir tout le faubourg Saint-Martin; et votre ex-épicier?
— Rassurez-vous... nous y voilà... cette grande maison... après ce long mur... car il y a encore quelques jardins par ici, et à Paris ils deviennent rares, mais il faut bien de la place à M. Turq pour mettre ses marchandises, car je ne suppose pas qu'il couche sur sa cassonade... Oui... oui... c'est là, entrons.
Une porte coclière toute ouverte laisse voir une grande cour. Godineau cherche un portier et n'aperçoit qu'un
gros chien attaché à sa niche, mais qui aboie beaucoup en voyant entrer du monde.
— M. Turq, s'il vous plaît? dit Godineau en s adressant au chien qui sert de portier, et le boule-dogue aboie plus fort, mais une grosse maman, qui tient un balai de bouleau à sa main, sort d'un renfoncement et accourt d'un mr joyeux saluer les jeunes gens, en disant :
— C'est ici, messieurs, c'est ici... Taisez-vous, Sultan... il me semble que ces messieurs n'ont pas l'air de voleurs. . . Est-ce que ces messieurs ne viennent pas de la part de madame Cabochon... Silence, Sultan!
— Pardonnez-moi, madame, c'est madame Cabochon qui m'a donné votre adresse... Je suis Ernest Godineau...
— Oh! nous vous attendions... donnez-vous la peine d'entrer. . . A c'te niche. . . à c'te niche donc, Sultan.. . Mon may vous attend... Turq !... Turq!,.. on vient de la part de madame Cabochon... Tenez, messieurs, entrez là... au rez-de-chaussée... C'est que probablement il est ^enfoncé dans ses pruneaux. . . Je vous rejoins dans l'instant. .. Je vais appeler ma fille...
— De grâce, madame, ne vous dérangez pas pour nous de vos occupations...
— Oh! j'ai le temps, je balayais la cour pour m'amu- 8ur... Lucinette ! Lucinette !... Silence donc, Sultan.
Les jeunes gens laissent madame Turq appeler sa fille et faire taire son chien, ils entrent dans un rez-de-chaussée qui n'est en effet meublé que de tonneaux pleins de marchandises. Après avoir traversé deux pièces, ils trouvent un petit homme coiffé en casquette, vêtu d une robe
de chambre qui ne lui va qu'à mi-jambes, mais pprtenr d*une bonne figure aussi réjouie que celle de sa femme.
— Pardieu! dit Godineau, voilà une famille qui ne doit point engendrer la mélancolie... Ça me va I
M. Turq se confond en salutations, s'écriant !
— Pardon, messieurs, je vous ai fait chercher... c'est que je visitais mes pruneaux, pour voir s'il n'y a pas de déchet... mais il n'y en a pas... Tout va bien... Asseyezvous donc, messieurs...
— Madame Cabochon a dû vous parler de moi, dit 6o« dineau, c'est elle qui m*a dit que vous aviez encore beaucoup de marchandises à écouler... Je suis Ernest Godineau...
— Oh ! oui, certainement... Vous êtes courtier en mar* chandises...
--~ En tout ce qu*on veut généralement !
— Oh ! madame Cabochon nous a fait un grand éloge devpus...
— C'est trop aimable de sa part!...
En ce moment madame Turq vient se joindre à la so* ciétë; elle tient toujours son balai à la main et s'en sert comme d'un éventail, tout en disant :
— Ha fille va descendre... je vous ai annoncé, messieurs, mais Lucinette veut absolument mettre une fleur dans ses cheveux... Ah ! dam, vous savez, ces jeunes filles, c'est coquet. .. ça veut se parer.
— Je suis bien sûr que mademoiselle voire fille n'a pas besoin de cela pour plaire, dit Godineau.
— Ah î c'est un beau brin de fille, et Turq n'en revient
pas d'être lepère d'une gaillarde si bien tournée.. .N'est-ce pas, papa, que ça t'étonne?
M. Turq se met à rire aux éclats, sa femme l'imite, et comme cela dure longtemps, les deux jeunes gens jugent convenable d'en faire autant, afin de se mettre au diapason'de la famille Turq.
Lorsque ce quatuor est apaisé, M. Turq va s'asseoir près de Godineau, en lui disant :
— Et comment vont les sucres aujourd'hui, savez-vous le cours?
— Toujours ! il y a de la hausse, sur les bruts surtout... Dix centimes, c'est peu de chose, mais cela doit progresser.
Madame Turq va s'asseoir de l'autre cAté de Godineau. Toujours son balai à la main et lui dit à demi-voix :
*- Et vous avez des intentions matrimoniales, à ce que nous a dit madame Cabochon?
— Mais oui, madame, j'avoue qu'il me serait doux d'entrer dans une famille honorable... de commerçants retirés... et de faire le bonheur d'une jeune fille... qui ferait aussi le mien.
— Eh bien, mais, pourquoi donc que ça ne s'arrangerait pas, ça... Eh! ehl eh!... Vous m'allez déjà tout plein. Eh ! eh !.. . et à toi papa, monsieur te va-t-il. . .
— Monsieur en est bien capable! répond l'ex-épicier en saluant.
Mademoiselle Lucinette fait alors son entrée dans le magasin. C'est une grande et belle fiHe, qui a ce qu'on ap* pelle la beauté du diable, de la jeunesse, de la fraîcheur;
20i NOUVELLE MÉSAVENTURE DE GODINEAU
mais qui joint à cela un petit air mutin et guilleret cpii n'est pas sans charme.
Elle salue les étrangers assez gauchement, puis va prendre le balai que tenait encore sa mère en s'écriant :
— Qu'est-ce que tu fais de ça... En voilà une idée de garder un balai en société!
— Ah ! tiens, c'est vrai... je n'y pensais plus... Hais bah! ces messieurs ne sont pas sur la cérémonie!... Lucinette, va causer là-bas avec monsieur, nous autres, nous nous occupons de choses sérieuses... C'est pas ton affaire; va, ma poule!
C'était Dorcelle que madame Turq venait de désigner à sa fille, celle-ci s'approche de lui en souriant, et balbutie :
— Mais cela n'amusera peut-être pas monsieur, de causer avec moi?
— Pardonnez-moi, mademoiselle, et je m'estimerai heureux si ma conversation ne vous ennuie pas...
— Eh bien, pourquoi donc qu'elle m'ennuierait?... Vous croyez donc que je ne saurai pas comprendre ce que vous me direz?
— Mais loin de là; je suis persuadé, moi, que les femmes savent tout comprendre, même ce qu'on ne leur dit pas!...
— ^ Alil vraiment!... Tiens, c'est drôle, ça!...
Et mademoiselle Lucinette se met à rire d'aussi bon cœur que sa mère. Dorcelle était heureux du bonheur qu'il espérait, il ne cherchait nullement à plaire, à faire une conquête; c'est presque toujours dans ces conditions-là
que l'on plaît, et qu'on a le plus d'esprit. 11 dit à la jeune fille tout ce qui lui vient à la tête, lui parle spectacle, musique, danse, entremêle tout cela d'historiettes toujours comiques, et mademoiselle Lucinelte Técoute avec un plaisir qui se lit dans ses yeux, ne Finterrompant que pour s'écrier :
— Ah! êtes-vous amusant!... mais c'est que je passerais volontiers la journée à vous écouter!...
Puis elle sourit, regarde Dorcelle, baisse les yeux, mais les relève bien vite parce qu'elle semble étonnée de ce qu'il ne la regarde pas plus souvent, et s'il cesse de parler, elle lui tape sur le bras en lui disant ;
— Eh bien, vous ne me dites*plus rien... Est-ce que vous n'avez pas entendu que ma mère nous a dit de causer ensemble?
— Pardonnez-moi, mademoiselle, mais n'est-ce pas ce que nous faisons?
— Oh! oui, mais... il y a encore bien des choses que vous pouvez me dire, et que vous ne m'avez pas dites... et ça me ferait plaisir de les entendre...
— Vraiment ! de quelles choses désirez- vous donc que je vous entretienne?
— Ah ! bien, par exemple. . . vous voulez que je vous le dise! vous voulez que ce soit moi qui commence... Ah ! ah ! ah !.. . c'est pour vous moquer de moi que vous nie dites cela.
Mademoiselle Lucinelte se met de nouveau à rire, et sa maman s'écrie :
— Allons, je vois que ça va bien là-bas, mais ça ne
iS
206 ROUYELLE MÉSAVENTURE DE GODINEAU
va pas mal non plus par ici ; nous arrangerons les affaires... Nous ne barguignons pas, nous autres, nous allons tout de suite au but.
— Monsieur est très-coulant, dit Tex-épicier, en frap^ pant dans la main de Godineau. On doit toujours s arranger avec lui I...
— N'est-ce pas, papa, que c'est une affaire à peu près terminée?... Lucinette, nous allons te marier : il neman* que plus que ton consentement, ma biche.
— Oh ! moi je veux bien... Je consens!...
~ Eh bien, j'espère qu'elle y va de bon cœur... Oh! d'abord elle ne sait pas dissimuler... elle dit tout de suite ce qu'elle pense ! . . . C'est ça, ou ça n'y est pas ! . . . franche comme de For.
Godineau enchanté de ce qu'il entend, se lève et s'approche de la jeune fille, devant laquelle il s'incline en murmurant :
— Mademoiselle, permettez-moi devons remercier de la réponse que vous venez de faire et de me féliciter du bonheur qui m'attend.,.
Mademoiselle Lucinette regarde Godineau d'un air étonné et répond :
— Qu'est-ce que vous dites, monsieur, qu'est-ce qui vous attend... je ne comprends pas?
— Hais, belle Lucinette, c'est tout simple, je me félicite de ce que vous m'agréez pour mari...
— Vous!... Ah! bien, le plus souvent 1...
Et la jeune fille fait un bond «n arrière^ le papa et la
nOUTELLB MÉSAYENTUKE DE GODINEAU 807
maman se regardent d*un air surpris, et madame Turq s'écrie :
— Mais, ma fille, tu viens, toi-même, de nous répondre tout à l'heure que tu consentais à épouser monsieur...
«--Lui!..« par exemple!... ce n'est pas lui que j'épouse, c'est celui-ci...
Et Lucinette se rapproche de Dorcelle, tandis que Godineau ouvre de grands yeux et fait une piteuse figure.
-* Hais, ma fille, tu te trompes, c'est H. Ernest Godi« neau que tu dois épouser.
— Eh bien, c'est monsieur...
-»« Non, mademoiselle, moi je me nomme Adrien Dorcelle, je ne suis que Tami de Godineau...
— Âh ! bien, en voilà une bêtise I... comment ce n'est pas vous qui venez pour m'épouser... et on ne me le dit pas... et on m'envoie causer avec vous.,. Moi, jai pensé que vous étiez mon futur...
Godineau essaye de r'arranger ses affaires et se rap« proche de la demoiselle en balbutiant :
— Mademoiselle, croyez que je mettrai tous mes soins à vous plaire et que...
Lucinette repousse brusquement Godineau en s'écriant :
— Laissez-moi tranquille, monsieur, je ne veux pas de vous, vous ne me plaisez pas du tout, c'est votre ami qui me plaît ! pourquoi ne veut-il pas m'épouser, lui?
Dorcelle s'incline en murmurant :
20S NOUVELLE HÉSÀYEKTURE DE GODINEAU
— Mademoiselle... je ne songe pas encore à me ma* rier.
— Eh bien, j'attendrai que vous y songiez...
— Mademoiselle... je suis... je suis promis...
— Âb! vous êtes promis!... eb! bien allez vous promener... Est-ce bête de m*avoir attrapée comme ça!... Papa et vous maman, je ne vous pardonnerai jamais ça!...
— Hais, ma poule...
— Hais, Lucinette, je t'assure que M. Godineau est trës-coulant en affaires, et que...
— Je vous dis que je ne veux pas épouser monsieur, qu'il ne me plait pas... et que c'est inutile de m'offrir monsieur, puisque je ne veux pas de lui!
Et frappant des pieds avec colère, mademoiselle Lucinette s'éloigne en répétant :
— Ah ! que c'est bête de m' avoir attrapée ainsi. Godineau demeure interdit. Le papa et la maman Turq
sont tout confus... Enfin la maman dit en soupirant :
— Maintenant, mon pauvre monsieur Godineau, il n'y a plus à revenir, car lorsque Lucinette a pris une résolution, c'est comme si tous les notaires y avaient. passé.
— Aussi, madame, n'ai-je nullement envie de faire de nouvelles tentatives auprès d'elle... et j'ai bien l'honneur de vous saluer... Partons, Dorcelle !
Lorsque les deux amis sont dehors, Dorcelle prend le bras de Godineau en lui disant :
— Je puis vous jurer, mon cher, que je n'ai rien
fait, rien dit à cette jeune fille pour chercher à faire sa conquête!
— Eh! mon ami, est-ce que je n'en suis pas persuadé!... Ceci tient à la fatalité qui me poursuit dans mes entreprises matrimoniales...
— C'est égal, mon cher Godineau, je ne vous porte pas bonheur, ne venez plus me chercher en pareille circonstance.
— Bah!... quelle idée! ce n'est pas vous qui êtes cause de... mon incident chez les Transfafare... Allons dîner. Je vous certifie que ce qui vient d'arriver ne me fera pas perdre Fappélit!... et puis cette famille Turq m'aurait abruti!...
— Et celle dot moitié en cassonade?
— Oh ! avec son air bonasse, ce vieux Turq est un renard! j*ai bien vu qu'il comptait me donner l'autre moitié en mélasse!...
— En ce cas, mon ami, je ne me reproche plus tant d'avoir fait la conquête de mademoiselle Lucinette.
• — Non ! Pangloss a encore raison : Tout est pour le mieux.
XYII
ou L'ON VEUT TOUJOURS EN VCNIA
Ce jour si désiré, si ardemment souiiaitè, luit enfin. Dorcelle a peu dormi, latlente d'un grand bonheur nous tient aussi éveillé que celle d'une vive peine ; je a*ois même que nous dormons plutôt sur le chagrin que sûr le plaisir : c'est toujours une compensation.
A dix heures, Dorcelle terminait sa toilette, et il s'est bien gardé de faire comme ces imbéciles, qui, pour se rendre à un premier rendez-vous, veulent absolument se faire superbes, se mettent à neuf, des pieds à la tête, se gênent dans leurs vêtements, dans leurs chaussures, dans leur cravate, et arrivent bien empesés, bien serrés, bien colorés, Iji o<> il ne faut qu'êtro aimé pour qu'on vous
ou L'ON VEUT TOUJOURS EN VENIR 211
trouve bien. Est-ce que l'amour s'arrête à tous ces détails de la toilette? Demandez à un homme sortant d*un galant rendez-vous comment était mise la dame qu'il vient de quitter... s'il peut vous le dire, c'est qu'il n'en était pas bien amoureux.
Un peu avant onze heures, Dorcelle se rend chez un loueur de voitures, où il sait qu'il trouvera des cochers habiles et discrets, enfin de ces cochers qui servent dans les parties fines. 11 relit encore la lettre d'Âugustina et se dit :
— Elle arrivera à midi en voiture, elle en descendra pour monter dans la mienne... et elle ne dit rien de plus» ce qui signifie qu'alors elle me laissera maître de la conduire où je voudrai, cela ne peut pas s'entendre autrement. Je connais à Neuilly un fort bon restaurant, espèce d'hAtel, où l'on vous sert dans des chambres charmantes; de plus» ce traiteur se trouve dans un chemin presque solitaire, tout cela semble préparé d'avance pour les amants qui cherchent le mystère. G est là que je conduirai ma dame...¥oudra-t-elle y entrer?... Oui, quelque chose me dit qu'elle m'aime... Et si elle ne m'aimait pas, m'accorderait-elle ce rendez-vous?
Dorcelle a choisi un joli coupé, bien doux, bien capitonné, il a un cocher intelligent, il lui donne d'avance ses instructions, puis se fait conduire à l'endroit qu'on lui a indiqué. Il arrivera avant l'heure, mais un homme doit toujours arriver le premier.
Il n'est que onze heures et demie lorsque Dorcelle 9'arréte avec son coupé au coin de l'avenue Harigny; il