CHAPITRE XII
PLÀCEMKTfT SS FONDS ET JSVZ INMOCBNTS. — LS PUMCH IT LE LAMPION.
De retour à Paris, Auguste trouve chez lui M. Destival qui rattendait, et qui court presser la main de son cher ami.
— Ce cher Dalville , que diable devenez-vous donc? dit Fhomme d'affaires en jetant de temps à autre uncoupd'œil vers la fenêtre et regardant dans la rue.
— Vous m'attendiez, je suis dësolë...
— Oh! il n'y a pas de maU A la vérité, j'ai mille courses à faire dans Paris; mais mon nouveau cheval est délicieux... Peste! c'est un animal précieux. L'avez-vous remarqué, à la porte?
— Non; je n'ai pas pris garde...
— J'ai fait repeindre mon cabriolet, et j'ai pris un nègre pour jockey ; il faut bien monter sa maison quand les affaires augmentent. J'ai donné une cuisinière à ma femme... un cordon bleu... Vous en jugerez; je* veux que vous veniez dîner demain; j'ai quelques personnes... tous gens très-riches. Ce n'est pas que je tienne à cela, moi, je ne suis pas comme la Thomassinière, qui est toujours à nous étourdir avec sa fortune, ses maisons I... Cela est d'autant plus ridicule, que, quand on connaît comme moi l'origine du cher spéculateur, vous conviendrez que ses prétentions semblent risibles. Avez-vous remarqué mon nègre, en bas?
— Non, je n'y ai pas fait attention.
— C'est un garçon bien taillé, d'un noir superbe^ J'aime mieux un seul nègre que tous ces grands laquais qui abîment une voiture. A propos, ma femme vous en veut, mon ami, elle dit que vous la négligez.
— Mais je vous assure...
— Ohl vous ne venez presque plusl ce n'est pas bien!... Plus de musique, plus de chant, plus de partie de spectacle; vous nous oubliez, Dalville, et cependant vous savez si nous sommes vos véritables amisl Mais parlons un peu d'affaires. Je me suis
154 Ik LAITltRB
occupe de vos intérêts; car, quoiqu'on ne vous voie pas, on n'en pense pas moins à vous.
— Vous êtes trop boni...
— Vous êtes un étourdi, vous, et vous ne songez pas à gagner de l'argent; mais moi je ne suis pas comme la Thomassinière, de ces égoïstes qui ne songent qu'à eux ; je trouve une occasion de tirer un grand bénéfice de mes capitaux ; mais je me suis dit: Pourquoi n'associerais-je pas ce cher Dalville à cette opération? Pourquoi m'enrichir seul? Le bonheur d'un ami double le nôtre, et puis je ne suis pas un ambitieux, je ne veux pas jeter de la poudre aux yeux et faire de l'embarras comme certaines gens de Qotre connaissance; je veux m'arrondir, voilà tout. Bref, l'affaire dont je vous ai parlé il y a quelque temps peut se faire; je réponds d'un bénéfice certain;. ti mais il nous faut des fonds. ^
^ Je puis réaliser deux cent cinquante mille franco*
«-* C'est assez ; avec ce que j'ai, nous marcherons; en moins d'un an, je veux que ces fonds vous rapportent vingt-cinq mille francs. C'est gentil, heim?
-- Je me fie à votre prudence ; je m'entends très-^peu aux affaires, mais je ne voudrais pas hasarder ma fortune,
^ Obi soyez tranquille, mon ami; pour la prudence je suis un vrai serpent I D'ailleurs, moi-même, pensez-vous que je veuille risquer mon bien?,,, Et quand pourrez-vous avoir ces fonds?
— Dès demain.
•m» Vous mêles apporterez eu venant dîner.,.
-p Volontiers.
^ C'est entendu ; le reçu en sera préparé, car il faut que tout se fasse avec ordre. Ce cher Dalville!... Vous engraissez, mon ami, vous avez une mine charmante!
"" Vous trouvez?.'. Aujourd'hui, cepend^ti JQ me sens un peu fatigué.
^ Ha foi, il n'y parait pas!,,, vous ét«s un gaillard l... Au milieu de ses conquêtes toujours d'une santé dci fer.
— Oh ! pas précisément de fer.
•^ Mais vous êtes encore si jeune auprès de moil... Je serais votre père t. „ Quel âge avez-vous? vingt^deux ans, tout |iu plus?...
— J'en ai bientôt vingt*^pt.
DE MONTFBBMEIL. !&$
— Oh! c'est extraordinaire!... Mais je vous quitte; j'ai tant d'affaires !... Il faut que j'aille chez Monin; je lui ai vendu ma pharmacie. Je vais l'engager à dtner ainsi que son épouse : ce sont des gens qui n'ont pas inventé la poudre»., surtout ce pau- A^re Monin, qui se laisse mener par sa femme comme un vrai l)ambin ; mais c'est honnête, oh I c'est la probité môme ; et moi
je tiens à cela, je- tiens essentiellement à cela. A demain donc,
mon cher ami, et n'oubliez pas les fonds.
— C'est convenu.
Bestival quitte Auguste, apcès lui avoir de nouveau pressé la main, comme s'il avait une convulsion. Dans l'antichambre, rhomme d'affaires rencontre Bertrand : nouvelles salutations de sa part à Fancien caporal, auquel il serre aussi la main, en disant :
— Ce bon et brave Bertrand! que je suis aise de le rencon-* trer... Et cette santé, mon ancien, toujours parfaite?.,, toujours une tenue superbe l... Gomme ça fait du bien d'avoir été militaire! Mais je vous assure que la leçon que vous m'avez donnée m'a singulièrement servi! J'espère qu'une de ces jours vou9 voudrez bien m'en donner une seconde, mon brave, et je serai toujours fier de les recevoir... Au revoir, estimable Ser**trand.
Et sans avoir laissé à Bertrand le temps de répondre un mot» monsieur Destival enfile la porte, descend Tesealier, et avant d'être au bas du dernier étage, crie à tue-tête :
— Domingo!... holà! Domingo!... monnègre!,., ouvrezdonc mon cabriolet.
Un nègre gros et trapu, vêtu d'une veste rouge et coiffé d'un petit chapeau de jockey, avec une avance de dix pouces, s'a-^ vance en trottinant avec peine dans une culotte de peau qui a servi dix ans à M. Destival, et dont il a jugé convenable de faire présent à son jockey, auquel elle est beaucoup trop étroite, en lui assurant qu'il ne serait pas deux ans à son service sans que la culotte lui soit devenue trop large.
A la vue de son nègre, Destival regarde à droite et à gauche pour voir si on le remarque; mais comme personne ne s'arrête pour regarder Domingo, l'homme d'affaires se décide à monter dans son cabriolet, et après s'être assuré par le petit carreau que son nègre est derrière, M. Destival fouette son cheval, en criant gare î même quand il n'y a personne.
ÎU Lk LAITIÈRE
— Mon cher Bertrand, tu ne me gronderas plus, dit Auguste à l'ancien caporal après le départ de M. Destival.
— Pourquoi cela, monsieur?
-^ C'est que je mets de Tordre dans mes affaires. Je confie mes fonds à Destival, qui va les faire valoir de manièreque dans quelque temps je sois aussi riche qu'autrefois.
— Vous confiez votre fortune à ce monsieur, qui est si poli?
— Oui, mon ami.
— Tout?
— Mais à peu près : je lui remets deux cent cinquante mille francs ; il m'en restera environ vingt mille devant moi, pour vivre, pour m'amuser, en attendant que je compte avec Destival, ce que je ne veux pas faire avant quelque temps.
— C'est fort bien, monsieur; mais avez-vous des sûretés? Car, enfin, deux cent cinquante mille francs, c'est une somme ! et quand on n'a plus que celai...
— Sois tranquille 1 j'aurai toutes les sûretés possibles; d'ailleurs» Destival est un homme prudent, sagel... Ohl j'aurais plus de confiance en lui qu'en la Thomassinière, qui cependant est beaucoup plus riche ; et puis , quand je voudrai mes fonds, je n'aurai qu'à le prévenir trois mois d'avance.
— Mais s'il voulait les garder, lui, vous préviendrait-il aussi, mon lieutenant?
— Fi ! Bertrand, est-ce qu'il ne faut voir partout que des intrigants et des fripons?
— Dieu m'en garde, mon lieutenant , car alors il faudrait faire un feu de file continuel sur tous ceux qu'on rencontrerait.
— Au fait, je n'ai point à me plaindre du sort : je jouis de la vie, je ne me refuse rien, et ma fortune va s'augmenter. Si quelques coquettes me trompent, je le leur rends bien. Je suis fâché, cependant, contre cette petite Denise; je sens que je l'aurais tant aimée I... Avoir donné son cœur sans mêle direl...
•— Est-ce qu'elle avait besoin de votre permission, mon lieutenant?
— Non 1 mais si j'étais devenu amoureux d'elle, si j'avais conçu l'espoir de m'en faire aimer. Tu conviendras, Bertrand, qu'il est fort désagréable pour un jeune homme qui a quelque mérite, de penser qu'une si jolie fille lui préfère quelque rustre, quelque lourdaud paysan I
— Monsieur, ce rustre, ce lourdaud lui offrira sa main, il en
DB MONTFERHEIL. 157
fera sa femme, il chérira en elle la mère de ses enfants, et ne la quittera jamais. Croyez-vous que dans la balance tout cela ne remporte pas sur les œillades, les soupirs et les jolis propos du jeune bomme de Paris?
-y Tu as raison, Bertrand : quelquefois je n'ai pas le sens commun ; ne parlons plus de Denise. J'irai la voir quand elle sera mariée. Mais jusque-là^ je ne veux plus aller à Montfermeil, cette petite est trop séduisante.
— Bravo I mon lieutenant, voilà qui est agir en homme d'honneur.
Auguste se rend chez son notaire; en descendant l'escalier, il rencontre madame Saint-Edmond ; c'est la première fois qu'il la revoit depuis l'aventure du Tournebride.
.A l'aspect d'Auguste, Léonie s'arrête, s'appuie contre la muraille, tourne les yeux, tire son mouchoir, et n'omet rien de ce qui peut faire penser qu'elle va se trouver mal ; mais sans faire attention à la pantomime expressive de sa voisine, Auguste se contente de lui faire un grand salut, et passe sans s'arrêter.
Le notaire a remis à Dalville les fonds qu'il avait à lui ; celuici met en portefeuille deux cent cinquante mille francs, et laisse à Bertrand ce qui lui reste, en l'engageant à être moins économe dans ses dépenses, parce que leur fortune devant se doubler, il ne voit pas pourquoi ils se refuseraient quelque chose. Le lendemain, Auguste prend le portefeuille et se rend à cinq heures chez Destival, en recommandant de nouveau à Bertrand de s'a« muser. Pour obéir à son maître, l'ancien caporal va trouver son ami Schtrack, avec lequel il se propose de faire une petite promenade.
L'homme d'affaires a pris un logement plus grand que celui qu'il occupait précédemment. Il a monté sa maison avec plus de luxe, et quoiqu'il ne puisse encore rivaliser d'élégance avec monsieur de la Thomassinière, on voit qu'il fait tout ce qu'il peut pour en approcher ; mais généralement la peine que l'on se donne pour tromper les yeux produit rarement le résultat qu'on espère, et ne sert qu'à se faire moquer de soi. Dans les arts, il est rare que l'on réussisse en sortant de son genre, et dans le monde on est ridicule quand on veut se donner pour ce qu'on n'est pas. En vain la grisette voudra, sous son grand chapeau, singer les minauderies d'une femme du beau monde ; en vain le garçon tail. leur, habillé de neuf des pieds à la tête, croira, parce qu'il porte
ISS LA lAITIÉlE
les modes les plas nouvelles, avoir l'air d*on agent de change ; le naturel perce toujours : on peut en imposer à la multitude, et, dans la multitude, passer pour ce qu'on n'est pas; mais au moindre examen,
Le masque tombe, llkomme lerte Et le hérofi s'éf «nooit.
C'est ainsi que la société nous offre une foule de gens qui, en ne cherchant pas à faire plus qu'ils ne peuvent, seraient fort estimables et ne prêteraient point à la critique. Chez un petit commis à cent louis d'appointements, on veut donner des soirées, des bals; on met la maison sens dessus dessous; on démonte les lits pour avoir plus de place, on fait venir un piano, on prépare des carafes de sirop, on loue des quinquets, des lampes; on donne du punch, on sert à souper. Mais, malgré tout le mal qu'on s'est donné, la société, beaucoup trop nombreuse pour le petit appartement, ne sait où se placer : il n'y a point assez de chaises ; à la place où était le lit, le papier est d'une autre couleur et fôt deviner le déménagement du matin ; le piano n'est point d'accord ; les rafraîchissements, tout préparés, ne sont point assez sucrés, parce qu'on a économisé le sirop pour faire une carafe de plus; les lampes ne vont pas, parce qu'on n'a pas l'habitude de s'en servir ; le punch est fait avec de l'eau-de-vie mauvaise, parce qu'on a pris la moins chère, et au souper vous ne trouvez que du pain rassis pour manger avec la volaille qu'on vous présente. Le monde aime à critiquer : on rit tout bas de tout ce qui a été mal, sans tenir compte de ce qui était bien. Au Heu de cela, ne valait-il pas mieux donner une soirée sans prétention, n'avoir pas autant de monde, et laisser son lit à sa place ; servir une pièce froide de moins, mais donner du pain tendre; enfin ne pas montrer la prétention d'avoir une grande soirée, et ne chercher que l'occasion de réunir quelques amis?
Chez l'homme d'affaires, on n'a pas démonté les lits, parce qu'on a un salon assez vaste pour contenir une nombreuse société; les lampes éclairent bien, parce qu'on s'en sert souvent, et le punch est bon , parce que madame Destival ne connaît point ces mauvaises économies avec lesquelles on ne fait jamais complètement bien. Mais Domingo, placé dans l'antichambre pour annoncer, et Baptiste , qui court sans cesse d'une pièce à
DE MONTFERMEIL. iSt
l'autre pour exécuter las ordres de son maître, et qui murmure 8ur tout ce qu'on lui dit de faire, ont quelque chose de comique qui frappe, parce que Destival appelle sans cesse son nègre et son valet de chambre en leur donnant les ëpithètes de drôle et de faquin.
Lorsque Dalville arrive, plusieurs personnes sont déjà réunies dans le salon ; notre étourdi reconnaît M. Monin et sa moitié, qui cette fois n'a pas un chapeau de bergère, mais un turban énorme sous lequel sa grosse figure ressemble parfaitement à celle d'yn Turc. Auguste n'est pas à moitié du salon, que Monin lui a déjà demandé comment va l'état de sa santé. Madame Des* tival fait à Auguste l'accueil le plus gracieux , et les reproches qu'elle lui adresse sur la rareté de ses visites sont faits avec tant d'amabilité, qu'ils ne peuvent que faire naître le regret de les avoir mérités. Avant qu'Auguste ait examiné le reste de la société, M. Destival entre dans le salon, et en voyant Dalville pousse un cri de joie comme s'il le croyait ressuscité, puis va lui prendre les mains en disant : — Le voilà ce cher ami... c'est lui!... il ne nous a pas manqué!... Que c'est aimable de sa part!... Ohl c'est que c'est une faveur de l'avoir!... Il a tant d'invitations !... tant de connaissances! il a de la peine à suffire à tout...
l'homme d'affaires ajoute plus bas :
rrr- Avcï-vous SQugé à notre placement?
^ J'ai cela sur moi, dit Auguste,
wr- En ce eaa, passons dans mon cabinet,., et finissons cela avant dinar, pour ne plus songer qu'aux plaisirs,
— Yolentierg.
— Mesdames, un million de ppirdon» si je vous enlève ce cher Dalville; mais je vous promets de vou^le rendre dans cinq minutes, sans quoi je conçois que vei)s m'en YOudrie;^ mortellement.
En disant cela Destival entraîne Auguste dans son cabinet. Là, ce dernier lui remet le portefeuille. L^homme d'affaire», après avoir compté les billets, les serre avec soin dans son secrétaire, et donne à Auguste une reconnaissance de la semme; Auguste la met dans sa poche en disant i -^ C'est fort bieQ ; j'examinerai cela chez moi. Ces messieurs retournent au salon ; Dalville empressé de foire connaiss^nee aveo quelques jolies
leO lA LAITIÈRE
femmes qu*il a entrevues, et Destival aussi radieux que s'il venait de trouver une mine de diamants.
La société 8*est augmentée de plusieurs personnes, parmi lesquelles Auguste remarque trois sœurs jeunes et jolies, mais qui parlent, marchent et ne sourient qu'avec affectation ; une jeune femme, fort gaie, fort causeuse, fort disposée à rire avec tout le monde, mais principalement avec les messieurs; une petite niaise de seize ans, bien timide, bien gauche, qui n'ose pas quitter la chaise de sa maman ni regarder les gens auxquels elle parle. Un grand monsieur, à besicles, qui va mettre son nez sur les tableaux, les gravures, les écrans, les flacons, touche à tout, examine tout en secouant la tête, et laissant échapper deux ou trois : hum! hum! qui sans doute veulent dire quelque chose, tandis qu'un petit homme embarrassé de son gros ventre, de ses bras courts, de sa petite tête, ne sachant enfin que faire de toute sa personne, se dandine continuellement, tantôt sur la jambe gauche, tantôt sur la droite, joue avec sa chaîne de montre, tire la langue quand on le regarde, et se gratte le nez quand on ne le regarde pas.
En général, la société semble plus choisie en femmes qu'en hommes; mais lorsqu'on fait des affaires, on a des relations avec toutes les classes, et souvent ce n'est pas l'homme qui a meilleure tournure qui vous fait gagner plus d'argent.
Au milieu de tout ce monde, Monin se tient presque constamment derrière la chaise de sa femme, ne sortant de là que pour aller s'informer de l'état de la santé de chacun ; puis, quand il a été adresser sa phrase à un nouvel arrivant, il revient en souriant se mettre derrière sa moitié, ouvre sa tabatière et la présente à Bichette, qui, malgré son turban, joute avec son mari à qui prendra la plus grosse prise.
Six heures ont sonné, Domingo vient en tortillant dire, dans un baragouin où il y a de toutes les langues : — Maître, soupe servie 1... Et Monin, qui n'a pas remarqué le nègre dans l'antichambre, et croit que c'est un négociant de la côte de Guinée que l'on a invité à dîner, va quitter la chaise de sa femme pour aller demander à Domingo comment va l'état de sa santé, lorsque Bichette, qui devine l'intention de son mari, le retient par son habit en lui disant :
— Restez là... Où allez-vous donc, monsieur Monin ? est-ce que vous ne voyez pas que c'est le nègre de 31. Deslival?...
— Ahl c'est un nègre, Bichette?...
— Comment, monsieur, vous ne vous en apercevez pas?
— Si fait, mais je vas te dire... J'ai cru qu'il parlait allemand... il a dit : Soupe servie...
— Eh bieni monsieur, c'est donc de l'allemand, cela?... Au reste, quand on fait tant que d'avoir un nègre, on devrait bien lui apprendre à marcher ; est-ce que je voudrais d'un jockey qui a l'air d'avoir du plomb dans sa culotte!... Il est gentil leur Domingo!... c*est quelque méchant sauvage qu'on aura passé au jus de réglise pour en faire un nègre.
— Le dîner est servi, et monsieur et madame de la Thomassinière n'arrivent pas! dit avec humeur madame Destival.
— Nous n'attendons plus qu'eux... ils sont terribles! jamais exacts!... il est six heures bien sonnées...
— Six heures dix, dit le grand monsieur à besicles.
— Je suis toujours avec le soleil ; hum î hum !
— Six heures sept, dit Monin en tirant sa montre.
— Vous retardez, monsieur ! Hum ! hum l
— Mon mari se met tous les jours sur le canon du Palais- Royal , dit madame Monin en jetant un regard fier sur l'homme à lunettes, tandis que le petit monsieur aux bras courts, pour venir à bout de tirer sa montre de son gousset, se met deux fois sur sa jambe gauche et trois fois sur la droite, et, parvenu enfin à faire sortir une montre d'argent après laquelle est attachée une chaîne d'or, regarde longtemps le cadran, et dit ;
•— Oui, il doit être bien à peu près^ ça.
— Ma foi, dit Destival, si la Thomassinière n'amenait pas madame, nous serions à table, parce qu'il est ridicule de faire attendre toute une société; mais une jolie femme trouve toujours quelque chose à refaire à sa toilette, il faut pardonner aux Grâces. Domingo, qu'on tienne les entrées chaudes. Baptiste, que les réchauds soient rouges. Allons, drôles, un peu de vivacité quand je commande 1
Domingo n'en marche pas plus vite, parce que la culotte de peau y met ordre. Baptiste, toujours de mauvaise humeur, pousse brusquement le nègre en murmurant :
— Allons donc, moricaud ! joli aide qu'on m'a donné là t il ne sait que casser des assiettes et voler de la liqueur ! Je voudrais qu'il en bût tant qu'il cassât tout le cabaret de porcelaine ! ça leur apprendrait à donner une veste rouge toute neuve
tet LA LÂlTlfiRB
à ce vilain noiraud, tandis que, depuis trois ans, on me laisse avec un méchant habit râpé.
La demie a sonné, les visages s'allongent. Auguste cause aver un de ses voisins, qui lui dit :
— Ne trouvez'vouspas, monsieur, qu'il est ridicule qu'une ou deux personnes fassent attendre toute une société, et que souvent des gens respectables soient aux ordres d'un faquin à qui il plaira de n'avoir pas d'exactitude? Chez moi, monsieur, on dîne à une heure fixe ; jamais je n'attends deux minutes ceux que j'invite, et je vous réponds qu'ils sont exacts, parce qu'ils savent qu'on dînerait sans eux,
Auguste trouve que son voisin a raison. Madame Destival perd patience; monsieur va à chaque instant dans la salle à manger, et revient en s'écriant :
— Tout sera froid ! Les petits pâtés ne seront plus mangeables : c'est extrêmement désagréable !
— Oui, dit le monsieur aux besicles, la pâtisserie ne vaut rien réchauffée, hum ! hum t parce qu'elle n'est bonne que chaude, buml
Monin paraît très-affecté de ce qu'on dit des petits pâtés; et le monsieur qui se dandine, se gratte le nez d'un air piteux. Enfin, à sept heures, on sonne avec violence, et bientôt monsieur et madame de la Thomassinière entrent dans le salon.
Athalie est resplendissante : sa toilette est magnifique; son cou, ses bras sont surchargés de diamants, et l'éclat qu'ils répandent se marie parfaitement avec l'expression piquante de ses traits. A sa .vue, les hommes laissent entendre un murmure d'admiration ; les femmes ne disent rien : elles examinent, elles scrutent sa toilette jusque dans les moindres détails, et leurs yeux ne peuvent cacher un petit mouvement de jalousie, parce que tout est bien et qu'il n'y a pas moyen de critiquer, ce qui est une bien grande jouissance dans la société, où l'on n'épargne pas même ses amis I Jugez de ce qu'on dit des autres I
La Thomassinière, qui a encore gagné le matin une vingtaine de mille francs sur un terrain qu'il a revendu, et qui a presque tous les jours à sa table M. le marquis de Cligneval, fait plqs ^l'important que jamais; il se gonfle dans son habit, se rengorge dans sa cravate, traîne ses pieds en marchant, et fait aller son corps comme le balancier d'une pendule. En entrant dans le salon, il jette des regards insolents sur tout le monde, ne salue
DE MOKTFBRMBIU 163
personne, marche 6ur les pieds et sur les robes sans demander excuse, et ne répond pas à Monin, qui a quitté le derrière de la chaise de Bichette pour aller dire au spéculateur :
— Comment va l'état de votre santé?
— Que vous êtes cruel pour vous faire désirer, mon cher de la Thomassinière 1 dit M. Destival en tendant la main au parvenu, qui lui donne deux doigts d*un air protecteur en disant :
— Oui, c'est vrai. Que voulez-vous ? quand on n'a pas un moment à soi 1 Nous avons bien manqué ne pas venir. Mon ami le marquis voulait nous emmener à la campagne; mais j'ai pensé que ça vous ferait faute si nous ne venions pas, et j'ai dit : Âllons-y. Mais, ma foi, ça a tenu à bien peu de chose I
Pendant cette conversation, Monin est resté derrière M. de la Thomassinière ; n'obtenant pas de réponse, il se décide à retourner près de sa femme. Mais Bichette, qui voit tout ce qui 3e fait dans les quatre coins du salon, a remarqué que la Thomassinière n'a pas rendu le salut à son époux, et elle fait des yeux furibonds au parvenu en disant à son mari :
— Pourquoi avez-vous été saluer ce grossier personnage?
— Bichette, je...
— Qu'avez-vous besoin de vous informer de la santé de tout le monde ?
•*- Bichette, c'est parce que...
— Est-ce que vous êtes l'ami de ces gens-là T
— Tu sais bien que nous les avons vus chez M. Destival. En uses-tu, Bichette?
— Est-ce que vous n'avez pas remarqué que cet insolent, ce malotru, qui fait un embarras si ridicule, vous a tourné le dos sans répondre à votre politesse ?
— Il ne m'a peut-être pas vu, Bichette,
— Pas vu ! vous étiez sous son nez ! Vous êtes une poule mouillée, monsieur Monin I Ces Thomassinière me payeront cela 1 En attendant, avisez-vous encore do parler à cet homme ou à sa femme, et je vous retire votre tabatière pour huit jours.
Monin, effrayé de la menace, repasse derrière la chaise et prend trois prises de suite. Mais Domingo a crié de nouveau qu'on était servi, et tout le monde se rend dans la salle à manger. Dalville offre sa main à la maîtresse de la maison, un petitmaître de province a donné la sienne à la brillante Athalie, le monsieur aux besicles s'approche des trois sœurs en disant Qu'il
164 LA LAITIERE
se charge de conduire les Grâces; la Tbomassinière va seul, trouvant sans doute que c'est bien assez de présenter sa personne ; Monin marche au pas avec une vieille douairière, et madame Monin se trouve la dernière dans le salon avec M. Bisbis (c'est le nom du petit homme qui se dandine) ; il vient en sautillant se présenter à la grosse dame au turban, lui offre sa main droite, puis sa gauche, puis représente la droite, et madame Monin, impatientée, finit par saisir son cavalier à bras-le-corps, comme si elle allait danser une sauteuse, et l'entraîne ainsi vers la salle à manger.
Dalville occupe une des places d'honneur à côté de la maîtresse de la maison, et auprès de lui est la jeune dame qui cause si facilement; la petite-maîtresse est entre le beau fils de province et le monsieur aux hum! hum ! son mari près d'une vieille maman et d'une des trois soeurs; madame Monin a son conducteur pour voisin, et Monin se trouve près de la petite niaise qui n'ose lever les yeux, et à laquelle, avant qu'on ait servi le bœuf, il a déjà offert deux fois du tabac.
Le dîner est somptueux : trois services, quatre entrées à chacun. Monin n'a pas le temps de 'visiter sa tabatière, il est encore aux anchois que déjà le premier service a disparu. La Tbomassinière a trouvé l'occasion de dire que le madère est mauvais, que les olives sont trop salées, que le beurre ne vaut pas celui de sa terre de Fleury, et enfin que ce n'est pas assez de deux domestiques pour servir vingt personnes. Il est vrai que Ton laisse souvent M. de la Tbomassinière demander deux fois une assiette, parce que Domingo n'arrive jamais assez vite, et que Baptiste s'embrouille et perd la tête en courant autour de la table.
Au second service, Baptiste laisse tomber un macaroni sur madame Monin, et Domingo cesse une pile d'assiettes en voulant courir. Madame Monin jette les hauts cris, on a taché sa robe de gros de Naples ; madame Destival lâche de la calmer, M. Destival gronde ses gens, et Monin n'ose plus se verser à boire, parce que Bichette est en colère.
Tout en buvant de tous les vins, la Tbomassinière ne cesse do répéter qu'il a mieux que ça dans ses caves. Destival fait des yeux à sa femme, qui a assez d'esprit pour ne point avoir l'air de faire attention aux sottises que débite le parvenu. Athalie parait s'ennuyer des fadeurs de ses voisins; madame Monin
DE MONTFERMBIL. 105
semble tenter la conquête de M. Bisbis, qui se dandine sur sa chaise, et ne sait comment manger de la charlotte russe, qu'il se décide à attaquer avec sa fourchette ; Monin lorgne des yeux de la gelée au rhum, qu'il craint de ne pas voir arriver jusqu'à lui ; et déjà il a dit deux fois à Baptiste : — Dites donc... le domestique, donnez-moi donc de ce plat qu'on sert là-bas... Mais Baptiste, toujours de mauvaise humeur, s'éloigne de Monin en murmurant entre ses dents : — J'ai bien autre chose à faire... Gomme tous ces gens-là mangent I il ne restera rien pour nous!
Monin n'étant pas servi par Baptiste, se décide à s'adresser à Domingo, auquel il donne son assiette en lui disant : — Le nègre, demandez un peu de cette chose qui brille... pour une personne.
Domingo va présenter l'assiette à M. Destival, qui sert la gelée, en lui disant : — Un peu de chose qui brille, pour petit monsieur au gros nez.
Tout le monde se met à rire ; madame Monin, seule, trouve fort mauvais que le nègre se permette de désigner ainsi son époux, et elle passe sa colère sur un troisième pot de crème, en disant à M. Bisbis : — J'aimerais mieux me faire servir par quatre ramoneurs que par un nègre.
Après avoir pris le café et la liqueur, on sort de table à peu près aussi gaiement qu'on s'y est mis, c'est-à-dire que l'on s'est ennuyé, comme c'est l'ordinaire à un dîner de cérémonie. Mais déjà les personnes invitées pour le soir arrivent en foule ; bientôt le salon est trop petit pour contenir toute la société ; et Destival est enchanté, parce qu'on peut à peine marcher, et que chacun s'écrie : — Ah Dieu 1 que de monde, qu'il fait chaud ici I
Les parties se forment, M. de la Thomassinière s'est établi à une table d'écarté, sur laquelle il a jeté sa bourse en disant : — Je ne joue que de l'or. Mais les jeunes personnes, les jeunes dames et quelques hommes qui ont le bon esprit de préférer la conversation des dames à un jeu de cartes, se réfugient dans la chambre à coucher de madame Destival ; Athalie s'y rend aussi, ainsi que Dalville et d'autres jeunes gens. On décide que les jeux de cartes ne seront point admis, et, pour faire quelque chose, on propose les petits jeux innocents.
La proposition est acceptée, on s'assied en rond. Madame Monin accourt se mêler aux jeux innocents, et veut que l'on commence par : dans mon trou, daiis le trou commun et dans le trou
|64 tA LAITIERE
du voisin, jeu qu'elle démontre à la société, en mettant, avM beaucoup de dextérité, son index à droite, à gauche et dans le centre du rond ; mais, malgré la gentillesse avec laquelle madame Monin met dans le trou du voisin, ce jeu est rejeté, et on lui préfère le corbillon, qui fait toujours donner des gages, quoi-* que madame Monin dise que ce soit trop facile, et qu'elle ait des rimes en on plein la tête. Cependant, à la seconde tournée, elle reste court, parce qu'on a dit les mots qu'elle savait, et elle regarde M. Bisbis en lui disant : — Soufflez-m'en un. Et M. Bisbis lui dit à l'oreille: — J'en cherche un pour moi.
On se lasse du corbillon, et une demoiselle ayant proposé le colin-maillard assis, les messieurs adoptent ce jeu à l'unanimité. C*est la petite niaise qui commence ; elle reconnaît la troisième personne sur laquelle elle s'assied ; c'est son petit cousin, qui est venu après le dîner. Après le petit cousin, vient le tour du monsieur aux besicles, qui se pose avec précaution sur les da-* mes, en disant : •— Huml huml... je parie deviner... Humt... huml... Je sais qui c'est... Huml... Parbleu! si on mettait lee mains, ce serait trop facile...
Cependant, il s'est assis sur toute fa société sans devinef ; heureusement il lui reste madame Monin, et celle-là est recon» naissable. Enchantée d'avoir été prise, madame Monin se laisse mettre le bandeau, et va se jeter au hasard sur la société ; elle écrase du poids de son corps un beau fils, qui s'écrie :
— Nommez, madame! nommez donc, je vous en prie***
«-« Un moment, monsieur! vous êtes bien pressé, dit madame Monin en cherchant les moyens pour reconnaître.
-^ Madame, ôtez-vous, je n'en puis plusl... crie le jeune homme, qui devient écarlate.
— Il me semble, monsieur, que vous n'êtes pas bien malheureux de m'avoir sur les genoux.
— J'étouffe, madame!...
La grosse maman y met de l'obstination ; mais comme chacun craint de la recevoir sur les genoux, on propose sur-le-champ de tirer les gages, malgré les réclamations de madame Monin, qui veut absolument s'asseoir sur M. Bisbis, lequel jure, cependant, qu'il n'a rien de reconnaissable.
Une des trois sœurs tient les gages enveloppés dans sa robe : un jeune officier y met la main pour tirer, et les mêle très-longtemps afin qu'il n*y ait pas de tricherie. C'est Athalie qui or-
DE UONTFSRMEIL. |«7
donne. Un monsieur doit faire une confidence, une dame doit faire un bouquet. On dit au jeune officier de tirer le gage ; mais probablement qu'il ne le tenait pas encore bien, car il a beaucoup de peine à se décider à retirer sa main cachée sous les plis de la robe de la jolie demoiselle. Enfin, le gage est amené; il appartient à la jeune niaise. Il faut qu'elle fasse une confiadence. Elle hésite, et ne sait à qui elle doit l'adresser, ou plutôt elle n'ose la faire au petit cousin, qu'elle a regardé en dessous en rougissant ; mais sa maman est là, et elle choisit M. Monin pour son confident.
Monin, qui s'était glissé derrière la chaise de sa femme, est tout surpris quand la jeune fille lui dit :
— Monsieur, voulez-vous venir avec moi?
L'ex-phajrmacîen ne sait ce qu'il doit faire, et se baisse vers sa
moitié, à laquelle il dit tout bas :
— Bichette, faut-il que j'aille avec elle?
«— N'étes-vous pas bien à plaindre, d'être choisi pour rece^ voir la confidence d'une jeune demoiselle? dit madame Monin en souriant à M. fiisbis.
Alors Monin se laisse prendre la main par la petite fille, qui le mène dans un coin du salon , où elle lui dit tout bas à l'oreille :
— Monsieur, il a fait bien beau aujourd'hui.
Monin regarde la demoiselle d'un air hébété en disant :
— Eh benl qu'est-ce qu'il faut que je réponde?
— Rien, monsieur, dit la jeune personne.
Et elle retourne à sa place, tandis que Monin gagne la sienne en disant aux personnes qui l'entourent :
— C'est un joli jeu 1 Je ne savais pas que je savais y joueri Le gage suivant appartient à Athalie. Elle va bouder, et chacun s'empresse d'aller bouder auprès d'elle ; et tout en boudant, Dalville en obtient un rendez-vous. C'est une bien jolie chose que les jeux innocents! On défend aux demoiselles bien élevées de valser; mais on leur permet de faire ou de recevoir des confidences, de se cacher avec une jeune homme» ou d'attendre dans un petit cabinet noir qu!on relève le portier du couvent; et ce sont toujours des baisers à donner ou à recevoir, dans les petits coins, en cachette, derrière les rideaux. Si j'ai jamais une fille, je la laisserai valser sous mes yeux ; mais je lui défendrai les jeux innocents.
Iftg Là laitière
Le monsieur aux besicles est condamné à faire un compliment sans a. Après s'être gratté le front, il s'avance au milieu du rond, et prononce d'un air satisfait : La femme est le chef-d'œuvre du monde.
Le gage qui suit est à madame Monin, qui doit faire un voyage à Cythère, Elle se lève avec empressement, et tend la main à M. Bisbis, lui disant : Venez voyager avec moi.
Le gros monsieur se laisse conduire dans un petit cabinet, dont madame Monin referme la porte sur eux, et M. Monin, qui voit cela, dit à un de ses voisins :
^ Qu'est-ce qu'ils vont donc faire là-dedans?
— Ils sont à Cythère.
— Ahl bon!... je vois ce que c'est!... c'est encore une confidence... Elle va lui dire qu'il a fait beau temps aujourd'hui!... Je connais le jeu à présent.
Après être restés assez longtemps, Bichette et son compagnon reviennent de Cythère; et quelques dames remarquent que le turban est un peu dérangé, et que M. Bisbis ne sait plus sur quelle jambe se tenir; ce qui n'empêche pas M. Monin de s'approcher de sa femme et de lui dire :
— Bichette, est-ce gentil?
— Quoi, monsieur?
— A Cythère?
— Fort gentil, monsieur... Et cette réponse est accompagnée d'un coup d'oeil fripon à M. Bisbis, qui se gratte le nez plus longtemps qu'à l'ordinaire, tandis que Monin s'avance vers lui avec sa tabatière, en lui disant :
— Est-ce que vous en usez aussi?
Le jeu est interrompu par le punch que Domingo apporte. Le nègre présente le plateau aux dames, qui font des façons pour accepter un verre de punch qu'elles trouvent toujours trop fort, ce qui ne les empêche pas quelquefois d'y revenir. Les hommes entourent Domingo, et saisissent le punch au passage. Monin court après le plateau, qui a passé plusieurs fois devant lui sans qu'il ait pu parvenir à attraper un verre; enfin, après avoir suivi Domingo dans tous les détours qu'il a faits au milieu de la société, Monin parvient à l'arrêter au moment où il retourne dans la salle à manger.
— Un instant donc, le nègre ! dit Monin en avançant la main
DE HONTFERHEIL. 160
vers le plateau, que celui-ci tient toujours. Domingo s'arrête en murmurant :
— Vous voulez boire encore?
— Comment encore I s'écrie Monin; eh bieni il est bon là le nègre!... Je n'en ai pas goûté, et j'aime beaucoup le punch.
En disant cela, Monin porte les yeux sur le plateau : tous les verres sont vides. Le pauvre homme est stupéfait :
— Moi, revenir tout à l'heure avec punch tout chaud, dit Domingo en s'éloignant; et Monin, pour se consoler, tire sa tabatière et retourne aux petits jeux en se disant :
— Il faudra que je tâche de l'attraper plus tôt tout à l'heure. Madame Moriin, que le voyage à Cy thère a beaucoup échauffée,
dit à son mari, qui revient près d'elle :
— Allez donc me chercher un second verre de punch, monsieur Monin; celui que j'ai bu n'était pas à moitié plein; je suis sûre que c'est calculé pour qu'on puisse en offrir plus souvent sans en faire davantage.
— Bichette, le nègre n'en a plus; mais il m'a dit qu'il reviendrait tout à l'heure avec punch tout chaud... Alors, je...
— C'est bon, c'est assez... Éloignez- vous ; je crois que ce monsieur me cherche pour faire le pont d'amour.
Mais l'espoir de madame Monin est déçu, ce n'est pas à elle que s'adresse un jeune officier, qui est condamné à faire le pont d*amour; il prend Athalie qui se prête en riant à la pénitence, et Dal ville remarque avec un peu de dépit que la petite-maitresse fait le pont d'amour aussi volontiers avec d'autres qu'avec lui. Pour se consoler, il donne un baiser à la capucine à une jeune dame dont le mari fait le Chevalier de la triste figure; et la petite niaise reçoit une confidence de son jeune cousin, pendant que sa maman ordonne pour un autre gage; et la jolie demoiselle, qui les tient, fait la moue, parce que ce n'est plus le jeune militaire qui les tire ; et le monsieur aux besicles cherche depuis une heure une pénitence nouvelle, tandis que, pour la plupart de ceux qui sont là, le jeu n'est que le prétexte qui permet à chacun de se rapprocher de la personne qui lui plait. C'est ce que ne voient pas toujours les mamans et les papas, c'est ce dont s'inquiètent peu les maris ; mais c'est ce que remarque fort bien l'observateur, qui cherche dans un salon autre chose qu'une table d'écarté ou une conversation banale, avec des gens
i70 LA LAITIERS
qu'on rencontre pour la première fois, et que souvent on n*a pas envie de revoir.
Une nouvelle entrée de punch distrait des conversations particulières et des petits jeux, qui commencenrt à languir. Domingo est de nouveau entoure, et Monin se met encore à la piste du nègre; mais les jeunes gens, qui viennent en riant assiéger le plateau^ écartent sans Cesse Tex-pharmacien, qui ne se trouve encore en face de Domingo que lorsque tous les verres sont vides.
Monin, fort contrarié, retourne près de sa femme, qui finit de vider son troisième verre, et le donne à son mari pour qu'il aille le reporter, en s'écriant :
— II est assez agréable, n'est-ce pas, monsieur?
— Je ne sais pas s'il est agréable, répond Monin avec humeur, mais je n'ai pas encore pu parvenir à le goûter.
— Parce que vous êtes un maladroit, que vous ne savez pas vous y prendre. Si vous aviez vu M. Bisbis, comme il s'est élancé sur le plateau I J'ai cru un moment qu'il allait prendre tous les verres!... mais vous êtes si lenti
— Bichette, je vas te dire... c'est le nègre...
— Otez-vous de là, monsieur... on va jouer à la mer agitée... nfaut que j'en sois...
— Qu'est-ce qui est agité, Bichette?
Voyant que sa femme ne s'occupe plus de lui, M. Monin s'imagine d'aller se mettre en embuscade à la porte du salon ; de cette manière, il espère être le premier à saisir le nègre au pas- ' sage, et il ne manquera plus le punch. Enchanté de son idée, Monin va se placer en sentinelle à l'entrée du salon, se bourrant de tabac pour prendre patience; mais il attend depuis une demiheure, et Domingo n'apporte plus rien. Monin risque un coup d'oeil dans la salle à manger. Il sent l'odeur du punch, cette vapeur odorante annonce que l'on n'a pas tout consommé ; Monin se glisse dans l'antichambre, et, toujours guidé par l'odeur, arrive contre une petite porte entr'ouverte, et aperçoit Domingo avalant du punch, non pas dans un petit verre , mais avec une grande jatte de faïence. Monin est resté tout surpris dans son coin, lorsque Baptiste paraît dans le fond de Toffice avec une assiette pleine de biscuits; il repousse le nègre, boit plusieurs verres coup sur coup, et trempe ses biscuits dans le punchs en se dépêchant de les manger, tandis que Domingo, pour se dé-
DE MONTFERUBIL. 171
dommager, fourre des macarons et des massepains dans les poches de sa veste.
Monin ne sait s'il doit s'en aller, ou demander aux domestiques la permission de prendre aussi quelque chose, lorsque H. Destival, qui appelle vainement dans le salon Baptiste et Domingo, arrive près deToffice et surprend ses gens.
— Ahl drôles 1 coquins!.., je vous y prends! s'écrie l'homme d'affaires en courant sur ses valets. Domingo se sauve en trottinant; mais Baptiste reste, et répond sans se troubler :
-— Ne criez pas si haut!... pour un peu de punch! ne faites pas tant de tapage!... J'étais bien aise de le goûter, moi ; je me suis donné assez de mal aujourd'hui!...
•— Qu'est-ce à dire, coquin? tu te permets de raisonner!... Misérable!,., il mangeait aussi mes biscuits!.,. Faquin! voleur!...
— Voleur! répond Baptiste en regardant M, Destival d'un air furieux; ne vous permettez pas de m'insulter... Ç9l ne vous irait pas!... il faut que je sois bien bon pour rester dans votre ba* raque de maison !... où les domestiques n'ont ni à boire ni à manger... Et mes gages de deux ans dont je ne peux pas accrocher un sou!.,, sans compter les avances que j'ai faites,.,
-— C'est bon, taisez-vous, Baptiste! reprend M. Destival d'un ton plus bas, en voilà assez, je ne vous dis plus rien,
-^ Et moi, je vous dis que ça m'ennuie, reprend Baptiste en criant plus fort. Àhl vous prenez un moricaud et vous ne me payez pas plus que le boulanger, le boucher, la fruitière, l'épicier dont je reçois les sottises tous les matins! Ehben I je veux mon argent, et si vous n'êtes pas content, ça m*est égal, avec tous vos embarras, moi, je sais ben de quoi i' retourne.
— Taisez-vous donc, Baptiste! Qu'est-ce que c'est que ces folies-là? Allons, mon garçon, mangez encore un biscuit et allez vous coucher.
Les cris de Baptiste ont attiré dans l'antichambre plusieurs personnes du salon.
— Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-îl? se dit-on; et Destival s'empresse de répondre :
— Ce n'est rien, c'est mon valet de chambre qui est gris, et il ne sait plus ce qu'il dit.
— Non, je ne suis pas gris, crie Baptiste en s'avançant pour
nt LA LAITIÈRE
sortir de Toffice, payez-moi mes gages au lieu de m'appeler voleur.
Destival s'empresse de pousser la porte de Toffice sur le nez de Baptiste et la ferme à double tour en disant :
— Ce pauvre garçon, quand il a bu, il dit cent sottises ; mais je lui pardonne, parce qu'il m'est très-attaché.
Les personnes qui sont venues là ont l'air de croire ce que dit H. Destival, parce qu'il ne serait pas honnête de faire autrement; mais on se regarde en dessous, on rit, on chuchote, on fait tout bas des commentaires, et Baptiste, ne pouvant venir dans l'antichambre, tape comme un diable après la porte en criant d'une voix enrouée :
— Mes gages! payez-moi et renvoyez-moi, ça me fera plaisir I ça m'ennuie d'entendre tous les jours les scènes que font vos créanciers.
Heureusement que la porte fermée couvre un peu la voix de Baptiste ; et pour qu'on l'entende moins encore , l'homme d'affaires crie plus haut que lui :
— C'est bon, Baptiste! c'est bon; vous vous repentez, je vous pardonne ; je sais que vous êtes fidèle, ça me suffît.
Dans tout cela, Monin s'est vu frustré de sa dernière espérance ; car il n'est pas présumable que les valets reparaîtront dans le salon pour apporter du punch ; il retourne donc près de sa femme; on se parle dans le salon de la scène de l'antichambre, on en cause même aux jeuâ9 innocents, et madame Monin s'écrie :
— Ah Dieu ! si je n'avais pas offert ma petite boite d^amourettes dans ce moment-là, je n'aurais pas perdu un mot de ce qu'a dit ce Baptiste! Mais vous y étiez, monsieur Monin, vous avez tout entendu. Que s'est-il passé?
— Bichette, je guettais le nègre pour avoir du punch, et c'est lui qui le buvait.
— Qui, lui?
— Le noir.
— Qu'est-ce que c'est que le noir?
— Le valet en veste rouge.
— Après?
— Après, il a pris des macarons... C'est-à-dire, je crois que c'est l'autre qui a d'abord mangé les biscuits... Je ne suis pas bien sûr...
DE HOTfTFERMEIL. • 173
— Ah! que vous narrez mal, monsieur MoninI Au lieu d'écouter ce qu'on disait, vous ne vous êtes occupé que des biscuits et des macarons ; fi ! vous êtes d'une gourmandise I Vous n'allez en société que pour boire et manger.
— Mais, Bichette, puisque je n'ai pas...
— Fil taisez-vous, et trouvez-moi mon châle, vous voyez bien qu'on s'en va.
En effet, le moment du départ est venu, déjà les mamans ont -mis leur châle ou leur chapeau. Les jeunes personnes sont plus lentes à trouver ce qui leur manque, et toujours quelque jeune homme officieux est auprès d'une jolie demoiselle et s'offre- de chercher avec elle. On a encore quelque chose à se dire avant de se quitter, et on veut profiter de la confusion qui règne dans ce moment dans les salons.
Dalville n'a pas entendu parler de la scène de l'antichambre, occupé à baiser le dessous du chandelier,, qu'il avait eu soin de placer sur la tête d'une fort jolie personne, il s'inquiétait fort peu de ce qui se passait ailleurs ; et madame de la Thomassinière, ne songeant qu'à faire de nouvelles victimes, n'avait pas écouté les méchancetés que l'on débitait de tous côtés sur les maîtres de la maison.
Mais déjà le salon est dégarni ; les dames partent; Auguste en fait autant, satisfait d'avoir passé sa soirée sans jouer à l'écarté, et s*apercevant qu'on peut s'amuser sans perdre son argent. Auguste est arrivé chez lui ; il monte, sonne, on ne lui ouvre pas. Comme ordinairement Bertrand attend son maître, le petit Toni emporte rarement une clef. Après avoir sonné de nouveau sans être plus heureux, Auguste pense que Bertrand, auquel il a dit de se divertir, pourrait fort bien ne pas être encore rentré. Il envoie Toni s'en informer chez la portière, et reste sur le carré en réfléchissant que quelques jours auparavant, il eût facilement trouvé un endroit pour passer la nuit sans sortir de sa maison.
La voisine, qui probablement a entendu Dalville rentrer et sonner, passe un peignoir et sort de chez elle tenant un bougeoir à la main ; elle descend un étage et aperçoit le voisin qui se promène tranquillement sur le carré. Léonie descend encore quelques marches, tousse légèrement, et se décide enfin à descendre près d'Auguste. Une jolie femme est très-séduisante en peignoir ; les cheveux mollement enveloppés dans un fichu de soie, dedes-
174 hk LAITIÈRE
BOUS lequel s'échappent de grosses boucles qui retombent sur un sein très-blanc, que le peignoir ne cache jamais entièrement, parce qu'il y a toujours une ou deux épingk» mal mises qui trahissent les secrets de la beauté, ou qui peut^e lui servent d'auxiliaires.
^^ Vous ne pouvez pas rentrer^ monsieur Dalville? dit madame Saint-Edmond avec cette voix douce qu'elle sait si bien prendre quand on ne lui laisse paà une carte à payer. Auguste fait un salut profond à la voisine, et lui répond froidement :
— Comme vous voyez, madame.
*-* M. Bertrand s'est donc oublié quelque part, Il lui est peutêtre arrivé quelque chose.
T^ J'espère que non.
— Ce serait bien malheureux! un si brave boi9ii?ae, qui vous aime tanti
Léonie pousse un gros soupir et ne dit plus rien. Auguste se penche sur la rampe pour écouter si Toni remonte. Léonie^ voyant qu'Auguste garde le silence, ^ décide à renouer la conversation.
•->- Monsieur, si vous vouliez vous reposer chez moi jusqu'à ce que vous puissiez rentrer. Il me semble que vous séries^ mieux que sur ce carré, .
<^ Je vous remercie, madame; mais je n^ veux pas yous (}éranger, ni troubler votre sommeil.
•w Cela ne me dérangera pas, monsieur, Quai^ à n^om sommeil, depuis plusieurs jours je ne dors pluSr
-^ Est*ç6 que voos avez encore perdu votre (:ar)in, madame?
^ Que vous êtes méchant I... Comme vous vous ^ites un jeu de ma doul0url...
Léonie pousse un soupir plus fort, et comme elle n'a pas de mouchoir, elle prend un coin de son peignoir qu'elle porte à ses yeux; ce mouvement découvre des choses bien séduisantes I mais qu^nd on pleure, on ne songe pas à tout« et en cachant ses yeux, on ne peut pas yoir ce que l'on met à découvert.
Auguste, qui se défie de sa faiblesse, se penche toujours sur la rampe, et n'ôte pas ses yBux de dessus la loge du portier, en criant :
— Eh bien, Toni, est-ce pour aujourd'hui?
DE HONTFBRMEIL. 17»
Lëonie se rapproche d'Auguste, et lui dit d'une voix touchaate ;
— Mon Dieu, mcmsieur I que vous ai-je donc fait?
— Ce que vous m'avez fait, madame? ism^ il me semble que vous le savez autant que moi.
*-^ Ahl monsieur... jDomment uq bomm^ d'esprit peut-il se fier aux apparences?
— Madame, il me semble qu'il n'y avait p^ besoin d'esprit pour voir ce que j'ai vu.
— Et qu'avez-vous donc vu, monsieur? Est-ce qu'on ne peut pas dîner chez le traiteur avec un homme sans avoir la moindre préférence pour lui? Et vous , monsieur, que faisiez^vous avec cette femme qui a eu Timpertinenee de me mettre un moutar* dier sous le nez?
— Ohl moi, madame, je suis pins franc que vQUSi j'avpvieque Je vous trompais.
— Àh! que je suis malheureuse 1
Léonie a recours à son expédient ordinaire, elle s'évanouit ; mais elle a soin de tomber sur Auguste, qui se trouve avec la voisine sur les bras. Dans ce moment le petit Toni remonte, et dit à son maître qu'il lui est impossible de comprendre ce que dit Schtrack, qui est gris. Auguste pose doucement Léonie sur les marches de l'escalier, et dit à Toni d'avoir soin d'elle, puis il descend chez son portier, qui est à moitié ^dormi et peut à peine parler.
— Bertrand est-il rentré? dit Auguste en secouant le bras du vieil Allemand, qui lève la tête et envoie au jeune homme une bouffée de vin en balbutiant :
— Pertrand 1 . . , ah ! sacretié 1 . . . Pertrand ! .. .
— Voyons, Schtrack, parlej-donc, vous avez été avec lui? -Foui!
— Où est-il?
•^ Est-ce que fous l'avez bas troufé?
— Si je Tavais trouvé, vous le demanderals-je? Où est^-il? où r^vez-vous laissé? pourquoi n'est-il pas rentré avec vous?
r— Sacretié I je étais bas assez fort bour borter Pertrand... il ne bouvait biMS marcher. .« mais nous avons choliment pienbu»...
— Je m'en aperçois. Enfin, où Irouverai-je Bertrand?
— Ohl fous le verrez pien!... il y a bas de danger!,., il être en sûreté... là-bas... dans le haut de la rue... Mondez!... mondez touchours... auprès de la parrière Montmartre.
— n est donc au cabaret?
— Non, quand je fous dis que fous le verrez pien.
Auguste ne pouvant tirer de Schtrack d'autres renseignements, se décide à aller à la recherche de Bertrand ; il se fait ouvrir la porte, et sort au milieu de la nuit pour tâcher de retrouver son fidèle compagnon, guidé seulement par les faibles renseignements que Schtrack vient de lui donner; Auguste, qui demeure rue Saint-Georges, prend la rue Saintr- Lazare, et se dirige du côté de celle des Martyrs, parce qu'il sait que c*est drdinairement à Montmartre que Bertrand va se promener.
Voulant profiter de la permission qu'Auguste lui a donnée, Bertrand avait en effet engagé Schtrack à venir faire un tour avec lui. Le vieil Allemand n'avait eu garde de refuser; et, laissant sa femme à son poste, il avait ciré ses bottes, pris sa canne, et suivi l'ami Bertrand, qui, à peine hors de la porte cochère, avait entamé la bataille de Wagram, ce qui devait nécessairement les mener très-loin. En effet, l'affaire de Wagram durait toujours, et l'on était arrivé aux buttes de Montmartre sans s'ôtre rafraîchi. Schtrack, qui n'avait encore risqué que dessacretié, proposa d'entrer dans un bouchon, ce qui s'exécuta sur-le-champ. Ces messieurs trouvèrent le vin mauvais, parce qu'ils étaient habitués à la cave de Dalville , et sortirent du cabaret pour en chercher un meilleur ; ils entrèrent dans un second, burent une autre bouteille, décidèrent encore qu'elle ne valait rien, et cherchèrent un autre cabaret. Au bout de quatre heures de promenade, ces messieurs avaient bu six bouteilles et faitsix cabarets; arrivés au septième, ils commencèrent à trouver le vin moins mauvais, ou plutôt ils ne furent plus en état de le juger. Là, Bertrand recommença ses campagnes; Schtrack fuma quatre cigares, et il était près de minuit quand on prévint ces messieurs qu'on allait fermer.
Bertrand paye sans compter, et se remet en route avec Schtrack ; mais le grand air achève de tourner la tête aux deux amis. Bertrand surtout, qui n'est plus habitué au mauvais vin, sent bientôt ses jambes qui fléchissent, et tout en se donnant les épithètes de lâche , de paresseux , et en se disant : — Va
DE HONTFERHEIL. 177
donc, méchant buveur ! il tombe au coin de la rue des Martyrs et de celle du Faubourg-Montmartre.
Schtrack, qui a conservé plus de tète parce qu'il est habitué au vin de cabaret , pousse un sacretiê en voyant tomber Bertrand, et essaye de le relever. Il n'en peut venir à bout. Après quelques minutes, pendant lesquelles Schtrack crie de temps à autre : — Allons, camarate, Pertrand , en route ! le vieil Allemand s'aperçoit que le camarade ronfle déjà comme s'il était dans son lit.
— Tiens l... il dort, se dit Schtrack; il faut bas le réveiller, il être très-bien là pour tormir. Mais pourtant, si quelque voiture allait basser sans voir le camarate.
Cette réflexion inquiète Schtrack, qui voudrait cependant aller dormir aussi, lorsqu'en jetant les yeux autour de lui, il aperçoit un épicier qui est encore ouvert; notre Allemand se dirige aussitôt vers la boutique, et y demande un lampion. On le lui donne, et il a soin de le faire allumer ; tenant à la main son fanal, Schtrack revient vers Bertrand , qui dort toujours paisiblement étendu près de la muraille. Le vieux portier prend le chapeau du dormeur, le place contre sa tôte, pose le lampion dessus, et s'éloigne en se disant : -— A présent , il y a bas de danger, il pouvait tormir tranquillement.
Le lampion a été aperçu par Auguste , qui sans cela aurait passé près de Bertrand sans le voir. Le jeune homme ne peut s'empôcher de sourire à cette invention de Schtrack, mais il secoue le bras de l'ancien caporal, qui ouvre les yeux, se lève à demi, repousse d'un coup de coude le lampion protecteur, et ne conçoit pas pourquoi il est dans la rue.
Auguste met Bertrand au fait; celui-ci, que le sommeil a dégrisé , est désolé de s'être oublié au point de tomber dans la rue, et veut aller se jeter à l'eau pour se punir d'avoir bu tant de vin. Auguste parvient à le calmer, et tous deux regagnent leur demeure ; le jeune homme songeant à la fausseté de Léonie, à la coquetterie d'Athalie, à la dissimulation de Denise, et se promettant d'être plus sage; Bertrand se rappelant le mauvais vin de cabaret, et jurant de ne plus boire.
179 lA LAITliRK