CHAPITRE VI
tk SOCIÉTÉ BETOURMS A PARIS.
La nuit est passée : son ombre protectrice a-t-elle cahné l'humeur de madame Destival et réparé lés fatigues de son époux? • Dalville s'est-il promis d'être sage, et Bertrand d'être sobre? La vive Athalie est-elle consolée d'avoir partagé la couche de son mari, et M. de la Thomassinière a-t41 bien dormi auprès de sa femme? Ce sont de ces mystères dans lesquels je ne suis pas initié.
Tout ce que je sais, c'est que madame Destival s'est levée en songeant encore à l'aimable confidence que son amie lui a faite la veille avant de se coucher, et qu'elle se dit en s'habillant : — La coquette a bien fait tout ce qu'elle a pu pour s'assurer la conquête d'Auguste. J'ai vu, pendant qu'ils chantaient, ses minauderies, ses sourires. Elle espère sans doute recevoir ce matin une déclaration dans toutes les formes; mais j'en suis bien iàr
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chée, madame, je serai là, je ne vous perdrai pas de vue, et J6 ne souffrirai pas qu'il se noue chez moi de telles intrigues. Ah t les femmes sont maintenant d'une coquetterie! Mettons cette rose dans mes cheveux, cela me va mieux que ce ruban... Mon Dieu! comme mes papillottes tiennent mal aujourd'hui... Ensuite on se plaindra de ce que les hommes pensent défavorablement de notre sexe; mais ne les y autoris&*t-on pas en se conduisant ainsi?... A la première rencontre, laisser voir à un homme qu'il nous plait, c'est affreux I et une femme de vingt ans, mariée de* puis deux ans au plus. Ah 1 monsieur Auguste, vous ne méritez pas qu'on ait quelque amitié pour vous.
M. Destival, en quittant le mouchoir des Indes qui la nuit couvre sa tète, va se placer devant ^a glace, et se présente les armes avec un vase nocturne qu'il a oublié de replacer dans sa table de nuit. Ne songeant pas qu'il est en chemise, Destival, qui a rêvé qu'il détruirait toutes les bêtes de l'arrondissement, fait le tour de sa chambre au pas redoublé, et avec sa piucette couche en joue son traversin ; mais dans cette noble position le souvenir des quarante- francs qu'il a perdus la veille à l'écarté se présente à son esprit, et comme ce n'est pas en faisant l'exercice qu'il arrange ses affaires, notre homme revient à des sen* timents plus pacifiques, et s'habille en ne songeant plus qu'aux moyens de devenir aussi riche que la Thomassinière, afin de pouvoir perdre au jeu quelques écus sans cesser d'être de bonne humeur.
Dalville a rêvé un peu à la petite-maîtresse» un peu à la jeune laitière, im peu à madame Destival, puis encore à quelques au*> très, comme quelqu'un qui: n'a pas dans lé cœur un sentiment exclusif et qui se laisse aller à toutes les sensations, à toutes les illusions, à tous les caprices de son imagination.. Il se lève sans avoir un plan de conduite bien décidé, sans se promettre d'être ni plus sage, ni plus entreprenant, sans avoir l'intentitm de former une nouvelle intrigue : c'est le hasard qui en décidera, ce sont les circonstances qui le feront agir, c'est à son cœur ou plutôt au plaisir qu'il obéira. Pour un étourdi, cette manière de vivre n'était pas dénuée de sagesse : s'abandonner aux événor ments, ne rien calculer d'avance, mais saisir au passage toutes les occasions d'être heureux, si c'est 1^ de l'étourderie, celares* semble aussi beaucoup à de la philosophie, ce qui n'a rien d'étonnant, puisque tes extrêmes se touchent.
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Bertrand s'était levé avant Taurore , toujours prêt à exécuter les ordres de son maître, lors même qu'il blâmait sa conduite ; Tancien caporal était fort content du repas de la veille, parce que le vin de Beaune n'avait pas été ménagé, et que les grands laquais, Baptiste et Toni, avaient, tout en trinquant avec lui, écouté avec respect le récit de ses campagnes ; et il se promenait sur la terrasse, disposé à donner à M. Destival une leçon d'exercice, et s'accommodant parfaitement de la vie que l'on menait à sa campagne.
La petite-maîtresse, dont la tête est aussi légère que le cœur, s'était levée de fort grand matin et avant que son mari se fût réveillé; elle avait mal dormi; mille pensées lui couraient daQS l'esprit; mais chez elle, la principale était toujours le désir de plaire, de briller, c'était là le point autour duquel les autres sentiments n'opéraient que des mouvements de gravitation, sans pouvoir déranger le cours de l'astre duquel ils étaient su* bordonnés.
Quant à M. de la Thomassinière, il n'avait fait qu'un somme^ et dans ses songes s'était vu seigneur d'un département, décoré de trois croix, d'un grand cordon et d'un crachat, et encore plus riche, encore plus suffisant, encore plus insoient que jamais. Puis, tout à coup, il s'était retrouvé dans le cabaret de ^Ane savant servant du vin à des paysans qui le traitaient fort cavalièrement. Ce diable de sommeil ne respecte rien ; il vous déplace les hommes les plus puissants et opère de singulières révolutions; il fait d'un roi un berger, et élève parfois le laboureur sur le trône; il mêle le grand seigneur avec les plus simples roturiers ; il fait d'un ministre un pauvre diable, sans pain, sans travail, sans ressource et mourant de faim dans un grenier; il transforme le banquier en petit commis travaillant quatorze heures par jour pour gagner un écu; le poëte qui vend sa plume en bateleur chargé de venir faire des tours devant une assemblée qui le paye en le méprisant. Il montre à la femme entretenue l'hôpital, à la fille publique la Salpêtrière, aux jeunes gens qui fréquentent les roulettes, les galères ou les filets de ëaint-Gloud. Il rappelle au parvenu sa naissance, à l'homme en place les injustices qu'il a commises, à l'homme sans honneur les affronts qu'il a essuyés; et tous ces gens-là font comme M* de la Thomassinière : ils se réveillent en criant qu'ils ont le cauchemar, et ils attribuent ces maudits rêves a une mauvaise
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digestion. Ils seraient bien fâchés d'y chercher un souvenir du passe et une legon pour ravenir.
La nuit n'a point laisse de trace de l'orage de la veille. Le del est |mr, la campagne. semble plus belle, les arbres brillent d'un vert que ia poussière ne gâte plus, les fleurs sont plus ijraiches, les ndsseaux plus bruyants; tout invite à jouir des beautés de la nature, et c'est sans doute pour cela qu'Auguste est déjà dans le jardin, arrêté sur le seuil de la porte qui donne sur la cour, indécis pour savoir s'il ira se promener dans les champs ou s'il restera dans la maison.. Pendant ce temps, Athalie est au fond du jardin, assise sous un bosquet; elle s'occupe à assembler quelques fleurs, en regardant à droite et à gauche si on ne viendra pas lui tenir compagnie; et madame Destival se promène dans une allée voisine, prête à se joindre aux person* nés qu'elle présume rencontrer au jardin.
Tout à coup Auguste entend une voix qui ne lui est pas inconnue crier :
*— Holà, Jean le Blanc, holà donci est*ce que tu ne sais plus que nous nous arrêtons ici? £t, dans le même moment, une laitière entre avec ses boites de fer-blanc dans la cour de la maison de M. Destival. Auguste pousse une exclamation de joie en reconnaissant 0eAi90t et s'élaxu^ dans la cour audevant de la jolie laitière.
— C'est vous, charmante Denise.
•-- Oui, monsieur, c'est moi, ne vous atje pas dit hier que je venais tous les matins porter du lait ici ? Ah ! je suis bien contente de vous retrouver, monsieur 1
— Vraiment, Denise, est-ce que vous désiriez me voir ?
— Oui, monsieur, oh 1 je le désirais ben. Ah ! c'est si joli ce que vous avez fait 1 c'est si généreux, et quoique vous soyez un peu trop cajoleur avec les filles, c'est égal, je vous le passe à cause de ça.
— £h I mon Dieu I qu'ai-je donc fait, Denise, qui m'attire tous ces compliments ? .
— £t Coco, et sa marmite, et sa vieille mère, est-ce que vous ne vous en souvenez plus?
— Comment savez-vous tout cela, Denise ?
— Ah I pardi 1 dans les campagneg, est-ce que tout ne se sait pas. La vieille grand'mère est venue au village acheter quelques choses. Coco l'accompagnait; il contait à tout le monde qu'un
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beau monsieur lui avait donné beaucoup d'argent pour acheter une autre marmite. La grand'mère faisait votre portrait. Ah 1 je vous ai tout de suite reconnu. C'est donunage que le père Calleux soit un ivrogne, il a passé toute la niAt au cabaret à boire Técu que vous lui avez donné, et il ne tardera pas à manger aussi ce que vous avez remis pour Coco. Mais, dame, ça n*est pas votre faute, et vous avez été bien bon pour eux.
— Je n'ai rien fait là que de très^naturel, Denise, et j'çn suis bien récompensé en ce moment.
Denise s'était animée ea contant à Auguste ce qu'elle savait; les regards du jeune honune la firent encore rougir davantage. Elle baissa les yeux en souriant, et resta quelques instants les bras ballants devant celui qui la considérait; et sa gaudierie, son embarras, son gros jupon de laine, rendaient plus piquants les charmes de sa jolie figure.
Enfin la petite laitière reprend ses boîtes, qu'elle avait posées à terre, et dit :
— Il faut que j'aille porter ce lait à mamzelle Julien ordinairement elle est levée à cette heure.
— Encore un moment, Denise, je vous en prie.
— Est-ce que vous avez quelque chose à me dire, monsieur?
— Oh 1 oui, d'abord que vous me semblez encore plus jolie ce matin qu'hier.
— Oh ! si c'est pour ça, je puis m'en aller.
— Un instant donc, Denise, je sens que plus je vous vois, plus je vous aune !
— Eh ben, il ne faut plus me voir, monsieur.
— Gela vous fâche donc que je vous aime?
*— Oh I non , car je crois ben que ce n'est pas dangereux t
— Ah ! si vous vouliez m'entendre.
— Adieu, monsieur.
Et Denise fait un mouvement pour s'éloigner; mais Auguste lui prend la main , et l'arrête en la regardant tendrement, trop tendrement pour un volage qui regarde ainsi toutes les jolies femmes. Les yeux d'un séducteur ne devraient exprimer que l'inconstance; malheureusement les yeux se prêtent à touti Peut-être aussi Dalville éprouvait-il alors un sentiment véritable, que sait-on? Et qui peut bien lire dans le cœtir humain?
Dans ce moment, Bertrand entre dans la cour; il s'approche de son maître, qui ne le voit pas venir, et lui dit :
DE HONTFERHEIL. t$
— Est-ce qae monsieur m'a appelé?
— Eh non I je ne t'appelle pas, répond Auguste avec humeur en quittant la main de Denise ; tu viens toujours mal à propos; est-ce qu'on dérange les gens quand ils causent?
— Pardon, mon lieutenant, je ne vous entendais rien dire; je ne savais pas qu'on causait sans parler.
— Laisse-nous, Bertrand.
Bertrand fait un demi-tour à gauche pour regagner le jardin ; mais en passant devant Denise, qui, tout en disant qu'elle voulait s'en aller, ne s'en allait point, et semblait très-occupée après ses petits fromages, le caporal dit à demi-voix à la jeune fille:
— Prenez garde à vous !
Auguste se rapproche de Denise, qui a fait un mouvement de surprise.
— Qu'avez-vous donc? lui dit-il.
— Rien, monsieur, mais il faut que je m'en aille.
— Denise, voulez-vous me rendre un service ?
— Oh ! oui, monsieur, avec plaisir, si ça dépend de moi.
— J'aime cet enfant que j'ai rencontré hier sur la route. Sa jolie figure, sa petite mine franche, tout me parle en sa faveur.
— C'est Coco Calleux que vous voulez dire?
— Oui.
— - Ah I je l'aime bien aussi, mais ce pauvre petit, depuiâ qu'il a perdu sa mère, il n'est pas heureux ! Sa grand'mère est dure et méchante, son père est un ivrogne; on veut que cet enfant, qui n'a que six ans, travaille déjà 1 Est-ce que c'est possible? Eh bien souvent il n'a que du pain pour toute nourriture ! heureux encore quand il n'est pas battu pour son souper I Aussi, dans le village, nous n'aimons pas cet ivrogne de Calleux, et si la chaumière de Coco n'était pas un peu éloignée du village, ah ! je vous réponds qu'il serait plus souvent chez nous que chez lui.
— Eh bien, Denise, soyez assez bonne pour veiller sur cet enfont, pour lui acheter ce dont il aura besoin, enfin, remplacezmoi près de lui, le voulez-vous ?
— Oh I avec plaisir, monsieur.
— Tenez, prenez cette bourse, et disposez de ce qu'elle renferme en faveur de mon petit protégé; quand elle sera vide, je
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VOUS en donnerai une autre; j'approuverai toujours remploi que vous en aurez fait.
— Ah 1 monsieur ! vous avez un bon cœur l Que je suis contente. Mais tant d'argent, il y en aura pour longtemps.
— Vous voulez bien me faire ce plaisir, n'est-ce pas?
— Si je le veux 1 Tiens I pardi ! je crois ben ! Est-ce que ça n'est pas agréable d'être chargée de faire du bien ? Qui pourrait refuser une telle commission ? Tenez ^ monsieur, il faut que je vous embrasse^ le voulez-vous ?
— Si je le veux, Denise !
Déjà Auguste entoure de ses bras la jeune fille et prend plus d'un baiser sur des joues qu'on lui tend avec plaisir, lorsqu'un cri et un éclat de rire se font entendre en même temps. Dal ville se retourne : c'est madame Destival et madame de la Thomassinière qui sont derrière lui.
— Oh I pour le coup 1 c'est trop fort 1 dit madame Destival en s'avançant d'un air courroucé vers Denise, tandis qu'Alhalie continue de rire, mais d'une manière un peu forcée, en disant : C'est délicieux 1 Quoi 1 jusqu'aux laitières ? Ah I Je m'en souviendrai 1 le tableau était vraiment champêtre.
Denise n'est point troublée, car elle ne pense pas qu'on puisse la trouver coupable, et elle regarde les deux dames avec surprise, en cherchant à deviner d'où peuvent naître la gaieté de l'une et la colère qui brille dans les yeux de l'autre , et elle tient toujours à la main la bourse que le jeune homme lui a remise.
■— Que faites- vous ici ? dit madame Destival en jetant sur la petite laitière des regards méprisants.
— Madame, vous le voyez, j'apportais des fromages et du lait comme à l'ordinaire.
— Je ne vous ai point demandé de fromages ; d'ailleurs les vôtres sont aigres, je n'en veux plus. Quant à votre lait, vous mettez moitié eau dedans^ j'en ferai prendre à une autre qu'à vous.
— De l'eau dans mon lait I s'écrie Denise, à qui les larmes viennent aux yeux en entendant traiter ainsi sa marchandise. Ah ! madame, par exemple, vous êtes bien la première qui di-» siez cela ! et je vous jure.
— C'est bon, mademoiselle, en voilà assez; je ne veux plus que vous mettiez le pied chez moi. Je vous croyais honnête el sage ; je n'jsiime pas les petites dévergondées.
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— Dévergondëe. Eh ! mon Dieu I qu'ai-je fait donc fait à madame ?
— Nous l'avons vu, mademoiselle. Et cette bourse que vous tenez prouve assez.
— Cette bourse, madame, dit Auguste en s'approehant de Denise, est destinée à un acte de bienfaisance, à soulager un malheureux. Mais, je le vois, c'est toujours le mal que Ton sup pose I Pauvre Denise I c'est moi qui suis cause que Ton vous fait de la peine 1 Et lorsque, par hasard, je veux faire une bonne action, on pense que je cherche à vous séduire. Ah ! mesdames ! est-ce donc avec de l'argent que l'on se fait aimer d*une laitière ? Songez donc que nous ne sommes pas à Paris.
Pendant qu'Auguste parle, Denise s'est calmée, elle essuie ses yeux avec le coin de son tablier, et reprend assez d'assurance pour répondre à madame Destival :
— Je ne dois pas pleurer de ce que vous me dites, madame, car je n*ai rien à me reprocher. Adieu ! monsieur, j'emporte votre argent, et je tâcherai de ben remplir vos intentions.
En achevant ces mots, Denise salue la compagnie, et le cœur encore gros, retourne près de Jean le Blanc et s'^oigne de la maison de l'homme d'affaires.
Madame Destival, qui se sent embarrassée, regagne le jardin; Athalie se rapproche d'Auguste, et lui dit en riant :
— Tous conviendrez, monsieur, que vous l'avez embrassée au moins six fois de suite?
— Je n'ai pas compté, madame.
— Il paraît que cela vous plaisait.
— - Beaucoup, madame.
— Monsieur est franc au moins,
— C'est peut-être ma seule qualité
— Et pourquoi l'embrassiez-vous î
— Est-ce qu'elle n'est pas fort jolie, madame?
<«- Jolie 1 c'est possU)Ie, de ces grosses beautés de campagne.
— Non pas 1 elle a au contraire tes traita extrêmement fi^? ^* Mais c'est une laitière 1
— Quelle différence faites-yous entre iW9 jolie file xies champs et une jolie fille de la ville ?
— Mais une énorme, monsieur : et l'éducation, et teft manières, et le bon ton ; est^e que vous comptez cela pour rien?
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Soriiriez-yous dans Paris, à la campagne même, avec une laitière sous votre bras?
— Non, madame, j'avoue que je ne serais pas encore assez philosophe pour cela; inais mettez à Denise...
— Qu'est-ce que c'est que Denise ?
— C'est cette petite laitière, madame.
— Ah 1 monsieur sait son nom.
— Oui, madame.
-- £h bienl monsieur, que voulez-vous mettre à mademoi^ selle Denise?
— Un joli chapeau, une robe bien faite, un beau châle.
— Ah I elle aurait une tournure singulière à porter tout celai
^ Eh 1 mon Dieu, madame, tout n'est qu'habitude. Vousmême^ maigre toutes vos grâces, vous seriez peut-être empruntée sous le bavolet d'une laitière. Ce qui s'acquiert, madame, est d'un faible mérite ; mais ce qui ne se donne pas, c'est la beauté, la grâce, l'esprit, la douceur de la voix, du regard, du sourire, ce charme enfin qui nous captive, et que vous possédez si bien, madame.
— Ah 1 vous avez bien fait de finir comme cela, sans quoi j'allais me fâchçr. Madame Destival a raison, vous^tes un mauvais sujet I un homme dangereux. A propos, j'espère avoir le plaisir de vous recevoir à Paris, monsieur; je donne souvent des bals, et tous les jeudis, en hiver, j'ai soirée.
— Madame est trop bonne : mais monsieur votre époux ne m'a rien dit.
— Eh ! mon Dieu, est-ce qu'il a le temps de pensera inviter quelqu'un? il est tellement distrait, tellement préoccupé de ses spéculations, c'est moi seule qui me charge des invitations. Vous viendrez ?
— N'est-ce pas un besoin de vous revoir ? si Ton cédait à son penchant, on ne vous quitterait plus.
— Ah I Dieu î je crois que nous tombons dans le sentiment. Est-ce que vous allez me faire une déclaration.
— Est-ce qu'il est possible de vous voir sans vous aimer?
— Prenez garde 1 vous devenez sérieux, et je n'aime que les gens gais. Cet air mélancolique ne vous va pas I
— Vous n'avez donc pas pitié du mal que vous faites ?
— Ah 1 pas du tout ! les soupirs ne m'attendrissent nulle-
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ment; il faut, pour me plaire, que l'on me fasse toujours rire. Tout en causant, Auguste et la petite-maîtresse s'étaient enfoncés dans le jardin. Auguste avait pris le bras de la jeune dame et le lui serrait tendrement. Athalie riait toujours ; mais elle ne repoussait pas les doux serrements de main de Dalville, lorsqu'au détour d'une allée Bertrand parut devant eux.
— On vous attend, ainsi que madame, pour déjeuner, mon lieutenant, dit le caporal en portant le revers de sa main à son front.
Auguste fait un mouvement d'impatience ; mais déjà la vive Athalie lui a quitté le bras, et s'éloigne en folâtrant.
— Parbleu, Bertrand, tu es bien maladroit 1 dit Auguste en regardant le caporal, qui est resté devant lui.
— Qu'est-ce que j'ai donc fait, mon lieutenant ?
— Il semble que tu prennes à tâche de venir me déranger quand j'ai un entretien intéressant avec une jolie femme.
— Pardon, mon lieutenant, mais je ne peux pas deviner ce que vous dites.
— Un homme adroit devine cela au premier coup d'œil I Une fois pour toutes, quand je serai en tête à tète avec une femme, je te défends de venir m'interrompre.
— C'est fini, mon lieutenant ; la maison brûlerait, que je ne vous dérangerais pas.
Tout le monde est réuni dans la salle à manger ; comme la Thomassiuière s'est réveillé avec un fort grand appétit, il n'a imaginé aucune affaire qui pût contrarier son estomac, et il fait à Dalville un salut très-aimable, ce qui signifie que sa femme lui a annoncé qu'elle voulait le recevoir. Madame Destival semble aussi chercher à se réconcilier avec Auguste, qui la boude depuis la scène de la cour.
— Il faut que je sois avant midt à Paris, dit la Thomassinière en remuant une foule de papiers qu'il sort de son portefeuille ; j'ai dix rendez -vous pour aujourd'hui. Je suis sûr qu'il est déjà venu vingt personnes me demander à mon hôtel. Encore un peu de café, s'il vous plaît? Ça n'est pas du moka.
— - Pardonnez-moi, dit Destival en lui en versant.
— Oh! je vous assure que non, je m'y connais. J'en ai fait dernièrement une provision conséquente ; c'est bien autre chose que cela 1
— J'ai aussi besoin d'être à Paris ce matin, dit Destival en se
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rengorgeant dans sa cravate, j'ai beaucoup d'affaires en train, j'en ai de très- majeures I Monin veut acheter une maison, j'ai son affaire.
— Qui ? ce petit monsieur qui pariait deux sous à Tëcarté ?
— Lui-même.
— Comment, il achète des maisons! Je ne m'en serais pas douté, il avait un habit très-râpé, avec des reprises aux coudes.
~ Oh I à la campagne I
— C'est égal, vous conviendez qu'un homme qui a un habit râpé, ça n'annonce pas grand' chose, ça ne donne pas bonne idée de son esprit. Ohl c'est que moi j'ai un coup d'œil... et puis l'habitude de ne voir que des gens riches et bien mis. Ah! laquais, dites à mes gens d'atteler, de mettre les chevaux à ma calèche.
— Moi^ j'attends ce matin ma marchande de modes, dit Athalie, elle doit m'apporter un bonnet délicieux. II faudra brûler le pavé, monsieur, car je suis bien curieuse d'essayer ce bonnet-là.
— Vous savez bien, madame, que mes coursiers ne vont pas comme des chevaux de fiacre. Je les nourris assez bien, et ils me coûtent assez cher pour que je les fasse galoper.
— Baptiste 1 crie M. Destival à son domestique, qui va sortir, tu attelleras aussi, entends-tu?
— C'est ça, se dit tout bas Baptiste, à peine sorti de la cuisine, il faut que j'aille à l'écurie 1
— Parbleu, Baptiste, pendant que vous êtes en train, dites aussi à mon petit Tony de mettre le cheval à mon cabriolet, dit Dal ville en souriant de l'air avantageux de la Thomassinière, qui dit en se frottant les mains :
— Ma foi, c'est agréable d'avoir chacun sa voiture, c'est gentil ; au moins on est certain de n'être qu'avec des gens comme il faut. A la vérité, vous n'avez que des cabriolets, mais tOBt le monde ne peut pas avoir comme moi, calèche, coupé et landau.
— Comment, monsieur Dalville, vous partez aussi? dit madame Destival en fixant sur le jeune homme des yeux trèsexpressifs ; c'est fort aimable, tout le monde m'abandonne.
— Il est vrai, mon ami, dit Destival, que ma femme comptait sur vous pour lui tenir compagnie et...
— Je n'ai jamais dit que je comptais sur monsieur, assurément
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je m'en serais bien gardée I dit Emilie en interrompantson mari: mais puisque tout le monde retourne à Paris, je ne vois pas pourquoi je resterais ici. D'ailleurs, ne devez-vous point donner un diner cette semaine, monsieur?
» — Oui, madame, un grand dîner. J'aurai des personnes puissantes, des gens en place, des artistes distingués. Je compte sur M. et madame de la Thomassinière, ainsi que sur Tami Dalville.
Dalville se contente de s'incliner, tandis que la Thomassinière répond :
— Nous verrons ça. Je ne puis pas promettre d'avance, parce qu'il pourrait me venir d'autres diners chez des gens de la haute volée, et vous sentez bien. . .
— Ainsi, nous partons tous pour Paris, dit madame Destiyal^ mon mari se chargera de Baptiste et de Julie. M. Dalville aura-t-il la complaisance de me donner une place dans son cabriolet?
— Pourquoi ne viend riez-vous pas dans notre calèche? dit vivement la petite-maîtresse.
— Oh! je craindrais de vous faire attendre. J'ai encore plusieurs dispositions à faire, et vous êtes pressée de voir votre marchande de modes. M. Dalville voudra bien, je l'e^ère, m'accorder une demi-heure de plus.
Auguste sent bien qu'il serait impoli de refuser; et d'ailleurs, quoique cet arrangement contrarie ses projets, quoique la séduisante Athalie lui fasse une petite moue fort piquante, et que madame Destival ait dit beaucoup de mal de lui, Emilie n'en est pas moins une fort jolie femme, et on pardonne à une jolie femme bien des choses, lors même qu'on n*en est plus amou* reux.
On quitte la table. Les voitures sont prêtes. Madame de la Thomassinière monte dans sa calèche en laissant tomber un regard malin sur Auguste et madame Destival. Le spéculateur appelle ses deux laquais, se fait aider à monter, puis se jette dans le fond de la voiture en criant :
— A mon hôtel de la Ghaussée-d'Antin, et qu'on brûle le pavé. Qu'on aille furieusement vite, entendez-vous, Lafleur? Quoique ça, n'allez pas nous verser dans quelque chose.
La calèche part comme un trait. Madame Destival a tellement pressé ses domestiques, que bientôt Julie et Baptiste sont prêts
à partir avec leur maître ; pour madame, elle a encore divers arrangements à terminer, pour lesquels elle n'a plus besoin de Julie. M. Destival serre fortement la main de son atni, lui recommande de ne point faire aller sa femme trop vite, parce que ça lui fait mal aux nerfs, puis prend place dans son cabriolet à côté de Julie, en ordonnant à Baptiste de monter derrière, ce que celui-ci fait en murmurant de ce qu'on le met à toutessauces.
Bertrand et le petit Tony sont auprès du cabriolet de Dalville, n'attendant plus que son arrivée et celle de madame Destival pour se mettre en route. Mais les petits arrangements que la maîtresse de la maison avait à terminer durèrent près de deux heures. Bertrand s'impatiente auprès du cabriolet, mais son maître lui a ordonné de l'attendre là ; il ne quitte pas son poste.
— Monsieur nous croit peut-être partis, dit le petit Tony.
— Non, non ; il sait que nous sommes là.
— Mais il ne veut peut-être plus retourner à Paris aujourd'hui.
— Alors il viendra nous le dire.
— Et s'il n'y pense pas?
— Nous resterons là jusqu'à ce qu'on vienne nous relever de notre poste. La consigne, je ne connais que ça.
Enfin, sur le midi, Auguste paraît, donnant le bras à madame Destival, qui s'appuie tendrement sur lui, et dont la physionomie n'exprime plus que le contentement et le plus aimable abandon.
— C'est singulier, se dit Bertrand; voilà uue dame qui change de visage deux ou trois fois par jour. Au reste, je devrais y être accoutumé. J'en ai tant vu comme cela I Toutes celles qui arrivent chez monsieur d'un air courroucé, en roulant des yeux, en faisant une grosse voix, sont, quand elles le quittent, douces comme des agneaux; ça n'est plus du tout la même figure, ni les mêmes yeux, ni la même voix...
— Allons, monte donc, Bertrand, dit Auguste, qui est déjà dans le cabriolet près de madame Destival. Vous serez un peu gênée, madame; mais mon fidèle Bertrand n'est pas fait pour monter derrière.
— Oh I je serai toujours très-bien, dit Emilie en jetant un doux regard à Auguste et adressant à Bertrand un sourire gra-
deux, car il n'y a rien de si aimable que les dames lorsque les choses tournent à leur grél Mais aussi, quand on les contrarie...
On part ; et en passant devant le petit sentier qui conduit à Montfermeil, Auguste avance la tête, regarde, et se dit tout bas:
— Je n'aurai pas toujours une dame à reconduire.