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CHAPITRE IX

BONHXCa CACHÉ. — AETOUE DV CÛLONEl.

En ouvrant les yeux, le premier mouvement de Caroline fut d'avancer sa tète pour embrasser son fils; mais ses lèvres ne trouvèrent plus le petit visage d'un jour. Aussitôt elle étendit le bras, se leva à demi; il était alors grand jour, et elle vit que son fils était parti.

— D^à! se dit Caroline en soupirant. Méchante Marianne! pourquoi l'avoir emporté sans m'éveiller?... Que je suis donc fâchée d'avoir dormi si longtemps !

Et la jeune mère était prête à pleurer de regret de n'avoir pas dit adieu à son fils; car la jeune mère é(ait encore bien enfant elle-môme. Cependant, la réflexion calma sa peine; mais elle attendit bien impatiemment le retour de Marianne. . La bonne revint enfin, tout essoufflée, mais toute joyeuse de ce que sa jeune maîtresse était désormais à l'abri du courroux de son père. Car chez la nourrice l'en&nt passait pour son petitneveu, et rien maintenant ne pouvait faire soupçonner gu'il fût le fils de mademoiselle de MellevaK

— Tout va bien 1 dit Marianne en courant au lit de Caroline. Je suis sortie d'ici avant que personne fût éveillé. Je n'ai rencontré en route que des paysans qui ne me connaissent pas; je suis arrivée à Champrozay avec ce cher amour, qui, tout le

«1 UN JEUNE aOMHE

long du chemin, avait été sage comme un petit ange, et je Tai remis à sa nourrice, qui est toute fière d*avoir un si bel enfant.

— Et qui en aura bien soin, Marianne?

— Cette question 1... n'est-ce pas son intérêt, d'ailleurs? Et puis, n'irai-je pas le voir souvent?

— Et moi aussi, j'espère î

— Oui, vous aussi, quand vous serez en état de sortir et de faire le chemin!... Et pour cela, vous le savez, il faut m*obéir, être raisonnable, ne pas vous tourmenter.

— Oh! oui, ma bonne... tu seras contente de moi... Tu retourneras demain voir mon fils... n'est-ce pas?

— Oui, mamzelle...

— Mon filsl... ah! Marianne... si tu savais quel sentiment j'éprouve en prononçant ce mot!... Je suis fière... je suis heureuse!... Oh î je voudrais pouvoir aller dire partout : J'ai un fils, moi... un fils charmant!

— Ah! oui, ce serait bien joli de dire ça!

— Mon Dieu! je sais bien que cela ne se peut pas... mais je te fais part de mes sensations... de mes désirs!... Avec toi, au moins, je puis dire tout ce que j'éprouve 1... Oh! mais, à propos, Marianne, dans mon ivresse je n'ai pas pensé... Tu as dû lui donner un nom à mon filsl... tu as dit à sa nourrice qu'il s'appelait Arthur, n'est-ce pas?... Arthur, comme son père?

— Non, mademoiselle, répond Marianne en secouant la tète, je n'ai pas dit ce nom-là à la nourrice.

— Et pourquoi donc cela, Marianne?

— Mademoiselle, c'est qu'il faut penser d'avance à l'avenir... plus tard... lorsque l'enfant aura trois ou quatre ans... si nous trouvons moyen de le faire venir ici... le nom d'Arthur ne pourrait-il pas donner à monsieur votre père des soupçons... faire naître des idées?... Il est bien plus sage d'appeler l'enfant autrement.

— Mais, avant ce temps-là, répond tristement Caroline, tu crois donc^ Marianne, que... le père de mon enfant ne sera pas revenu me demander... à réparer sa faute?

— Je ne dis pas cela, mademoiselle, quoique je commence à croire... que votre séducteur... Enfin!... je ne veux pas en dire du mal, puisque cela vous déplaît; mais, ma foi! j'ai donné à votre fils un nom àe mon choix, et je l'ai appelé Paul.

— Paul 1 murmure Caroline en faisant un peu la moue, Paul I... ce n'est pas aussi joli à dire qu'Arthur!

— Oh ! que si, mamzelle ; vous vous y ferez, et vous aimerez aussi ce nom-là.

» n le faudra bien, puisque c'est le nom de mon fils. Oh I Marianne, quand donc pourrai-je aller à Ghamprozay?... Àh ! que je voudrais être plus vieille de huit jours pour aller voir mon enfant I... de huit mois môme, pour qu'il soit déjà plus fort... qu'il sourie à mes caresses!... Oh! c'est-à-dire que je voudrais avoir déjà deux ou trois ans de plus ! Mon fils marchera, il parlera, je causerai avec lui... et puis quand il sera grand... il me donnera le bras... il sera mon cavalier.

— Eh, mon Dieu! mon enfant, un peu plus, et vous voudriez déjà être vieille pour voir votre fils grand... Soyez tranquille, le temps passera assez vite ! Mais c'est une ben drôle de chose que la vie... J'ai toujours vu tout le monde avoir peur d'être au bout de sa carrière, et faire sans cesse des vœux pour y arriver un peu plus vite! Si on laissait fkire les gens, il y en a qui enjamberaient des mois, des années à tout loaoment! Dormez^ tenez-vous en repos, soignez-vous, et dans quelques jours nous irons à Ghamprozay.

Caroline sent que pour être plus tôt en état d'aller voir son fils elle doit obéir à Marianne ; elle impose silence à son impatience, et elle replace sa tête sur son oreiller, en murmprant encore : Paul!... c'est dommage!... Enfin, puisque c'est son nom, il faudra bien que je l'aime aussi. ^

Le lendemain, dès la pointe du jour, la bonne Marianne s'est rendue à Ghamprozay, de façon qu'elle est de retour à Draveil peu de temps après le réveil de Caroline, qui attend déjà avec inquiétude des nouvelles de son enfant.

— Tout va le mieux du monde ! dit Marianne en entrant dans la chambre de sa jeune maîtresse. C'est un superbe enfant, il se porte comme un charme !

— Ah ! ma bonne, qi\e je suis heureuse !... Et dis-moi... est41 plus fort depuis hier?... est-il bien gai?... parle-t-il ?

—-Ah! ah! ne croyez-vous pas déjà aussi qu'il est grandi et qu'il marche tout seul?... Soyez tranquille, tout cela vien dra...

— Quand je pourrai l'aller voir, alors j'aurai plus de pa

9i ON JEUNE HOMMB

tience... mais tu iras encore le voir demain matin, n'est-ce pas, Marianne ?

— Oui, mamzelle... j'irai tous les jours, jusqu'à ce que vous puissiez sortir vous-même.

Caroline tend sa main à sa bonne en lui disant d'un air atteadri : — Je te cause bien des peines... bien de la fatigue, n'estce pas ?... je suis bien exigeante I...

Marianne ne la laisse pas achever; elle serre la main de Caroline dans les siennes en s'écriant : — Des peines ! de la fatigue ! eh beni par exemple I... est-ce que je ne suis pas au monde pour vous?...

Au bout de quelques jours, Caroline se lève; quelques jours après, elle peut descendre se promener dans le jardin, en s'appuyant sur le bras de sa bonne. Déjà elle voudrait aller à Champrozay ; elle prétend qu'elle aurait la force de faire deux lieues, lorsqu'elle peut à peine achever une promenade au jardin. Mais Marianne lui a dit avec fermeté :

— Envoyez-moi à Champrozay deux fois, trois fois par jour si vous le désirez, je suis prête à y courir, car j'ai de la force, moi! mais vous laisser faire un si long chemin, quand vous êtes à peine en état devons soutenir; non, mamzelle, je n'y consentirai pas, parce que je n'ai pas envie que vous soyez ensuite longtemps obligée de garder votre chambre.

Caroline s'attristait, car ses forces ne revenaient pas aussi vite qu'elle l'avait espéré, et son désir de voir son fils devenait à chaque instant plus impérieux. Un matin enfin, Marianne l'aborde d'un air joyeux en lui disant :

— Ne soyez plus triste... j*ai trouvé un moyen... vous irez aujourd'hui à Champrozay.

— Ahl ma bonne, quel bonheur I..« Est-ce que tu as une voiture ?

— Non, non, ça vous secouerait, ça ne vaudrait rien; mais j'ai trouvé un âne... un bel âne, ben solide, qui vous portera, et ne vous jettera pas à terré. 11 y a longtemps que j'en cherchais un ; mais les ânes sont rares par ici, et ceux qui en ont ne veulent pas les prêter... Ma foi l j'ai acheté celui-ci*

— Ohl que tu as bien fait, Marianne!... mais il fallait donc en acheter aussi un pour toi...

^ Ohl moi, j'ai de bonnes jambes, et je n'ai pas besoin d'être portée. Habillez-vous bien chaudement, couvrez-vous bien, et

CHARMANT. Ok

nous allons nous mettre en route, car Tenvie que vous avez de voir votre fils finirait, je crois, par vous rendre malade.

Caroline a bientôt terminé sa toilette, que Marianne inspecte avec soin pour être sûre que sa maîtresse est en état de braver l'air des champs.

L'âne est dans la cour, tout prêt, tout bridé ; une selle à la fermière reçoit Caroline ; Marianne marche près d'elle, portant un panier avec des provisions, et Ton se met en route pour Champrozay.

A peine était-on sorti du village de Draveil, que Ton trouvait sur sa droite une jolie route, bordée d'un côté par une haie de noisetiers, de cornouillers et de mûriers sauvagers ; de l'autre, des champs, des collines, des bouquets d'arbres, et une vue très-étendue, qui se repqsait sur des fabriques et des maisons de campagne élégantes; c'était par cette route que Ton se rendait au petit village de Champrozay. On était alors aux preixyers jours de mai ; les feuilles étaient encore petites et peu nuancées ; cependant cette verdure fraîche et nouvelle rendait déjà la campagne charmante. Si l'automne est plus beau de tons que le printemps, en revanche celui-ci a quelque chose qui égayé, qui réjouit davantage. L'automne est la saison des souvenirs; le printemps, celle de l'espérance.

Caroline s'est armée d'une houssine, avec laquelle elle tient en haleine sa monture, dont le pas est déjà fort délibéré ; aussi la pauvre Marianne a-t-elle de la peine à suivre l'âne, et crie-telle souvent à sa maîtresse :

— Mamzelle !... si vous allez de ce train-là, je serai poussive avant d'arriver... vous le menez au grand tôt, votre ânel... ce n'est pas raisonnable!... vous l'éreintez, cette bête... et moi aussi.

Alors Caroline retient pendant quelques instants son coursier, en murmurant : Je t'assure, ma bonne, que c'est lui qui s'eniporte tout seul.

Puis, au bout de deux minutes, un petit coup de houssine est appliqué sur la croupe de l'animal, qui laisse de nouveau Marianne loin de lui. Heureusement pour la domestique, que l'on aperçoit bientôt le village de Champrozay ; alors c'est Caroline qui, d'elle-même, ralentit sa course, car son trouble, son émotion sont tels, que sa main n'a plus la force de tenir les guides. Marianne court à sa jeune maîtresse, en lui disant :

9d UN JEUNE HOUUB

— Qu'avez-vous donc, ma chère enfant? vous pâlissez... vous sentiriez-vous mal ?. . .

— Oh! non, Marianne... c'est la joie... le plaisir... en apercevant ce village... où je vais voir mon fils... Ah 1 ma bonne... le bonheur fait donc mal aussi?...

— Allons, calmez-vous... remettez- vous. Si la vue du village vous cause tant de saisissement, que sera-ce donc quand vous verjez votre enfant?

— Je serai plus raisonnable... je te le promets... Y sommesnous bientôt?... est-ce une de ces maisons que je vois?...

— Pas encore... mais nous allons prendre la première nielle à droite, et nous y serons tout de suite.

Caroline ne parle plus ; elle laisse Marianne prendre la bride de son âne, elle dévore Fespace, et à chaque instant est obligée d'essuyer des larmes qui roulent dans ses yeux et obscurcissent sa vue. Enfin, on est arrivé devant une maison de paysan, et Marianne a dit :

— C'est là.

Caroline est bien vite en bas de sa monture; elle entre dans la cour de la maison, ses yeux regardent de tous côtés, il lui semble qu'elle doit y trouver son fils... En effet, une grosse paysanne était assise au soleil, sur un banc de pierre, et elle tenait dans ses bras un enfant qu'elle tâchait d'endormir.

— Le voilà 1 dit Caroline ; et, courant près de la paysanne, elle lui prend l'enfant des bras et le presse sur son sein. Son cœur ne l'avait point trompée; c'était bien son fils qu'elle embrassait.

La paysanne est restée toute saisie de l'action delà jeune fille; mais Marianne, qui vient d'entrer aussi dans la cour, s'empresse d'aller à elle, en s'écriant :

— Nous voilà, nourrice; je vous amène de la visite...

— Est-ce que; c'est la mère du petiot? demande la paysanne en montrant Caroline.

— Non I non I... mais c'est ma jeune maîtresse, et comme elle aimait beaucoup ma nièce... qui est sa sœur de lait^ elle lui a promis de bien aimer son enfant...

— Voyez donc !... elle l'embrasse comme du pain I...

Pour distraire la paysanne, Marianne se hâte do tirer de so'J panier divers effets pour le nourrisson, et des friandises pour les enfants de la nourrice. Les gens de la campagne aiment

CRARHàNT. 97

beaucoup les présents. Déjà quatre marmots, dont Talné n*a pas

six ans, viennent à la voix de leur mère et entourent Marianne,

qui distribue des gâteaux, des bonbons, des confitures; et peur

dant ce temps Caroline, qui s'est assise sur le banc de pierre, !

tient son fils sur ses genoux, et ne peut se lasser de le contem- |

pler... Elle lui parle déjà comme s'il était capable de l'entendre. '

— Eh bien, mamzelle, comment trouvez-vous mon nourrisson? dit la paysanne lorsqu'elle revient près de Caroline.

— Oh l je le trouve bien joli...

— Et fort l... pour un enfant de quinze jours*. • car v*là juste quinze jours que je l'ai...

— Tous en avez bien soin, n'est-ce pas, nourrice ?••• La nuit vous ne le laissez pas crier?...

— Ahl soyez tranquille, mamzelle... j* sais élever les enfiints... et la preuve, tenez, voyez ces quatre marmots... le plus jeune n'a que quinze mois... eh bien, il se traîne déjà tout seul sur son petit derrière 1... gnia rien qui les renforce comme ca««*

— Ah l mon Dieu I mais Paul pleure... qu'a-t-il donc... cher enlànt?...

•* Oh l j' sais ce qu'il veut... donnez... donnez, mamzelle..*

— Pourquoi?... je saurais bien le consoler... l'apaiser...

— Hais non... pardi l c'est à téter qu'il veut, et vous ne pouvez pas lui donner ça, vous 1

Caroline ne pouvait pas se décider à rendre son fils à la nourrice; il faut que Marianne elle-même vienne prendre l'enfeuit et le remette à la paysanne. Celle-ci s'empresse de donner le sein à son nourrisson, dont les cris cessent aussitôt.

En ce moment, Marianne regarde Caroline, qui détourne la tète pour cacher de grosses larmes qui tombent de ses yeux.

— Eh bien! qu'est-ce que cela signifie? pourquoi pleurezvous? dit tout bas Marianne à sa maîtresse.

— Ah! ma bonnel.. . c'est que.. . je suisjalouse de cette paysanne qui nourrit mon enfant... tandis que moi... sa mère... je ne puis pas calmer... apaiser les cris de mon fils... Oh! si, je l'aurais pu!... je l'aurais bien nourri aussi, moi I... Est-ce que la nature ne m'en avait pas donné les moyens?... et il faut que je cède ce bonheur à une autre I

— Eh bien ! si c'est ainsi que vous êtes raisonnable, je vous déclare que nous ne viendrons pas souvent à Champrozay.

— Comment, Marianne... tu ne veux pas que ça me fasse de

^S Uil JEUNE nOMUB

la peine l... 'Regarde donc... mon fils qui puise Texistence au sein de cette femme!... Moi... j*ai aussi ce qu'il faut pour le nourrir... est-ce que je n'aurais pas pu.*. lui donner comme elle?... tiens, seulement toutes les fois que nous serions venues

— Oh I que vous parlez bien comme une enfant ! Est-ce que vous croyez qu'on peut être nourrice, comme ça, une fois par hasard, en passant?... Allons, mamzelle, ne pleurez plus, ou je me fâche, moi 1... Voulez-vous tomber malade, ou voulez-vous par quelque imprudence faire savoir à votre père ce qui lui ferait tant de peine?

Dès qu'on lui parlait de son père, Caroline redevenait soumise et raisonnable ; elle eût été désolée de causer du chagrin au colonel, car elle aimait son père presque autant que son en£aint. Je dis presque, parce que Pamour filial le plus vif n'est jamais aussi fort que l'amour maternel. L'enfant n'ayant plus besoin de sa nourrice, Caroline le reprend, et va se promener dans le jardin qui dépend de la maisonnette, tandis que Marianne continue de causer avec la paysanne.

' Caroline aurait voulu aller loin, bien loin avec le trésor qu'elle portait. Il lui seiûblait que le monde n'était plus rien pour elle; son fils et un désert, et elle aurait été heureuse. Aussi va-t-elle se cacher tout au fond du jardin ; et là, assise sous des arbres dont le feuillage n'est pas encore assez épais pour la dérober à tous les yeux, elle regarde sou enfant avec amour et lui dit :

— Tu es mon filsl... Mon fils t.. . Je ne puis pas le dire tout haut devant le monde... Mais à toi I... en secret, je dirai tout... et môme lorsque tu seras grand... lorsque tu seras en état de m'en tendre, eh bien I je te dirai encore : Tu es mon fils... car je veux t'entendre m'appeler ta mère.

Il y avait longtemps que Caroline était au fond du jardin, et il lui semblait qu'elle venait seulement de s'y rendre. Vous savez que le temps passe vite lorsqu'on est heureux!... Tout le monde a dit cela... mais tout le monde ne Ta pas éprouvé. . Marianne vient chercher Caroline en lui disant :

— Mademoiselle, il est temps de partir.

. — Eh quoil déjà, ma bonne I... nous ne faisons que d'arriver.

— C'est<^à-dire qu'il y a plus de deux heures que nous sommes ici. Des absences trop longues pourraient paraître extraor-

dioaires, faire jaser ; soyons prudentes si nous voulons revenir souvent.

Caroline sent la sagesse de ce conseil ; elle embrasse encore son enfant, puis le remet en soupirant dans les bras de sa nourrice. Ensuite elle remonte sur son âne, qui reprend le chemin de Draveil ; mais cette fois c'est Marianne qui est obligée de fouetter la monture, parce que Caroline né songe pas du tout à la faire avancer.

Qu'est-il besoin de dire que les visites à Champrozay se renouvellent fréquemment? que toujours Caroline s'empare de son enfant et se hâte de s*isoIer avec lui pour jouir plus complètement du bonheur qu'elle vient chercher, et puis peut-être pour ne pas voir la nourrice faire sauter son poupon, le prendre sur ses genoux et lui donner le sein? Cette conduite singulière, Tamour extrême que la jeune personne témoignait à Tenfant, pouvaient bien faire naître quelque soupçon de la vérité dans Tesprit de la nourrice ; mais on la payait bien, on l'accablait de cadeaux pour elle et pour ses marmots, et la paysanne n'en demandait pas davantage; peu lui importait ensuite quels étaient réellement les droits de Caroline sur le petit Paul. Et soyez persuadé que toutes les nourrices agiront de même, parce que malheureusement nourrir les enfants des autres, est un état auquel les femmes de la campagne se livrent plutôt par spéculation que par goût.

On était aux premiers jours de juin, et depuis quelque temps Caroline n'avait pas reçu de nouvelles de son père, lorsqu'un matin un fiacre de Paris s'arrêta devant la maison du colonel, et bientôt M. de Melleval fut dans les bras de sa fille.

- Mon pèrel mon bon pèrel que je suis contente de vous revoir! dit Caroline en embrassant tendrement le colonel. Ahl maintenant. •• je suis bien heureuse !... il ne me manque... plus rien.

— Ab I le temps m'a semblé bien long aussi à moil dit M. de Melleval en considérant sa fille avec joie. Saîs-tu que j'ai été plus de trois mois absent?...

^ Ohl oui, mon père, je le sais bien...

— Ce qui me charme, ma Caroline, c'est de te retrouver mieux portante que lors de mon départ... tu es fraîche... rose... Je vois que ta santé est revenue tout à fait.

— Oui, mon père... je me porte très-bien maintenant.

— C'est grâce à un exercice que je fais faire souvent à mamzelle, dit Marianne; je me suis ingérée de la faire monter à âne... et nous faisons comme ça de longues promenades... C'est étonnant comme ça lui a réussi. Aussi, monsieur, vous trouverez une béte de plus dans la maison... un bel âne que j'ai acheté pour mamzelle.

— Tu as fort bien fait, Marianne; tout ce qui peut être utile ou agréable à ma fille est une chose nécessaire dans ma maison.

— Mais... vous revenez seul, mon père! dit Caroline au bout d'un moment. Et votre compagnon de voyage... le capitaine Gervillier... qu'en avez-vous fait?

Le front du colonel se rembrunit ; il passa sa main sur ses yeux en répondant :

— Mon vieux camarade?... ah ! ma chère amie... il ne fumera plus sa pipe près de moi... Huit jours avant mon départ de Bordeaux... le pauvre capitaine a passé l'arme à gauche... en une nuit... après un souper où il avait été fort bon convive... Il faut que ce soit un coup de sang... une apoplexie!... Enfin, le lendemain il était mort.

— Pauvre capitaine I dit Marianne. Du moins, je suis sûre qu'il aura été satisfait de mourir près de son colonel.

— Hélas! se dit Caroline en poussant un soupir, je n*ai donc plus personne à qui je puisse parler d'Arthur, et par qui j'eâpère avoir de ses nouvelles !

Le fait, c'est que le capitaine Gervillier était mort par suite d'un excès de déférence envers son supérieur. Un soir que le colonel était en appétit, il avait fait venir un excellent souper pour lui et son compagnon, qui, ce soir-là, au contraire, avait encore son diner très-présent ; mais comme son colonel man~ geait, le capitaine aurait cru manquer à la subordination en ne mangeant pas, et il mit tant de zèle à faire son service, qu'il mourut dans la nuit d'une indigestion*

CHAEMA5T. 101

CHAPITRK X

t'irt &ÀMÈNE us TOMIlIf.

Hait jours ne s*ëtaient pas écoulés depuis le retour de M. de Melleval, lorsque la famille Troussard revint à Draveil ainsi que M. et madame Dugrandet. M. de Yieussec et sa nièce étaient dlés fiadre un voyage en Italie ; Ophélie avait persuadé à son onde qu'un climat chaud lui rendrait la vue et Toure, parce que la romanesque demoiselle avait un goût très-prononcé pour les voyages ; elle espérait toujours qu'ils lui feraient avoir des aventures ; son plus grand désir en parcourant l'Italie était d'y être arrêtée par des brigands et enlevée par un autre Fra Dia- Yolo, ne se mettant point en peine de tout ce qui pourrait en résulter.

Le colonel se promenait avec sa fille dans son jardin. Caroline, tout en écoutant son père, pensait à son fils et soupirait^ parce que depuis trois jours elle n'avait pas pu aller à Ghamprozay ; la présence de M. de Melleval ne permettait pas que l'on fit d'aussi fréquentes promenades à âne. Puis, lorsque le temps se mettait à la pluie, on n'avait aucun prétexte pour sortir, tandis qu'avant le retour du colonel on bravait le vent et l'orage pour aller embrasser le petit Paul.

Tout à coup plusieurs personnes se présentent au détour d'une allée. C'est toute la famille Troussard qui vient rendre visite au colonel : madame, qui donne la main à l'un de ses fils, lequel tient ses deux frères, dont le dernier s'accroche à la robe de sa sœur, qui donne le bras à son père. Tout cela forme une chaîne par-dessus laquelle il faudrait nécessairement sauter si l'on voulait passer outre, parce qu'aucun membre de la fiimille Troussard ne fait mine de vouloir lâcher l'autre.

— Eh! bonjour, colonel, dit madame Troussard du plus loin qu'elle aperçoit M. de Melleval. Nous voilai... c'est nous... vos voisines d'été... Nous sommes revenues tard à la campagne eette année; mais ma fille était si courue à Paris... elle a eu tant de succès avec sa voixi... elle chante que c'est à n'y pas tenir, maintenant!... Trouvez-vous mes fils grandis?... L'alné

Ifltl UN jllUNE HOyME

a eu bien mal au nez tout l'hiver... j'ai bien cru qu'il le perdrait! C'eût été très-malheureux, car qu'est-ce qu'un homme sans nez?... on n'ose se présenter nulle part!... Mon mari a eu trois rhumes énormes/., il n*a presque pas cessé de tousser... Certainement nous ferons deux lits l'hiver prochain ; je ne veux point passer ma vie à lui donner de la tisane!... Et vous, ma chère Caroline, comment vous en ôtes-vous tirée?... étes-vous grêlée?

— Mais non... mais non ! dit mademoiselle Thérèse ^ qui vient de quitter son père et ses frères pour accourir près de Caroline. Elle n'est pas marquée du tout !... Ah 1 que c'est heu* reux !... j'avais si peur de vous trouver laide que je n'osais pas vous regarder, de crainte de vous faire de la peine.

Caroline est devenue rouge comme une cerise; elle baisse les yeux, car son père la regarde en s'écriant :

. — Comment... pas marquée... pas grêlée?... qu'estrce que cela signiûe?... qu'as-tu donc eu pendant mon voyage?

— Ah ! il parait qu'elle ne vous l'a pas dit, répond madame Troussard ; je la comprends... elle aura craint de vous inquiéter, de vous faire de la peine... et au fait c'est une terrible ma* ladie... mais à présent que c'est passé, on peut bien vous l'ap* prendre...

— Quoi donc, enfin 1

— Eh bieni que votre fille a eu cet hiver la petite vérole... pendant que vous étiez à Bordeaux.

— La petite^ vérole! serait-il possible l

— Et tenez... ça se voit un peu... voilà deux marques ici... près du nez. .. n'est<ce pas i Thérésine ?

— Oui, maman... Ah I et puis en voilà une encore contre la bouche... Oh t c'est bien visible ! c'est large comme une lenUile.

M. de Melleval examinait la figure de sa fille et y cherchait en vain les marques de petite vérole que les dames Troussard prétendaient y voir. Pendant ce temps, Caroline se sentait fort embarrassée : peu h2d)ituée .à mentir^ il M en coûtait surtout de tromper son père ; heureusanent pour elle, madame Troussard, qui ne déparlait pas, ne lui laissait pas le loisir d^ répondre.

— Oui, colonel, nous sommes venus au mois d'avril pour vous voir.M c'était par un temps. supeite, un peu froid.é. mais nous avions des manchons.*. Nqus oomp.tion0 passer qnelqimi jours cheK vous; mais cette pauvre CardinQ 'était, bien* malade^

. !<'.tl

elle était dans le fort de sa pelite vérole... Ah I Dieu, elle était poarprée!... Quand nous avons su quelle maladie elle avait, je ne vons cache pas qm nous nous sommes sauvés tous comme des voleurs !••• Ahl Dieu, la petite vérole.^.. j'en ai si peur... surtout pour mes enfants 1... Des amours qui seraient grêlés.. • quel dommage I Et à deux pas d'ici j'ai acheté de Tail, beaucoup d'ail ; nous en avons mangé tous, nous nous en sommes frottés» parce qu'on assure que cela chasse le mauvais air; et pendant huit jours tnon mari et mes fils en ont eu constamment une gousse dans la poche de leur calotte... on les sentait d'une lieue.

— En vérité... je n'en reviens pas 1... dit le colonel en embrassant sa fille, ta vie a couru des dangers, et je ne l'ai pas su !... Ah ! je serais revenu sur-le-champ... j'aurais tout quitté, mon enfant...

Caroline va balbutier quelques mots; madame troussard répond pour elle \

•— Ce sont des chagrins qu'elle a voulu vous épargner; i( faut lui en savoir gré... c'est même trè&-joli de sa part... Aurez-vous beaucoup de fruit, cette année, colonel?... GbeznouSi nous sommes couverts de prunes; si elles ne tombent pas, nous aurons de quoi nous régaler.

— Ah oui I... et si nos polissons ne les mangent pas vertes, dit H. Troussard. Ça me fait penser que j'ai des bouteilles à relever... Mon vin travaille que c'en est dégoûtant»

— Nous reviendrons vous voir ce soir, dit mademoiselle Thérèse; je vous apporterai des romances nouvelles... Ah I M. Théophile Minot m'en a donné beaucoup. •• Vous savez bien ce jeune homme qui est venu ici l'année dernière... avec M. Arthur?...

— Oui... oui, dit Caroline, qui au nom d'Arthur est devenue tonte tremblante. Yons voyez donc ce monsieur?... il va chez vous?...

— Oh! certainement, il est venu souvent cet hiver 1... dit Qiadame:Tr0Msard'« il a ûiit beaucoup de. musique avecThérésina... et puis il nous a menées une fois au théâtre de la Porte- Saint-Martin... Il est extrêmement galant, ce jeune homme... un ton parfait... et' toujours mis avec une élégance !... Je suis sûre que c'est lui qui donne les modes dans son quartier.

— Oui, maman ; il m'a dit que c'était iui qui Avait fait Wr prendre les ^anctahms edhmts.

104 UN IBUNB HOMME

— Ah ! il a très-bien fait, les hommes ne devraient jamais porter autre chose. Mais il faut rentrer, nous avons mille choses à faire chez nous... et puis ces petits ont faim... Nous reviendrons ce soir... A tantôt, colonel... à tantôt, ma bonne Caroline...

Et madame Troussard pousse sa fille, qui pousse ses frères, lesquels poussent leur père ; de façon que toute la famille, après avoir décrit plusieurs figures du télégraphe, disparait enfin du jardin.

Le colonel tenait encore une main de sa fille, qu'il pressait dans la sienne en répétant :

— Gomment, tu as été si malade, ta vie était en danger, et on me Ta caché ! Oh ! j*en veux beaucoup à Marianne de tout ce mystère...

Caroline n'y tient plus; elle se jette dans les bras de son père en s'écriant :

— > Non... non... tout cela n*e6t pas vrai... je ne veux pas vous tromper... c'est Marianne qui a imaginé cette maladie pour nous débarrasser de la famille Troussard, qui venait s'établir ici pour plusieurs jours... J'étais... un peu malade... Marianne a pensé que cela me fatiguerait de recevoir tant de monde en votre absence... et leur a dit que j'avais la petite vérole... et ils ont ensuite pris la fuite... Est-ce que nous avons eu tort, mon père ?

— Non... non, mon enfant, l'expédient me semble même assez drôle, pour se débarrasser d'ennuyeuses visites... mais seulement tu aurais dû me dire cela plus tôt; car si tu as des secrets avec les autres, il me semble que tu ne dois pas en avoir pour ton père.

Caroline reste quelques moments muette; puis, pour changer ja conversation, s'écrie : — Ah I il nous est venu aiissi une autre visite en votre absence... un monsieur... jeune.^. M.Charles Davemy.

— Davemy! Comment, le fils de nton ancien ami, le major Daverny I

— Oui, mon père".

— Quoi I son fils est venu, et tu ne m'en disais rien !

— Mon Dieu, mon père, je l'avais oublié... depuis votre retour... je n'ai pensé qu'à vous.

— Je t'en remercie, mon enfant; mais j'aimais beaucoup le

CHARMAK . 105

mijor Daverny; j'ai appris sa mort il y a un an, et dès lors pensant bien que son ûls ne resterait pas à Lyon, je lui avais écrit de venir me voir, de regarder ma maison comme la sienne... Ge pauvre garçon 1... la dernière fois que je le vis il avait douze ans... il doit être bien changé, et il est probable que je ne le reconnaîtrais pas; mais déjà c'était un fort bon enfant, aimant le travail , soumis et plein d'amour pour son père , qui depuis m'a toujours fait Téloge de son fils... Tu Tas bien reçu, j'espère, D'est-ce pas, ma fille? tu t'es rappelé que c'était le fils d'un de mes bons amis.

— Oui, mon père... oui... sans doute... nuds comme j'étais seule id, alors... je ne pouvais pas engager ce monsieur à rester;. •

— Pourquoi donc cela? le fils de Daverny !... oh ! c'est un garçon d'honneur, j'en répondrais. ••

— Mais, mon père... en votre absence... je ne savais pas... je n'ai pas osé... Ge monsieur lui-môme s'est empressé de dire qu'il reviendrait quand vous seriez de retour.

— A-i-il laissé son adresse au moins?

— Non, mon père.

— U âdlait donc la lui demander!... Il n'habite plus Lyon? — ^ Non, mon père, il est à Paris.

— A Paris... allons, il faut espérer qu'il ne tardera pas à revenir; mais je suis vraiment fâché que tu ne l'aies pas fait rester id : le fils de mon ancien ami devait être chez moi comme diez son père.

Le colonel quitte sa fille, et cellorci va conter à Marianne tout ce qui s'est passé.

— Voyez-vous ces Troussard qui vous ont trouvée marquée de la petite vérole ! dit Marianne. Y'ià pourtant ce que c'est que l'imagination , et c'est comme cela qu'on trouve presque toujours de la ressemblance entre des enfants et leur père !...

— Mais ce n'est pas tout, ma bonne; mademoiselle Troussard m'a dit qu'elle voyait souvent M. Théophile Minot... c'est un ami d'Arthur... Ah t si par lui je pouvais savoir ce qu'est devenu le père de mon enfant?

Marianne fait un léger mouvement de tête et ne répond rien. Caroline reprend au bout d'un instant : — Et mon fils, voilà plusieurs jours que je ne l'ai vu... Ah I ma bonne, je veux absolument aller demain matin à Ghamprozay.

106 UN JEUNE HOMMB

— Mais, mademoiselle, si votre père voulait venir promener avec nous ?

— Nous partirons sans rien lui dire.

— S'il trouve cela mal ?

— Nous serons de retour, et j'aurai embrasse mon fils !

— Si le temps est mauvais... s'il pleut?...

— Oh ! ne me parle pas du temps , Marianne; si tu me refuses... j*irai seule !...

— Seulel... méchante enfant.!. .. ce serait joli 1... c'est alors que votre père me gronderait, me renverrait peut-être I...

— Oh \ non... non... jamais I... d'ailleurs tu viendras avec moi.

Le soir ramène chez le colonel toute la famille Troussard, puis M. et madame Dugrandet. Le vieux banquier se flatte d'avoir fait ses quatre lieues à pied dans la journée et de n'être ,pas fatigué du tout. En disant cela, il se jette avec tant d'abandon dans une bergère, que le meuble craque comme s'il allait se briser sous lui. Pendant que madame Troussard mouche ses trois fils; et que son mari £âit à ses voisins le dénombrement de ses prunes, Caroline s'est approchée de la grosse Thérèse et iui a dit :

— Tu as donc vu cet hiver... M. Théophile Minot?...

. -^ Oui, ma bonne amie, nous l'avons vu souvent... il aime beaucoup à chanter avec moi... il a beaucoup d'esprit, ce monsieur-là I Oh ! c'est un petit maître... il suit les mode& avec la plus rigoureuse exactitude ; si on mettait six pantalons par jour, il en mettrait sept.

- Et... son ami... M. Arthur Gervillier... avec qui il est venu ici ?...

— Oh I celui-là, nous ne l'avons jamais vu à Paris.

— Mais M. Théophile vous a-t-il quelquefois parlé de luit

— Mon Dieu I non, jamais...

— Jamais 1... tu ne sais pas alors s'il le voit encore.

— Gomment veux-tu que je sache cela?... ça ne m'intéresse guère; M. Théophile me parlait toujours de moi... de ma belle voix, qui se mariait si bien avec la sienne... Et puis... il est fort galant, ce monsieur. Si bien que maman prétend... mais moi, je ne dis pas que cela soit... enfin, maman croit que M. Théophile est amoureux de moi, et qu'il a très-envie de m'épouser.

CHABUINT. 107

— En vëritë t

— Dame l nous verrons bien !•.. s'il a envie, il n'a qu'à me demander à mes parents... Moi, je ne le refuserai pas, parce que je serai contente d'avoir un mari qui se mett^ bien... qui soit bien habillé... Vois-tu , l'homme le plus riche, s'il n'avait pas de sous-pieds à son pantalon , je ne l'épouserais certainement pas. Oh ! c'est que j'ai de la tète, moi I

Caroline avait cessé d'écouter la grosse Thérèse , çUe pensait à Arthur, et elle se disait : — On ne le voit plus... on ne parle plus de lui 1 Mon Dieu I ne pourrai-je trouver personne qui me dise où il est!... ce qu'il fait I... ce qu'il est devenu I...

— Au reste, reprend Thérèse, je crois que cet été nous aurons le plaisir de voir M. Théophile ici, à notre maison de campagne... Maman l'a beaucoup engagé à venir y passer quelques jours avec nous, et il a accepté.

Ces mots rendent un peu d'espérance à Caroline : en revoyant un ami d'Arthur, elle se persuade qu'elle par\iendra à savoir des nouvelles de son amant, et elle attend le moment où elle reverra Théophile Minot peut-être avec plus d'impatience que mademoiselle Thérèse.

Le lendemain, au point du jour, Caroline est debout; c'est elle, cette fois, qui réveille Marianne et la presse de se lever poor aller àChamprozay. La fidèle domestique se hâte afin de contenter sa jeune maîtresse. Elles descendent dans la cour. Caroline voudrait aller à pied ; car elle pense qu'elle arriverait encore plus vite ; mais Marianne lui fait comprendre que Tâne est un prétexte, un exercice que l'on a dit être nécessaire à la santé, et la jeune fille consent à monter son coursier.

On part. L'âne, fouetté vivement, a bientôt fait le trajet, et la bonne Marianne essuie la sueur qui découle de son front, parce qu'il lui a fallu trotter à pied tout le long du chemin. Caroline va prendre le petit Paul dans les bras de sa nourrice ; elle l'embrasse avec plus d'ardeur encore que de coutume, car il y avait plusieurs jours qu'elle n'avait vu son fils, et la privation d'un bonheur en centuple la jouissance. Au bout d'une demi-heure passée chez la paysanne, Marianne dit bas à sa jeune maîtresse :

—H faut partir, si vous voulez que votre père ne trouve pas notre absence trop longue pour une simple promenade.

Alors Caroline embrasse encore l'enfant, et le rend à sa nourrice.

— Vous repartez si vite ? dit la paysanne.

— Hëlas I répond Caroline en versant des pleurs, maintenant nous viendrons plus rarement, et il nous faudra rester bien moins longtemps chez vous I Âh 1 que ne donnerais-je pas pour une journée entière près de... cet enfant I

— Du courage, mamzelle ! dit Marianne ; un jour viendra, il foat Tespérer, où ce cher petit pourra rester toujours avec nous 1

— Un jour, dis-tu?... Ah! ma bonne Marianne !••• on passe sa vie à attendre des jours heureux 1...

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