‹ ŒuvresChapitre 9 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

un f ILS.

M. de Melleval est parti. Caroline et Marianne n'auront plus ces craintes, ces terreurs que chaque moment devait accroître ; car elles sont presque seules maintenant, elles ne redoutent plus des regards sévères ou curieux. La cuisinière est une grosse fille qui ne monte jamais dans les appartements, et ne voit sa jeune maîtresse qu'au moment où elle prend ses repas; le jardinier est un paysan déjà âgé, qui ne s'occupe absolument que de son jardin^ ne voit que ses fleurs, n'examine que ses arbres, n'admire que ce qu'il a planté. Devant de telles gens il suffît de quelques précautions pour être à l'abri de tous soupçons. Quant aux voisins, on n'ira pas en voir, et, s'il en vient, on leur dira toujours que mademoiselle est sortie ou qu'elle est indisposée. Enfin, la consigne est donnée pour que personne ne pénètre près

de Caroline; et, en l'absence du colonel, cette consigne semble tonte naturelle aux habitants de la maison.

Marianne ne quitte pas sa chère enfant ; elle l'entoure de soins, de prévenances ; elle ranime son courage lorsqu'elle la voit triste, lui parle de son enfant lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle a pleuré, et lui dit souvent :

— Vous voyez bien que le bon Dieu a pitié de vous, puisqu'il a fiadt naître cette affaire... cette circonstance qui a forcé votre père à s'éloigner!.,. Pourquoi donc perdre courage au moment où vous allez être délivrée de toute inquiétude?

— Mais mon enfant... je ne pourrai pas le nourrir... le garder près de moiî... Ahl Marianne, quel dommage!... je sens que je l'aimerais tant!

— Non, sans doute, vous ne pourrez pas le nourrir... Pardi! voilà une belle idée!... Mais soyez tranquille... est-ce que je n'ai pas songé à tout?... C'est au village de Champrozay que je porterai cette innocente créature... La nourrice est déjà retenue; c'est une brave paysanne, ben gentille, ben fraîche, ben portante... Oh! l'enfant sera ben nourri, je vous en réponds!... Et puis, d'ailleurs, est-ce que je n'irai pas le voir à chaque instant?

— Mais que diras-tu à cette paysanne, Marianne, si elle te demande quels sont les parents de mon enfant?

— Ne vous inquiétez pas! mon histoire est déjà faite. Je lui ai dit que j'avais à Paris une nièce qui avait été séduite... que j'adoptais son enfant, que je me chargeais de tout, mais que je vouUds que le nourrisson ne manquât de rien ; elle ne m'en a pas demandé plus. Avec les paysans , donnez de l'argent, c'est tout ce qu'ils veulent, et ils ne vous parlent qu'avec des révérences.

— Ah! Marianne, que ne tedpis-je pas! Mais je pourrai aussi aller souvent voir mon enfant, n'est-ce pas?

— Oui, oui. Oh ! nous trouverons bien moyen d'arranger cela. . . d'ici à Champrozay, c'est une si jolie route!,,.

— Oh! comme je la ferai avec plaisir! Cher enfant... si ton père t'abandonne, ah! du moins l'amour de ta mère ne te man quera jamais!... Mon Arthur reviendra*. • U ne sait pas que je suis mère... sans cela je suis bien sûre qu'il ne serait pas parti. . . n'est-ce pas, MaOrianne? . . . Arthur ne peut m'avoir ou«

74 UN JBUIIB HOMHS

bliëe! Il ne voudrait pas manquer à tous les serments qu'il tn'a

faits?

Marianne baissait la tête en murmurant :

— Damel mademoiselle... je ne sais que vous dire!*.. les hommes, voyez- vous, c'est chanceux.

Et tout bas la bonne femme se disait :

— Pauvre petite, c'est bien à tort qu'elle compte encore sur Famour de son séducteur; c'est uni!... il l'abandonne... il ne pense plus à elle!... Avoir un si beau physique, une si belle tournure... et une âme si noire. . . un cœur si secl . . . Âhl naon Dieu 1 fiez-vous donc aux jolis garçons!... C'est pas l'embarras ! les vilains ne valent pas mieux , et s'ils sont moins inconstants, c'est qu'ils trouvent moins de femmes qui veuillent les écouter.

Caroline reçut bientôt des nouvelles de son père; elle les attendait avec impatience, d'abord pour être tranquille sur la santé du colonel , puis pour savoir s'il parlait de son retour. Mais loin de là, M. de Melleval engageait sa fîlle à prendre patience ; il avait trouvé sa propriété en fort mauvais état, et prévoyait de longs ennuis avant de pouvoir songer à son retour.

Marianne fit un bond de joie en entendant la lecture de cette lettre, tandis que Caroline ne put retenir ses larmes, et

s'écria

— Ah! ma bonne, on est bien coupable quand on est obligée de se féliciter de l'absence de son père!...

Le temps s'avançait où Caroline allait mettre au monde cet enfant dont la naissance devait être un mystère. Depuis plusieurs jours, Caroline ne quittait plus sa chambre , une indisposition servait de prétexte ; cependant le temps était beau et doux, le mois d'avril ramenait le printemps, les lilas montraient de gros bourgeons, et l'habitant de la campagne commen^it à se promener avec joie dans son jardin.

Une nouvelle lettre de M. de Melleval avait encore assuré la tranquillité de sa fille et de Marianne. Le colonel ne prévoyait son retour que vers la fin de mai, et bien avant ce temps Caroline devait être en état de se montrer aux yeux de son père. Rien ne devait donc alarmer les habitants de Draveil, lorsque, par une belle journée, un cabriolet élégant s'arrêta devant la maison du eolonel. .

CHARMANT. 7f

En ce moment , Caroline était seule dans sa chambre ; Ma* rianne venait de descendre au jardiu. La jeune fille a entenda le bruit d'une voiture, et elle remarque avec effroi que ce bruit cesse devant sa demeure. Elle quitte à la hâte le fauteuil dans lequel elle passait une partie de ses journées, et se dirige vers la fenêtre qui donne sur la route. Elle aperçoit le cabriolet qui Tient de s'arrêter à leur porte ; au même instant, un jeune homme en descendait lestement , et Caroline n*a pu apercevoir son visage, parce qu'il entrait dans la maison comme elle plaçait sa tète contre les carreaux de sa croisée.

Mais pour Caroline, qui n'a qu'un espoir, qu'une pensée, ce jeane homme doit être celui qu'elle attend depuis si longtemps, qu'elle espère toujours; ce doit être Arthur, qui, de retour de ses voyages, s'empresse d'accourir près de sa bien-aimée. Une seconde a sufâ pour faire naître toutes ces idées dans la té te de Caroline; et, sortant vivement de sa chambre, elle traverse deux pièces qui donnent sur l'escalier, afin de voler au-devant d'Arthur.

Au moment où Caroline sort de la dernière chambre, la per- Mnne qui montait l'escalier arrivait sur le palier. Aussitôt la fille du colonel s'arrête et se laisse tomber sur un siège qui se trouve près d'elle, en murmurant : -

— Oh I mon Dieu, ce n'est pas lui!

Celui que Caroline avait d'abord pris pour Arthur était à peu près du même âge que le neveu du capitaine, et sa taille était la môme. Maissi, vu par derrière, on pouvait un instant prendre l'un pour l'autre, de face on ne devait trouver aucune ressemblance entre les deux individus.

lie personnage qui vient d'arriver chez le colonel a les cheveux beaucoup moins noirs que ceux d'Arthur ; sa figure est P^6 et son aspect sévère , ses traits assez fortement prononcés ont au premier abord quelque chose de dur qui glace au lieu d'attirer ; cependant ses yeux ont par moment une expression qui a du charme, et sa voix, ordinairement brève et forte, ' prend aussi quelquefois une expression de douceur qui inspire te confiance.

Caroline n'a pas remarqué tout cela; pour elle ce n'est pas Arthur ; dès lors ce n'est plus qu'un étranger qui ne doit pas ^'intéresser, et dont la prince en cet instant peut au contraire ia jeter dans un grand embarras. Elle reste sur la chaise

sur laquelle elle vient de s'asseoir, et tâche de s'y arranger de manière à ce qu'on ne puisse s'apercevoir de sa position.

Le jeune homme entre dans la pièce où Caroline s'est hÂtée de s'asseoir, et la salue profondément en lui disant :

— Est-ce à mademoiselle de Melleval que j'ai l'honneur de parler en ce moment.

— Oui, monsieur, répond Caroline en se bornant à faire une légère inclination de tète, et priant en secret le ciel de lui envoyer Marianne pour la tirer d'embarras.

— Mademoiselle, je suis peut-être indiscret en me présentant devant vous, reprend le jeune homme; mais je me nomme Charles Daverny... Je suis le fils d'un ancien ami de votre père... mon nom... je le pense du moins... ne saurait vous être étranger*

— En effet, monsieur, reprend Caroline en plaçant sur ses genoux un gros livre qu'elle vient de prendre sur un meuble près d'elle, j'ai plus d'une fois entendu mon père parler de M. le major Daverny, qui, je crois, s'est retiré à Lyon, sa patrie... où il est mort il y a un an.

— Oui, mademoiselle... il y a un an que j'eus le malheur de perdre mon père. Depuis ce temps, le séjour de Lyon me devint insupportable, et j'ai résolu de venir me fixer à Paris : il y a six semaines que j'y suis. Mon père m'avait si souvent parlé de son ami le colonel de Melleval, que depuis longtemps j'avais le désir de faire sa connaissance; je savais qu'il s'était retiré à Draveil, et, ce matin, je me suis mis en route, me faisant d'avance une joie de voir quelqu'un qui a été Tami de mon père.

— Mon Dieu!... monsieur, votre espoir sera déçu aujourd'hui... car mon père est en voyage.

-^ C'est ce que votre jardinier... ou votre concierge m'a dit lorsque je suis entré dans la maison ; mais je savais que M. de Melleval avait une fille, et j'ai demandé s'il me serait possible de lui offrir mes hommages. On m'a répondu que vous étiez indisposée depuis longtemps, qu'on ne savait pas si vous pourriez me recevoir... A tout hasard, je suis monté... et...

— Et vous voyez, monsieur, qu'on ne vous a pas trompé I s'écrie Marianne qui vient d'entrer et s'est hâtée de jeter sur Caroline un grand châle avec lequel elle l'entortille tout en disant :

— Comment, mademoiselle, vous avez quitté votre chambre I faible, souffrante comme vous l'êtes... mais cela n'a pas le sens

commun... Ah I si j'avais été là, ça ne serait pas arrivé... je ne l'aurais pas souffert... Et certainement le concierge... savait bien... je lui avais dit que mademoiselle était hors d'état de re« cevoir aucune visite I...

— Ah ! c'est moi qui suis coupable 1 reprend Daverny en s'inclinant devant Caroline. Pardonnez-moi, mademoiselle, d'avoir troublé votre solitude... le désir que j'avais de vous connaître n'aurait pas dû me rendre indiscret... mais je vais vous laisser...

— C'est moi, monsieur, dit Caroline, qui dois m'excuser de vous recevoir ainsi... et... de ne pas vous retenir... mais depuis quelque temps je suis tellement souffrante... et si faible !...

— Pardi ! on voit bien que vous êtes malade !... reprend Marianne, et vous n'avez pas besoin de l'affirmer pour qu'on vous croie I... Monsieur ne peut pas se formaliser d'une chose qui n'est pas de votre faute.

M. Charles Daverny avait arrêté ses regards sur Caroline, et semblait la considérer attentivement ; mais tout à coup, croyant remarquer qu'elle rougissait, il fit quelques pas en arrière en s'écriant :

— Je vous renouvelle mes excuses, mademoiselle; je reviendrai lorsque monsieur votre père sera de retour. L'attendezvous bientôt ?

— Dans un mois, je pense, dit Caroline.

— Oh I c'est-à-dire dans deux mois au plus tOt ! s'empresse dédire Marianne. Il est bien loin... il fait bAtir... Est-ce qu'on sait jamais quand on aura fini lorsqu'on fait bâtir?... Les ouvriers, ça traîne toujours ! et M. de Melleval a écrit qu'il ne reviendrait qu'après que tout serait fini.

Pendant que Marianne parlait, le fils du major Daverny por* tait souvent ses regards sur Caroline; mais aussitôt que celle-ci levait les yeux sur lui], il s'empressait de détourner les siens, comme s'il eût craint que l'attention avec laquelle il la regardait pût la formaliser. Enfin, la gouvernante a cessé de parler, et le j^me homme fait un profond salut à Caroline en lui disant :

— Adieu, mademoiselle... plus tard... lorsque M. votre père sera de retour, j'aurai l'honneur de vous revoir... J'espère que d'id là votre santé sera entièrement rétablie.

— Ohl ouil oui! dit Marianne, qui voit que sa chère enfuit balbutie et ne sait que répondre. Mamzdle se rétablira...

« et UN JEUNE HOMME

avec lepnntemps... la belle saison... Le médecin a bien dit que ce n'était pas dangereux* Il ne faut que du repos à mademoiselle.

M. Daverny n'a pas eu l'air d'écouter Marianne; il considérait le visage pâle, mais plein de charmes, de mademoiselle de Melleval ; c'est elle qu'il voudrait entendre parler, mais Caroline garde le silence ; alors le jeune homme, après l'avoir saluée de nouveau, se dispose à sortir de l'appartement. Caroline, cédant à une habitude de politesse, a fait un mouvement pour se lever et reconduire l'étranger, mais un regard de Marianne lui rappelle qu'elle va commettre une imprudence, et, retombant sur son siège, elle y reste clouée en murmurant :

— Excusez-moi, monsieur, si je ne vous reconduis pas... mais en ce moment... je me sens si peu forte...

— Ah I mademoiselle, vous ne me devez aucune excusec'est moi au contraire qui vous supplie de nouveau de me pardonner l'indiscrétion que j'ai commise, et de croire au plaisir que j'éprouverai plus tard à venir vous renouveler mes hommages.

Après avoir prononcé ces mots, M. Daverny est sorti vivement de l'appartement , et au bout de quelques secondes, on entend le bruit de son cabriolet qui prend la route de Paris.

— Il est en6n parti, ce monsieur 1 c'est bien heureux ! s'écrie Marianne ; mais comment se fait-il que vous soyez venue au-devant de lui jusqu'ici ?... A quoi songiez- vous donc, mon enfant?...

-^ Ah ! Marianne ! c'est qu'en entendant une voiture s'arrêter devant la maison, je me suis approchée de la croisée : un jeune homme entrait alors chez nous... à sa taille... à sa tournure... j'ai cru que c'était Arthur 1... Arthur que j'attends, que j'espère toujours 1... Alors je me suis sentie transportée de joie, et dans mon ivresse j'ai couru au-devant de lui... Ce n'est qu'en ouvrant la porte qui donne sur le carré que j'ai recotanu mon erreur. Alors l... ohl si tu savais quel mal cela m'a fait éprouver ! mon pauvre coeur s'est serré, j'avais bien envie de pleurer!... et je me suis assise sur la première chaise que j'ai trouvée près de moi*

— Pauvre petite K.. Et cet imfoécfle de jardinier qui lusse monter malgré ma défense I .

^ Àh I Marianne, pourvu que ce monsieur n'ail pas remar* ^ué... qu'il ne se soit pas aperçu de ma situation...

— Oh I que non !... vous avez une grande blouse bien large... TOUS étiez assise quand il est entré ?

— Oui, et j'avais pris ce gros livre que je tenais devant moi.

— Il n'aura rien vu.,. Est-ce que les hommes s'aperçoivent de ces choses-là?... celui-ci était tout occupé de regarder votre figure, et voilà tout.

— Nous l'avons bien mal reçu ce monsieur... je pense que je ne lui ai pas même offert de s'asseoir.

~ Ah I tant pis ! pourquoi vient-il si mal à propos?... nous avons bien besoin de sa visite I... Il a Tair sévère et pas aimable, ce monsieur-là.

— Mais c'est le fîls d'un ami de mon père.

— Eh ben I quand monsieur votre père y sera, il le recevra bien et vous aussi. En attendant, qu'on nous laisse tranquilles; nous n'avons pas pris jusqu'ici mille soins , mille précautions, pour qu'un monsieur qui nous est inconnu nous en fasse perdre le prix. Mais je jure de ne plus vous quitter d'une minute jusqu'au moment fatal!... et je saurai ben empêcher qu'on ne vous approche, moi !

Marianne achevait à peine ces mots, qu*un bruit confus de voix se ût entendre dans la cour. Caroline regarde sa bonne, qui reste toute saisie en balbutiant :

— Eh ! mon Dieu 1 qu'est-ce que c'est encore ? ~ Je crois reconnaître ces voix^ dit Caroline.

» Eh oui !... s'écrie Marianne qui vient de regarder dans la cour, c'est la famille des Troussard I... père, mère, enfants!... Ah I mon Dieu ! c'est donc le diable qui s'en mêle aujourd'hui !...

— Ah ! ma bonne I je suis perdue 1...

— Mais non, non... est-ce que je ne suis pas là?... Courez vite à votre chambre, et couchez-vous... Mettez-vous bien vite dans votre lit... le reste me regarde. Allez, et ne craignez rien.

Caroline se hâte de regagner sa chambre; heureusement elle n'avait pas besoin pour y arriver de prendre l'escalier, car déjà la famille Troussard le montait ; on entendait parler madame, ' dumter mademoiselle et crier les enlants. Bientôt tout cela entre dans la pièce où Marianne est restée pour les recevoir.

— Bonjour, Marianne, dit madame Troussard eu entrant avec deoxde ses ôls, tandis que le troisième marchait sur sa robe;

§4 UN JEUNB HOMME

nous voilà tous : j*espère que nous avons choisi un beau temps pour venir ; il fait un peu froid, mais c'est égal, c'est plus sain... Alphonse, tu me marches sur les pieds, mon ami... Il y a longtemps que nous voulions passer une journée ici... et en même temps donner un coup d'œil à notre maison... ouvrir... donner deTair...

— Relever des bouteilles, dit M. Troussard; j'en ai trouvé cinq de cassées.

— Mais nous avions toujours tant d'affaires I des bals, des concerts, des soirées I nous ne trouvions pas un moment... Thérésinette est devenue si forte sur le chant !... vous l'entendrez, Marianne, vous verrez comme elle a gagné... Tout lo monde veut l'avoir !... elle chante un concerto de Rode pour le violon... comme madame Gatalani... n'est-ce pas, Thérésa?... Ah ! je crois que tu passes une variation... laquelle?

— La quatrième, maman, parce qu'elle est trop sourde et ne fait pas d'effet.

— Tu as raison alors... mais elle en chante encore sept... et mes petits commencent à épeler... Us vont en pension auprès de chez nous... ils ont beaucoup de dispositions... leur maître a dit qu'ils auraient peut-être des prix l'année prochaine... Ces chers amours, il fallait bien les amuser un peu t et, ma foi ! aujourd'hui nous sommes partis tous de bonne heure, et nous sommes arrivés il y a une heure... car nous avons déjà été chez nous regarder, visiter...

— Oui, j'ai trouvé mon grand chapeau de paille mangé par les rats ! dit mademoiselle Thérèse; c'est bien agréable; laissez donc quelque chose à la campagne !

— On en fera une casquette pour un de tes frères; et moi, je te donnerai ma glaneuse. Fanfan, ne touchez donc pas toujours à votre nez ! vous vous le ferez devenir gros comme un navet. C'est à la pension qu'ils prennent ces mauvaises habitudes-là... Us se font aussi des grimaces, et ils se rendent vilains I Les maîtres ne sont pas assez sévères pour cela. Et tout le monde se porte bien ici, Marianne?

Marianne avait laissé parler madame Troussard sans l'interrompre, car elle n'était pas fâchée que Caroline eût tout le temps de se mettre au lit : lorsque enfin cette dame s'arrête pour prendre sa respiration, Marianne lui dit :

! ^- Mais, madame, est-ce que vous ne savez pas que M. de

CBARHA.NT. U

Melleval est allé à Bordeaux, d'où il ne doit pas revenir de sitôt encore ?

— Ah I si... si, nous savons cela, on nous Ta dit dans le pays. Hais c'est égal ; nous sommes toujours venus, parce que nous avons pensé que mademoiselle Caroline nous recevrait tout aussi bien que son père... et qu'elle serait contente de nous voire cette chère enfant, car elle doit bien s'ennuyer seule icil...

— Je chanterai des airs nouveaux, dit la jeune Thérèse; j'ai apporté un gros rouleau de musique I... car nous coucherons icil... n'est-ce pas, maman?

— C'est notre intention, répond madame Troussard; je sais que le colonel a plusieurs chambres d'amis, et que ça ne gênera pas de nous loger... tandis que chez nous il n'y a pas de linge... pas de draps... Quand on passe tout l'hiver à Paris, ce n'est pas la peine de laisser son linge à la campagne...

— Pour que les rats le mangent, comme le chapeau de paille de ma fille 1 dit M. Troussard,

— Allons, monsieur Troussard, est-ce que vous allez encore bougonner deux heures pour ce malheureux chapeau?... Je crois qu'il avait coûté trente sous l

— Enfin, il était très-bon... il pouvait faire encore trois étés ! Marianne n'écoutait plus les Troussard. En apprenant qu'ils

avaient l'intention de coucher chez M. de Melleval, elle avait été tellement saisie, qu'elle avait peine à se remettre. Cependant, profitant d'un moment où l'on mouche les trois petits garçons,

elle s'écrie :

— Mais, madame... vous ne savez donc pas... le jardinier ne vous a donc pas dit que mamzelle Caroline est malade depuis

quelques jours?

— Ah I si l si ! il nous l'a dit I répond mademoiselle Thérèse; il ne voulait même pas nous laisser monter, votre jardinier l

— Oui, reprend madame Troussard; mais nou§ lui avons fait observer que nous étions des voisins, des amis, que nous venions sans façon nous établir chez vous, pour un... ou deux jours... ça dépendra du temps qu'il fera demain 1... et que cette pauvre Caroline serait au contraire bien contente d'avoir de la société... Sa maladie ne peut pas être grand'chose? Qu'est-ce qu'elle a? un rhume... un refroidissement... un échauffement de poitrine?... Alors, il ne faut pas qu'elle parle... mais nous ne la ferons pas parler... Allons la voir, cette chère enfant...

— Oaï, OQi, allo&î» la voir... Elle est dans sa chambre, sans doute?

— Je sais ou c'est ! s'ëcrie mademoiselle Thérèse.

-* Un instant, mademoiselle, dit Marianne en se mettant en avant de la jeune fille. Ma jeune maîtresse est... plus malade que vous ne pensez... En ce moment elle doH peut-être... je dois m'en assurer avant de vous laisser entrer chez elle.

— Eh bienl allez, Marianne, allez voir si Caroline dort; en attendant, nous allons toujours nous débarrasser de nos chapeaux, de nos châles, et puis tout à l'heure vous nous mènerez dans les chambres que vous nous destinez, nous y transporterons tout cela, et vous nous ferez donner quelque chose à manger avant le dîner, car mes petits ont faim. N'estK» pas, mes petits, que vous avez faim ?

^ Oui... oui... nous voulons des confitures...

^ Vous leur donnerez des confitures, Marianne, ils sont trèsfaciles à nourrir. Quant à nous, un morceau de pâté, de volaille, la moindre des choses l... nous nous réserverons pour le dîner. .

— Oh ! oui ! je dînerai bien ! dit M. Troussard, et puis j'aime beaucoup le petit vin du colonel !...

— Oh! le plus souvent que vous vous établirez ici! se dit Marianne en laissant la famille Troussard. Nous verrons si je ne viendrai pas à bout de vous faire déguerpir.

Marianne trouva Caroline dans son lit; là, elle pouvait sans crainte braver tous les regards.

— Eh bien? dit la jeune fille en regardant sa bonne.

— Ah I mamzelle ! s'ils ne venaient que pour vous voir un moment; il n'y aurait pas grand mal !... mais ils comptent dîner et coucher ici... Et peut-être môme y rester deux ou trois jours, s'il fait beau i...

— Oh 1 mon Dieu ! Marianne, que nous sommes malheureuses!... et si pendant leur séjour ici... l'instant arrivait!... Je ne sais si ce sont tous ces événements qui me bouleversent; mais il me semble que j'éprouve... des symptômes... je crains !...

— Jarni\.. ce serait le bouquet ça... Ah! mais il ne sera pas dit que ces gens-là s'établiront ici malgré nous... Attendez, mamzelle... attendez... je conçois une idée!... Plaignez-vous seulement d'un violent mal de tète... d'un malaise... de démangeaisons partout...

CHARMAVT, ST

. •— Quel est ton projet?

— Vous verrez... ohl j*espère que ça réussira... Je les en* tends I... ne mettez que le bout de votre nez hors de votre couverture.

Marianne court au-devant de la famille Troussard, qui s'approchait de« la chambre de Caroline.

— £h bien I dit madame Troussard , dort-ellô ? peut-on entrer?...

— Elle ne dort pas,., vous pouvez venir, dit Marianne; mad^noiselle sera très-contente de vous voir !

Toute la famille qui arrive de Paris entre dans la chambre de la jeune fille, qui est couchée, et dont le lit est entouré de grands rideaux qui laissent à peine voir la jeune malade. Cependant, mademoiselle Thérèse et sa mère courent près du lit, tandis que M. Troussard se jette dans un fauteuil, près de la cheminée, où brille un bon feu, et que les trois petits garçons commencent à se rouler sur les tapis et à grimper sur les meubles.

— Eh bien! ma chère Caroline; vous êtes donc malade? dit madame Troussard en s'asseyant contre le lit. Nous venons d'apprendre cela en arrivant ici!... et nous qui venions passer quelques jours avec vous pour courir, jouer, nous hiverner un peu... Mais c'est égal, nous .voici, nous resterons la même chose, nous vous tiendrons compagnie... nous vouségayerons!...

— Nous boirons à votre rétablissement, mademoiselle, dit H. Troussard en attisant le feu.

— Moi, je vous chanterai des airs nouveaux..* qui font fureur I... dit Thérèse en se penchant sur le lit. Je prends des leçons d*un Italien à présent... M. Adagellil ahl c'est celui-ci qui montre bien!...

— Je ne sais pas trop si ma pauvre enfant sera en état de vous entendre ! dit Marianne en secouant la tête.

— Ah ! mais, à propos, c'est vrai, vous êtes malade, ma chère amie, reprend madame Troussard; et où donc avez-vous mal? quelle est votre maladie ?

— Je souffre beaucoup à la tète, répond Caroline d'une voix faible, et puis j'éprouve par tout le corps... des démangeaisons...

— Ohl c'est singulier! est-ce que votre médecin n'a pas su vous dire ce que c'était?

— Pardonnes-moi 1.., U Boua Ta dit positivement ce matin,

18 ON IBUNB HOHMB

répond Marianne; dame... cela fait un peu peur à mamzelle... mais pourtant, quand on est bien soigné on en meurt rarement... et surtout en se tenant bien chaudement...

• Gomment? quelle est donc la maladie de mademoiselle de Melleval? demande madame Troussard d'un air inquiet.

— Eh 1 mon Dieu! madame, c'est la petite vérole que mam-* zelle va avoir. .7

— La petite vérole ! s'écrie madame Troussard en se levant brusquement.

— La petite vérole 1 dit mademoiselle Thérèse en faisant un bond jusqu'à l'autre bout de la chambre.

— Vous n'avez donc pas été vaccinée? dit M. Troussard.

— Il paraît qu'elle ne l'a pas été, dit Marianne; et puis d'ailleurs on assure qu'on peut encore l'avoir après cela... Moi, pour mon compte, je l'ai eue trois fois !...

— Ma chère Caroline, reprend madame Troussard en courant prendre ses fils et les poussant du côté de la porte, puisque c'est la petite vérole que vous avez> nous ne resterons pas plus longtemps dans votre maison... D'abord, ce serait indiscret... Ca vous générait... et puis... je vous avoue que j'ai très-peur de la petite vérole; je ne suis pas bien sûre de l'avoir eue... ensuite ce serait très-imprudent pour mes enfants... ils ont été vaccinés, mais puisqu'on l'a souvent deux fois...

— Oh I oui... oui... allons-nous-en, maman! s'écrie Thérèse, qui est déjà dans une autre pièce; allons-nous-en... moi, je n'ai pas envie de devenir laide... grêlée... on trouverait que je ne chante plus si bien... Adieu! mademoiselle Caroline 1 à cet été...

— Adieu ! ma bonne petite, dit madame Troussard en poussant ses trois gargons hors de la chambre, de manière à ce qu'il y en a deux qui culbutent et tombent sur leur nés; nous vous laissons, soignez- vous bien... tenez-vous bien chaudement... Allons, monsieur Troussard, venez- vous?... qu'est-ce que vous avez donc à traîner comme cela? vous devriez déjà être dans la cour.

Et en un clin d'œil la compagnie a quitté la chambre de Caroline, pris ses châles, ses chapeaux, descendu l'escalier; si bien que^ deux minutes après, il ne restait plus dans la maison du colonel rien qui pût y rappeler le rapide passage de la famille Troussard.

Alors Marianne put rire tout à son aise du succès de sa ruse

CHARMANT. 8t

— Mais si nos voisins parlent de cela a mon père, cet élë? dit Caroline à sa bonne.

— Pardi, mamzelle, je dirai à monsieur votre père que ça vous ennuyait de recevoir toute cette famille de Troussard pendant son absence, et que j'ai imaginé cela pour vous en débarrasser. Je gage bien que monsieur le colonel sera le premier à rire de mon idée! Mais, de crainte d'accident nouveau, je vas parler ao jardinier. Et Marianne descend dire au paysan qui leur sert de concierge :

— Maintenant, qu'il vienne n'importe qui, ne laissez pas entrer; mademoiselle est fatiguée, assommée par toutes ces visites : ces gens-là ne lui rendront pas la santé. Moi, je réponds de mademoiselle à son père, et je ne veux plus qu'on vienne la priver du repos dont elle a besoin.

Le reste de la journée se passa sans autres événements; mais, vers le soir, Caroline éprouva de nouvelles douleurs. Marianne ne la quittait pas, elle soutenait son courage. Enfin, vers minuit, la fille du colonel mit au monde un fils.

Il serait difficile de peindre l'ivresse de la jeune mère lorsqu'elle entendit le premier cri de son enfant. Quant à Marianne, qui servait à la fois de sage-femme et de garde, elle bénit le ciel de ce que sa chère Caroline n'avait été mère qu'à minuit ; car, à cette heure-là, lejardinier et la cuisinière étaient ensevelis dans un profond sommeil, et il n'y avait pas à craindre que les cris du nouveau-né parvinssent jusqu'à eux.

— La Providence nous protège , dit Marianne. Embrassez votre fils, ma pauvre enfant ; embrassez-le bien. Puis ensuite, je vous en supplie, prenez du repos, et fiez-vous à moi pour tout le reste.

— Mais, Marianne, auras-tu bien soin de mon filst... sauras* tu lui donner ce qu'il lui faut?

— Oh! ne craignez rien... Ce cher petit, vous devez bien penser que je l'aime... comme je vous aime, et c'est assez dire!... Demain, un peu avant qu'il fasse jour, après l'avoir bien emmaillotté, bien entortillé, bien couvert, je le porterai chez sa nourrice, qui l'attend, et qui le recevra avec joie !

— Demain I. . . sitôt me priver de mon fils 1 . . . ^

— Eh! chère enfant!... voulez-vous que nous perdions tout le fruit de nos peines?... Demain, quand il fera jour, un seul

cri de cet enfant nous trahirait!... et alors... songez à votre pèrel

— Â mon père I oh 1 oui, tu as raison, Marianne ; emmène mon fils... avant le jour!... mais dès que je pourrai sortir, j*irai le voir, j'irai l'embrasser, ce cher enfant...

— £h! certainement que nous irons; vous savez bien que c'est à Ghamprozay qu'il sera!... tout près d'ici... une promenade... et, en l'absence de votre père, nous ferons cette course* là tant que vous voudrez 1...

— Tous les jours, Marianne, tous les jours j'irai embrasser mon fils... Ohl mais, vois donc, qu'il est joli! qu'il sera beau, mon fils I ... il ressemblera à son père. . . n'est-ce pas?. . .

— Dans dix ou douze mois nous vous dirons ga. Mais calmezvous, reposez-vous, dormez un peu, je vous en supplie; sans quoi vous serez longtemps avant de vous rétablir, et alors nous ne pourrons pas aller à Ghamprozay.

— Ohl tu as raison, ma bonne Marianne; je vais dormir alors... Mais au moins place mon fils là... dans mon lit... à côté de moi... Hélas! c'est peut-être la seule fois que je pourrai le tenir ainsi endormi près de moi 1

— Ehben! est-ce que nous allons nous chagriner, à présent? Ce serait bien raisonnable, lorsque tout nous a réussi!...

— Oh non! Marianne... non... je suis bien heureuse maintenant... j'ai un fils... Mais place-le donc tout contre moi... que je le voie, que je le sente, même en dormant.

Marianne a placé l'enfant près de sa mère, qui ne peut se lasser de le contempler, de le baiser, de le caresser ; si bien qu'il faut que Marianne se fâche, et dise que l'on rendra l'enfant malade à force de caresses, pour que Caroline se décide enfin à laisser son fils en repos. Au bout de quelque temps la nature l'emporte sur la joie maternelle , les yeux de Caroline se ferment, et elle s'endort en plaçant sa bouche sur le front de son fils.

Marianne contemple avec bonheur ce tableau. Trois heures s'écoulent, pendant lesquelles la fidèle domestique n'a pas fermé l'œil, tout occupée de veiller sur les deux êtres qu'elle chérit, et dont elle épie les moindres mouvements. Enfin , sur les quatre heures du matin, Marianne, profitant du sommeil profond de Caroline, enlève tout doucement l'enfant placé à son côté: celuici se laisse £sdre et ne pousse pas un cri : on dirait qu'ii respecte

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déjà le fiommeil de sa mare. La bonne femme le prend sur ses genoux, Temmaillotte, rentortille avec soin ; puis, jetant sur ses épaules une grande pelisse, elle cache ainsi l'enfant qu'elle tient sous son bras.

Le jour commençait à poindre* Marianne marche avec précaution, afin de ne réveiller personne, et de sortir de la maison sans qu'on puisse Tentendre. La fidèle gouvernante se glisse doucement dans les corridors, et descend les escaliers sur la pointe du pied... ainsi que faisait Caroline lorsqu'elle allait trouver Arthur dans le petit bois.

Ces pauvres enfants I on se cache lorsqu'on va les faire, puis on les cache quelquefois lorsqu'ils sont faits!

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