CHAPITRE XI
ON IZIACIGI STHIIÀSTIOUB. — LB CHTIH FlOttl.
Le colonel parlait souvent de C&aries Davemy, et il 8*afElîgeait de ne point le voir revenir chez lui.
-^ Si du moins vous lui aviez demandé son adresse à Paris, disait ensuite M. de Melleval, je lui aurais écrit dès mon retour... ou plutôt je serais allé le chercher... Vous ne lui avez donc pas témoigné tout le plaisir que j*aurais à le voir ?
Caroline se contentait de répondre : — Si, mon père; en baissant les yeux, mais Marianne affirmait au colonel que Ton avait fait promettre à ce monsieur de revenir promptement, et qu'elle ne concevait point pourquoi il ne tenait point sa promesse.
Quelquefois, M. de Melleval, tout en causant avec sa fille de choses indifférentes, ramenait la conversation sur le fils de son ancien ami. Alors il fixait ses regards sur Caroline, en lui disant :
— Comment as-tu trouvé le fils du major ?
Et Caroline répondait avec un grand calme :
— Comment j'ai trouvé ce monsieur?... mais, mon père... il m'a semblé être comme tout le monde !
— Je te demande s'il est bien de figure, de tournure ?.
— Mon Dieul je ne l'ai presque pas regardé !
— Pas regardé l... Tu l'as donc renvoyé bien vile? car il est
impossible de causer quelque temps avec une personne sans la regarder...
— Mais, mon père... ce monsieur n*est pas reste bien longtemps... c'est vrai... cependant il m'a parlé... beaucoup... ]I est extrônnement poli.
— Voilà une belle chose!... Je pense aussi qu'un homme bien élevé est poli... Je te demande si sar Ogure... si sa physionomie prévient en sa faveur?
— Mon père... je lui ai trouvé Tair un peu sévère...
— Sévère... c'est qu'il ressemble à son père alors; mais sous un abord froid, le major cachait une âme aimante, généreuse... Son fils tient de lui, je n'en doute pas. Enfin, ce n'est pas un homme laid... un vilain cavalier?
— Oh ! non ! mon père... mais je vous avoue que je l'ai trèspeu regardé.
Le colonel quittait alors sa fille en faisant un mouvement d'impalience, et celle-ci allait faire part à Marianne de sa conversation avec son père, en disant à sa bonne :
-7- Pourquoi donc me faire toutes ces questions au sujet de M. Daverny?... Est-ce qu'il saurait que je l'ai mal reçu, que je ne lui ai même pas offert de se reposer un moment?
— Non, mamzelle, dit Marianne, ce n'est pas cela... je soupçonne autre chose, moi. Ce monsieur Daverny est fils d'un homme que votre père aimait et estimait beaucoup... Il semble disposé à reporter sur le fils toute l'amitié qu'il avait pour le père... et puis... comme vous devenez d'un âge... comme il est probable que M. de Melleval pense à...
— Âh! Marianne, n'achève pas!... je comprends... mon père aurait l'intention de me marier à ce monsieur... Ohl mon Dieu! que me dis-tu?... je vais haïr ce monsieur avant de le connaître... Je vais... je vais trembler qu'il ne revienne!... Moi! me marier à un autre qu'à Arthur!... cela ne se peut pas, Marianne, tu sais bien que cela ne se peut pas!... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas un fils?... ne suis-je pas mère, moi?... Ah! s'il le fallait, j'irais avec mon Paul me jeter aux genoux de mon père plutôt que de consentir à cet hymen.
— Allons, allons, calmez-vous, mon enfant. Mon Dieu! on ne peut rien vous dire... vous vous bouleversez sur-le-champ !... Je fais des conjectures... mais v'ià tout!... Vous savez bien que votre père vous aime trop pour vous marier jamais malgré
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vous! D'ailleurs, ce monsieur Daverney ne semble pas déjà si empressé de vous revoir, puisqu'il ne revient pas!
— Oh! tant mieux, ma bonne, tant mieux!... Oh! si j'avais pu lui paraître laide... désagréable.... que je serais contente! Certainement, il n'a pas dû me trouver aimable... Oh! j'espère qu'il ne reviendra pas I
— Ou bien , s'il revient , il ne demandera pas à être votre mari.
Chez les Troussard, on s'étonnait beaucoup de ne point voir arriver M. Théophile Minot, qui avait cependant promis de passer quelques jours à Draveil. Mademoiselle Thérèse avait étudié plusieurs morceaux de chant; madame Troussard avait fait faire des matelots neufs à ses trois fils; le chef de la famille s'était décidé à acheter une pièce de vin qui ne faisait pas faire la grimace, et tout cela pour recevoir dignement le digne élé- Sant de Paris. De plus, les arbres du jardin étaient couverts de prunes qui étaient mûres , et on voulait que M. Théophile pût se régaler à peu de frais. Enfin, vers la fin de juillet, un fiacre de Paris entra dans le village; toute la famille Troussard courut se mettre sur la porte, espérant en voir descendre le gros jeune homme ; mais la voiture s'arrêta devant la maison du colonel, et l'on en vit sortir le vieux M. de Vieussec et sa nièce Ophélie.
Grâce à la tournée qu'il avait faite en Italie, le vieux magistrat revenait entièrement sourd et aveugle ; mais mademoiselle Ophélie assurait que son oncle se portait beaucoup mieux; et depuis qu'elle avait vu Rome, elle se croyait une Corinne, et ne jetait plus qu'un regard de pitié sur la porte Saint-Denis. Quant aux brigands , elle avait eu beau faire, personne, à son grand regret, n'avait voulu l'attaquer.
Caroline ne voyait plus avec plaisir venir du monde chez son père, car sa pensée unique était son fils, tout ce qui pouvait rendre moins fréquents les voyages à Champrozay était pour elle fort mal venu. Cependant elle tâcha de dissimuler son ennui pour recevoir son ancienne amie, et elle fut agréablement flattée lorsque Ophélie lui dit en l'embrassant :
— Ahl ma chère!... ne me parle plus de ta campagne, de tes sites, de tes environs I Quand on a vu Rome, vois-tu 1... on ne peut plus rien regarder.*, on trouve tout petit, mesquinaffreux...
CRARMA5T. Ili
— Ah ! vous revenez de Rome , mademoiselle? dit le vieux Ougrandet, qui se trouvait alors chez le colonel.
— Oui, monsieur, j'ai parcouru une partie de l'Italie avec mon oncle... Ahl c'est un voyage charmant 1
— J'ai eu souvent envie d'aller à Rome... Je suis certain que je ferais ce trajet-là à pied... en allant doucement.
^ Et tu te plaisais beaucoup en Italie? dit Caroline.
— C'est-à-dire que je goûtais une existence tout intellecloelle : je me sentais enivrée, transportée... Ce Capitolel celte basilique! ces superbes édifices qui nous rappellent ces Romains fameux d'autrefois 1 Ahl je ne conçois pas qu'on puisse vivre ailleurs.
— Pourquoi donc étes-vous revenue alors, mademoiselle? dit madame Dugrandet d'un air moqueur.
— Mon Dieu 1 madame , parce que mon oncle n'aime pas le macaroni et la cuisine italienne... et cependant, il se portait par&iiement à Rome. Il ne sait pas l'italien, c'est vrai; il esta peu près sourd et aveugle; mais je le promenais avec moi, et à chaque instant je lui disais : Voici un monument, voilà une ruine... c'est superbe! c'est admirable !... Il me semble que je ne pouvais pas mieux faire..., et je ne conçdTs pas qu'il ait voulu revenir... Mais mon oncle n'a jamais été complaisant.
Caroline laisse mademoiselle Ophélie parler de Rome, et son vieil oncle jurer qu'on ne le fera plus voyager ; elle va trouver Marianne, avec qui elle peut au moins parler de son fils, et lui dit en soupirant :
— Hélas ! ma bonne, nous ne pourrons donc pas aller le voir demain matin?...
— Non , mademoiselle , car monsieur votre père pourrait trouver mauvais que nous nous absentions quand il y a des étrangers ici.
— Mais crois-tu donc qu'à cause d'Ophélie je cesserai d'allet voir mon fils?...
— Je ne dis pas cela; mais il faut prendre garde de mécontenter votre père.
— Et c'est quand mon fils devient charmant, c'est quand il commence à me connaître, à me sourire, qu'il faut que je l'embrasse moins souvent!... Ah! Marianne! quand donc serai-je heureuse!... Ohl que j'envie le sort de ces mères qui peuvent à chaque instant du jour caresser leur fils !
llî UN iEUNE HOMME
— Celles-là; mademoiselle, se hâtent souvent de remettre leurs enfants en des mains étrangères; quand ils reviennent de nourrice, elles les placent en pension, et souvent ils arrivent à l'adolescence sans avoir passé une journée entière près de leurs parents.
— Àh ! ce n'est pas possible ça, Marianne I
— Pardonnez-moi, mademoiselle ; c'est comme cela que dans le monde les mères aiment leurs enfants.
Huit jours après l'arrivée d'Ophélie et de son oncle^ madame et mademoiselle Troussard arrivent un matin chez le colonel, en s'écriant d'un air joyeux :
— 11 est arrivé... il est chez nous... depuis ce matin!... Il nous consacrera plusieurs jours!...
— 11 est venu dans son cabriolet, dit mademoiselle Thérèse, avec son domestique et un superbe chien de chasse, qui rapporte supérieurement !
— Ah ça, madame, dit le colonel en souriant, voudriez-vous bien nous expliquer maintenant ce qui vous rend si joyeuse?... Qui est-ce qui est arrivé d'abord?... un grand artiste... un virtuose... ou un de vos parents?..,
— Âh bien oui, -wa. parent! répond madame Troussard; Dieu merci, c'est mieux que cela : c'est M.Théophile Minot... un jeune homme que vous avez reçu ici l'année dernière... qui vous a été présenté par le neveu de ce pauvre capitaine Gervillier... M. Arthur.
Au nom d'Arthur, M. de Melleval fronce légèrement le sourcil , tandis que Caroline a senti tout son sang refluer vers son cœur; mais le colonel répond bientôt :
— Et c'est l'arrivée de ce jeune homme qui vous cause tant de joie?... Mais, autant que je me le rappelle, ce M. Minot était un garçon fort ordinaire... Je ne me suis pas aperçu qu'il eût des talents...
— Je gage qu'il n*a pas été à Rome, murmure Ophélie en haussant les épaules.
— Oh! vous verrez, colonel, vous verrez!... c'est un garçon charmant... rempli d'esprit, d'amabilité... Et pour les talents, il en a beaucoup.
— Alors, pendant son séjour chez moi, il paraît qu'il a bien caché tout cela...
— C'était probablement par timidité.
CHARMAHT. IIS
— Il ne m'a pas fait Teffet d'être timide.
— Enfin, vous le jugerez mieux , j*espère, pendant le temps qu'il passera chez nous... car il ne vient pas pour un jour... et d'ailleurs, j'ai tout lieu de croire, de penser...
Ici, madame Troussard se rapproche du colonel, et lui parlé à Toreille, mais pas assez bas pour qu'on n'entende pas à chaque instant le nom de sa fille et celui de Théophile Minot. Pendant cet aparté de sa mère, Thérèse se donne un air embarrassé, et se pince la bouche ; mademoiselle Ophélie sourit d'un air moqueur, en disant bas à Caroline :
— C'est sans doute depuis qu'il va chez les Troussard que ce monsieur est devenu spirituel!... Il se sera formé à la société des trois petits garçons.
Madame Troussard ayant cessé de s'adresser à l'oreille du colonel, reprend tout haut :
— Pour célébrer l'arrivée de noire hôte, nous donnerons ce soir une petite soirée... mais sans façon... C'est seulement pour attendre la grande fête.
— Ah ! vous voulez donner une grande fête? dit le colonel.
— Oui, une fête champêtre... de jour, dans notre jardin. M. Théophile, qui est rempli d'idées, a dit qu'il nous organiserait des choses charmantes, des surprises!... Et puis son chien fera des tours... Il parait qu'il est supérieurement dressé. Enfin, nous venons toujours vous prier de venir tous ce soir... On fera de la musique, beaucoup de musique. Nous avons invité quelques bonnes gens de l'endroit... l'adjoint du maire... et le receveur des contributions... ça fait nombre. Ah! mademoiselle Ophélie , vous nous amènerez votre oncle , n'est-ce pas?
- Pourquoi faire, madame? il est sourd et aveugle; que voulez-vous qu'il fasse à une soirée de musique?
— Oh! c'est égal... M. Théophile l'amusera beaucoup... Il vous fera des tours... Mais nous comptons d'abord sur vous.
La société accepte une invitation qu'il n'était pas possible dé refuser, et Caroline cherche en elle-même comment elle pourra amener M. Théophile à lui parler d'Arthur.
Le soir on se rend chez M. Troussard , qui , contre son habi^ tude , n'avait pas contremandé l'invitation du matin. Toute la maison était en grande tenue. Les petits garçons avaient leurs matelots neufs, et le papa portait une casquette en paille que
lU Ulr JBUNS HOMMB
Ton pouvait soupçonner venir du chapeau ronge de sa fille. Madame et mademoiselle avaient pris des robes presque blanches ; et, chose plus remarquable encore, il y avait des assietices de prunes et de groseilles sur une table, à la discrétion de la compagnie.
M. Théophile parut au colonel ce qu*il Tavait trouvé chez lui, un être sot et suffisant. Mademoiselle Ophélie assura qu'il avait encore pris du ventre, et Caroline rougit pendant que le gros jeune homme la saluait ; car elle se rappela qu'il Tavait rencontrée dans le petit bois avec Arthur.
Les notables de l'endroit, invités par madame Troussard, ne tardèrent pas à prendre leur part des amusements promis. L'adjoint du maire était un gros homme, habitué à diriger les travaux des champs et fort peu aux usages de la société; aussi, après avoir salué tout le monde, renfonça-t-il son chapeau sur sa tôte et s'obstina-t-il à le garder : madame Troussard, qui trouve cela un peu trop sans façon, s'approche de l'adjoint et lui dit :
— Monsieur Gingorleau, voulez-vous qu'on vous débarrasse de votre chapeau?
— Merci, madame, il ne me gêne pas.
— Mais il me semble que vous devez avoir trop chaud avec votre chapeau.
— Pas du tout 1 oh I j'y suis habituel
— • Monsieur est peut-être enrhumé du cerveau 1 Hii Théophile d'un air ironique et en se posant devant le cultivateur ; celui-ci regarde le gros jeune homme d'un air ébahi, et lui répond enfin :
— Est-ce que je vous ai emprunté votre mouchoir?
Cette réponse, à laquelle on ne s'attendait pas, fait beaucoup rire la compagnie, et Théophile ne juge pas à propos de pous* ser plus loin la conversation avec M. Gingorleau.
Le receveur des contributions était un petit homme beaucoup plus policé que l'adjoint. Il mettait même tant de prétentions dans ses saints, qu'on pouvait le prendre pour un vieux maître de danse; quelques autres gros cultivateurs de l'endroit vinrent encore se joindre à la compagnie, et la plupart jugèrent à propos de garder leur chapeau sur la tète, comme M. Gingorleau, en y joignant encore un bonnet de coton qui n'était pas d'une entière blancheur : tout cela donnait à la réunion
CHARMANT. lit
quelque chose de très-mëlangë ; aussi, mademoiselle Ophëlie se tourna-t-elle du côte de Caroline, en lui disant :
— Gomment trouves-tu la société?... elle est distinguée! J'avoue qu'en ce moment je voudrais être comme mon oncle.
Cependant madame et mademoiselle Troussard se donnaient beaucoup de mal pour organiser leur soirée; elles tournaient autour de chacun, puis revenaient toujours à Théophile, qui 8*était jeté sur une causeuse, et caressait un gros diien-loup, qu'il assurait être né sur le mont Saint-Bernard.
— Qu'est ce que nous allons faire?... dit madame Troussard. Commençons-nous par la musique... par le chant?... Monsieur Théophile, vous chanterez votre grand air de Mazaniello, Ah I TOUS le savez parfaitement maintenant.
— Grâce aux leçons de mademoiselle, répond M. Minot en souriant à Thérèse, et en continuant de caresser son chien, qui semble fort tourmenté par des puces et s'obstine à frotter son do9 contre les jambes de son maître.
— Mais je dianterai plus tard, répond Théophile, je ne suis pas pressé!
— Nous ne le sommes pas non plus! dit Ophélie à Caroline, et je crois que nous l'entendrons toujours trop.
Pendant que l'on causait, un des gros cultivateurs disait i l'adjoint :
— Qu'est-ce qu'on va donc faire ici?
— Je ne sais pas... je crois qu'on va jouer la comédie...
— Ah!... la comédie!... je n'ai jamais vu ça!... Mais on ne nous offre pas à nous rafraîchir.
— Oh! ça viendra sans doute.
En effet, M. Troussard, sur un coup d'œil de sa femme, était descendu à sa cave pour chercher du vin, parce que, en fait de rafraîchissement, les cultivateurs le préfèrent aux sirops qu'on offre à la ville; mais au lieu de remonter avec du vin, M. Troussard s'obstinait à compter ses bouteilles et à regarder si elles étaient bien bouchées. En attendant le retour du maître de la maison, le receveur allait à chaque instant faire un tour auprès des assiettées de prunes et de groseilles ; il en prenait tant que ses mains pouvaient en contenir, s'en fourrait ensuite dans la bouche, et allait, en saluant tout le monde, jeter les noyaux et les rafles dans la cheminée.
— Voilà un fameux chien I dit l'adjoint en regardant Tanimal placé entre les jambes de Minot.
— Oui, dit le colonel, il est assez beau... c'est, je crois, un chien de berger.
— Oh l non pas, colonel 1 s'écrie Théophile, Castor n*est point un chien de berger... il est né sur le Saint-Bernard... je vous le certifie... il a déjà sauvé trois hommes, sans compter les enfentsl;.. C'est un chien rempli de qualités.
— Je ne discute point son mérite, mais je prétends que ce n'est pas là un chien de Terre-Neuve.
— Ahl Terre-Neuve... je ne vous l'affirmerai pas... cependant il est né sur le Saint-Bernard.
— Ce monsieur me semble encore plus bête cette année que l'année dernière, dit tout bas Ophélie à M. Dugrandet* Et le vieux banquier sourit en répondant :
— Je ne le crois pas grand marcheur!
Mademoiselle Thérèse se décide à commencer le concert; elle chante une romance, comme si c'était un air de bravoure, ce qui n'empêche pas madame sa mère de lui crier de temps à autre :
— Plus haut, ma fille I... livre-toi I... tu as plus de voix que cela le matin à jeun !
Après la romance vient un duo chanté par Théophile et mademoiselle Thérèse. Pendant qu'on fait de la musique, le receveur a fait cinq voyages autour des prunes et des groseilles, puis il a été soigneusement jeter ses noyaux dans la cheminée ; deux des cultivateurs se sont endormis; l'adjoint semble disposé à en faire autant, lorsque M. Troussard entre comme un furieux dans le salon, en s'écriant :
— On m'a volé! je suis volé! C'est extrêmement désagréable!
— Qu'est-ce qu*il y a donc? disent les cultivateurs en s'éveillant, tandis que madame Troussard s'écrie :
— Eh ! mais, taisez- vous, monsieur!... Est-ce que vous n'entendez pas que Thérésinette chante le duo de la Vestale avec M. Théophile?... et vous arrivez en faisant un bruit épouvantable... vous avez fait peur à vos fils... Les pauvres petits se sont cachés sous le piano!...
— Madame, il n'est pas question de la Vestale, J'avais acheté ce matin un chapon superbe... que j'avais placé dans le ccl-
tier... devant la porte de la cave... 11 n*y est plas, je Tai chercbé en vain...
— Ehl monsieur, vQÎlà bien du bruit pour un chapon... il se retrouvera... laissez-nous donc chanter.
— Madame, il faut pourtant retrouver le chapon.
-— Est-il vivant? demande l'adjoint, pendant que le receveur va faire un tour près des assiettes.
— Vivant? non certainement, puisque je Tavais pendu à un croc.
— Avoir été à Rome ! et se trouver à une soirëe comme celle-ci! dit tout bas Ophélie. En vérité, c'est pour en mourir!
Caroline ne parlait pas ; mais comme l'histoire du chapon avait interrompu le chant, M. Théophile avait quitté le piano d'un air d'humeur, et était venu s'asseoir près de la fille du colonel; celle-ci regardait de temps à autre son voisin, auquel elle brûlait d'adresser la parole. Enfin, profitant d'un moment où toute la société écoutait M. Troussard donnant le signalement de son chapon, elle se hasarde à dire à Théophile :
—Vous êtes venu... seul... à la campagne... cette année, monsieur?...
— Seul... oui, mademoiselle. C'est-à-dire, j'ai amené, mon chien et mon domestique.
— Mais... vous n'êtes pas... vous n'avez pas... votre compagnon de voyage... de la dernière fois?...
— Ah ! vous voulez parler d'Arthur?...
Caroline n'a pas la force de répondre; elle baisse les yeux, mais elle attend avec anxiété que Théophile continue, ce qu'il fait enfin en disant !
— Oh! Arthur!... il est bien loin, s'il court toujours!... Je serais bien embarrassé pour le rejoindre!... Je crois qu'il était temps qu'il partît... il mangeait tout, à Paris!... Après cela, il en fera peut-être autant ailleurs.
Le jeune homme cesse de parler ; Caroline frémit, mais elle écoute encore; les moindres paroles lui sont précieuses lorsqu'il s'agit d'Arthur. Mais bientôt Théophile s'écrie :
— Eh mais... qu'est-ce que je vois !... Castor joue avec quelque chose!... Avec quoi diable joue-t-il?... Ici, Castor!... apporte tout de suite!
Le chien vient, d'un air obéissant et la queue en trompette, déposer aux pieds de son maître une patte de volaille que
fis UN JEUNE HOMME
M. Troussard reconnaît sur-le-champ pour avoir appartenu an chapon dont il était en peine. Le voleur est trouvé, c'est Castor qui aura dérobé le chapon. Le maître de la maison aurait bien envie de battre le chien, mais il n'ose pas, parce que H. Théophile Minot fait la cour à sa fille« Pour passer son désespoir, M. Troussard emporte les prunes et les groseilles, et retourne à sa cave, d'où il ne revient pas pendant le reste de la soirée.
On a refait de la musique, on a entendu trois fois mademoiselle Thérèse, et deux fois le gros Minot. La société a bien assez de chant, elle désire passer à d'autres récréations, M. Théophile ôte son habit en disant :
— Vous allez voir, je vais vous faire un tour!... c'est trèscurieux I Je parie que personne ne le fait après moi.
— Je gage que nous serons attrapés, dit Ophélie pendant que l'adjoint se frotte les yeux et pousse ses voisins pour les réveiller, et que le receveur va fureter dans tous les coins de la chambre, afin de tâcher de retrouver les groseille? et les prunes.
— Ohl voyons! voyons! disent madame et mademoiselle Troussard. Je ne sais ce que c'est... mais je gage que ce sera charmant!
— Ceci, dit Théophile, est une petite récréation gymnastique où il entre plus d'adresse que de force... car le tour m'a été montré par une dame qui s'en acquittait fort bien 1
— Oh l alors, je le ferai 1 s'écrie la grosse Thérèse.
•— Oui, ma fille le fera après vous, dit madame Troussard, moi ensuite, et mes ûls après... J'adore la gymnastique et tous les exercices du corps.
*- Ah çà ! mais qu'est-ce qu'ils feront tous? demande un des habitants du pays à l'adjoint.
— Je ne sais pas, mais je trouve qu'on ne se rafraîchit pas souvent ici I... Ah ! quand je reçois des amis, moi, j'ai toujours des bouteilles et des verres sur une table I...
— Ce n'est pas l'usage à Paris, dit le receveur d'un |dr de dignité.
-> Ah ben ! en v'ià une bonne!... est-ce que nous sommes à Paris, ici?
Pendant que la société causait, M. Théophile avait demandé un manche à balai et deux chaises. A défaut de manche à balai qu'on ne trouve pas dans la maison, parce que M. Troussard les
fail servir de tuteurs k ses dahlias, mademoiselle Thérèse va ôler la flèche qui est au-dessus de soa lit, et l'apporte à Théophile en loi disant :
— Est-ce aussi bon?
— Délicieux, mademoiselle. Maintenant, regardez bien comme je fais!...
M. Théophile passe la flèche derrière son dos, la tient ainsi des deux mains, fait poser une chaise en équilibre sur chaque bout : puis, relevant ses bras, fait repasser le bâton par-dessus sa tète, en tenant toujours ses chaises en équilibre.
Toute la société applaudit^ il n'y a que les cultivateurs qui se disent :
— Enlever deux chaises! c'est paslourd! v'ià un beau tourl... ^ J'enlèverais bien plus lourd que ça, moi«
— Ah! oui, mais l'équilibre!...
— C'est égal, c'est pas assez lourd.
— A mon tour, dit mademoiselle Thérèse en s'emparant delà flèche; je gage en faire autant.
— C'est beaucoup plus difficile que vous no pensez, mademoiselle.. «
— Oh ! c'est égal, ma fille est très-adroite, dit madame Troug* sard ; et pour l'équilibre, elle est étonnante, elle ferait sur une corde tout ce qu'on voudrait.
Mademoiselle Thérèse a passé la flèche derrière son dos et
s'écrie :
-^ Est-ce déjà comme cela qu'il faut la tenir?
— Plus bas, mademoiselle, plus bas... là... qu'on puisse pa^ ser le bâton sous les chaises que vous enlèverez... Très-bien.
— Posez les chaises...
•^ Elles y sont, ma fîlle.
— Regardez bien à présent.
Mademoiselle Troussard relève ses bras pour ramener le bâton par-dessus sa tète, en conservant l'équilibre aux chaises ; le tour se faisait assez bien, lorsqu'un événement qu'on n'avait pas furévu vint en augmenter l'effet,
La flèche, que mademoiselle Thérèse tenait derrière elle, col** lée contre sa robe, avait conservé vers son centre un clou nécessaire sans doute pour fixer les rideaux ; ce clou s'était piqué dans les vétementa de la jeune fille, et, au moment où elle relève ses bras pour faire remonter la flèche par-despussa tète, la robe»
IfO UN JEUNE HOMME
le jupon et le vêtement indispensable, accrochés par le maudit clou, se relèvent également, et montrent aux regards de toute la compagnie deux demi-lunes parfaitement appuyées l'une contre Tautre.
— Très-joli!... très-bien 1... tu le feras, ma fille 1 criait madame Troussard, qui, placée de Tautre côté, ne voyait pas la robe de sa fille se relever avec là flèche ; tandis que les cultivateurs se poussaient du coude et riaient, en se disant tout bas :
— Tiens 1 tiens I... mais c'est assez gentil ce tour>là...
— Ah ben, en v*là une de drôle!...
— Est-ce que c'est dans les usages de Paris de montrer ça en société?
M. deMellevai, occupé à causer avec madame Dugrandet, ne s'apercevait pas de ce qui arrivait; Caroline était plongée dans ses réflexions et ne voyait rien autour d'elle ; M. Dugrandet regardait ses pieds ; Théophile suivait de l'œil les chaises ; et les notables de l'endroit, frappés du spectacle nouveau qui s'offrait à leur vue, se seraient bien gardés de le faire cesser, lorsque mademoiselle Ophélie s'écrie tout à coup :
— Baissez vos brasl... lâchez votre flèche, mademoiselle!... lâchez vite!
— Mais non!... mais non!... dit madame Troussard. il faut qu'elle achève de vous montrer son adresse ; n'est-ce pas, monsieur Théophile?
— Ehl madame, elle nous montre bien autre chose que son adresse ! répond Ophélie avec colère. Mais retournez-vous donc. .. regardez donc la robe de votre fille 1
— Ah 1 mon Dieu I dit madame Troussard en voyant ce que mademoiselle Thérèse expose aux regards delà société... Ahl... je ne m'en doutais pas... Ma fille, baisse les bras... baisse la flèche... baisse tout :
— Mais pourquoi donc cela, maman? répond mademoiselle Thérèse, qui tient à achever le tour qu'elle a commencé ; laissezmoi donc finir, je sens bien que cela se fait.
— Ma fille, encore une fois, lâche tout!... tu montres le dessous de... ta robe... avec tous ses accessoires...
M. Théophile, qui vient de voir aussi ce dont il est question, saute sur le bâton pour l'ôter des mains de la jeune fille, qui s'obstine à ne point le lâcher. Il s'établit une lutte entre madeiQoiselle Troussard, sa mère et M. Théophile Minot : c'est à qui
CHARMANT. Itl
s'emparera de la flèche, ce qui simule parfaitement un combat au drapeau. Enfin, pendant cette lutte, les chaises sont tombées, et H. Troussard arrive dans le salon au moment où le rideau tombait sur la partie la plus curieuse du spectacle.
Cet événement a mis fin à la soirée; car mademoiselle Thérèse, ayant appris par sa mère ce qui lui était arrivé, est allée 8e cacher dans un coin du salon, d'où elle ne veut plus bouger. Les voisins ne jugent pas convenable d'attendre un second exercice gymnastique, parce que le premier leur a semblé suffisant ; les cultivateurs seuls y avaient pris goût ; mais, en voyant tout le inonde saluer et dire bonsoir, ils se décident à en faire autant. C'est ainsi que se termine la soirée donnée par la famille Troussard. Tout le monde sourit en se rappelant les événements qui s'y sont passés. Caroline est la seule qui gardera de cette soirée un triste souvenir; ce qu'on lui a dit d'Arthur n'est pas de nature à la consoler : il est parti ; on ne sait pas ce qu'il est devenu ; et son inconduite à Paris était connue de tout le monde! Peut-elle espérer que son père lui donnera jamais Arthur pour époux?
Mademoiselle Ophélie pensait que les Troussard s'en tiendraient là, et que l'incident arrivé à mademoiselle Thérèse en faisant de la gymnastique empêcherait la fête champêtre d'avoir lieu ; elle se trompait. M. Théophile était devenu encore plus empressé, plus galant, près de Thérèse depuis la fameuse soirée, et madame Troussard en concluait que l'événement arrivé à sa fille pourrait avoir son bon côté, puisqu'il n'avait fait qu'augmenter l'ardeur du jeune fashionable parisien ; quelquefois même elle allait jusqu'à s'imaginer que Théophile avait lui-même planté un clou dans la flèche pour amener l'incident qui s'en était suivi, et madame Troussard se disait :
— Au fait, ce serait extrêmement adroit... ce serait une manière de ne point épouser chat en poche... Il n'est pas défendu de désirer savoir à qui l'on aura affaire.
D'après cela, loin de renoncer à donner une fête champêtre, la famille Troussard y convia tous ses voisins, et même plusieurs propriétaires des environs; il fut seulement convenu que la belle Thérèse s'abstiendrait de répéter les tours ou exercices de corps faits par M. Théophile.
Le jour fixé pour la fête était un dimanche, parce que cela était plus commode aux notables de l'endroit, qui ce jour-là ne
iti UN JEUNE HOMME
conduisaient point la charrue. Le colonel, ses hôtes et les Dugrandet avaient accepté Pinvilation de madame Troussard, car dans un village les distractions sont rares, et l'on prend toutes celles qui se présentent* D'ailleurs, les voisins se seraient fauchés si l'on ne s'était pas rendu à leur fête ; et à la campagne il faut toujours éviter de se fâcher avec ses voisins,
La journée était belle, le soleil ardent; la compagnie se réunissait sur une assez jolie pelouse bordée d'arbres, qui était au mi* lieu du jardin de M. Troussard. On y avait disposé plusieurs jeux, tels que balançoires, grâces, volants, cerceaux. M. Théophile Minot, qui semblait être le roi de la fête, portait un costume tout à fait gajant. Il avait une petite veste de chasse en étoffe claire et légère et un pantalon pareil, qui dessinait parfaitement tous ses agréments. Mademoiselle Thérèse, vêtue d'une robe très-courte et qui laissait voir une jambe assez bien prise, était d'une gaieté folle, et sautillait avec tant d'abandon sur la pe* louse, que mademoiselle Ophélie disait à chaque instant :
•— Je crois que son intention est encore de nous faire voir quelque chose.
Enfin, M. Troussard, suivi de ses trois fils, se promenait avec des assiettes chargées de prunes, et allait en offrir à chacun, parce que la récolte avait été si abondante, qu'on ne savait qu'en foire : c'est ce qui rendait le maître de kt maison si généreux.
— Oh 1 bien obligé ! j'y renonce, dit Théophile en voyant M. Troussard venir à lui avec d'assez belles reines-Glaude. Vous ne savez donc pas que ce matin je suis monté sur un de vos pruniers afin d'en cueillir pour mademoiselle votre fille, et là je m'en suis donné... ohl mais j'en ai mangé comme ça ne m'était jamais arrivé...
M. Troussard n'insiste pas, et le gros Théophile appelle Cas* ter, qui accourt à la voix de son maître. Celui-ci jette fort loin son mouchoir, un gant, et jusqu'à une pièce de deux sous; le chien rapporte tout avec une grande promptitude, et chacun fait compliment au jeune homme sur la manière dont son chien est dressé.
f— C'est charmant un animal comme cela, dit Thérèse, cela fait beaucoup d'honneur 1 vous devez le mener partout avec vous?
— - Oh ! partout... même au spectacle, d'autant plus que j'y ai (rois entrées I Mais c'est assez nous occuper de Castor. Noii^
avons de l'espace ici, je veux vous faire voir quelque chose.
— Oh ! je voudrais bien revoir le tour de l'autre fois... avec les chaises et le bâton!... dit un des notables. Mademoiselle Thérèse se pince les lèvres eii rougissant un peu, et personne ne juge convenable de répondre à l'indiscrète demande de i*bomme des champs.
Cependant, Théophile sautillait, gambadait sur la pelouse et cherchait la place la plus unie pour y déployer son adresse, qui consistait à s'asseoir et à se relever en croisant ses jambes et sans poser ses mains à terre. Tout à coup une légère douleur qu'il ressent flans l'abdomen lui cause un tressaillement assez vif; mais comme elle n'a pas de suite et que toute la compagnie a les yeux fixés sur lui, attendant avec curiosité ce qu'il va faire, Théophile croise ses jambes et se baisse jusqu'à terre avec une grande dextérité.
— Très-bien 1 très-joliment exécuté! dit madame Troussard. Il faut voir à présent comment vous vous relèverez sans poser les mains!... ça me semble bien fort...
Mais au lieu de faire le moindre mouvement pour se relever, M. Minot restait cloué à terre ; il était devenu très-pâle, ses traits exprimaient un grand malaise; enfm, se relevant tout d'un coup, mais en se servant de ses mains comme tout le monde, le jeune homme part comme un éclair et disparaît dans l'endroit le plus isolé du jardin.
— Où va-t-il donc?...
— Qu'est-ce qu'il lui prend?.,.
— Ah! je devine, dit madame Troussard, il aura oublié quelque objet nécessaire pour son tour ou pour un autre, et il va le chercher... Je gage que c'est quelque surprise qu'il nous ménage! Il faut convenir que c'est un jeune homme bien aimable et bien gracieux en société.
Théophile s*était sauvé pour un motif tout autre que ceux que Ton supposait : les prunes dont il avait mangé le matin avec excès avaient provoqué un accident tout à fait inattendu et qui ne doit jamais arriver en société. Heureusement pour le jeune homme que sous son pantalon collant il portait un caleçon; il se hâfte de gagner un épais fourré, et là, se débarrassant du mieux possible de tout ce qui le gêne, il roule son caleçon et le cache dans un gros buisson de lilas. Puis, après avoir bien examiné sa toilette pour savoir si rien ne peut le trahir, Bf. Théo-»
ÎU un JEUNE HOMME
phile retourne vers la société en cherchant un prétexte à sa brusque sortie.
— Ah I le voilai le voilà! disent les dames Troussard en voyant le petit-maître revenir.
— Mais où donc avez-vous été?...
— Vous vous êtes mis à courir comme un cerf.
— Ah! c*est que j'avais oublié quelque chose..„ pour un tour d'escamotage que je vous ferai plus tard,
— C'est ce que nous avions pensé. Moi j'ai dit : M. Théophile nous ménage une surprise... Vraiment vous êtes trop aimable... mais le lourde tout à l'heure, vous ne l'avez pas acjievé?... nous ne vous en tenons pas quitte.
— Oh! je vais le faire... rien ne me gêne maintenant. Je suis à vos ordres, mesdames.
Et M. Théophile, qui se sent beaucoup plus leste, risque une pirouette, un entrechat, puis recommence à croiser ses jambes et à s'asseoir sans mettre ses mains ; il ne s'agissait plus que de se relever, et le jeune homme allait y procéder, lorsqu'on voit arriver Castor, qui depuis quelques insUnts avait disparu , mais qui revient en courant, la queue en trompette, l'air triomphant, et tenant dans sa gueule un objet qu'il sembl^er de rapporter.
— Ah ! voilà votre chien qui vous rapporte quelque chose, dit madame Troussard : quel fidèle animal I . . . Je crois que c'est un mouchoir qu'il tient dans sa gueule... Probablement vous aviez perdu votre mouchoir sans vous en être aperçu.
— Mais non, répondit Théophile en se tâtant, je n'ai rien perdu... j'ai mon mouchoir dans ma poche...
— Alors c'est autre chose; mais nous allons bien le savoir. En effet, Castor était arrivé près de la compagnie ; il perce le
cercle, arrive devant son maître, et dépose à ses pieds, non pas un mouchoir, mais le malheureux caleçon que Théophile avait caché dans un buisson de lilas.
En reconnaissant l'objet que son chien vient de lui apporter le jeune homme reste pétrifié, il ne se sent môme plus la force de se relever; cependant, comme Castor joue avec le caleçon, et semble disposé à le faire circuler dans la société, chacun se lève et s'éloigne sans juger nécessaire d'attendre la fin du tour promis par M, Minot.
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Mademoiselle Ophëlie entraîne le colonel- et sa fille en disant:
— Ce qui est arrive Tautre soir était fort inconvenant, aujourd'hui c'est pire!... Il paraît que c'est de plus fort en plus fort!... Vous voyez bien qu'il n'y a pas moyen de venir chez ces gens-là!
M. Dugrandet a aussi emmené sa femme. Les notables s'écrient que cette surprise-là ne vaut pas celle de l'autre fois. Madame Troussard et sa fille ne savent que dire ; M. Troussard prend du tabac; et quant au beau monsieur de Paris, il est encore disparu comme un éclair. Mais cette fois c'est pour appeler bien vite son domestique, demander son cabriolet, et quitter Draveil sans prendre congé de personne.
Ainsi se termine la fête champêtre si pompeusement annoncée I Vanitas vanitaium, et omnia vanitas!