‹ ŒuvresChapitre 14 sur 26 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

un HAlXAaB.

Qumze jours se sont écoulés, et Caroline n'a point encore retrouvé sa raison ; et aux accès de son délire succède un abattement, une atonie complète. Cependant ce n'est guère que la nuit, lorsque Marianne seule veille près d'elle, que la fille du colonel laisse échapper des paroles qui pourraient trahir son secret ; la fidèle servante remercie le ciel qui semble avoir entendu ses prières. Lorsque M. de Melleval et Charles sont présents, si l'agilation de la malade fait pressentir quelque accès de délire, alors, soit hasard, soit pour lui épargner la vue des souffrances de Caroline, le fils du major trouve toujours moyen d'emmener M. de MellevaL

Une nuit enfin, après une journée passée dans un accablement complet, Caroline ouvre les yeux ; elle semble se réveiller, sortir d'un songe... elle reconnaît Marianne, Papoelle, lui demande ce qui s'est passé.

La bonne fille eourt embrasser sa jeune maîtresse; elle verse des larmes de joie en s'écriant :

CSARMANT. fftl

— YooB me reconnaisBez donc enfin I... Ahl vous êtes sauvée maintenant !

Pendant que Marianne parie, la mémoire revient à Caroline, qui porte sa main à .son front en murmurant :

— Mais ce n'est donc point un songe !... un événement affreux m'est arrivé... mon fils... j'ai perdu mon fils...

Marianne sent bien qu'en ce moment tout ménagement serait inutile, et d'ailleurs il vaut mieux frapper douloureusement le cœur de Caroline que de la laisser retomber dans les accès de son délire; et puis Marianne est là maintenant pour pleurer avec . la jeune mère, pour entendre le récit de son malheur, pour lui donner quelque espérance ; c'est pourquoi la fidèle domestique ne cherche pas à .tromper sa maîtresse ; elle presse ses mains dans les siennes en lui disant :

— Vous êtes maintenant en état de m'apprendre comment ce malheur est arrivé. Dites>moi tout, et je ne doute pas que le ciel ne nous fasse retrouver ce cher enfant.

Avant de pouvoir parler, Caroline verse d'abondantes larmes ; mais ces larmes soulagent son cœur oppressé, et elles annoncent qu'avec le sentiment de ses peines la raison lui est entièrement revenue. Elle fait à Marianne un récit exact de ce qui lui est arrivé, et, lorsqu'elle l'a terminé, la bonne fille s'écrie :

— Votre enfant aura été pris, emmené par quelqu'un ; il est impossible que cela ne soit pas ainsi ; s'il était resté dans la forêt, on l'aurait retrouvé, car cette forêt est fréquentée l... tant de monde y passe!... Et puis, si vous saviez comme je l'ai fait parcourir, visiter par des paysans I... On a emmené le petit Paul... il était si gentil!... quelqu'un l'aura trouvé... ce pauvre enCant ne pouvait pas encore bien expliquer où il demeurait, et on aura cru peut-être fiaire une bonne œuvre en s'en chargeant. Ne craignez donc rien pour sa vie... on ne peut pas être assez barbare pour faire du mal à un si petit enfant... Il n'y a pas de loups dans cette forêt ; ainsi il ne lui sera arrivé aucun accident. Quant à le retrouver, ah dame t ce sera peut-être bien difficile; mais ce n'est pas en vous désolant, en vous faisant mourir de chagrin, que vous y parviendrez. Ayez donc du courage... tâchez de supporter ce malheur... conservez- vous pour votre pauvre père... Ahl si vous saviez combien il a eu de chagrin l Mais vous verrez comme il est changé depuis votre mala-

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die... et si vous mourriez, oh! je suis bien sûre qu'il ne vous survivrait pas.

Les paroles simples, mais vraies, de Marianne arrivent jusqu'au cœur de Caroline ; elle tend la main à sa bonne en lui disant :

— J'aurai du courage, Marianne;jesaurai supporter mes souffrances... D'ailleurs, quelque chose au fond de mon âme me dit qu'un jour je reverrai, je retrouverai mon fils!.,. Mais, va, cours dire à mon père que la raison m'est revenue, et que je désire l'embrasser.

Marianne entend à peine les dernières paroles de Caroline; elle se rend près du colonel, et elle lui crie de loin :

— Venez, monsieur, notre chère enfant est sauvée!... venez, oh! elle vous reconnaîtra, maintenant!... car elle m'a reconnue, moi!

Le colonel ose à peine croire à cette nouvelle ; cependant il se lève, se hâte de suivre Marianne, et bientôt il est dans les bras de sa fille; il mêle ses larmes aux siennes, il entend sa voix chérie lui donner les noms les plus doux ; enfin il aretrouvéson enfant.

Lorsque, après quelques moments donnés aux doux élans de sa tendresse, M. de Melleval peut jeter les yeux autour de lui, il aperçoit dans un coin de la chambre Charles, qui semble craindre de bouger, de peur de voir s'évanouir le tableau touchant qu'il a devant les yeux.

— Approchez, approchez, mon ami, s'écrie le colonel en tendant la main à Daverny. Ma fille nous est rendue I... vous devez partager notre joie comme vous avez partagé notre peine. Vous n'êtes plus un étranger pour nous I Ma Caroline, Charles a veillé près de toi, pendant l'absence de Marianne... il ne savait que faire, qii^imaginer pour calmer ton délire... Ah! c'est un ami véritable que nous avons là... et ils sont rares ceux dont le dévouejnent redouble dans les jours de notre afiliction.

Charles s'approche d'un air embarrassé , il balbutie quelques mots sans oser lever les yeux sur Caroline ; de son côté, celle-ci se contente de lui tendre la main ; il la prend , la porte à ses lèvres; mais sa bouche l'eflleure à peine, car il lui a semblé que déjà Caroline faisait un mouvement pour la retirer.

— Maintenant, dit M. de Melleval à sa fille, ne peux-tu pas nous apprendre ce qui t'est arrivé dans la forêt?... Charles t'a

retrouvée évanouie... Quelle cause avait amené cet événement? Caroline pâlit, et ses yeux s'emplissent de larmes. Charles se hâte de s'écrier :

— Colonel , en ce moment vos questions semblent fatiguer mademoiselle; il ne serait peut-étre pas prudent de lui rappeler ce qui aurait pu Paiïecter alors, attendons pour cela qu'elle soit entièrement rétablie.

— Vous avez raison, mon ami , répond M. de Melleval, vous êtes plus raisonnable que moi; ma fille est sauvée, voilà l'essentiel ! Maintenant ne nous occupons plus qu'à hâter sa convalescence.

A dater de ce jour, la fièvre a quitté Caroline , et elle peut bientôt se lever et se promener dans le jardin en s'appuyant sur le bras de son père. Mais le retour de ses forces n'a pas ramené le sourire sur ses lèvres ; son front est toujours pâle et soucieux, son regard tristement fixé vers la terre, et souvent elle détourne la tête pour cacher les larmes qui coulent de ses yeux. M. de Melleval a de nouveau demandé à sa fille ce qui, dans la forêt, a pu causer son évanouissement ; mais Caroline se borne à répondre qu'elle ne se souvient de rien , et ne sait plus comment cet accident lui est arrivé.

Marianne fait de fréquents voyages à Champrozay ; elle parcourt tous les environs du village, questionne les habitants, les gardes, les bûcherons pour tâcher de découvrir les traces de l'enfant que l'on a perdu. Mais elle revient toujours à Draveil sans avoir rien appris, et lorsqu'elle revoit Marianne, Caroline n'a pas besoin de la questionner, ses yeux lui disent assez que ses démarches ont encore été sans succès.

Le temps s'écoule. Caroline est retournée à Champrozay; elle a visité la forêt, elle a versé des larmes à la place où elle avait quitté son fils ; mais elle n'a rien appris, rien pu découvrir sur le sort de son enfant; aussi est-elle toujours triste et rêveuse. Mais en présence de son père elle tâche de sourire ; car M. de Melleval, déjà souffrant avant la maladie de sa fille, a éprouvé alors une commotion dont il ne peut se remettre ; quelques mois l'ont vieilli de plusieurs années, et Caroline s'effraye du changement qu'elle remarque dans les traits de son père.

L'hiver était revenu, mais Charles ne quittait presque plus la campagne du colonel. Lorsqu'il parlait de retourner à Paris, 11. de Melleval le grondait* Un jour, que Daverny semblait en-

core vouloir partir, le colonel lui prend la main , en lui disant d*une voix émue :

— Vous voulez me quitter î... et je n*ai que vous pour ami... pour consolation... et vous savez bien que c'est en vous que j'ai place mes plus chères espérances.

— Elles ne se réaliseront jamais, répond Charles en poussant un profond soupir.

— Et pourquoi aussi vous obstinez-vous à ne point déclarer votre amour à ma fille ?

— Parce que je vois que je n'ai pas le bonheur de lui plaire. •• et que je serais désolé de lui causer le moindre chagrin ; c'est pourquoi je vous supplie aussi de ne jamais employer votre autorité pour décider mademoiselle votre fille à m'accorder sa main.

— Je ne comprends rien à cet entêtement, dit le colonel. Ainsi voilà une union qui aurait comblé tous mes vœux, et qui ne se fera point, parce que monsieur ne veut pas dire à ma fille qu'il l'aime et serait heureux d'être son époux... parce que monsieur se figure que ma fille ne peut pas le souffrir.... Et sur quoi fondez-vous celât vous seriez, je crois, fort embarrasse de me le dire... Mais cequ*il y a de certain, c'est que vous avez une singulière manière de faire votre cour... Il faudrait peutêtre que ce fût ma fille qui vous dit qu'elle a envie d'être votre femme.

Charles se tait. Le colonel s'éloigne avec humeur ; toute la . journée il est triste, morose. Le soir, Caroline, se trouvant seule avec son père , s'approche de lui, et va lui prendre la main, en lui disant :

-^ Est-ce que vous êtes plus souffrant aujourd'hui, mon père?

— Oui, répond M. de Melleval ; mais que vous importe ma santé?... que vous importe que votre père éprouve ce bienêtre... ce contentement qui ranime nos forces?... Je sens bien que je n'irai pas loin... Les fatigues de la guerre m'ont usé de bonne heure... mais ce qui m'afilige, c'est que ma fille me laissera quitter ce monde triste et mécontent.

-— Ah ! mon père, pouvez-vous me parler ainsi 1 s'écrie Caroline en se jetant dans les bras du colonel. Moi, qui vous aime tant I... moi qui donnerais ma vie pour prolonger la vôtre I...

— Ma chère amie, les discours... les belles phrases prouvent fort peu de chose I... C'est par les actions que l'on fiiitvoir

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son affection, sa tendresse... Mon bonheur serait de vous voir rëpouse de Charles Daverny... car ce jeune homme est digne de vous... j'en suis certain... D'ailleurs, vous avez bientôt vingt et un ans, et vous devriez être mariée depuis longtemps... la sotte envie de rester toujours fille?... Fi doncl les vieilles fiUes sont des conscrits réfractaires , qui à vingt ans ne répondent pas à rappel, et conservent ensuite toute leur vie une fausse position dans la société. S'il me faut mourir sans vous laisser sous la garde d'un époux... j'emporterai dans la tombe un sentiment douloureux.., et il me semble que je ne pourrai pas y reposer en paix !...

— Mon père ! mon père I... s'écrie Caroline en tombant aux genoux du colonel, je ne veux pas que vous soyez malheureux... il vaut bien mieux que ce soit moi seule... qui souffre. Je ne veux pas que vous mouriez , que vous doutiez de ma tendresse pour vous... Eh bien... j'épouserai M. Daverny...

Épuisée par l'effort qu'elle vient de faire, Caroline a laissé retomber sa tête sur sa poitrine. Mais le colonel est si heureux de ce qu'il vient d'entendre, qu'il prend sa fille dans ses bras, la presse, la remercie; puis, comme s'il eût craint qu'elle ne voulût se dédire , il la quitte vivement en lui disant : Je vais trouver Charles... lui apprendre son bonheur!... Enfin, nous allons être tous heureux !

Caroline reste longtemps étourdie elle-même par la résolution qu'elle vient de prendre; l'arrivée de Marianne peut seule la tirer de sa stupeur.

Elle court à sa bonne en lui disant : — Tu ne sais pas ce que je viens de faire ?... ah ! c'est bien mal, peut-être... j'ai promis d'épouser M. Daverny... moi... qui suis mère... moi qui en aime un autre?... Mais mon père m'accusait de ne plus l'aimer.. . il est souffrant... j'ai vu des larmes dans ses yeux... il disait que mon refus abrégerait sa vie... Ah I Marianne I pouvaisje encore résister à mon père ?

— Non, mademoiselle, non, vous ne le deviez pas, répond Marianne. D'ailleurs , il me semble que le ciel veuille ce mariage ; votre amant vous a indignement abandonnée, et vous avez perdu votre fils!... Épousez M. Daverny... vous ne le tromperez pas, car il voit bien que vous n'avez pas d'amour pour lui... Je n'ose vous dire que vous serez heureuse, mais vous aurez satisfait votre père... et peut-être prolongé ses

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jours. Cette pensée vous dédommagera de vos ennuis. En6n... si , plus tard , le destin vous fait retrouver votre enfant , sans vous nommer sa mère, rien ne voua empêchera d'en avoir toujours la tendresse, et de veiller constamment sur lui.

Le lendemain de cette journée, Caroline était seule dans le salon, lorsque Charles, qu'elle n*avait point aperçu depuis la veille, y entre tout à coup et s*approche d'elle.

Caroline se sent frémir, un tremblement dont elle n'est pas maltresse s'empare de toute sa personne en se trouvant près de celui qu'elle consenti à épouser ; elle n'ose lever les yeux, et reste immobile sur sa chaise. Charles semble presque aussi embarrassé que Caroline, près de laquelle il est resté debout ; cependant, faisant un effort sur lui-même, il se décide à lui parler.

— Mademoiselle... M. votre père m'appris... m'a fait espérer un bonheur dont je n'osais pas me flatter... c'est que vous consentez à m'accorder votre main.

— Oui, monsieur, répond Caroline, mais d'une voix si faible que l'on peut à peine l'entendre, Charles la regarde alors, comme il n'avait pas osé le faire encore, puis il s'écrie :

— Être votre mari... m'occuper sans cesse de -satisfaire vos moindres désirs, sera pour moi un sort bien doux !... Mais, cependant, mademoiselle... si ce mariage était pour vous... un trop grand sacrifice... je ne voudrais pas... oh ! je n'accepterais pas mon bonheur aux dépens du vôtre !

— Monsieur... j'ai promis à mon père... mais 'je dois vous avouer... mon cœur n'est plus à moi... je vous tromperais en vous promettant de l'amour...

— Je me contenterai de votre amitié, mademoiselle, et peutêtre que, plus tard, mes soins... ma tendresse, obtiendront un sentiment plus doux.

Caroline va répondre à Charles, et, emportée par sa franchise, elle va lui en dire plus qu'il ne désire en entendre ; mais en ce moment le colonel entre dans le salon , sa vue arrête les paroles prêtes à s'échapper de la bouche de sa fille. Elle se résigne à être coupable pour ne point faire rougir le front de son père.

M. de Melleval veut hâter le moment où il doit donner un époux à sa fille ; il semble qu'il ait recouvré ses forces, sa vivacité. Il envoie Charles à Paris, pour se procurer les papiers né'

œssaires à son mariage; il le charge de toutes les emplettes, de tous les cadeaux de noce, et il rengagé à se presser. Pendant Fabsence de son gendre, le colonel ne quitte pas sa fille un instant, chaque jour il lui répète que son union avec Charles fera son bonheur; et Caroline, en voyant la joie de son père, ne se sent pas le courage de le détromper, et lui cache les larmes qu'elle répand depuis qu'elle s'est engagée à devenir la femme de Daverny.

Charles, qui partage l'impatience du coloneli ne tarde pas à être de retour à Draveil. Bientôt le Jour est pris, le moment est venu, et Caroline croit avoir encore du temps devant elle, lorsqu'un jour son père l'embrasse en lui disant :

— Demain, tu seras madame Daverny.

— Demain! murmure Caroline; et elle pâlit, chancelle, et se sent sur le point de perdre connaissance; mais le colonel avait les yeux fixés sur sa fille , son regard semblait chercher à lire dans le fond de son âme, et il y avait dans ce regard quefque chose de sévère, d'imposant, qui fit trembler Caroline ; elle baisse les yeux, et répond à son père :

— Demain... je vous obéirai.

Marianne était toujours )à pour consoler et ranimer sa jeune maîtresse. — Devenir l'épouse d'un autre! murmurait Caroline, ab! ce n'est pas là ce que j'avais promis à Arthur.

—' Et lui, mademoiselle, a-t-il tenu ses promesses , ses serments? s'écrie Marianne; il vous a oubliée, abandonnée.

— Mais, ma bonne, nous ignorons ce qui lui est arrivé... c'est peut-être malgré lui qu'il ne revient pas!... il a peut-être éprouvé bien des malheurs aussi 1

— Oh! quant à cela, mademoiselle, que qr ne vous empêche pas de vous marier.*. M. Arthur ne vous aimait plus... j'en suis sûre, moi, et si je ne vous l'ai pas dit plus tôt, c'était afin de ne point vous chagriner.

^ Ohl tu me trompes, Marianne, tu me trompes! Si tu me dis cela maintenant, c'est pour que j'aie moins de regrets en devenant l'épouse d'un autre.

C'est en vain que la fidèle servante veut prouver à Caroline que son séducteur ne mérite pas qu'elle pense encore à lui ; la fille du colonel ne veut pas croire ce qu'on lui dit d'Arthur; mais elle est résignée à obéir à son père ; et le lendemain, parée d'un bouquet blanc, que dans le fond de son cœur elle rougit

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de porter, elle marche en Iremblant à Tautel, et y donne maiïi à Charles Daverny.

Peu de inonde était invité à cette cérémonie. M. Dugrandet et sa femme, puis quelques honorables voisins furent seuls pries d'assister à cet hymen ; mais tous les habitants du village en furent témoins.

— La mariée est ben pâle et a les yeux ben rouges, disaient les paysannes.

— G*est que ça lui fait de Teffet de se marier, répondaient les garçons.

— Ah! dame, voyerz-vous, leo demoiselles de la ville, c'est pas comme vous autres, qui prenez un mari comme si on vous donnait une assiette de soupe.

— Oh î oh ! oh 1 sont-ils bêles ! Tiens, il y a des hommes qui ne valent pas un bouillon, au fait!...

Et pendant que les paysans causent sur les mariés, ceux-ci regagnent leur demeure, Charles portant souvent sur Caroline des regards brûlants d'amour, celle-ci baissant les yeux pour ne point rencontrer ceux de l'homme auquel elle vient de lier son sort.

M. de Melleval était au comble de la joie ; il revenait à chaque instant près de sa fille, et appuyait sa bouche sur le front sou* cieux de la jeune femme en s'écriant :

— Te voilà donc mariée enfin!., te voilà madame Daverny I... Ah! je savais bien que tu épouserais le fils du major!

Caroline souriait tristement à son père, et tâchait d'étouffer un soupir qui sortait de son sein. Mais Daverny, qui ne pouvait se lasser de contempler sa femme, remarquait le soupir, devinait la douleur cachée dans ce sourire; alors un nuage venait obscurcir son front, et il devenait lui-même aussi triste que la nouvelle épouse.

Ce mariage ne ressembla donc pas à la plupart de ceux que Ton célèbre; ordinairement cela commence fort gaiement, sauf à ne pas fmir de même : celui de Caroline devait-il être en tout le contraire des autres?

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