‹ ŒuvresChapitre 15 sur 26 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Six mois se sont écoulés depuis que Caroline est devenue madame Daverny, et les deux époux sonl encore l'un près de l'autre aussi froids, aussi silencieux que le premier jour de leur mariage.

Cependant Charles a fiait quelques efforts pour vaincre Tin» différence de sa femme, pour triompher de sa froideur à son égard ; mais , s'apercevant que tous ses soins sont inutiles et semblent obséder Caroline au lieu de lui être agréables, le gendre du colonel cesse de parler à sa femme de sa tendresse, et, se bornant à tous les égards que Ton se doit entre gens bien élevés , il paraît résigné à son sort , et ne plus vouloir essayer de le changer.

Le colonel croit sa fille heureuse : n'ayant jamais fait l'amour que militairement, il ne pensait pas qu'entre époux il fût nécessaire d'être amoureux. Il voyait Daverny attentif près de sa femme, celle-ci soumise aux moindres désirs de son mari, et il se disait : C'est un excellent ménage! ils se convenaient, j'ai bien fait de les unir. Ils sont tous les deux un peu posés, sérieux, et ils ne parlent guère, mais dans le fond je suis certain qu'ils 8*aiment beaucoup.

Le colonel jugeait mal les deux époux ; un observateur aurait deviné d'autres sentiments dans les regards que Daverny atta- ' chait souvent sur sa femme, et qu'il détournait ensuite avec douleur lorsqu'il voyait un soupir s'échapper du sein de Caroline, dans les mouvements brusques, rapides comme la pensée, qui portaient Daverny à courir vers Caroline, puis tout à coup le faisaient s'arrêter tristement et revenir sur ses pas, tandis que la jeune femme avait frémi du mouvement de son époux, comme redoutant qu'il ne lui prit envie de lui faire une ca« resse.

Heureux les gens qui ne jugent que sur ce qu'on fait sem* blant d'éprouver, qui croient tout ce qu'on leur dit, qui s'en rapportent aux apparences enfin ! Pour ceux-là, point de souci,

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d'inquiétude, de chagrin. Vous me direz qu'ils sont presque toujours trompés ; eh ! qu'importe? soyez certains que dans ce monde les gens les plus heureux sont ceux qui se laissent le mieux tromper.

Le mariage de sa fille avait, pendant quelque temps, ranimé la santé chancelante de M. de Melleval , mais ce bien-être ne fut que le réveil d'une lampe qui brille encore un moment avant de s'éteindre tout à fait. Le colonel s'affaiblissait de jour en jour davantage ; les tendres soins de sa fille, les attentions de son gendre, ne pouvaient plus prolonger l'existence de celui qui avait fait son temps sur la terre; mais du moins ils en embellissaient la fin ; et souvent M. de Melleval, réunissant dans les siennes la main de Caroline avec celle de Charles, leur disait :

— Mes enfants, ne vous chagrinez pas ; je sens que je dois bientôt vous quitter, mais je partirai heureux, tranquille, car je vois que vous faites un bon ménage... que vous êtes constamment d'accord... et je suis certain que vous vous aimerez toujours L..

Caroline pressait la main de son père en balbutiant :

— Oui... je serai bien heureuse... si vous recouvrez la santé.. • Charles ajoutait quelques paroles affectueuses à celles de sa

femme, et le colonel , trompé par les discours de ses enfants, se félicitait d'avoir formé leur union. De la part de Caroline et de son mari, c'eût été une grande faute de le détromper.

Malgré les prières que Caroline adressait chaque jour au ciel pour qu'il lui conservât son père, le colonel s'éteignit bientôt dans les bras de sa fille, dont il serait impossible de dépeindre la douleur. Quoique depuis longtemps il fût facile de prévoir ce triste événement, Caroline n*avait pas voulu se faire à cette idée; elle l'avait sans cesse repoussée en y substituant l'espérance que son père guérirait. Il nous semble toujours que ceux que nous aimons ne doivent point mourir.

Charles voulut en vain essayer, par ses soins, sa tendresse, d'alléger la douleur de sa femme. Depuis la mort du colonel , il semblait, au contraire, que Caroline éprouvât encore plus d'éloignement pour son mari ; elle évitait le plus qu'il lui était possible toutes les occasions de rester seule avec lui. Ce n'était que près de Marianne que madame Daverny aimait a

épancher son cœur, à parler de ses chagrins et à déplorer son sort.

— Je me suis mariée dans Tespoir de prolonger l'existence de mon père, disait Caroline à sa confidente; une année ne s'est pas écoulée depuis ^et hymen, et mon père meurt!... et je suis liée pour la vie a un homme que je n'aimerai jamais... car rimage d'un autre est toujours gravée au fond de mon cœurl... Ah! ma bonne! je suis bien malheureuse!

— Oui , sans doute , répondait Marianne , c'est fort triste de se trouver unie à quelqu'un... qui nous déplaît... Au fait, M. Daverny n'est pas aimable, n'est-ce pas?

— Mon Dieu ! je n'en sais rien, je ne cause jamais avec lui ; quand il va pour me parler, je trouve toujours un prétexte pour m'éloigner...

— Il a l'air sévère... rien d'agréable dans ses traits!

— Je t'avoue que je serais fort embarrassée pour dépeindre sa figure... je n'ai jamais fixé mes regards sur lui... Dès qu'il me regarde, je baisse les yeux... Mais ce que je sais, c'est qu'il ne ressemble pas à Arthur !

— J'ai bien peur qu'il ne devienne despote, méchant... Mais, ma chère maîtresse, il ne faudrait pas souffrir cela!... il faut avoir votre volonté aussi...

— Ah ! Marianne, que m'importe maintenant ce que l'on fera de moi?... J'ai perdu mon fils, je n'ai plus aucun espoir de bonheur.

Daverny, ne pouvant parvenir à dissiper la sombre tristesse de- sa femme, pense que le séjour de Draveil , la vue des lieux où elle a perdu son père, entretient encore la douleur de Caroline, et pour y apporter quelque distraction, il ne voit pas de meilleur moyen que de conduire sa femme à Paris.

C'est dans ce dessein qu'un matin ^ saisissant un moment où Caroline ne s'est pas encore retirée dans son appartement^ il lui dit :

— J'ai formé le projet d'aller vivre à Paris... Cette campagne doit vous rappeler sans cesse de tristes souvenirs... un autre séjour parviendra peut-être à vous distraire... Approuvez-vous cette idée?

— J'irai où vous voudrez, monsieur, répond froidement Caro« Une, puis elle s'empresse de quitter son mari.

Daverny regarde sa femme s'éloigner; un sentiment de tris-

tosee., de d^it, se peint sur gon visage, il froisse avec agitation dans ses mains un journal qu'il tenait. Mais bientôt redevenant plus calme, plus maître de lui-même, il se coûtante de murmurer : Essayons encore!... Peut-être mes soins, mes efforts ne serofit'ils pas toujours sans succès.

Huit jours après cet entretien, Caroline et son m^ri ëtaie&t installés à Paris dans un fort beau logement de la rue de la Paix ; Marianne, une cuisinière et un valet de diambre compo* saient toute leur maison. La fortune de Daverny, réunie à celle que lui avait apportée sa femme, était assez suffisante pour que les époux pussent goûter une existence fortunée. Beaucoup de j^as, à leur place, auraient pris voiture, livrée, et affiché un grand luxe; mais le mari de Caroline avait des habitudes d'or* dre, et aimait peu la représentation ; de son côté, la fille du colonel n*avait jamais redierché ces plaisirs du monde qui nécessitent de riches toilettes, de grandes dépenses; et, depuis son mariage, elle n'était pas devenue plus coquette qu'aupa* favant.

Mais, dans l'appartement qu'il avait loué à Paris, Daverny n'avait point, comme à la campagne, une chambre pour lui seul ; il ne s'était réservé qu'une pièce qui lui servait de cabinet et da bibliothèque; mais il couchait avec sa femme; et cet arrangement semblait avoir augmenté la tristœse de Caroline, qui cependant n'avait point osé s'y opposer.

Après avoir amené sa femme à Paris, Daverny fait ses efforts pour lui rendre ce séjour agréable; et, pour cela, il cherche à lui procurer chaque jour de nouvelles distractions. 11 la mène aux spectacles, aux concerts ; lui fait visiter tout ce que Paris renferme de curieux, et ses yeux attachés sur le visage de Caro*line cherchent à y découvrir une impression de plaisir produite par les objets nouveaux qui frappent sa vue. Mais Caroline reste calme, triste, indifférente; rien ne l'émeut, rien ne la distrait.

Un soir, en revenant du spectacle, où Caroline a été encore plus triste que de coutume, Charles, qui semble en proie à une vive agitation, attend que les domestiques soient retirés, et, resté seul près de sa femme, qui ne peut plus éviter le tête-à* tète, il se place devant elle, et, après l'avoir regardée longtemps, lui dit enfin :

— Caroline,,, vous êtes donc bien malheureusef

CHARHÂ!fT« fit

«^ le ne me plaiss pas, moDsieur, fé^nd la jeune femme, en ayant soin d'éviter les regards de son mari.

— Non, madame... non... vous ne vous plaignez pas, cela est vrai... mais des plaintes seraient peutrétre moins cruelles que ces soupirs, que c^te tristesse de tous les instants... que cetto indifférence pour tout ce que je fais pour vous plaire 1.^ Ahl cette existence est pour moi un supplice continuel !.,.

Charles a prononcé ces derniers mots avec tant de force, et sa main a frappé si violemment sur un meuble placé près de luî^ que Caroline fait un mouvement d'effroi, et recule vivement 89 chaise.

Un sourire amer vient se placer sur les lèvres de Charles, qui fait quelques pas dans la chambre, puis s'arrête devant m femme, en lui disant :

— Je vous effraye... je vous fais peur peut-être mainte* nant?... 11 ne manquerait plus que de vous inspirer ce sentiment)

•^ Je ne dis pas cela.., monsieur. .« répond Caroline d'une yoï% tremblante.

Quelques minutes s'écoulent avant qu'aucmn des deux ëpoux rompe le silence; enfin, c'est encore Charles qui s'adresse à sa femme:

— 1^ le séjour de Paris vous déplaît, madame; si vous d^feirez retourner à Draveil... parlez, nous partirons demain.

— Non, monsieur... la maison où mon père est mort ne peut plus avoir aucun charme pour moi!... cependant,. •

— Cependant?..: eh bien, madame? achevez...

*- Il me semble... qu'à la campagne... nous étions logés plus commodément qu'ici... nous aviona chacun notre appartement, .« ei...

*— Je vous entends, madame : vous ne voulez plus que je eonchfi avec vous... c'est là où vous désirez en venir... Ahl vous avfô raison... ne tenir dans ses bras qu'une statue... qu'un £orps dont l'âme est ailleurs... pour moi ce n'était pas du bon-^ beur, et pour vous ce n'était qu'un supplice que j'aurais dû vous épargner... Dès ce soir vous serez seule, madame... vous n'au-p rez plus Tennui... le chagrin de ma présence... et dans le jour vous serez libre aussi de ne point me voir, de rester tant qu il vous plaira dans votre appartement Mes efforts pour vous distraire, pour vous procurer quelques amusements, étant toujours

mal venus, je dois y renoncer... vous serez la maîtresse, ma— dame, de faire tout ce que bon vous semblera!... Je vous connais assez d'ailleurs pour être certain que votre conduite ne sera jamais réprëhensible... Le monde ne connaîtra rien de votre éloignement pour moi... c'est tout ce qu'il faut... et si quelque jour... Oh! mais non... je me flattais en vain, et c'est un espoir auquel je dois renoncer.

Après avoir dit ces mots, Charles jette un regard sur sa femme ; puis, prenant une lumière, il sort brusquement de la chambre à coucher.

Caroline est restée muette... immobile; un instant elle a eu la pensée d'adresser un mot affectueux à son mari... mais elle n'en a pas le courage, ce mot reste sur ses lèvres, et Daverny est éloigné depuis longtemps lorsqu'elle se demande encore si elle doit le retenir.

Au bout d'un moment, on frappe doucement à la porte de sa chambre. Caroline frémit, car elle craint que son mari n'ait changé d'avis, et qu'il ne revienne près d'elle ; mais la voix de Marianne se fait bientôt entendre, et la domestique entre tout doucement chez sa maîtresse, en disant à voix basse :

— Que se passe-t-il donc, ma chère enfant? J'ai entendu M. Daverny aller, venir, ouvrir brusquement les portes, puis s'enfermer dans son cabinet. Mon Dieu ! est-ce qu'il vous ferait des scènes maintenant? oh ! mais c'est que je ne souffrirai pas cela I... je n'entends pas que celle que j'ai élevée soit menée durement... Contez- moi tout, ma chère maîtresse; je vois bien que vous avez quelque chose.

— Rassure-toi, ma bonne Marianne... ce n'est rien... M. Daverny me reproche ma tristesse... Est-ce ma faute à moi si j'ai dans le fond du cœur un chagrin que je ne puis surmonter?

— Eh ! non, sans doute, ce n'est pas votre faute... D'ailleurs, quand vous avez épousé ce monsieur, vous lui avez bien dit que vous ne l'aimiez pas; ainsi de quoi se plaint-il maintenant? Il ne devait pas espérer que cette union vous rendrait bien gaie.

— Il m'a dit... que son existence... était un supplice continuel!...

— Voyez-vous cela!... Eh bien! s'il se trouve trop malheureux, qu'il vous laisse... qu'il s'éloigne...

— Il s'est emporté... il a frappé avec violence sur un meuble!... je me suis sentie trembler.

— Ahl mon Dieul de la colère!... mais c'est donc un tyran quace monsieur? Se mettre en colère contre une petite femme si gentille I... si douce 1... qu'il ne s'en avise plus I

— Oh ! non, Marianne... ce n'est pas contre moi qu'il était en colère... Il ne m'a rien dit de méchant... seulement... il m'a quittée en me disant que désormais... je vivrais... libre de faire... ce que je voudrais, qu'il ne s'en mêlerait plus... et que nous aurions chacun notre appartement.

— Eh bien I vous devez être contente alors, car -c'est là ce que vous désiriez depuis que nous habitons Paris. Allons ! ma chère enfant, ne vous inquiétez pas de ce que pense M. Daverny. Songez que je vous reste, moi... que je suis là pour vous consoler, vous aimer...

— Et pour me parler de mon fils, Marianne, de mon cher Paul, dont nous n'avons pu découvrir le sort... depuis trois ans bientôt que je l'ai perdu... Maintenant, s'il existe, il a près de cinq ans 1 Qu'il doit être gentil 1... que je serais heureuse si je pouvais le voir... rien qu'un instant, l'embrasser, le serrer. dans mes bras! Ahl pour ce moment de bonheur, je donnerais ma vie entière I... Mais, hélas I... jamais I... jamais peut-être je ne retrouverai mon ûlsl...

Un torrent de larmes s'échappe des yeux de Caroline; Marianne n'essaye *point de les arrêter : dans ces moments de souffrance où le souvenir de cet enfant revenait avec tant de force s'emparer de tout son être, il fallait laisser pleurer la pauvre mère ; vouloir s'opposer aux accès d'une douleur véritable, c'est essayer d'arrêter un torrent dans sa course. Tout dans la vie doit avoir son cours.

Après avoir longtemps pleuré, Caroline cède aux prières de Marianne et consent à prendre du repos; elle ferme ses yeux en prononçant le nom de son fils, et Marianne ne la quitte qu'après s'être assurée qu'elle est endormie.

Le lendemain, les deux époux se revoient aux heures des repas. M. Daverny a toujours les mêmes égards, les mêmes atten« tiens pour sa femme ; on voit cependant que ce n'est plus qu'une politesse froide, et qu'il veut respecter les convenances, mais ne cherche plus à s'attacher le cœur de Caroline.

L'amour le plus violent se lasse à la fin de n'être payé que par de la froideur et des marques d'éloignement ; alors le cœur éprouve une noble fierté, à tous les efi'orts qu'il a faits pour

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plaire saccèdent les marques de la plus grande indifférence. £t quand on ne cberche plus à plaire, c'esl souvent «lors qu'on y réussit. Mais il n'en est plus ainsi dans le ménage de Caroline ; elle se félicite de ne plus recevoir des marques de tendresse auxquelles elle ne pouvait pas répondre, et se trouve plus heureuse, parce qu'elle est plus souvent seule, et peut penser tout à son aise à son fils et à celui qui sut subjuguer son cœur, à cet Arthur qu'elle se représente toujours aussi beau, aussi aimable^ aussi séduisant que le jour où elle le vit pour k première fm.

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