CHAPITRE XVI
OH SE aiT&ouvi.
Par une belle journée d'hiver, madame Dftvemy était a^se devant son piano, où elle tâchait de se rappeler quelques romances qu'^dle chantait quand elle était demoiselle, lorsque tout à coup la domestique ouvre la porte en annonçant denx dames qui demandent madame Daverny. Caroline, qui ne reçoit aucune société depuis près de trois ans qu'elle habite Paris, cherche à ^viner quelle peut être cette visite ; miais avant qu'elle ait répondu sf elle voulait recevoir, deux voix qui lui sont bien connues se fofit entendre, et bientôt madame Troussard et sa ôUe ^trent dans le salon.
— La voilà cette chère amie... c'est bien elle 1 s'écrie inadame Troussard en courant embrasser Caroline, ce que sa êMe lait «nsiRte apvec beaucoup de démonstrations d'amitié.
— Ahf quel plaisir de vous revoir! ma chère Caroline l
— Mais nous ne savions pas que vous habitiez Paris, sans quoi il y a longtemps que nous serions venues vous voir..* le disais souvent à Thérèse : Cette pauvre petite Caroline 1... quand donc irons-nous à Draveil lui foire une petite causette?... Mais, bah l em n'a jamais le temps... D'abord vous savez que nous n'avons plus notre maison à Draveil... Nous l'avons vendue, parce que^ M. Minot... le mari de Thérèse, n'aimait pas ce pays-là... Ah! tteu! je suis bien fâchée de Pavoir écouté à présent, et si c'était à refaire 1... Enfin, que voulez^vous?... on ne peut pas deviner.. •>
ÊHÀRMAUt. |#7
■aB3 qooi il y a bien des choses qu'on ne fnratt pe».*. Neus sik vions que vous étiez mariée, nous avions reçu dans le temps une lettre de faire part... Mais je crois que nous ne connaissons pas du tout votre mari... C'est singulier, il ne venait donc pas chez vous de notre temps?..,
— Est-ce un bd homme?... est-il jeune? est-il aimable?... vous aime-t-il bien?... vous rend-il bien heureuse? Ohl c'est que les hommes... c'est bien trompeur!... Je sais cela par ex* pémoce, Aaiintenant que j'ai six ans et demi de ménage... Abl Dieu! six ans et demi! c'est déjà bien kmg!... Et vous, Caroline, combien y a^t-il de temps que vous êtes mariée?
Caroline n'a pas encore pu trouver moyen de [rfacer une parole, parée que madame Troussard a conservé Fhabitude de parler toujours, de questionner sans cesse, et de ne point laisser le temps de répondre. Enfin, elle dit à Thérèse :
— Il y a cinq ans bientôt que je suis la femme de M. Da^ vemy.
— Cinq ans] c^est bien ce que je disais à Thénésinette... il doit y avoir à peu près cinq ans... Gomme le temps passe t.. . Et le pauvre colonel, nous avons appris... Que voulez-vous, ma chère amie, c'est notre avenir à tous, et ce n'est pas le plus gai... Après tout, il vaut mieux être mort que de dervenir comme M. Troussard!...
— Ah! vous ne savez pas cela, Caroline, mon père est devenu imbécile !
— Imbécile!...
— Oui, ma bonne amie, mon époux est imbérife ou à peu près... Ça lui est arrivé par suite d'un accident dans sa cave... Vous savez qu'il y passait les trois quarts de ses journées, afin de savoir toujours le compte de ses bouteilles. Un jour, en y; entrant, qu'aperçoit-il?... toute une pile tombée, cassée... plus de cent bouteilles perdues 1 A cette vue, M. Troussard fut tellement saisi, tellement désolé, qu'il en eut une attaque de para- Fysie ; il perdit connaissance dans la cave, et malheureusement, comme nous étions allées nous promener et dîner en ville ce jour-là, nous ne nous aperçûmes de rien. Quand nous revînmes, pressées de nous coucher, et présumant que Troussard ronflait déjà, nous n'allâmes pas voir dans sa chambre. Enfin, ce ne fut que le lendemain matin au déjeuner que, ne le voyant pas paraître, je commençai à m'inquiéter; j'envoyai à la cave... on y
1«S tN JEUKfi HOMME
trouva mon mari qui avait passé près de vingt-quatre heures étendu sur ses bouteilles cassées. Je fis bien vite venir le médecin ; mais on eut beau faire, depuis ce temps Troussard est reste timbré, et c'est bien cruel d'être la femme d'un homme qui jouit plus de toutes ses facultés.
— Mais vous, Caroline, est-ce que vous avez été malade puis votre mariage?... Je vous trouve pâlie, changée...
— Moi... mais je suis...
— Et ma fille aussi est bien maigrie depuis qu'elle est mariée. • . Dieul... voyez donc comme son nez se pince... Cette pauvre Thérésinette qui était si ronde, si rouge, si fraîche... cela me fait de la peine quand je la regarde...
— Mais, maman, à vous entendre, ne croirait-on pas que je suis un squelette, un os, à présent?...
— Pas tout à fait... mais du train dont tu y vas... Prends garde... en général les maris n'aiment pas les osl... et M. Minot n*est déjà pas si aimable avec toi maintenant !
— Maman, si mon mari n'est plus si galant, ce n'est pas ma faute!... mais je suis bien sûre qu'il est toujours amoureux de moi, et la preuve, c'est qu'il est extrêmement jaloux!... En société, quand un monsieur me parle un peu longtemps, Minot devient bleu et jaune, et se pince les lèvres à se les faire saigner.
— Tu prends cela pour de l'amour, toi!... Tu ne sais donc pas, ma fille, que les trois quarts des hommes sont jaloux par amour-propre, et pas autre chose?... et, Dieu merci, ton mari en est bouffi, d'amour-propre!... Ce monsieur qui trouve que sa femme chante trop haut maintenant... qui veut lui remontrer la musique!..', lui! l'élève de Thérèse!.... ça fait pitié.
— Ahl vous ne savez pas, Caroline, j'ai un enfant... un gar- Qon... qui a quatre ans... et qui va déjà en pension, où il a manqué d'obtenir un premier prix de quelque chose ; mais les matlres nous ont assuré qu'il en aurait deux l'année prochaine, si nous lui faisions prendre du chocolat à sa pension... au lieu de le lui donner chez nous. Et vous, Caroline , avez-vous un enfant?
Caroline ne répond rien, mais ses yeux se remplissent de larmes, et elle se hâte de cacher sa figure avec son mouchoir. ,
— Allons... voilà que tu la fais pleurer ! s'écrie madame Trous- Bard; vraiment, ma fille, tu es indiscrète, tucà trop bavarde !...
CfiÀHMAKÏ. I«0
Ta vois bieu que cette chère Caroline n'a pas d'enfant et que ga iQi fait de la peine... Mais consolez-vous, ma bonne amie... cela <
peQt encore venir... il n'y a pas de temps de perdu! J'ai connu \
une dame qui est devenue enceinte au bout de vingt-deux ans }
de mariage; il est vrai qu'elle n'est accouchée que d'un petit j
embryon qui n'avait pas de sexe ; mais on l'a mis dans de l'es- ^
prit^e-vin, où il s'est parfaitement conservé. Ah ! à propos, et mes fils, mes trois garçons, dont j'oubliais de vous parler ! Ce sont des gaillards maintenant!... ils sont forts comme trois Turcs IJe les ai mis en pension, parce qu'ils cassaient tout à la niaison; il n'y avait pas moyen d'y conserver une soucoupe entière. Us ont de grandes dispositions; ils dessinent toute la jouniée des petits chevaux, des ânes... rien qu'avec une plume... J'en ferai des auteurs, des hommes de lettres. Je ne veux pas qu'ils deviennent imbéciles comme leur père. Et voire mari, ma chère Caroline, est-ce que nous ne le verrons pas?... est-ce que vous ne nous présenterez pas à lui?
- Ah! je serais bien aise de le connaître, dit^ Thérèse ; il faudra nous l'amener. S'il aime la musique^ nous le ferons chanter... ou jouer à des petits jeux... car nous donnons souvent des soi- ^ où l'on 8*amuse beaucoup.
- Mon mari ne chante pas, répond Caroline ; il est fort sérieux... nous n'allons jamais dans le monde...
- Vous vivez donc comme des ours?... Mais vous avez tort... il faut qu'une jeune femme voie le monde, la société. M. Minot voulait aussi séquestrer sa femme, la priver de tout plaisir, la laisser à la maison, et pendant ce temps-là ce monsieur courait, s'amusait, s'en donnait! C'est même ce qui a commencé à faire "»aigrirThérésina, ce qui est cause que son nez s'est pincé... J'ai bien vite mis ordre à cela ; j'ai dit à mon gendre : Vous voulez vous amuser sans votre femme, elle s'amusera sans vous ! et j'ai invité du monde... et alors M. Minot s'est un peu amendé!... a rechanté des duos avec sa femme ; il a donné moins de ^o«)mais c'est égal... Ahl c'est qu'avec les maris, si on se laisse molester, ils vous pétrissent jusqu'à ce que vous tourniez en boulettes. Oh! il faut que vous veniez chez nous, ma chère Caroline, il le faut ; si votre mari ne veut pas vous accompagner, eh bien! vous viendrez sans lui! et à moins que ce ne soit tout ^to un tyran...
•^Non, madame; mon mari me laisse au contraire entière-
1^0 ^^ JEtKE flOMMB
ment libre de suivre mes volontés... je n'abuse pas de cette liberté il est vrai, puisque je ne vais nulle part... Cependant je sens que j'aurais du plaisir à vous voir... à me retrouver avec des personnes... qui ont connu mon père... qui ont habité avec nous à Draveil dans un temps... que j'aime toujours à me rappeler... Mais une femme ne peut aller seule dans le monde, et,.. si M. Daverny reWse de m'accompagner chez tous...
— El pourquoi donr fèfuserait-il?... quelle raison aurait-il
potir cela?.... dit madame Troussard. Nous sommes d'anciennes
voisines... ma fille était votre amie... A propos d'amie, et la
grande Ophélie, la nièce de M. de Vieussec, qu'en avezrvous
ait?... qu'est-elle devenue?
— Je l'ignore, madame ; elle voyage, je crois, avec son oncle; fl y a bien longtemps que je n'ai eu de ses nouvelles.
— Elle sera sans doute retournée à Rome... Elle ne rêvait plus que Romains, qu'Italie... que ment Vésuve!... Si jamais celle-là se marie, il faudra qu'elle épouse un volcan I...
- Caroline, est-ce que vous ne nous ferez pas voir votre mari? reprend Thérèse, qui regardait souvent avec curiosité dans le salon, dont la porte était entr'ouverte. Est-ce qu'il n^est pas ici en ce moment?
— Mais je ne crois pas, répond Caroline avec un peu d'embarras; M. Daverny passe ses journées dans son cabinet... ou il sort... sans que je le sache... Il est bien rare que je le voie
avant le dîner...
— Vous ne me faites pas l'effet d'être positivement des tourtereaux, reprend madame Troussard. Ahî je comprends... un mariage de raison!... Après tout, ceux-là peuvent être aussi heureux que d'autres... Il ne faut pas se fier à ces hommes qui ont d'abord l'air si amoureux... témoin M. Minot... Il est vrai que ma fille a considérablement maigri l... elle danse dans son corset maintenant...
— Mon Dieu! maman, vous me dites toujours la môme chose 1 c'est ennuyeux à la fin !... Est-ce ma faute si j*aî maigri, il mon tempérament a changé? Et d'ailleurs est-ce que mon inari m'a pris au poids ?
r- C'est égal, crois-moi : mange de la fécule... des pâtes; prends des coulis, des consommés. J'ai de l'expérience, vois-tu; je sais ce qui te pend au nez si tu perds tes forces
— Et moi, je vous prie de ne pas vous mêler de mon mari et
CHARMANT. i74
de mon ménage 1 Je suis «ssez grande pour savoir me conduirft»
— Ah ! oui 1 ça irait bien si je ne m'en méiais pas I Pendant que madame Troussard et sa fille eontinuent à s*é-
chauffer en parlant, on a ouvert une porte du salon voisin, et quelqu'un y est entré. Madame Minot tourne la tête, aperçoit un monsieur, et s'écrie :
— Oh! voilà sans doute M. Davemy {..•
C'était en effet le mari de Caroline qui rentrait dans son cabinet, et qui s'était arrêté dans ie saion, étonné d'entendre plusieurs voix chez sa femme.
— Oui, c'est mon mari, répond Caroline après avoir jeté un coup d'œil dans le salon.
Aussitôt madame Troussard et sa fille se lèvent et se hâtent de passer dans le salon, où elles font déjà de grandes révérences àDaverny, avant que Caroline les ait présentées à son époux.
Charles regarde avec surprise les dames qu'il ne connaît pas, et qui ne lai laissent pas le temps de répondre un mot à leur^ politesses.
— Enchantées de faire votre connaissance, monsieur, dit madame Troussard ; nous parlions de vous tout à l'heure à madame votre épouse, et nous lui disions : Prés^itez^nous donc à votre BUiri... Nous habitions Draveil, nous étions voisines de ce pauvre colonel (... Il est mort bien vite... enfin, nous sommes tous mortels. Voici ma fille, ancienne amie de votre femme, au->jourd'hui épouse de M. Théophile Minot... Connaissez- vous mon gendre?... il va beaucoup dans le monde...
— Madame, je...
— Nous disions à madame votre épouse que nous serions charmées de vous avoir quelquefois à nos petites soirées musi* cales... Ma fille est très-forte sur le piano et sur le chant; sa grossesse ne lui a rien fait perdre de sa voi^... au contraire, elle donne le si bémol beaucoup plus facilement depuis qu'elle a lait un enfant. Monsieur aime sans doute la musique f
— Madame... je ne...
— Eh ! qui est-ce qui n'aime pas la musique, à présent qu'on ea fait partout?... Nous demeurons dans ie beau quartier... dans la Chaussée^' Antin ; voici notre adresse. C'est mon gendre qui l'a voulu; moi, je trouve que les logements y sont fort chers!... mais il faut toujours faire la volonté des hommes^ sans quoi on se querelle, et j'adore la paix !... Avant que mon
pauvre mari fût imbécile, nous ne nous querellions que pour sa cave^ et j'avais bien raison de lui dire qu'il y passait trop de temps.
— Mais, maman , vous ne dites pas à monsieur que ce sont les samedis que nous recevons.
— Ah ! tu as raison, Thérésinette ; je n*y pensais plus... je suis si étourdie!... Oui, monsieur, ce sont les samedis; nous avons pris ce jour-là, parce que c'est la veille du dimanche, et que si Ton reste un peu tard à sauter, à. danser, eh bien ! le lendemain on peut se reposer, on ne va pas à son bureau ; et nous recevons beaucoup d'employés... des sous-chefs... des chefs même ; il y en a un entre autres qui chante admirablement les facéties, les chansonnettes gaies ; on croirait entendre Levassor et Achard!,,, C'est un homme qu'on s'arrache dans Jes réunions ; mais il nous a promis de venir peut-élre samedi, et de nous chanter : Une bonne à 'pla/cer; on dit que c'est trèsdrôle ! Nous espérons que samedi prochain vous nous ferez le plaisir de nous amener madame; c'est tout à fait sans fagon, sans cérémonie, à l'instar des soirées d'artiste... Allons, *Thérésina, il faut partir, car nous avons encore plusieurs visites à faire, et le temps se passe sans qu'on sache comment.
Madame Troussard fait une profonde révérence à Daverny, elle embrasse Caroline, sa fille en fait autant ; puis toutes deux s'éloignent, après avoir encore répété : Nous comptons sur vous pour samedi.
Charles et sa femme sont restés dans le salon , ils ne se disent rien ; Charles a cependant sur les lèvres un sourire un peu moqueur, qui semble la suite de la visite qu'il vient de recevoir; Caroline parait réfléchir; enfin elle se décide à dire à son mari :
— Les personnes que vous veiiez de voir, monsieur, étaient fort bien reçues par mon père... Sans doute elles ont beaucoup de ridicules, et leurs manières pourraient être plus distinguées; mais dans le monde je pense qu'il faut toujours excuser un défaut en faveur d'une qualité... Et ces dames m'ont constamment témoigné de l'amitié.
— Madame , répond Daverny en reprenant son air grave, vous devez être persuadée que j'accueillerai bien toutes vos connaissances... et s'il vous est agréable d'aller chez ces dames... je vous y conduirai, car le monde ne doit pas savoir que nous vivons... chacun de notre côté...
Caroline fait une lëgère inclination de tête et rentre dans sa chambre... Elle n'aimait point à aller dans le monde; mais la vue de Thérèse et de sa mère lui rappelait une époque plus heureuse , et elle savait qu'en se retrouvant avec Théophile, elle éprouverait au fond de son cœur comme du plaisir, parce qu'elle se rappellerait qu'il avait été l'ami d'Arthur; elle avait donc le désir de se rendre à l'invitation de madame Troussard ; mais ce désir était combattu par la pensée qu'elle ne pouvait pas aller seule dans le monde, et qu'il faudrait alors accepter le bras de son mari.
Marianne, consultée par sa maîtresse, lui répondait :
— Eh I qu'avez-vous besoin de votre mari pour aller chez des gens que vous connaissiez avant lui?... N'êtes- vous point assez grande pour sortir seule?... assez sage pour savoir vous conduire?... M, Daverny vous laisse faire tout ce que vous voulez... profitez-en!
-— Mais le monde, Marianne, ne doit pas être initié à notre intérieur, savoir notre manière de vivre... Dans la société on doit avoir l'air d'aimer son mari... alors même qu'on le trompe.
-- 11 me semble qu'il vaudrait bien mieux ne pas le tromper et agir tout franchement.
— Non, Marianne, dans le monde il n'est pas permis d'être franc ; car la franchise s'appelle du mauvais ton, et la candeur y passe souvent pour de la bêtise. Je ne sais pourquoi, moi, qui fois la société, j'éprouve le désir de me rendre chez Thérèse... Mais aller sans mon mari... non... ce serait mal... et sortir avec lui!...
*- C'est bien ennuyeux, n'est-ce pas?...
— Non, Marianne... non, ce n'est pas de l'ennui que j'éprouve quand je suis avec lui... mais c'est un embarras... un malaise... car je sens bien que ma conduite avec M. Daverny n'est pas ce qu'elle devrait être... et on n'est jamais à son aise près de quelqu'un avec qui l'on a des torts.
— Enfin, vous le détestez, voilà le fin mot, et monsieur votre père aurait bien dû ne pas s'entêter à faire ce mariage-là.
Le samedi est arrivé, Caroline ne sait encore ce qu'elle veut faire; mais dans la journée son mari se présente chez elle et lui dit:
— Voulez-vous que je vous conduise ce soir chez les dames qui sont venues ici il y a quelques jours?...
174 UN JEUNE BOHHE
— Oui, monsieur... je le veux bieo, répond Caroline après un moment d'hésitation.
— Eh bien ! madame, à huit heures je serai à vos ordres.
Le soir, à l'heure fixée, Charles entrait chez sa femme; Caroline avait soigné sa toilette plus que de coutume, et en regardant sa femn?»e, dont les traits sont toujours plçins de charma, dont Tair de mélancolie sied bien à sa physionomie douce et distinguée , il se sent tressaillir, et peut k peine cacher Témolion qu'il éprouve.
Une voiture attendait : on part, le trajet se fait sans que les deux époux aient échangé un seul mot. L'un était absorbé par des souvenirs, l'autre attristé par le présent ; aucun d'eux ne voulait rompre le silence... On arrive enfin chez madame Troussard.
L'appartement de la maman de Thérèse était sur le même carré que calui de sa fille; mais c'était chez madame JrQussard que se donnaient 163 réunions, Pe cettQ manière, lorsqua M. Théophile était de mauvaise humeur ou reQir0it gris, (sç qui lui arrivait quelquefois , il pouvait aller se coucher sans entrer chez sa belle- mère et y mettre le trouble parmi te çoo»cert,
La société de madame Troussard était rassemblée dans pa assez beau salon où était un immense piapo. Au ]i:)omapt où Daverny et sa feipme arrivent, la réunion était à ppu près au complet. C'était un mélange de monde qui donnait à pepser d'étranges choses. Parmi ces figures singulières, dont les ui^^f grimaçaient avec prétention, tandis que d'autres affectaient un maintien modeste, démenti parfois par un sourire trèis-e^^pressif, on devait supposer qu'il y avait là plus d'une personne qui se donnait pour ce qu^elle n'était p^s, et avait intérêt à eaçb9r ce qu'elle était. ^
La musique étant toujours la principale occupation 4e la soi» rée, tous les gens qui venaient là voulaient passer pour artistes ou mélomanes, ou grands connaisseurs ; beaucoup ne savaienl point une note de musique, qui affectaient de parier eontinuellemant du ThëâtreTjtalien , du grand Opér^, de ûuppêi et de Nourrit; d'autres fredonnaient sans cesse entre leurs dents Taip que Von chantait, et avec leurs pieds oii leurs mains battaient la mesure à contre-temps; quelques-uns enfin, et ce n'étaient
CnAUHAIfT. 17»
pas les moins curieux, étaient exécutants. Si c'étaient des chanteurs, vous les entendiez tousser, se plaindre, et cracher tout le temps qu'ils ne chantaient pas ; si c'étaient des instrumentistes, ils allaient deux heures d*avance s'accorder dans une pièce voisine, et il fallait à chaque instant les prier de vouloir bien faire silence.
11 y avait aussi de ces gens qui ne savent rien, mais qui, poar être quelque chose, se font ou plutôt se disent protecteurs des artistes. Ces gens-là sont faciles à reconnaître s ils ne sont jamais jeunes ; les hommes portent perruque ou de faux tou^ pets, ils ont une mise à prétention, des boutons en brillant», presque toujours faux, une tabatière en platine, qui vient soidisant de Russie, et sur laquelle on voit Pierre le Grand à cheval; enfin ils ont La ton tranchant, Tair impertinent et un vieux chapeau.
Pendant qu'une jeune personne chante, ils s'écrient ; — Ella ira,,, elle ira.,, 6lla 9 dëjè beaucoup gagné, grâce à mes conreils... C'est moi qui lui ai dit de prendre des leçons de Bordo«gm... et de moïn^ ouvrir la bouche dans ses points d'orgue.,. Je la pousserai.,, je la fergi beaucoup chanter dans des matinées musicales... ça forme, ça donne de l'aplomb... C'est moi qui ai formé presque toute^ les dames de l'Opéra... Pas mal le trait!... Elle ira... je la pousserai.
Si c'est une dame qui a pris le rôle de protectrice, vous la reconnaissez à son chapeau passé, surchargé de fleurs fanées, •^e vieilles plumes, de rubans sales, et auquel pend un demivoile rejeté coquettement sur le côté ; le reste de la mise répond ai) chapeau ; c'est une robe de soie qui doit avoir été achetée au Temple, et à laquelle on a attaché une foule de petites rosettes qui ont l'air de danser sur la robe ; ce sont des boucles d'oreillep représentant du raisin, des groseilles ou quelque autre fryit; c'eçt un mantelet de velours bordé avec une vieille fourrure, dopt pe voudrait pas un marchand de peaux de lapin; enfiac'ççt une chaîne do cuivre doré e;ccessivement compliquée, qui fait plusieurs tours sur sa poitrine, et à laquelle pendent un flacon, un sachet et une infinité de croix.
Quand celui que l'on protège chante (car^ en général, les protectrices préfèrent protéger les hommes), on ne parle pas tout haut comme le protecteur, mais ce sont des extases, des reu- Wents d'yeux, des soupirs à demi étouffés et des mots entre-
coupes: Ah!.., ohî bien!... oh! ravissant!... parfait!... ab l ouil ah! charmant!
Si une personne placée près de la protectrice lui dit alors i — Ce monsieur chante bien, n'est-ce pas, madame?
Au lieu de répondre, celle-ci lève ses regards au plafond, fait des yeux blancs, se tortille sur son siège, et murmure enfin :
— C'est à moi qu'il doit son talent!... il en avait tous les germes et ne s'en doutait pas... mais je l'ai pris par la main et je l'ai conduit!... Je lui ai dit : Vous n'avez qu'à ouvrir la bouche, vous avez une fortune dans votre gosier... Il m'a écoutée... et il ne s'en repent pas.
L'arrivée de Daverny et de sa femme produit une assez vive sensation dans le salon. Les artistes craignent des rivaux, les protecteurs ont peur qu'on n'empiète sur les droits qu'ils se sont arrogés, et tous regardent avec curiosité les deux nouveaux venus.
Madame Troussard et sa fille courent au-devant de Caroline et de son mari en s'écriant :
— Ah! que c'est aimable de venir! que c'est gentil!... Oh! nous vous en savons bon gré ! Venez, venez, nous allons vous placer en face des chanteurs...
— Ah! ne dérangez personne pour moi, madame; je serai bien partout, répond Caroline en tâchant de résister aux instances de madame Troussard ; mais celle-ci ne l'écoute pas ; elle la prend par la main, l'entraîne, lui fait traverser tout le salon ; puis tout à coup s'arrétant devant un vieux monsieur coiffé d'un bonnet de soie noire, qui était assis dans un coin de la chambre et regardait tout le monde d'un air hébété en faisant des pigeons avec ses doigts, elle dit à Caroline :
— Le voilà, ce pauvre cher homme... c'est Troussard... Comme sa paralysie l'a vieilli!... Malgré cela, il va un peu mieux ; aussi nous le faisons venir au salon : je crois que la musique lui fait plaisir... Dernièrement il a essayé de chanter en même temps que sa fille... Voyons s'il vous reconnaîtra.
Et madame Troussard, s'approchant avec Caroline, dit à son mari :
— Troussard, reconnais- tu cette dame-là?
M. Troussard continue de jouer avec ses doigts, puis s'écrie d'une petite voix claire :
— Trois bouteilles!... six bouteilles, dix bouteilles 1... cassées !... cassées, cassées !.. .
— C'est fini ! la tête n'y est plus, et la vue de ses piles cassées le poursuit toujours. Venez vous asseoir, ma chère amie.
On place Caroline auprès d'une jeune personne de treize ans, qui chante déjà des romances passionnées avec beaucoup d'expression, et d'une dame qui est coiffée à la Ninon, ayant de plus sur chaque côté de la tète deux bottes de plumes qui retombent sur les oreilles comme des saules pleureurs. C'est une femme de quarante-huit ans qui protège un petit jeune homme qui n'a pas encore de barbe, et qu'elle veut faire débuter dans les Colins.
H. Daverny n*a pas suivi sa femme ; il est resté près de l'entrée du salon, d'où il peut tout à son aise jouir du coup d'œil et voir toute la société.
Au bout d'un moment, la jeune voisine de Caroline étant allée se mettre devant le piano, madame Minot vient s'asseoir près de son ancienne amie*
— Chantez-vous, Caroline, ou nous jouerez-vous un morceau? dit Thérèse en prenant la main de madame Daverny.
- Non, ma chère Thérèse, je ne sais plus rien... j'ai oublié la musique depuis que je suis mariée...
— Ah bah!... Mais vous avez tort... Est-ce que votre mari ne veut pas que vous chantiez?
— Mon mari me laisse faire tout ce que je veux, c'est moi qui n'ai plus envie de chanter.
— Il n'est pas mal, votre mari... l'air un peu sérieux; mais les hommes qui rient toujours ne sont pas les plus aimables dans leur intérieur ; je le sais bien moi, Caroline ; car, entre nous, M. Minot me rendait très-malheureuse dans les commencements de notre mariage; heureusement que j'ai pris un peu le dessus!... Il se moquait de moi, de mon père, de ma mère. Alors, quand j'ai vu cela, j'ai dit : — Attends l je vais te donner de l'occupation; et je me suis imaginé de faire la coquette. Minot est devenu jaloux, et il court moins dehors; mais ce qui me fait du chagrin, c'est qu'il a beaucoup de propension à se griser... et lorsqu'il est gris, il est très-méchant, il veut tuer tout le monde... lui ! qui est fort pacifique à jeun !.. .
— Il n'est pas ici ce soir, votre mari?
— Non ; il est allé diner à la Poissonnerie anglaise avec de ses
connaissances; mais il m'a promis de revenir de bonne heure. ••
Pourvu qu'il ne soit pas grisl... Ohl mais alors il va tout da suite se coucher... Ahl voilà une jeune personne qui va chaa— ter... Ohl vous allez entendre comme elle a une belle voix... pour treize an^... On lui en donnerait dii-huit, n'est-ee pas? Elle est trè»-avancëe pour son âge!
La jeune demoiselle se met à chanter une romance ; mais tout à coup, pendant qu'elle file un son très-haut, et queehacunTécoule en faisant silence, M. Troussard se met à danser sur sa chaise en s' écriant :
— Trois bouteilles !. .. six bouteilles 1 dix bouteilles !.. . cassées t casr^éesl cassées l
Toute la compagnie est indignée; quelques-uns de ces messieurs, qui protègent les artistes et qui probablement ne connaissent pas le maître de la maison, s'écrient :
— A la porte I... silence I... Qui est-ce qui a donc amené ici ce vieux bonhomme?... Il faut le faire sortir... il trouble les chanteurs...
— Mais c'est le père 4e madame Winot, disent quelques perfloones,
— Eh bien, il faut le prier d'aller ^ecouchâf'^f Qvmâ pn a lum père comme cela, on prévient la société.
Madame Troussard est obligée d'excuser sop éppui, et elle 06 décide à le ramener dans sa ehan^bre au momeptoùson gendre entre brusquement dans le salon.
Théophile Minot, que nous avons perdu de vue depuis la fête champêtre donnée à Draveil, chez M. Troussard. était devenu depuis son mariage encore plus gros, plus épais, plus lourd qu'à l'époque où il essayait des jeux gyoïfiastiquea. En prenant de l'âge, Théophile a toujours pris du ventre. Son go4t pour la table et Thabituda de boire opt enluminé 000 teiot et bourgeonné une grande partie de son visage. Quoique jeune encore, M. Minot a perdu tout ce qui caractérise la jeunesse. En voyant sa large figure carrée et ses gros yeux san3 ei^pression, on était persuadé d'avance qu'il ne devait parler que pour dire des sottises, et M. Minot ne faisait pas mentir sa figure.
Le mari de Thérèse entre dans le salon, l'air aviné, le chapeau sur la tête, les bottes crottées, les mains dans ses poclies; il pousse tout le monde, marche sur les pieds des hommes, sur les
robes des dames, et arrive ainsi au milieu du salon en s'écriant d'on air goguenard :
— Eb ben !... qu'est-ce qu'on fait iciî ça va-t-il, le concert?... chaatons^ous un peu proprement?... c'est que ça ne nous arrive pas tous les jours 1... Si ma belle-mère s'en mêle, ce doit être du jolil.«< Je vous chanterai quelque chose, moi, tout à rheure««. du gai^ du croustillant f... des farces... Ah I sapredië I nous avons joliment dîné I... nous«avons mangé entre autres une matelote normande... c'était à se mettre à genoux devant!... et nous avons bu des vins... tout ce qu'il y a de plus généreux... Nous étions six... nous avons bu comme quatre I... quatre chacun, entendons-nous!... Ma foi, il faut avouer que la vie est une chose bien agréable !
-^ Ah ! mon Dieu ! je crois que mon mari est gris, murmure Thérèse. Pourquoi donc est-il entré ici?... ordinairement il va se coucher; mais il n'est peut-être qu'un peu gai... Pourvu qu'il ne se dispute pas avec maman 1... Ils sont maintenant comme chien et chat tous les deux!... Minotl... Minotl... viens donc par ici... voilà quelqu'un que tu n'as pas va depuis longtemps...
M. Minot n'écoute pas sa femme, et continue à garder le milieu du salon en disant r
— Allons donc, la musiquet... ça ft«vapasl... est-ce que les chanteurs sont gelés?... Ah! qaelle délicieuse matelote normande!... et du pomard couché dans un petit panier... pour ne pas remuer la bouteille en versant... Quand je bois du vin dans un petit panier, je dis : C'est bon signe !... Ma foi, il faut avouer ' que la vie est une bien bonne chose!... Ah çà, si on ne chante pas, je vais aller me coucher, d'abord... Ah! mais non, je ne peux pas âîler me coucher, j'attends l'autre... un ami... qui va Venir me retrouver... Je lui ai dit qu'il y avait concert chez ma belle-mère, et il m'a dit : Ça doit être curieux ! Oh ! oui, que c*est curieux ! lui ai-je répondu... et il m'a dit : Je te suis !...
La société ne paraît pas enchantée des discours de M. Théophile; les chanteurs se pincent les lèvres d'un air mécontent ; les instrumentistes rentrent déjà leurs flûtes dans leurs étuis, ou leurs vidons dans leurs boites; les protecteurs chuchotent entre eux, et quelques dames demandent déjà leur châle, lorsque madame Troussard rentre dans le salon; elle s'avance près de son gendre, et lui dit à demi-voix
— Monsieur, quand on se met dans rélatoù vous êtes, on ne vient pas dans une réunion d'artistes et d'amateurs... Ordinaire— ment quand vous êtes gris, vous allez tout de suite vous coucher sans entrer chez moi ; je vous prie de nous laisser... vous savez où est votre «ppartement...
— Ma chère belle-mère I répond Minot en criant comme un sourd, vous parlez comme les trois Grâces I... Mais j*aime beaucoup la musique... je ne suis' pas de trop dans votre concert... je viens faire ma partie... Qui est-ce qui veut chanter avec moi le duo de la Vestale : Unis par VamiUéL.. Cinna turlututu rengaine / ... On me soufflera le reste l . . .
— C'est affreux ! c'est abominable de se conduire ainsi en société, et chez moi ! murmure madame Troussard en poussant Théophile du côté de Thérèse, et en faisant signe à celle-ci d'emmener son mari; mais Minot ne semble nullement disposé à obéir à sa belle-mère, et il lui rit au nez en s'écriant :
— Respectable belle-maman , allez donc soigner ce vieux bichon que vous avez rendu imbécile, ça fera beaucoup mieux que de nous ennuyer par vos radotages, dont je me moaue complètement !
Madame Troussard suffoque ; jamais encore son gendre ne s'était permis une pareille scène devant le monde, et justement ce soir>là la société musicale est au grand complet. Ne sachant plus que faire et quel moyen employer pour que son gendre se taise, ou du moins ne soit pas entendu, la maman de Thérèse prend un parti désespéré : elle court à un monsieur d'une soixantaine d'années, mais dont la stature colossale semble annoncer de grands moyens de poitrine. C'était un ancien chantre de cathédrale, que Ton n'osait pas faire chanter dans les salons, parce que sa voix de basse, ronflant comme le roulement de vingt grosses caisses, cassait presque toujours les vitres d'un appartement ; aussi l'ex-chantre était-il obligé de se contenter, dans les salons, d'écouter et d'applaudir les autres. Ce n'est donc pas sans une surprise mêlée de joie qu'il entend madame Troussard lui dire :
— Monsieur Groscanon, voulez - vous me faire un grand plaisir?
— Madame, tout ce qui dépendra de moi pour vous être agréable! répond le vieux chantre en faisant suivre ces mots d'un long
GUÀRMANT. ISI
roulement d'nr. C'était soa tic habituel , et cela imitait parfaitement le tambour.
— Monsieur Groscanonr, vous n'êtes pas sans savoir quelques morceaux de musique?..*
— Des morceaux de musique!... oh! oui, madame; j'ose dire que j'en possède... profane ou sacrée, j'en sais infiniment!... brrr ou !
— Seriez-vous assez aimable pour nous en chanter un?
— Comment donc, madame, mais très-volontiers! profane ou sacrée? brrr ou !
— Ce que vous voudrez... Je désirerais un grand air... à effet.
— Je vais vous chanter celui d'Orphée : Tai 'perdu monEury^ dice! Il est parfaitement dans ma voix... brrr ou !
— Voulez-vous qu'on vous accompagne?
— C'est inutile, madame, je tue tous les accompagnements sous moi ; on ne les entend plus quand je chante, brrr ou !
^ Donnez tous vos moyens, monsieur Groscanon, cela me fera plaisir.
— Madame, je vais tâcher de vous satisfaire, brrr ou!
M. Groscanon se dirige vers le piano, devant lequel il se tient debout; puis, après s'être mouché en imitant la trompette, il salue la société en disant :
— Je vais chanter l'air d'Orphée,
— Tiens, c'est un père noble qui va chanter! s'écrie Minot ; ah! ça doit être gentil ; il me semble avoir vu ce monsieur-là au café des Aveugles...
Cependant M. Groscanon vient d'entonner l'air d'opéra, et un mouvement général s'opère dans la société : au ronflement extraordinaire de cette voix, on voit les uns s'agiter sur leur chaise, les autres porter les mains à leurs oreilles ; beaucoup quittent leur place, et vont se réfugier dans la pièce d'entrée. Cependant l'ancien chantre va toujours; il semble fier de l'effet qu'il produit, et sa voix , rappelant l'axiome : Vires acquint eundo, devient à chaque instant plus assourdissante. Minot luimême en éprouve les effets; il se sent tout étourdi, se rapproche (le sa femme, et quand M. Groscanon s'écrie : Bien n'égale ma douleur!
— Et la mienne donc! répond Minot. Eh! mon Dieu! qu'est-
m UN JEUHB HOMME
ce que c*est que ça?... il me semble que je vais tomber. .. est>ce qu'il est entré des voitures dans le salon?
Madame Troussard est enchantée ; la voix de M. Groscanon a fait oublier son gendre; on ne sait plus où Ton en est, et tandis que le vieux chantre répète en mugissant : J*ai perdu mon Eurydice, rien n'égale ma douleur! la plus grande partie de la société se lève en s'écriant : — Il nV a pas moyen d'y tenir. .. il nous ferait saigner les oreilles.
Il ne reste plus dans le salon qu'une douzaine d'intrépides qui probablement ont l'habitude d'assister au combat des chiens et aux exercices à feu ; Caroline a plus d'une fois voulu se lever^ mais toujours Thérèse l'a retenue en lui disant d'un air suppliant :
— Encore un moment... que je vous présente à mon mari je veux savoir s'il vous reconnaîtra.
Quant à Daverny^ resté près de l'entrée du salon, il observait avec surprise tout ce qui se passait dans la réunion de madame Troussard, et semblait y prendre ce plaisir que l'on goûte à un spectacle où l'on assiste pour la première fois et où l'on reste par curiosité, mais avec la ferme intention de n'y jamais retourner.
Enfin M. Groscanon a cessé de chanter, et pendant qu'il s'essuie le visage et le front, d'où coulent des ruisseaux de sueur, Théophile, que la voix du chantre a un peu dégrisé, se rapproche de sa femme en disant :
— Il faut avouer que vous avez des chanteurs d*une grande force. Je doute que Ton entende jamais au-dessus de cela... Où diable ma belle-mère pôche-t-elle ses artistes?... c'est probablement aux abattoirs...
— Théophile, répond Thérèse en prenant son mari par la main, venez donc saluer une dame que vous n'avez pas vue depuis longtemps, et qui ce soir nous a fait le plaisir de venir à notrQ concert.
Minot regarde Caroline, puis il s'écrie :
— Eh! mais... je reconnais parfaitement mademoiselle... que j*eus le plaisir de voira Draveil... chez monsieur son père.
Caroline salue Théophile, pendant que Thérèse reprend :
— Mon amie est mariée maintenant... voilà son mari là-bas*. •
— Ahl c'est singulier comme on se retrouve!... Aujourd'hui, savez-vous pourquoi je suis revenu tard? c'est que j'ai fait une
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rencoutre... un ancien ami... qui est môme venu dîner avec nous... que je n'avais pas vu depuis des siècles... Je le croyais mortl... Eh! parbleu... mademoiselle... madame..* dis- je, le connaît bien aussi... c'est Arthur Gervilliér...
En entendant prononcer le nom d'Arthur, Caroline est devenue pâle, tremblante, puis tout son sang a reflué vers son coeur; étendant elle écoute avec anxiété Théophile.
— Oui, reprend le mari de Thérèse, je l'ai trouvé diablement change, ce pauvre Arthur... Il paraît que les voyages ne lui ont pas été favorables!.*. Du reste, c'est toujours un bon compagnon, un viveur !... Oh ! c'est un viveur premier numéro!... Mais je suis étonné qu'il ne soit pas encore arrivé... il me suivait quand je suis venu...
— Comment 1 vous avez invité vos amis à venir à nos con- ^jertsT Yous savez, bien que maman ne veut recevoir que des artistes*
— Ah! ah! chère amie, ils sont jolis, vos concerts.,., et vos artistes!... Ce vieux là-bas qui vient de nous beugler qu'il avait perdu son Eurydice!... on devrait l'enfermer avec des taureaux pour les dompter... D'ailleurs est-ce que vous n'avez pa& entendu? ce n'est pas un étranger, c'est Arthur... Arthur Gervillier qui va venir; et vous l'avez vu cent fois chez le colonel de Melleval! car il fut un temps où il y allait beaucoup..., Mademoiselle Caroline... madame, dis-je, doit bien se le rappeler?
Ces derniers mots sont accompagnés d'un sourire qui ferait rougir Caroline si elle était en état de le remarquer ; mais depuis qu'elle a entendu dire qu'Arthur allait venir, sa tète n'est plus à elle, ses yeux se troublent, ses jambes fléchissent ; elle veut partir, quitter le salon, et elle n'en a plus la force. Cependant elle a tourné la tète, ses regards cherchent son mari, qui vient de se rapprocher d'elle pendant que Minot parlait ; elle rencontre les yeux de Daverny, qui dans ce moment sont fixés sur elle avec une expression qu'elle ne peut définir, mais qui lui semble celle d'un juge. Elle rassemble ses forces, et balbutie :
— Monsieur... je voudrais partir.
Avant que Daverny ait eu le temps de répondre à sa femme^ qnelqu^un entre brusquement dans le salon en riant aux éclats. Cest un homme jeune encore, mais dont les passions et les débauches ont vieilli les traits avant l'âge ; c'est un cavalier qui a été cité pour sa tournure, son élégance, et qui maintenant a
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contracté dans sa mise, dans ses manières, un laisser aller de mauvais ton, de mauvais goût, qui n'a plus rien d'un homme comme il faut; enfin, c'est un homme qui, après avoir eu de grands succès près des femmes, en est venu à ne plus croire à la vertu d'aucune, et à les traiter toutes avec ce ton familier, d'usage chez les gens qui ne fréquentent que de mauvais lieux. Ce personnage est Arthur Gervillier, celui qu'autrefois on citait comme... un jeune homme charmant.
Il entre dans le salon en riant comme un fou, parce que dans la salle d'entrée il vient de heurter une vieille dame et sa fille que la voix de Oroscanon avait mises en fuite, et qui dans leur précipitation à s'éloigner avaient mis sur leurs épaules, la ma* man un paletot d'homme, et la fille un vieux carrick à collet.
— Est-ce qu'il y a bal masqué ici? dit Arthur en jetant les yeux dans le salon. 11 me semble que je viens de rencontrer des personnes travesties.
— Arrive donc, flâneur ! s'écrie Minot en allant au-devant de son ami. Tu viens trop tard... tu as perdu... tu aurais entendu monsieur, qui vient de faire un terrible effet avec sa voix*
— Monsieur sera peut-être assez aimable pour recommencer pour moi, dit Arthur d'un air moqueur. Mais présente-moi donc à ta femme, mon cher Théophile; tu m'as dit que je renouvellerais connaissance avec mademoiselle Thérèse Troussard, devenue madame Minot.
— Oui... oui... tiens, la voilà!...
Et Minot conduisait son ami du côté du salon où était Thérèse ; mais avant d'arriver à elle, Arthur passe devant une dame qui essayait de sortir en s'appuyant sur le bras de son mari.
Arthur s'arrête, considère cette dame^ qui semble vouloir se dérober à sa vue, et s'écrie :
— Mais... je ne me trompe pas I... non, vraiment... c'est bien elle !... c'est Caroline de Mellevall...
— Non, monsieur, répond Daverny d'un ton fort sec, et en regardant Arthur d'un air sévère... ce n'est plus Caroline de Melleval... c'est madame Daverny... c'est ma femme qui est devant vous...
— Votre femme I... répond Arthur d'un air railleur. Parbleu, monsieur, je vous en fais mon compliment!...
Daverny semblait prêt à répondre, lorsqu'un faible gémissement se fait entendre : c'est Caroline qui perd connaissance et
tomberait sur le parquet si son mari ne la retenait dans ses bras. Enlevant alors sa femme et l'emportant du salon, Daverny se hâte de quitter Tappartement, et sans écouter Thérèse et sa mère qui veulent prodiguer leurs soins à Caroline, il descend l'escalier, fait avancer une voiture, s*y place avec sa femme, qui n'a pas repris ses sens, et se hâte de se faire conduire chez lui.