CHAPITRE XVII
UK PETIT AANONEUH.
Daverny, aidé de Marianne, prodigue à Caroline des soins qui sont longtemps sans résultat.
— Mais que lui est-il donc arrive, à cette chère enfant ? s'écrie la pauvre Marianne désolée de revoir sa maîtresse privée de sentiment. Que s'est-il donc passé chez les Troussard?... Il y arrive toujours des événements, chez ces gens-là I
— Il n'y a eu aueun accident, répond Daverny. Votre maîtresse aura été incommodée... par le monde, la chaleur... il y avait longtemps qu'elle n'avait été dans une réunion... il n'y a rien là de surprenant... Je pense cependant... que cet évanouis sèment lui ôtera le désir de retourner dans la maison où nous avons été ce soir.
Caroline revient à elle ; enfin, au moment où elle ouvre les yeux, Daverny s'éloigne en disant à Marianne :
— Ne la quittez pas...
— Que s'est-il donc passé, ma chère maîtresse? s'écrie Marianne lorsqu'elle se voit seule avec Caroline, qui porte autour d'elle des regards craintifs.
— Ah! Marianne! je ne sais pas comment l'émotion ne m'a pas tuJe!... Je l'ai revu.. .j'ai entendu sa voix... il m'a parlé 1...
— Mais qui donc?
— Eh! ne le devines-tu pas? ArthurI Arthur... le père de mon fils!... Je le retrouve... il est de retour à Paris... il est ici... et je suis mariée, moi! mariée! ô mon Dieu!... Maintenant que je sais qu'Arthur existe... qu'il respire le même air quel moi... ah! Marianne! je sens que cet hymen qui me lie à uni autre va me sembler encore bien plus insupportable I*..
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— Voyons, ma dière enfant, calmez-vous... remettez-Tovs un peu, et contez-moi comment cela s'est passe.
— Mais, Marianne, c'est à peine si je le sais moi>mémel... H me semble que. tout cela est un rêve I... J'étais dans un salon, je ne sais ce qu*on disait autour de moi... Thérèse me parlait lorsque son mari arriva, M« Minot me semblait encore plus sot, plus impertinent qu'autrefois, lorsque tout à coup il prononça le nom d'Arthur!... Ohl alors, je l'écoutai avec attention I... Il venait de retrouver son ancien ami... Arthur allait venir... venir où j'étais!... voilà ce que j'entendis. Émue, tremblante, je veux partir... tout à coup j'entendis cette voix chérie qui depuis si longtemps n'avait pas retenti à mes oreilles... c'était Arthur qui entrait dans le salon!... Je ne le vis pas, car je ne voyais plus clair... un brouillard couvrait ma vue... Je me levai... M. Daverny me prit le bras... il m'entraînait, nous allions partir... mais Arthur m'aperçut... il me reconnut... j'entendis qu'il s'écriait : C'est Caroline de Melleval l... Et M. Daverny lui répondit: Non, c'est ma femme, maintenant... Alors, je perdis connaissance, et je n'entendis plus...
— Et votre mari vous a ramenée ici, où,*'gràce à nos soins, vous avez repris connaissance; et quand il a vu que vous reveniez à vous. M» Daverny s'est bien vite éloigné, comme s'il eât deviné que sa vue ne vous serait pas agréable I
•^ Et que i'a-t-il dit sur cet événement?... Crois-tu qu'il ait soupçonné la cause de mon évanouissement?
— Ohl non... il a dit que c'était la chaleur... le monde... que ça vous avait fait mal, parce que vous n'étiez plus habituée à aller en société*
— * Il ne soupçonne rien... oh! tant mieux... je craignais qu'il n'eût deviné la vérité I mais, n'importe, je ne retournerai plus dans cette maison... je ne dois plus y retourner» car je pourrais encore y rencontrer Arthur, et je dois le fuir maintenant ; je dois éviter sa présence... Luil que j'ai si longtemps désiré... espéré... quand il revient en France, je ne puis plus le voirl.*. mon pèrel mon père! quel sacrifice je vous ai fait 1
— Et comment l'avez-vous trouvé» M. Arthur? est-il toi^gours aussi beau cavalier... aussi élégant qu'autrefois?
— Je n'en sais rien, ma bonne, je te répète que je ne l'ai pas vu... j'ai seulement entendu sa voix... qui a pénétré jusqu'à mon cœur... A ces paroles : C'est mademoiselle Caroline de
Meileyal... Âh ! quelle a dû être sa douleur quand il a appris que j'étais mariée I...
— Mais si cela devait tant l'affliger, répond Marianne en secouant la tète , il me semble qu'il ne serait pas resté plus de sept ans sans donner de ses nouvelles...
^ Oh 1 c'est qu'il ne l'a pas pu apparemment. N'importe, je suis mariée... je n'oublierai pas les devoirs que ce titre m'impose... je ne reverrai pas Arthur... je n'irai plus chez Thérèse. Si elle ou sa mère venaient pour me voir, on leur dira toujours que je suis sortie... car elles pourraient aussi me parler de Iai!...«t il ne faut pas que l'on m'en parle!... Je fuirai tous les endroits où je pourrais le rencontrer... Je ne sortirai plus, d'ailleurs... je ne quitterai plus ma chambre... ce sera le meil« leur moyen pour ne plus le voir... et du moins je ne l'entendrai pas me reprocher d'avoir oublié mes serments... je ne serai pas témoin de sa douleur... car je suis sûre qu'il a eu du chagrin en apprenant que je suis mariée.
Caroline porte son mouchoir sur ses yeux, tandis que Marianne se dit en elle-même :
— Moi, je ne suis pas du tout persuadée de ça.. Mais, cette chère enfant, ça lui fait plaisir de croire qu'il l'aime, il ne faut pas lui 6ter ce bonheur-là...
A dater de cet instant, Caroline ne sort plus, ne reçoit plus aucune visite, et elle se prive même de parler à Marianne de celui auquel elle s'efforce de ne plus penser, mais dont le souvenir l'occupe sans cesse. Lorsque par hasard elle se met à la croisée, qui donne sur la rue, ses yeux ont toujours l'air de chercher quelqu'un parmi tout le monde qui passe ; car elle se figure que celui qu'elle ne veut plus revoir doit souvent essayer de l'apercevoir, ne fût-ce qu'un moment, à travers ses carreaux, et elle s'étonne en secret qu'Arthur n'ait pas fait quelque tentative pour parvenir jusqu'à elle.
Les relations entre les deux époux n'éprouvent aucun changement depuis la soirée passée chez madame Troussard ; Davemy n'a pas dit un mot, pas adressé une question à Caroline au sujet d'Arthur; seulement son front semble encore plus soucieux qu'auparavant, et sa femme abrège les moments où elle est forcée de se trouver avec lui. <
Près de deux mois s'étaient passés depuis que Caroline avait renc<intré Arthur; le froid était encore assez vif, quoique l'hS-
138 UN JEUNE HOUUE
\er approchât de sa fin. Un matin, pendant que Caroline était encore dans son lit, Marianne entre doucement dans sa chambre, suivie d'un petit ramoneur.
— Ne vous dérangez pas, madame, dit Marianne, c'est nâoi qui amène un ramoneur... car j'ai toujours peur du feu, moi, et hier il m'a semblé qu'il tombait de la suie de votre cheminée... Il vaut mieux donner quinze sous que de brûler... Je ne conçois pas ces gens qui regardent à faire ramoner leurs cheminées plusieurs fois dans l'année... belle économie!... Allons! avance, petit ; mais laisse tes souliers en dehors.
Le ramoneur était un petit garçon qui paraissait avoir tout au plus sept ans; il avait de beaux grands yeux, une petite physionomie intéressante et douce. Sa figure n'était pas ronde et rebondie comme la plupart de celle des enfants de la Savoie ; elle était mignonne et délicate, et, à travers la suie qui la couvrait, on n'apercevait pas ces grosses couleurs qui aninoncent la force et la santé.
L'enfant se débarrasse de ses gros souliers ferrés, puis il s'avance pieds nus jusqu'auprès de la cheminée.
— Pauvre petit 1 dit Caroline en apercevant le ramoneur; si jeune encore et faire un travail si pénible I... Mais, Marianne, ce petit garçon n'aura jamais la force de ramoner cette cheminée, qui est très-haute!...
— Bah ! bah ! madame , les Savoyards sont faits à cela ; ils grimpent là dedans comme des marmottes!... N'est-ce pas, petit, que tu pourras monter jusqu'au haut?
L'enfant répond en secouant la tête d'un air résolu :
— Oh ! oui , madame ! oh ! j'ai déjà monté souvent dans des cheminées encore plus grandes... Il y a plus d'un an que je travaille comme les camarades ; et le maître il dit que je ne suis pas gauche, il est content de moi.
— Pauvre garçon , dit Caroline , déjà un an qu'il travaille ! Tu as l'air bien jeune pourtant; quel âge as-tu donc, mon ami?
— Ah! dame! je ne sais pas au juste... sept ou huit ans.
— De quel pays es-tu?... tu n'as pas l'accent savoyard.
— Oh! mon maître m'a dit que j'étais de bien loin.
— Y a-t-il longtemps que tu as quitté tes parents?...
— Je n'en ai pas... mon père et ma mère sont morts... quand j'étais tout petit
CnARHANT. 189
— Pauvre enfant t.. . orphelin... malheureux... travaillant déjà pour gagner sa vie!... Marianne, donne-lui donc quelque chose à manger... du pain, des confitures.
— Tout à rheure... quand il aura ramoné... et chanté la petite chanson... car tu eu sais une, n'est-ce pas?
— Oui, madame... nous chantons tous )a môme...
Le petit ramoneur ôte sa veste, et se dispose à monter dans 'la cheminée ; pendant qu'il fait ses préparatifs, Caroline, qui a pu l'examiner plus attentivement, s'écrie tout à coup :
— Marianne I... Marianne!... regarde donc comme il a de beaux yeux t.. . de jolis traits!... ne te rappelle-t-il pas?... ne trouves- tu pas qu'il ressemble...?
Caroline ne peut achever; ses sanglots étouffent sa voix. Marianne, désolée de' l'impression que la vue du petit garçon vient de produire sur sa maîtresse, répond avec humeur :
— £hl non, madame, non... il ne lui ressemble pas du tout... Allons, petit, monte vite et fais bien la besogne...
— Oui, madame. Ah! il faudra ôter les chenets avant que je redescende.
— Va, va, on les ôtera.
Le ramoneur grimpe dans la cheminée; bientôt il disparaît, on n'entend plus que le bruit de son grattoir; alors Marianne va prendre la main à Caroline en lui disant :
^- Vous n'êtes pas raisonnable... Si la vue d'un petit garçon de cet âge vous fait tant de mal, retournez-vous, dormez, je ne veux plus que vous regardiez celui-ci.
— Ah ! Marianne... c'est que mon fils avait cet âge aussi !
— Votre fils!... il aurait huit ans sonnés! il serait bien plus fort, bien plus grand, bien plus beau que celui-là, qui est tout chétif... Je parie que ce petit-là n'a pas sept ans.
— Mais comme sa voix est douce!... elle m'a été jusqu'au cœur! Tiens, l'entends-tu?... le voilà qui chante, ce pauvre enfant!...
— Je vais lui dire de se taire, puisque cela vous fait mal.
— Ohl non— laisse-le chanter... Où donc as-tu trouvé ce petit ramoneur 7
— Eh! mon Dieu, au coin du boulevard, là-bas... avec deux autres de ses camarades... J'ai choisi le plus petit, parce qu'ordinairement ils grimpent mieux que les grands...
— Tu lui donneras deux francs, n'est-ce pas, Marianne?
— Y pensez-vous? c'est beaucoup trop...
— Non... non, je le veux... et puis tu lui donneras à déjeuner» tu le régaleras bien !
— Vous êtes bien bonne.., enfin, je le veux bien, moi.
— Ce pauvre petit! il n*a déjà plus ni père ni mère... Ah! il est bien malheureux !
— Oh I mais il ne faut pas croire tout ce quMIs disent aussi ; ils font souvent des histoires pour intéresser en leur faveur.
— Celui-là n'a pas l'air d'un menteur.
— Ah! il a fini... il descend, je crois.
Le petit ramoneur avait en effet achevé sa besogne, et il descendait rapidement de la cheminée; mais arrivé à peu de distance du sol, le pied lui glisse, et il tombe sur les chenets que Marianne a oublié de retirer.
Un cri échappe à l'enfant.
— Ah ! mon Dieu! qu*est-il arrivé? dit Caroline Marianne s'empresse de courir au petit ramoneur; il essayait
de se relever, mais de grosses larmes ^pulaient dans ses yeux.
— Pauvre garçon ! dit Marianne, tu es tombé... tu es blesse peut-être... Ahl mon Dieu! et moi qui ai oublié d'ôter ces maudits chenets!
— Ce n'est rien, madame... ça se passera, répond l'enfant en se traînant hors de la cheminée ; puis il veut essayer de marcher, mais une douleur trop vive l'en empêche. Cependant Caroline se lève, passe à la hâte une robe, puis s'approche de l'enfant en lui disant :
— Où souffres-tu, mon ami?
— Au genou, madame... mais ça se passera!...
— Au genou... voyons... mon Dieu! il saigne, je crois. Marianne parvient à découvrir le genou de l'enfant, et voit
une entaille assez profonde qu'il s*est faite en tombant sur l'angle d'un chenet :
— Ahl pauvre petit!... il est blessé... et c'est moi qui en suis cause... N'avoir pas retiré ces chenets!.
L'enfant voulait encore essayer de marcher, et répétait toujours : Ça se passera I mais la douleur est plus forte que son courage; déjà son genou enfle, et il ne peut plus en f^ire usage.
— Cet enfant est sérieusement blessé, dit Caroline, il lui serait impossible de marcher... il faut le soigner ici... le garder
jusqu'à ce qu'il soit guëri... Marianne, tu le coucheras dans ta chambre, veux-tu?
— Oh 1 oui, madame, ce pauvre petit! D'ailleurs, c'est ma faute s'il s'est blessé... Oh l je vous réponds que j'en aurai bien soin.
— Non» non I il foût que je m'en aille, dit le petit ramoneur, mon maître me grondera s'il ne me voit pas rentrer...
— Ton maître saura bien que tu es ici par tes camarades qu t'y ont Vu entrer... 11 viendra s'informer, et nous lui dirons que c'est nous qui avons voulu te soigner, te guérir. Gomment t'appelles-tu?
— Petithomme, ma bonne dame.
— Eh bien, Petithomme, ne t'inquiète de rien ; si ton maître te gronde, je t'excuserai... D'ailleurs tu vois bien qu'il te serait impossible de marcher maintenant... ton genou est déjà bien enflé 1... Si l'on te rendait à ton maître, il te ferait porter à l'hôpital... Pauvre enfant!... Est-ce que tu n'aimes pas mieux être ici?..*
— Oh ! madame... ça m'est égal... c'est qu'il faut que je guérisse vite pour travailler... il faut que je gagne de l'argent pour mon maître.
— Il faut donc te laisser soigner... Pauvre petit! comme il est pâlel... Il souffre beaucoup, j'en suis sûre. Marianne, porte-le tout de suite dans ton lit.
Marianne s'empresse de prendre l'enfant dans ses bras et de le porter à sa chambre, qui est à un étage au-dessus de l'appartement de madame Daverny. Là, elle le déshabille, le débarbouille pour le débarrasser de la suie qui le couvre; puis, le couche dans son lit, et, sur l'invitation de sa maîtresse, va chercher un médecin pour qu'il examine la blessure du petit ramoneur. Caroline se rend à la chambre de Marianne, lorsque le docteur arrive. Après avoir visité la plaie, il annonce qu'elle ne sera pas dangereuse si le petit blessé veut garder le lit pendant au moins quinze jours; mais que si l'enfant voulait marcher plus tôt, il ne répondrait pas des suites de cet accident.
Petithomme pleure lorsqu'il entend dire qu'il faudra qu'il soit quinze jours sans quitter le lit.
— Quinze jours sans travailler I murmure l'enfant en san«glotant; oh ! mon maître sera peut-être en colère... car il comptait sur mol cette année pour gagner de Targent^
igt « UN JEUNE HOMME
— Quel est donc ce maitre dont il parle? toujours dit Caro* Une ; je croyais que les ramoneurs étaient libres ici, et qu'ils ne travaillaient que pour faire des économies , qu'ils portaient ensuite à leurs parents.
— Il y en a quelques-uns comme cela, dit Marianne ; mais beaucoup d'autres sont ici sous la tutelle d'un homme qui se charge de les loger, de les nourrir, et qui se fait alors donner tout ce que gagnent ces enfants... On fait des spéculations sur tout maintenant, même sur les petits Savoyards.
— Rassure-toi , Petithomrae , dit Caroline à l'enfant ; ton maître ne perdra rien ; je lui ferai donner tout ce que tu aurais pu gagner pendant quinze jours ; ne pleure donc plus, et laissetoi soigner.
L'enfant sourit^ remercie celle qui prend tant de soins de lui, et se résigne à rester couché. Caroline a de la peine à quitter la chambre de sa bonne, tant elle prend intérêt au petit blessé, et elle ne se décide à retourner dans son appartement qu'après avoir reçu de Marianne la promesse de ne point quitter une minute le petit ramoneur.
L'aventure du ramoneur a fait du bruit dans la maison; Daverny apprend par son domestique tout ce qui s'est passé ; mais, suivant son habitude, il n'adresse pas une seule observation à sa femme. Le soir, un homme d'une cinquantaine d'années, qu'à son accent on reconnaît pour un Savoyard, vient s'informer, dans la maison, du petit ramoneur; on envoie cet homme chez M. Daverny : c'est Marianne qui le reçoit.
— Est-ce qu'il n'est pas venu ici ce malin un petit garçon pour ramoner votre cheminée? dit le Savoyard en saluant Marianne avec respect.
— Oui, il est venu un ramoneur... tout jeune... et qui s'appelle Petithomme.
~ Petilhomme I c'est bien ça I... Et saunez-vous, ma brave dame, ce qu'il est devenu? On ne l'a pas revu depuis ce matin!... et un petit m'a dit qu'il l'avait vu entrer dans cette maison...
— Où il est encore ; car ce pauvre enfant s'est blessé en tombant sur un chenet... blessé au genou, il lui était impossible de marcher. Ma mal tresse est bonne, et elle a voulu garder le petit jusqu'à ce qu'il soit guéri... C'est sans doute vous qu'il ap* pelle son maître, ce pauvre emant I
CnARHANT. 193
— Oui, madame, c'est moi que je le fais travailler... que je le nourris...
— Et il vous donne ce qu'il gagne?... Ah ! le pauvre enfant était bien chagrin quand on lui a dit qu*il faudrait rester quinze jours au lit 1
— Quinze jours I... c'est ben long, ça.
— Et pour qu'il soit bien guéri, certainement nous ne vous le rendrons pas avant trois semaines!... Mais, rassurez-vous, ma maîtresse vous dédommagera ; elle vous donnera ce que ce petit aurait pu gagner...
— Oh I vous êtes ben honnête ; au reste , madame, vous ne me donneriez rien du tout, que je serais encore ben reconnaissant de ce que vous faites pour Petithomme ! C'est un petit garçon si gentil... si doux 1... Je Taime tout plein; et si je désire le voir rétabli, c'est pas tant pour l'argent qu'il gagnera que parce qu'il vaut mieux travailler que d'être à chargea personne!
— Voulez-vous le voir, ce pauvre enfant?
— Dame ! si ça ne vous dérange pas.
— - Venez, suivez-moi.
Marianne mène le Savoyard près de Petithomme; l'enfant sourit en revoyant son maître, qui lui dit :
— Ohl diable! mon garçon! te voilà dans un beau lit comme un petit roi!... Tu as trouvé de bonnes dames qcri ont bien soin de toi. Allons! reste en repos, dorlote-toi!... prends du bon temps!... je viendrai te voir queuquefois, quand j'aurai le temps... et dans trois semaines je t'emmènerai. Au revoir, pe^ tiot ! tiens-toi chaud, mon garçon.
Et le Savoyard s'éloigne après avoir donné une petite tape sur la joue de l'enfant. Marianne rend compte à sa maltresse de ce qui s'est passé, et celle-ci fait recommander à sa cuisinière d'avoir soin de bien régaler le Savoyard toutes les fois qu'il viendra voir le petit ramoneur. '
Grâce aux soins qu'il reçoit chez madame Daverny, Petithomme voit bientôt sa blessure se guérir ; déjà il voudrait se lever et marcher ; mais Marianne le lui défend ; et Caroline, qui vient souvent voir le petit blessé, sait toujours, en lui parlant, lui faire prendre patience.
Marianne s'aperçoit bien que sa maîtresse ne peut voir le petit garçon sans se rappeler son fils, et que ce souvenir amène des pleurs dans ses yeux ; aussi la bonne domestique ne veut pas
que Caroline aille trop souvent voir Petithomrae ; elle raccompagne toujours, et trouve sans cesse quelque prétexte pour que les visites soient courtes. Mais plus d'une fois Caroline trompe la surveillance de Marianne, et après l'avoir chargée d'aller faire quelques emplettes dehors, elle monte vivement à l'étage audessuS; et va s'établir près du lit du petit blessé.
Depuis qu'il est soigné par Marianne, l'enfant, dont le visage est bien propre , et dont la suie ne cache plus les traits, n'a rien qui rappelle le ramoneur. Souvent il est endormi lorsque Caroline pénètre près de lui ; alors elle s'assied contre le lit, et se plaît à considérer les jolis traits de l'enfant, dans lesquels il lui semble toujours retrouver ceux de son fils.
Petithomme touche à sa guérison ; Caroline le sait. Elle veut profiter du peu de temps qui lui reste encore à jouir de la vue de cet enfant auquel chaque jour elle sent qu'elle s'attache davantage. Après avoir trouvé un prétexte pour faire sortir Marianne, elle monte bien vite à la chambre de sa bonne.
L'enfant est endormi ; il n'a plus ni fièvre ni soufi'rances, son souffle est doux et pur. Dans cette petite tète couchée sur l'oreiller, il n'y a pas encore les passions qui agitent, les désirs qui dévorent, les chagrins qui oppressent.
Caroline contemple longtemps l'enfant endormi; plus elle le regarde, plus il lui semble retrouver sur son visage quelques traits du petit Paul.
— Il aurait à peu près cet âge, se dit Caroline. Oh! comme je l'aimerais!... comme je l'embrasserais!...
Et, cédant au sentiment qui l'entraîne, elle appuie ses lèvres sur le front de l'enfant, qui reçoit le baiser sans être éveillé*
— Si je n'avais pas perdu mon fils! se dit Caroline, mon sort serait bien différent... je n'aurais pas consenti à épouser M. Daverny... Je serais libre encore, et maintenant qu'Arthur est revenu... Ohl mais il ne faut pas penser à tout cela...
C'est en vain qu'elle veut éloigner ses souvenirs, Caroline cède à la douleur qui l'oppresse ; seule, penchée sur le lit de l'enfant, elle peut donner un libre cours à ses pleurs... Marianne n'est pas là pour la gronder.
Mais tout à coup l'enfant s'éveille, et en voyant pleurer celle qui a pour lui tant de soins il s'écrie :
^ Mon Dieu! madame... est-ce que j'ai cassé quelque chose en dormant?
CHARMANT. |fft
— Non, non, mon ami, non, rassure-toi.
— Pourquoi donc que vous pleurez, madame?
— C'est que je te regardais... et que tu me rappelais Quelqu'un... que j'aimais bien... et que j'ai perdu l
— Si je vous fais pleurer, madame, il ne faut pas me garder... il faut me renvoyer tout de suite,
— Non, non, encore quelques jours... Est-ce que tu t'ennuies ici?
— Ah ! dame l ça n'est pas bien amusant d'être couché.
— Est-ce qu'on n'a pas bien soin de toi?
— Au contraire, on me traite trop bien ici... Quand je vas me recoucher sur ma paillasse, ça me semblera dur... Ohl mais je dormirai tout de môme l
— Et tu viendras me voir quelquefois... n'est-ce pas, Petithomme?
— Oui, madame, si mon maître me le permet... Ah! mais je crois que nous devons bientôt quitter Paris et aller faire notre tour de France, comme il dit.
— Voyager! si jeune et à pied !
— Oh ! ça fait du bien, ça fait grandir!
— Et si je te proposais de rester avec moi... toujours?
— Oh l ça ne se peut pas, madame, il faut que je travaille... que je rapporte de l'argent à père Jacques.
— Père Jacques... c'est le nom de ton maître, sans doute?
— Oui, madame.
— Et ton père, à toi, s'appelait donc Petithomme?
— Oui, madame, mais je ne l'ai jamais vu; il est mort, et ma mère aussi : c'est père Jacques qui m'a élevé.
Le petit garçon ne dit plus rien. Caroline est retombée dans ses réflexions, dans ses souvenirs; elle tient une main de l'enfeut dans les siennes, et lève les yeux au ciel en balbutiant : — Et lui... où est-il maintenant?
j Bientôt on ouvre la porte : c'est Marianne qui revient , et qui, en voyant les yeux rouges de Caroline, s'écrie :
— Oh! j'étais bien sûre de vous trouver ici... Mais il est temps que ce petit garçon s'en aille ; car, depuis que vous le voyez tous les jours, vous êtes encore plus triste, vous changez à vue d'oeil... Vous tomberiez malade si Petithomme restait encore longtemps. La belle avance!... Mais aussi, dans trois iours, bien le 'bonsoir, on le rendra à son maître.
— Mais, Marianne^ que t'a-t-il donc fait, ce pauvre enfant? A t*entendre, à te voir si pressée de le renvoyer, on dirait que tu le détestes I
— Non, vraiment I je l'aime beaucoup, au contraire ; mais je vous aime encore plus, et votre santé, votre repos avant tout*
Marianne emmène sa maîtresse. Mais celle-ci exige qu'avant de renvoyer Tenfant on rhabille convenablement, et qu'on le lui amène dans son appartement. Le jour du départ est arrivé ; père Jacques vient chercher Petithomme* Marianne, qui craint que Caroline ne s'attendrisse encore en disant adieu à l'enfant, fait entrer père Jacques à la cuisine, et attend que l'heure du dîner soit venue, et que Daverny soit près de sa femme, pour amener le petit ramoneur faire ses adieux et ses remerciments.
Le petit garçon paraît habillé d'un matelot propre, et tenant sous son bras un paquet dans lequel sont renfermés les vêtements de ramoneur. Il est tout à fait gentil dans son nouveau costume, et Daverny, qui ne l'avait aperçu qu'une seule fois le jour de son accident, semble frappé des traits intéressants de l'enfant. Celui-ci regarde d'un air intimidé le monsieur qui est près de la dame qui l'aime tant ; puis il va, en saluant gauchement, remercier Caroline de toutes les bontés qu'elle a eues pour lui«
Caroline retient avec peine les larmes qui humectent ses yeux. Cependant, ainsi que l'a pensé Marianne, la présence de son mari l'empêche de céder aux mouvements de son cœur. Elle çmbrasse Petithomme, et lui remet une bourse en disant à Marianne :
— Son maître est donc arrivé pour le chercher?...
— Oui, madame, il attend dans la cuisine... Si vous voulez le voir, je vais le faire entrer.
— Non, c'est inutile. Petithomme, tu remettras cet argent à ton maître... et tu lui diras que... je le prie de ne pas te faire trop travailler.
— Oh ! madame I père Jacques ne me mène pas durement; il in*dime bien,
— Tant mieux, mon ami. Quand tu auras fait ce que vous appelez ton tour de France , reviens me voir... Me le promets-tu?
— Oui, madame ; mais, dame l ce ne sera peut-être pas du bien longtemps, car nous ne voyageons pas vite, nous autres !
Pelithomme remercie encore Caroline, puis il va 8*en aller en s'inclinant timidement devant le monsieur qui ne lui a rien dit; mais, au moment où il passe devant M. Daverny, celui-ci ^i prend la main, l'attire à lui, l'embrasse, et lui glisse de l'argent dans son gousset. L'enfant regarde le monsieur d'un air tout étonné. Quant à Caroline, elle ne peut se rendre compte de ce qu'elle éprouve, mais il lui semble qu'elle ne hait plus son mari.
Il y avait huit jours que le petit ramoneur n'était plus chez Caroline ; celle-ci aimait à parler souvent de cet enfant^ pour lequel son cœur s'était senti un si tendre intérêt.
Puis elle disait en soupirant : — Pauvre petit ! probablement Je ne le reverrai jamais.
Un matin, Daverny lisait un journal, et Caroline causait encore de Petithomme avec Marianne , pendant que la cuisinière servait le déjeuner. En entendant sa maîtresse parler du petit ramoneur, cette ûUe s'arrête devant la table en s'écriant :
— Madame aurait encore ben pus aimé ce pauvre petit si elle avait entendu tout ce que l'autre vieux Savoyard m'a conté!...
^Comment, Catherine? que voulez-vous dire? demande Caroline en regardant sa domestique.
— Ah! madame! c'est que le jour que le vieux Savoyard est venu pour chercher le petit, il est resté longtemps dans ma cuisine, à attendre que l'enfant fût prêt... parce que mamzelle Marianne voulait que l'enfant vînt vous dire adieu... et moi, j'ai fait boire le Savoyard... on m'avait recommandé de le régaler...
— Vous avez bien fait! Ensuite?...
— Apparemment que ce pauvre cher homme n'a pas l'habitude de boire du vin ; car, quand il en eut bu seulement deux verres, il devint si bavard!... Il ne déparlait pas! c'est alors qu'il me conta l'histoire de l'enfant... Oh! c'est Joli!... c'est comme le roman de Cœlina, que j'ai lu... où il y a ce brigand de Trugudin!
— Mais expliquez-vous donc, Catherine ; qu'est-il donc arrivé à cet enfant?
— Madame, voilà ce que c'est. Le Savoyard m'a conté comment il a trouvé Petithomme... car c'est un enfant qu'il a trouvé, et dont il ne connaît pas du tout les parents. Figurez-
fn UN JEUNE HOMME
VOUS que, il y a six ans à peu près, ce brave homme traversai un jour la forêt de Sénarl pour se rendre à Paris...
— La forêt de Sënart I s'écrie Caroline en se levant spontanément, et regardant Catherine avec anxiété, tandis que Marianne, presque aussi agitée que sa maîtresse, pose cependant un doigt sur sa bouche en faisant signe à Caroline de se con« tenir, et lui montrant son mari qui écoute et ne lit plus son journal.
^ Eh bien! achevez... acheva donc, Catherine 1
— Eh bien! madame, c'est dans la forêt de Sénart que le père Jacques trouva un petit garçon, bien gentil, bien habille, qui pleurait et appelait sa mèrel... Jacques le questionna pour savoir où il demeurait, d'où il venait; mais Tenfant était trop petit, il ne savait encore dire que maman, et je t'aime bien ! Si bien qu'après s'être informé dans les environs, sans pouvoir trouver les parents du petit garçon, Jacques se décida à l'enh» mener avec lui... et cet enfant, madame, c'est celui qui s'était blessé ici, auquel Jacques a donné le nom de Petithomme, et dont vous avez eu si grand soin...
— C'était lui!... murmure Caroline, et un cri sourd s'échappe de sa poitrine ; son visage devient d'une pâleur effrayante ; puis ses yeux se ferment, tandis que ses bras font un mouvement comme pour implorer son mari.
Davemy court à Caroline, la porte dans son appartement, la dépose sur son lit, et s'éloigne brusquement en la recommandant aux soins de Marianne, qui, tout étourdie encore par ce qu'elle vient d'entendre, semble n'avoir plus la tête à elle, el, tout en secourant sa maîtresse, fait à chaque instant des bonds dans la chambre, en s'écriant :
-— Nous l'avons retrouvé, ce cher enfant
CBARBANT. 1«»