‹ ŒuvresChapitre 18 sur 26 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

DR UNDU-?00t.

te premier mot de Caroline, en reprenant ses sens, est! :

— Mon fils! Marianne!... c^était mon fils!...

— Oui, madame, oui, répond la bonne fille en embrassant sa maîtresse... Oui... c'était lui!... vous aviez raison, vous; votre cœur ne vous trompait pas... il reconnaissait ce pauvre enfant!

— Mais je le veux, Marianne, il me faut mon fils... je ne veux plus qu'il me quitte, maintenant!... Oh! mais pourquoi donc, au lieu de me secourir, n'es-tu pas allée le chercher?

— Eh! mon Dieu, ma chère maîtresse, cette découverte m't tellement bouleversée!... je suis comme une folle î... je ne sais plus ce que je fais... Ensuite, je tremble par moment... Si votre mari venait à découvrir la vérité!... tout à l'heure vous avez perdu connaissance devant lui... Heureusement que pendant le récit de Catherine il ne vous est échappé que quelques mots sans conséquence... mais j'avais bien peur que votre émotion ne vous trahît... Si M. Daverny apprenait que vous êtes la mère de ce petit ramoneur... ô mon Dieu!... il pourrait vous rendre bien malheureuse!...

— Non, Marianne, non ; je ne puis plus être malheureuse si j'ai mon fils avec moi !... D'ailleurs, M. Daverny ne saura rien, ne devinera rien ; s'il le faut , nous cacherons mon fils à tous les regards... il vivra près de nous... ne sortira pas de mon appartement... nous ne le montrerons à personne.

— Ce pauvre enfant!... vivre ainsi, renfermé!... il tomberait bien vite malade!...

— Eh bien, je dirai à M. Daverny que cet enfant m'intéresse... que je l'adopte... que je veux en prendre soin... Puisque mon mari me laisse faire toutes mes volontés, il ne s'oppo-» sera pas à ce que je garde cet enfant... Oh! mais, avant tout, je veux le revoir, l'embrasser... Marianne, va, cours... ramène-le avec toi...

— • Oui, madame... oui..

tOO UN JEUNE HOMME

Marianne fait un mouvement pour sortir ; puis, pour la pre* mière fois, elle songe qu'elle ignore la demeure de Jacques... qu'on n'a pas demandé à Petithomme où il logeait à Paris, et Caroline se rappelle en même temps que le projet du Savoyard était de partir avec l'enfant pour faire soh tour de France.

— Mais, dit Marianne, où donc vais-je trouver ce Jacques qui a notre cher petit?

-^ Mon Dieu! s'écrie Caroline, s'il était déjà parti avec mon fils... Je me rappelle maintenant... ils devaient se mettre en voyage... Ah! Marianne, après l'avoir retrouvé... s'il me fallait le perdre encore!

— Allons, madame, du courage; d'abord, c'est déjà un grand bonheur de savoir qu'il existe... qu'il se porte bien... Car enfin, quoiqu'il soit délicat, il se porte bien, ce cher enfant... Mais soyez tranquille, nous le retrouverons... Je vais courir tout Paris s'il le faut, m'informer à tous les ramoneurs que je rencontrerai, et il faudra bien que je sache ce qu'est devenu ce Jacques, et où il a emmené votre fils.

Marianne est partie; Caroline monte à la chambre de sa bonne ; elle contemple avec amour le lit dans lequel son fils a couché; elle couvre de baisers l'oreiller sur lequel il reposait sa tête, puis elle verse des larmes en abondance en murmurant : — Il était là... avec moi... C'était mon fils, mon cher Paul! Ah! mon cœur l'avait deviné; pourquoi donc l'ai-je laissé partir?...

La journée se passe sans que Blarianne revienne ; Caroline meurt d'impatience; souvent elle est tentée de sortir, de courir au hasard dans Paris, et de demander son fils à tous les enfants de la Savoie qu'elle rencontrera; elle craint aussi que son mari ne vienne s'informer de sa santé , elle redoute de se retrouver en sa présence, car elle sent qu'elle pourra difficilement cacher son trouble, son émotion, lorsqu'il lui demandera quel intérêt si grand elle porte au petit ramoneur pour avoir perdu connaissance eu écoutant le récit de la domestique ; mais Daverny ne reparaît pas chez sa femme, et Caroline apprend avec joie qu'il est absent, et a dit en sortant qu'il ne rentrerait pas de la journée.

Le soir seulement Marianne revient, épuisée par les courses qu'elle a faites, et désolëe de ne point apporter de bonnes nouvelles*

CRARUANt. SOI

— Tu ne me ramenés pas mon fils ! s*ëcrie Caroline en revoyant sa bonne.

— Eh, mon Dieu I non... J'ai couru tout Paris... je crois que fai parlé à tous les ramoneurs qui sont dans cette ville!... D'abord^ les uns ne connaissent pas Jacques , les autres Tavaient connu, mais ne savaient pas où il logeait... Enfin, après bien des peines, j*ai découvert la maison... ou plutôt le galetas dans lequel couchait le Savoyard avec notre cher entant et deux autres petits ramoneurs...

— Eh bien?... eh bien?...

— Eh bienl... vos craintes n'étaient que trop fondées, ma chère maîtresse... Jacques est parti il y a trois jours avec les enfants... pour faire son tour de France.

— Parti !... et il a emmené mon filsl

— Pardi!... croyez- vous qu'il l'aurait laissé?... D'abord il parait qu'il aime beaucoup ce cher enfant... car, avec l'argent qu'on lui a donné ici, il lui a acheté une marmotte, que l'enfant fera voir en route, parce que ça le fatiguera moins que de ramoner... Voilà du moins ce que Jacques a dit.

— Parti I... Mais pour quel endroit?... quelle route ont-ils prise?...

— Ah ! vous pensez-bien que c'est la première chose que j'ai demandée I... mais impossible de rien savoir... personne de ces gens où ils logeaient ne leur portait assez d'intérêt pour leur demander où ils allaient... Que leur importait la route que prendraient les Savoyards? Quand j'ai dit : Où sont-ils allés?,., par quelle barrière sont- ils sortis de Paris? on m'a regardée d'un air surpris, et on m'a répondu : Est-ce que nous en savons quelque chose?... Est-ce que nous nous amusons à suivre les Savoyards quand ils nous quittent?

— Ainsi donc mon fils est encore perdu pour moil... Ahl Marianne, je sens que je ne supporterai pas ce nouveau coup du sort!... Lorsque je vis au sein de l'aisance, savoir que mon cher Paul gagne péniblement sa vie, voyage à pied, couche quelquefois sur la paille et mange du pain noirl... Ohl cette idée me tue I Mon Dieu, vous me punissez trop de la faute de ma jeunesse.

Caroline sanglotait; Marianne mêlait ses larmes aux siennes, tout on s'écriant de temps en temps

ftftt UK 4BUNB HOMlti

— De quel côté courir pour le retrouver?.,. C'est égal, si madame veut, dès demain je me mettrai en voyage.

Tout à coup une idée semble s'offrir à Caroline; elle serre la Kiain de sa bonne en lui disant :

•^ Marianne... une femme ne peut pas voyager à cheval... parcourir beaucoup de pays en peu de temps... mais un hono,lue... un homme qui s'intéresserait presque autant que nous au sort de mon fils, parviendrait sans doute à le rejoindre...

•— Oui^ madame... oui... un homme bien dévoué... et à qui on ne craindrait pas de se confier.,. Mais où le trouver, cet bomme?.,.,

— Gomment, Marianne, tu ne m*as pas devinée?... Arthur est ici... à Paris, Arthur est le père de Paul,.. Ne doit-il pas lui porter autant d'intérêt que moi?...

— Ah! M. Arthur 1... Oui, madame... il est possible... s'il veut consentir à abandonner pendant quelque temps ses réunions... ses parties de jeu... ses plaisirs...

-- Marianne, tu juges mal Arthur, tu l'as toujours mal jugé. «• tu lui crois tous les défauts...

— S'est-il bien conduit avec vous?

— Non... mais savons-nous ce qui lui est arrivé... ce qui a pu le retenir loin de moi? L'ai-je laissé se justifier? Au reste, ce n'est plus de moi qu'il s'agit, c'est de mon fils ; et pour retrouver mon cher Paul, je suis décidée à faire une démarche qui était bien loin de ma pensée. Je reverrai Arthur, car il faut que je lui parle... que je lui dise que je ne peux plus exister sans mon fils... Ohl je suis bien sûre qu'il partagera ma tendresse pour lui... et qu'il quittera sur-le-champ Paris afin de voler à la recherche de notre enfant.

— Eh bien, madame, si vous êtes décidée à voir M. Arthur, il faudrait vous hâter; car en se dépêchant on rejoindra ce Jacques plus facilement... Savez-vous où demeure M. Arthur?

— Non... mais tu vas aller chez Thérèse, tn la prieras de demander à son mari ladresse de son ami... Tu trouveras quelque prétexte... dis que son oncle Gervillier t'a laissé des papiers... une boite pour son neveu... et que tu veux lui remetlro ce dépôt.

— Ohl soyez tranquille, madame, j'arrangerai cela... Mais quand je saurai l'adresse de M. Arthur... vous ne pouvez pas

CBARMâK . los

âllw chez lui, madame; car si votre mari yeaait à te dëcou- TOr...

— Ohl noD, Marianne I je n'irai pas chez Arthur... mais je puis lui écrire... et lui donner un rendez-vous*

— Choisissez alors un endroit bien éloigné... où Tod ne rencontre personne...

— Aux Champs-Elysées... tout contre la barrière de l'Étoile... Dans cette saison on ne va pas encore se protaenerM. noQs pourrons causer sans être remarqués.

— Soit... écrivez-lui tout de suite.., donnez*lui rendez-vous pour demain matin ; ce soir je saurai bien découvrir son adresse, et il aura la lettre.

Caroline prend une plume et trace à la hâte le billet suivant :

« Monsieur, j'ignore si vous vous souvenez encore de moi... mais je vous prie de m'accorder demain un moment d'entretien ; ce que j'ai à vous dire est du plus puissant intérêt. Je serai demain à dix heures du matin dans les Champs-Elysées, près de la barrière de l'Étoile; de grâce, ne manquez pas.

«Ca&olinb.»

Cette lettre écrite, Caroline la ferme, puis la donne à Marianne, qui la prend et sort en jurant de ne point rentrer saos l'avoir remise chez Arthur*

Restée seule, Caroline éprouve comme un sentiment de frayeur; elle songe à tout ce qui pourrait arriver de funeste si son mari venait à découvrir qu'elle a écrit à Arthur pour lui donner un rendez-vous; mais bientôt le souvenir de son fils chasse ses terreurs, et elle se sent la force de tout braver pour être enfin réunie à son enfant.

Il est prêt de minuit lorsque Marianne revient près de sa maîtresse.

— J'ai réussi, madame, dit la fidèle servante en se laissant tomber sur un siège, mais ce n'a pas été sans peine t... Madame Minot ne savait rien... son mari était sorti, j'ai attendu son re^ tour; il m'a dit qu'il ne voyait plus M. Arthur, mais il m'a donné son adresse. Je m'y rends... ce n'était plus là qu'il logeait... Je vais à la nouvelle demeure qu'on m'indique... il était encore déménagé 1... il déménage bien souvent, ce mon-

t04 UN JBUirB HOMMB

sieur! depuis six semaines voilà son troisième logement! Enfin j*ai trouvé le boa.., celui où il est pour le moment! Ah! ma foi ! si on ne me Tavait pas enseigné, j'avoue que je n'aurais jamais été chercher là M. Arthur !...

— Pourquoi donc cela, Marianne?

— Ah! madame!... c'est que M. Arthur, qui était jadis si élégant... qui avait un si bel appartement dans la Chausséed'Antin!... à présent loge au cinquième dans une vilaine maison de la rue des Filles-Dieu !... Ah ! quelle différence!

— Ce pauvre Arthur!... il est donc malheureux!... il a donc éprouvé bien des infortunes !

— Je ne sais pas ce qu'il a éprouvé, mais il ne faut pas qu*il soit dans de bien beaux meubles pour demeurer là. Enfin j'ai cherché un portier... j'ai trouvé dans le fond d'une allée une espèce de savetier à qui j'ai demandé s'il connaissait M. Arthur Gervillier, s'il pouvait me promettre de lui remettre une leltre importante et pressée que j'avais pour lui. Le savetier m'a répondu : Soyez tranquille, madame, c'est moi qui fais les commissions de ce monsieur et qui cire ses bottes ; il aura la .lettre demain avant neuf heures. Alors' je la lui ai donnée. J'avais bien envie d'attendre M. Arthur pour lui remettre la lettre moi-même ; mais le savetier m'a dit : Ce monsieur n'a pas d'heures pour rentrer, et vous risqueriez de passer ici une partie de la nuit. Alors je me suis décidée à revenir.

— Merci, ma bonne Marianne ; Arthur aura ma lettre, et il viendra au rendez-vous que je lui donne... Oh! je suis sûre qu'il viendra. Mais ce que tu me dis de sa position m'étonne et m'afflige... il a donc essuyé bien des revers de fortune?

— Ou lait des folies!... Dame ! tant va la cruche à...

— Va te reposer, Marianne, va, tu en as besoin. Je vais tâcher de dormir. Ah! je voudrais déjà être à demain!...

Marianne laisse sa maîtresse se mettre au lit. Mais Caroline ne peut goûter un moment de repos; l'image de son ûls, et ridée qu'elle va revoir Arthur, cet homme qu'elle aimait tant et qu'elle se représente encore aussi séduisant, aussi aimable que lors de son séjour à Draveil, tous ces souvenirs l'empêchent de se livrer au sommeil, et c'est avec joie qu'elle voit enfin le* venir le jour.

CflÀRMANT» tOS

Il n*est pas encore neuf heures, et déjà Caroline est habilitée pour sortir.

— Vous accompagnerai-je ? lui dit Marianne.

— Non... devant toi... il n'oserait pas me parler de... mon fils. Je sortirai à pied... puis, un peu plus loin de la maison, je prendrai une voilure... elle m'attendra pendant que je parlerai à Arthur, et elle me ramènera tout près d'ici.

— Prenez-bien garde, ma chère maîtresse; si votre mari découvrait I...

— Ah ! Marianne^ tu me connais, toi ; tu sais bien que ce n'est pas pour faire mal que j'ai donné ce rendez-vous à Arthur; s'il ne* s'agissait pas de mon fils, jamais je ne l'aurais revu l

•» Oui, madame, je sais cela ; mais le monde ne jugerait pas ainsi 1...

— Si par hasard M. Daverny me demandait au déjeuner, tu diras que je suis indisposée... ou que je suis sortie pour prendre l'air... Mais il ne s'informera pas de moi, il ne s'en informe jamais I

— D'ailleurs je crois que monsieur est sorti aussi, je ne l'ai pas aperçu ce matin.

— Voici l'heure qui s'avance... je pars...

— Allez, madame, et que le ciel vous protège l

Caroline s'enveloppe dans un grand châle, couvre sa tète d'un grand chapeau qui cache bien sa figure, puis elle sort lentement de sa demeure et gagne le boulevard à pas précipités ; elle fait signe au premier fiacre qu'elle aperçoit, monte dedans, fait prendre l'heure au cocher, et lui dit de la conduire près de la barrière de l'Étoile.

Le temps était froid et gris. Caroline tremblait dans le fond de sa voiture, non-seulement de froid, mais encore d'émotion, de souvenir. Peut-on revoir sans trouble un homme que l'on adorait, lorsque, pendant huit années de séparation, on a toujours eu son image présente à la pensée? Caroline trouvait que la voiture n'avançait pas; puis, dans d'autres moments, elle s'effrayait en songeant qu'elle allait arriver au rendez-vous.

Enfin la voilure s'arrête, on est près de la barrière. Caroline descend en tremblant, dit à son cocher de l'attendre, et se dirige vers une des allées latérales. Elle ose à peine regarder autour d'elle; elle croit qu'Arthur est là et va voler à m renia

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contre; mais personne ne vient à elle. Caroline se décide à lever les yeux. Il y a fort peu de monde dans les environs de la barrière, et elle n'aperçoit aucun individu qui resseinble à la personne qu'elle attend.

— Pas encore arrivé 1 se dit Caroline; il n'est peut-être pas encore l'heure que je lui ai indiquée.^, mais il aurait dû partager mon impatience.

Caroline se promène lentement en revenant vers les Champs- Elysées... Dix minutes s'écoulent, et déjà elle se désespère, lorsque enfin ses yeux distinguent dans Téloignement un honame qui semble venir vers elle.

Cet homme a bien la taille d'Arthur ; mais plus il s'approche et moins elle pense que ce puisse être lui; il est enveloppé dans une longue redingote dont le collet est gras et les basques crottées ; il a un pantalon qui semble identifié avec ses bottes. Un foulard rouge lui sert de cravate; son chapeau, un peu trop luisant, est mis sur le côté, en tapageur ; dans sa bouche est un cigare, et dans sa main droite une grosse canne, sur laquelle il se dandine en marchant.

Cependant ce monsieur s'approchait toujours de Caroline, et celle-ci se disait encore : Oh I ce n'est pas lui 1 au moment où il lui prend vivement le bras en s'écriant :

— Me voilà, charmante femme... Je me suis iait un peu attendre; mais, ma foi, il fait si gras à marcher... et pui& vous avez choisi le rendez-vous un peu loin... et je ne pouvais pas trouver de feu pour allumer mon cigare...

Caroline regarde Arthur, car c'était bien lui, mais elle ne peut encore le reconnaître en examinant ses traits flétris^ son front plissé, ses yeux ternes. En considérant sa toilette, sa tournure, et même en écoutant le son de sa voix, devenue sourde et éraillé, elle se demande encore si c'est bien là l'homme auquel elle a donné son coeur.

— Vous me regardez, chère amie, reprend Arthur ; vous isxe trouvez peut-être un peu changé... Ah 1 que voulez-vous.^, huit ans de plus, c'est quelque chose 1 surtout quand on mène la vie aussi bon train que moil... J'ai toujours aimé à m'amuserl... Malheureusement depuis quelque temps, cela va mal!*** des pertes énormes... des revers de fortune... Je suis très-malheureux à la bouillotte... Je vous conterai tout cela... Du reste, c'est un compliment à vous faire, vous êtes toujours jolie... très-

jolie... un peu pâle... Tair mélancolique... mais ça sied bien... c'est bon genre...

— Monsieur Arthur, dit Caroline d'une voix tremblante, c'est pour... c'est au sujet de...

— Oui, oui, très-bien, vous avez mille choses à me dire ! Parbleu! et moi aussi; quand on -a été huit ans et plus sans se voir, c'est assez naturel... Mais nous n'allons pas rester comme cela en plein air.;, d'abord il fait froid ce matin; je n'aime pas à avaler le [brouillard... voilà un traiteur à deux pas... en* trons-y...

— Non, non, c'est inutile I répond Caroline en cherchant à dégager son bras que^déjà Arthur a passé sous le sien; nous pouvons très-bien parler ici.

— Je vois, ma chère amie, que vous êtes toujours la même... timide, craiutive, défiante... Le mariage ne vous a pas dérouillée! c'est étonnant I... Eh! mon Dieu I Laissez- vous donc conduire; je vous déclare que je ne cause pas aux quatre vents; je n'ai pas envie de m'enrhumer... D'ailleurs je ne serai pas non plus fâche de déjeuner.

— Mais, monsieur, de grâce... j'ai un fiacre qui m'attend...

— Eh bien, il attendra, c'est son métier, on le paye pour ça I Venez donc, femme délicieuse... Parole d'honneur, je vous trouve encore plus jolie,., qu'il y a huit ans, lorsque nous allions causer tous les deux dans le petit bois... Vous savez... Oh!... vous avez beau faire... vous viendrez chez le traiteur... On cause très-bien en déjeunant.

Arûiur entraine Caroline; celle-ci, voyant qu'il lui est impossible de se faire écouter en restant sur la route, se décide à suivre son conducteur; car dans le fond de son âme, sachant bien qu'elle ne sera pas plus coupable chez un traiteur qu'au milieu des Champs-Elysées, elle ne voit pas grand mal à ce que son entretien avec Arthur ait lieu dans un endroit où l'on ne puisse les apercevoir.

— Un cabinet et deux couverts ! crie Arthur en entrant chez le traiteur... et du feu... un bon feu... Madame est gelée, et moi aussi I

Caroline tremblait en efibt, mais ce n*était plus de froid. A peine entrée chez le traiteur, elle voulait déjà en être sortie. De nouvelles réflexions lui passent par l'esprit ; et puis le ton. les manières d'Arthur sont si différents d'autrefois, qu'il y a des mo-

SOS Ulf JEUNE nOHHB

ments où elle croit rêver, et perdrait toute sa force si le sou^ venir de son Gis ne venait la ranimer. Mais Arthur ne lui lâche pas la main, il la fait monter devant lui, et le garçon les fait entrer dans un cabinet où il y a, outre des chaises, une espèce de sofa.

Caroline jette autour d'elle des regards craintifs, tandis que son cavalier dit au garçon :

— Du feu vivement, puis vous préparerez notre déjeuner. Les huîtres sont-elles fraîches?

— Oui, monsieur.

— Ah I farceur, vous ne diriez jamais le contraire... Faitesen ouvrir six douzaines... Donnez-moi une carte... je vais écrire le menu.

— Mais, monsieur, nous n'allons pas rester longtemps ici ? dit Caroline d'une voix tremblante.

— Pourquoi donc, chère amie? Je ne suis pas pressé, moi i j'ai toute ma journée, toute ma nuit, tout mon temps à moil... Je suis quelquefois resté huit jours de suite chez un traiteur... il est vrai que j'avais de bonnes raisons pour n'en pas sortir.

— Mais, monsieur... moi, il faut que je sois de retour à ma demeure... avant qu'on ait pu s'apercevoir...

— Très-bien, très-bien, nous causerons de cela tout à l'heure. Ce feu est bien long à prendre... donnez-moi donc le soufflet, garçon... Ahl quel fichu soufflet! il est éreinté, il n'a plus de ventl... Si la maîtresse de la maison ressemble au soufflet, ce doit être du propre 1... Ah ! voilà que ça prend enfin... Allez vous occuper du déjeuner... Ah! garçon... vous ne servirez que quand je sonnerai.

— Ça suffît, monsieur, répond le garçon en laissant échapper un sourire malin ; puis il sort en refermani avec soin la porte sur lui.

Caroline est restée debout; chaque instant augmente son trouble ; les discours d'Arthur sont si nouveaux pour elle, qu'à chaque instant elle se dit : Mon Dieul... est-ce bien là l'homme que j'aimais tant?...

— Ah I nous voilà seuls enfin I et nous pouvons jaser à notre aise, dit Arthur en se rapprochant de Caroline. Ah ! chère amie, nous avons bien des choses à nous dire depuis huit ans que nous ne nous sommes vus 1... asseyons-nous là.

Arthur attirait Caroline du côté du sofa, mais celle-ci dégage avec force sa main qu'il tenait, en s'écriant :

— Non, monsieur, non, je ne veux pas m'asseoir.

— "Vous ne voulez pas vous asseoir? eh bien, je m'assieds, moi... Ah çà, voilà un nouveau genre ! Est-ce que vous déjeunerez debout?

— Je n'ai pas faim, monsieur, et je ne déjeunerai pas...

— Laissez-donc ! toutes les femmes disent cela en téte-à-téte chez un traiteur : Je n'ai pas faim ! je ne veux rien prendre ^ ne demandez rien pour moi !... et puis ensuite elles s'empiffrent et mangent de tout! Au reste, vous n'êtes pas obligée de déjeuner... mais, moi, comme j'ai bon appétit, je mangerai pour deux... Tout cela n'est pas une raison paur prendre un air si sévère I... pour faire une mine sérieuse I... Ce n'est pas pour me traiter avec tant de rigueur, je pense, que vous m'avez donné un rendez-vous... Voyons, Caroline, venez vous asseoir là sur mes genoux... et quittez cet air boudeur...

Arthur veut reprendre la main de Caroline, et attirer sur ses genoux celle qui jadis rougissait de bonheur lorsqu'il la serrait dans ses bras; mais la jeune femme le repousse, et se réfugie à l'autre bout de la chambre, en lui disant d'un ton suppliant :

— Ah ! monsieur !... par pitié, ne me traitez pas ainsi... Ah! mon Dieu ! vous me méprisez donc bien !...

— Ah çà, qu'est-ce que tout ceci veut dire? s'écrie Arthur en s'élendant sur le sofa; est-ce que nous jouons la comédie... le drame?... Je n'y comprends plus rien, moi. Ordinairement, quand on écrit à un homme pour lui donner un rendez-vous, ce n'est pas ensuite pour faire avec lui la Lucrèce... à plus forte raison quand cet homme a déjà été notre amant.

— Si vous aviez voulu m'écouter... monsieur, si vous m'aviez laissée vous dire pourquoi je désirais tant vous voir... vous n'auriez pas fait ensuite des suppositions outrageantes pour moi...

— Outrageantes!... les grands mots en avant! Tenez, Caroline, je vois pourquoi vous me traitez ainsi... vous m*en voulez encore pour la manière dont je me suis conduit envers vous... Vous n'avez peut-être pas tort... je conviens que j'aurais pu y mettre plus de procédés... mais que voulez-vous 1 les passions nous entraînent... la vie offre tant de séductions quand on est jeune, riche, joli garçon!... et vous savez que je n'étais pas

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mal... Je suis un peu raffalë maintenant... Tenez, je vais tous conter en peu de mots toute ma vie depuis... ma liaison avec vous... Asseyez-vous donc... Oh! soyez tranquille, je ne veux pas vous prendre de force!... j*en ai eu assez de bonne volonté!... D'ailleurs ça ne vous va plus... c'est finil... Vous pensez bien que je n'ai pas envie de recommencer à vous faire la cour.

Caroline, toute saisie de ce qu'elle entend, prend une chaise et s'assoit loin d'Arthur ; celui-ci , après avoir encore attisé le feu et juré contre le soufflet, se jette sur une chaise et reprend son discours :

— Lorsque je vous ai connue, j'avais vingt-six ans, je possédais huit mille livres de rente, toutes les femmes m'adoraient... ou du moins en avaient l'air, ce qui revient au même quand on en change souvent. Le fait est que dans le monde on me trouvait charmant... Vouliez-voue que je ne fusse pas de l'avis de tout le monde?... Las de conquêtes trop faciles, je recherchais les cœurs neufs, innocents, qui croient à l'amour vrai... à la fidélité... C'est alors que je vous vis... Je n'ai pas besoin de vous raconter ce qui se passa entre nous... vous ne l'avez pas oublié... Pour vous séduire je vous avais promis de vous épouser... mais les jeunes gens promettent cela à toutes les demoiselles qu'ils veulent séduire... ça ne signifie rien du tout! Le fait est que je n'avais aucune envie de me marier; toute chaîne m'inspirait de l'aversion !... Je cessai donc alors de vous voir... d'ailleurs je fis à cette époque une autre connaissance... une femme coquette... rouée... qui me fit diablement promener... II y a comme cela des femmes qui se chargent de venger les autres... Bref, je la suivis en Angleterre... Il fait très-cher vivre en Angleterre!... j'y dépensai un argent fou... Au bout de quinze mois ma conquête me quitta pour un prince russe... moi, je partis pour l'Italie. Mais déjà il ne me restait plus que le quart de ma fortune..^ j'avais mangé les trois autres. Je réalisai ce qui me restait. En Italie j'eus comme ailleurs des aventures galantes; puis j'achevai de me ruiner... Quand je n'eus plus d'argent, je fis beaucoup moins de conquêtes; mais en revanche je fis des réflexions qui n'étaient pas toujours gaies... Ah! lorsqu'on a connu l'opulence... et goûté les délices de la vie, ce n'est pas toujours amusant de ne plus savoir comment on se procurera à dîner...

CnARMANT. îl!

— Quoi! vous avez été si malheurefux! s*écrie Caroline; et elle rapproche involontairement sa chaise de celle d' Arthur.

— Malheureux n'est pas le mot... mais souvent en colère contre le sort. Du reste, comme je suis d'un caractère à ne pas m'afiBiger longtemps, je me fis à ma nouvelle position. Je counus des femmes d'une classe moins élevée... car il y en a de jolies partout... Je devins moins petit-maître... je fréquentai des cercles... de bons enfants... Ce n'était plus des dandys! mais il faut se plier à tout... Je jouais beaucoup... j'ai toujours aimé le jeu!... Quand j'étais en bonne veine, je recommençais ma vie de seigneur; quand j'avais tout perdu... je dînais à crédit dans un cabaret... Enfin, un beau jour il me prit envie de revoir la France, et ce Paris où j'avais mené une existence si voluptueuse !... D'ailleurs, à Paris j'avais laissé des amis, dont plug d'un me devait de l'argent ; car je prétais facilement, dans mes jours de prospérité... Je me suis mis en route, et je suis arrivé... Quelques-uns de mes débiteurs m'ont payé; les autres m'ont soutenu qu'ils ne me devaient rien... j'ai distribué quelques soufflets par-ci par-là, et mes comptes sont réglés. Par exemple, il y en a un sur lequel je comptais... non qu'il me dût de l'argent, mais il est riche, il pourrait m'en prêter... c'est ce Minot I... mais c'est un ladre... il m'a refusé. En me retrouvant à Paris, croyant sans doute que. j'étais encore riche, heureux, il s'était empressé de me conduire chez lui, de me présenter à sa femme ; vous le savez, car c'est là que nous nous sommes revus... Mais depuis que je me suis adressé à Minot pour avoir de l'argent, il me tourne le dos quand il me rencontre... Qu'il prenne garde I... si je trouve l'occasion de me venger, je ne la laisserai pas échapper.

En achevant ces mots , Arthur laisse tomber sa tête sur sa poitrine, et paraît plongé dans ses réflexions. Caroline considère cet homme qu'elle revoit si différent de ce qu'il était autrefois ; son cœur est serré, elle ne peut se rendre compte de ce qu'elle éprouve; elle s'intéresserait encore à Arthur s'il n'était que malheureux, et cependant elle est désolée, en le retrouvanty d'être obligée de perdre toutes les illusions dont elle s'est bercée pendant si longtemps.

Tout d'un coup Arthur relève la tête et se frappe sur la cuisse en s'écriant gaiement :

— Allons! au diable la tristesse et les réflexions qui ne ser-

SIS UN JEUNE nOMUB

vent à rien! J'ai foim... nous allons déjeuner... je vais sonner le garçon...

— Monsieur, veuillez auparavant écouter ce que j*ai à vous dire...

— Oh 1 non, ma chère amie, je vous écouterai mieux en mangeant; car ventre affamé n'a pas d'oreilles... On cause très-bien en déjeunant, surtout lorsqu'on ne veut pas faire autre chose.. • Holà! hé! garçon!... le déjeuner...

Le garçon arrive et sert; Arthur se met à table, et, tout en mangeant des huîtres et se versant de grands verres de via blanc, dit à Caroline :

— Parlez, je vous écoute ! . . .

Caroline attend que le garçon soit éloigné; puis, sans os^ regarder Arthur, lui dit ;

— Monsieur... notre liaison... ma faute... car je fus coupable I... Oh I je le vois maintenant...

— Ce que vous me dites là n'est pas bien flatteur pour moi, répond Arthur tout en pressant un citron sur ses huîtres. Mais n'importe, parlez^ ne vous gênez pas!...

— Ma faute eut des suites bien graves... je devins enceinte... Ah 1 si vous l'aviez su ! n'est-il pas vrai, monsieur, que vous ne m'auriez pas abandonnée, que vous auriez voulu me rendre l'honneur, et légitimer mon enfant? Oh I dites-moi cela, monsieur, dites-le-moi pour me payer un peu de toutes les larmes que j'ai versées...

En disant ces mV)ts , Caroline lève sur Arthur un regard où il y avait peut-être encore de son amour d'autrefois; mais sans cesser de manger ses huîtres, il lui répond :

— Je ne peux pas vous dire cela, car je mentirais... D'abord, je savais que vous étiez grosse...

— Vous le saviez !

— Eh I oui, est-ce que Marianne^ qui est venue une fois me trouver à Paris, ne me l'avait pas dit?...

— Elle vous avait vut... Pauvre Marianne... elle m'a caché cette circonstance pour ne pas me briser le éœur... Elle m'a dit que vous n'étiez plus à Paris. Quoi I monsieur, vous saviez que j'allais devenir mère, et vous m'avez abandonnée?...

— Eh bien, après?... qu'est-ce que j'aurais donc fait à ça, moi?... Voilà une huître qui n'est pas fraîche... Pensez-vous que j*aurais pris soin de l'enfant?... Est-ce qu'un jeune homme

peut se charger de tous les enfants qu'il a faits? Quelle folie !... J'en ai comme ça une ribambelle dans Paris qui ne se doutent pas que je suis leur père... Il y en a un entre autres qui joue d'un gros instrument dans un orchestre de théâtre... joli garçon, ma foi !... Il me ressemble... Ah ! Dieu 1 en ai-je fait de ces bamboches!... Garçon!... garçon!... du gros poivre donc!... qu'est-ce que c'est donc que ce butor-là qui me fiche du poivre de cuisine?... Parce qu'on n'a plus cabriolet, on n'en conserve pas moins un palais délicat.

Le garçon est rentré servir ce qu'on lui demande. Caroline est atterrée, anéantie ; elle ne dit plus rien, mais de grosses larmes roulent dans ses yeux.

— Garçon, je ne crois pas que vous ayez été au Havre ce matin chercher ces huîtres-là! dit 'Arthur en se versant à' boire.

— Pourquoi donc cela, monsieur?

— Parce qu'elles ont diablement besoin de citron... Allons, les rognons vivement... je n*aime pas à attendre.

Le garçon s'empresse de servir ce monsieur qui a des manières si délibérées ; Arthur, après avoir attaqué les rognons, regarde Caroline et lui dit :

— Comment!... vous pleurez?... Pourquoi donc pleurezvous?...

— C'est que j'avais espéré, monsieur, trouver en vous un appui... un protecteur pour un être qui m'est bien cher.

— De qui voulez-vous parler?

— De... mon fils, monsieur...

— Ahl c'est un fils que nous avons eu. Ehl mais, s'il nous ressemble, il ne doit pas être vilain, ce gaillard-là... Et où est-il ce petit monsieur?

— Je parvins, grâce aux secours de Marianne, à cacher ma faute à mon père... Il était en voyage lorsque je donnai le jour à un fils. Ce cher enfant fut confié aux soins d'une paysanne qui habitait le village de Champrozay ; ce n'était qu'à une lieue de notre demeure. Vous devez penser que j'allais bien souvent voir, embrasser mon petit Paul.

— Ah! vous l'avez appelé Paul!... c'est un nom un peu commun. Enfin, le nom n'y fait rien... Ces imbéciles-là font toujours trop cuire les rognons!... Continuez donc, je vous écoute.

«Il UN JEUHE HOMME

—Mon fils avait atteint Tâgededeux ans... il faisait tontmon bonheur, et j'espérais, avec laide de Marianne, trouver bientôt un prétexte pour l'introduire chez mon père, lorsqu'un jour..* jour fatal... je me promenais avec mon fils dans la forêt de Se-* nart; tout à coup j'entends la voix de mon père... Éperdue^ tremblante, je quitte un moment ce pauvre enfant pour aller vera mon père... puis je trouve moyen de revenir bien vite pour chercher mon fils... Mais jugez de mon désespoir, monsieur... je ne le trouvai plus... j'appelai en vain, il avait disparu.

— Âhl fichtre! ça se complique! et le piquant de l'histoire, c est que vous n'osiez pas le faire tambouriner. Leur beurre n*est pas plus frais que leurs huîtres... Voilà donc l'enfant perdu. •• après?

— Toutes les recherches de Marianne furent infructueuses, je ne pus apprendre ce qu'était devenu ce pauvre petit. Le temps s'écoula , mon père malade me suppliait d'épouser M. Davemy . . . J'avais perdu mon fils, vous m'aviez abandonnée, je me décidai à obéir à mon père...

— Et vous fîtes très-bien I... 0ht je ne vous en veux pas du tout de vous être mariée!... Les demoiselles doivent toujours finir par là... excepté les demoiselles de théâtre... Garçon!... garçon!... des cigares... pur Havane! Eh bien, dans tout cela je vois que nous avons eu un enfant, que nous n'en avons plus, que c'est par conséquent comme si nous n'en avions pas eu... et puisque vous ne voulez pas que je vous en fasse un autre...

— Ah I monsieur, écoutez-moi, de grâce... Le souvenir de mon fils était toujours présent à ma pensée; mais j*avais presque perdu l'espoir de le retrouver, lorsqu'il y a quelques jours, on fait venir chez moi un petit ramoneur ; il se blesse en de^ cendant de ma cheminée ; cet enfant m'intéresse, je le fois soigner chez moi ; l'homme qu'il appelle son maître vient le voir... enfin, l'enfant guéri, il l'emmène en me remerciant des soins que j'ai eus pour lui. Mais jugez de ma joie... et en même temps de mes regrets, lorsque, par un récit de ma servante^ j'apprends que cet enfant a été trouvé, il y a six ans, dans la forêt de Sénart par ce, Jacques, qui en a feit un ramoneur. G*est mon fils, monsieur, oh! c'est bien lui, je n'en saurais douter... déjà ses traits m'avaient frappé, mon cœur l'avait reconnut...

CHÀRMANÏ. tiiS

«-Votre fils, ramoneur!... diable! il me semble que nous dérogeons un peu... Garçon!... la salade de volaille!...

— Marianne courut partout pour retrouver ce Jacques et Tenfant qu'il a nommé Petithomme. Jugez de mon désespoir... le Savoyard est parti depuis quatre jours... il emmène mon fils... je ne sais où... J'ignore de quel côté ils ont dirigé leurs pas!... Ahl monsieur... c'est alors que j'ai pensé à vous... que j'ai désiré voua revoir... pour vous supplier de me rendre mon fils... Je sens que je ne puis plus exister avec l'idée que mon Paul mène une vie misérable... je veux le revoir... je veux par mes caresses lui faire oublier toutes les privations qu'il a endurées... Monsieur, par pitié, rendez-moi mon fils... Je ne vous le demande pas au nom de l'amour que vous aviez pour moi... puisque cet amour n'a jamais existé dans votre cœur; mais je vous en conjure à genoux, ayez pitié de mes larmes, d'une iemme dont' vous avez fait le malheur... faites-moi retrouver mon filst

Caroline était tombée aux genoux d'Arthur; celui-ci s'empresse de la relever en lui disant :

«-* Eh bien! qu'est-ce que vous faites donc?... A mes genoux!.., ce n'est pas nécessaire. Je ne demande pas mieux que de retrouver ce petit, moi, et de vous l'envoyer; mais comment?...

— Comment? ehl monsieur, ne pouvez-vous courir partout, sur toutes les routes aux environs de Paris?... Ce Jacques ne peut pas encore être loin; il a acheté une marmotte à Petithomme... il a deux autres ramoneurs avec lui... ils vont à petites journées... s'arrétant dans les granges, dans les hameaux. Avec des chevaux, des voitures, vous pouvez parcourir bien du pays, vous informer, le retrouver enfin...

-* Avec des chevaux... des voitures... cela vous est facile à dire, ma chère amie!... mais pour se procurer tout cela il faut de l'argent... et jen'enai plus!... Ah! si j'en avais, parbleu! je me serais déjà donné une autre redingote, car celle-ci demande

sa retraite.

— Que ce motif ne vous arrête pas, monsieur; j'avais pensé aussi que pour retrouver mon fils il faudrait répandre l'argent sur sa route... et ne regarder à aucune dépense... C'est pourquoi... j'avais mis dans ce portefeuille six mille francs... et Bi vous vouliez me permettre de vous les offrir.

216 ON JKUNË HOMME

En disant ces mots, Caroline avait tire de son sein un petit portefeuille ; elle le présente d'une main tremblante à Arthur, comme quelqu'un qui craint d'être refusé ; mais Arthur, dont la Ggure est devenue rayonnante, s'empare vivement du portefeuille en s'écriant :

— Voilà qui est penser comme une excellente mère!... Oh I maintenant que nous avons de l'argent, soyez tranquille, nous allons agir, et nous retrouverons ce cher ami ! j'en fais mon affaire.

— Vous me rendrez mon filsl... Ah !... j'oublierai alors toutes les larmes que vous m'avez fait verser.

— Oui, oui, vous me pardonnerez... vous m'aimerez peutêtre encore... on ne sait pas!... Eh, mon Dieul... est-ce que nous ne faisons pas tous des sottises dans ce monde?... Les gens sages passent leur temps à pardonner.

— Surtout hâtez-vous de' commencer vos recherches... Ne

ménagez pas l'argent; s'il vous en faut encore^ faites-le-moi savoir...

— Oh 1 vous n'avez pas besoin de me recommander cela.

— Tenez, prenez aussi ce papier... il contient des renseignements qui peuvent vous guider : la date du jour où mon fils fut perdu, le détail du costume qu'il portait... d'un mouchoir marqué à mon nom, que je lui avais laissé dans les mains... le nom de ce Savoyard qui a trouvé mon fils, celui qu'il lui a donné...

— Bien, bien, donnez-moi cela, je l'apprendrai par cœur...

— Enfin, dès que vous aurez quelques nouvelles à me donner, quelque chose a me demander, voici mon adresse; vous m'écrirez sous le couvert de Marianne ; comme cela il n'y aura aucun danger, et j'aurai votre lettre sur-le-champ.

— G*est entendu, c'est convenu!... ça ira comme sur des roulettes.

— Maintenant je pars.., je retourne chez moi, car mon absence a déjà été bien longue, et je ne voudrais pas qu'elle eût été remarquée...

— C'est juste... il faut de la prudence! Oh! les femmes mariées en sont farcies! Alors, je ne vous propose pas de vous reconduire...

— Ohl non, monsieur, laissez-moi aller seule rejoindre ma voiture...

— Oui, cela vaut mieux... d'ailleurs, je vais boire une bouteille de Champagne, moi... ça me fera du bien!

— Mais dès aujourd'hui vous partirez... vous tiendrez votre promesse...

— Comptez sur moi... Au revoir donc... Vous ne voulez pas m'embrasser?...

Arthur fait un mouvement pour enlacer Caroline ; mais celleci se recule vivement et se hâte de sortir du cabinet, tandis qu'Arthur se remet à table en disant :

— Ce sera pour une autre fois.

Caroline est sortie de chez le traiteur; elle marche à pas pressés sans oser regarder autour d'elle, en se dirigeant vers l'endroit où elle a laissé sa voiture ; elle se hâte de faire signe au cocher, qui est couché sur son siège et descend pour ouvrir la portière,

Caroline monte dans la voiture ; mais au moment où Ton va refermer la portière, un liomme s'élance brusquement sur le marche-pied et se place à côté de Caroline. Celle-ci est demeurée comme frappée de la foudre en reconnaissant son mari.

— Et... où allons-nous maintenant? dit le cocher en regardant d'un air surpris le monsieur qui vient de monter si lestement dans la voiture.

— Sur le boulevard, lui répondit Daverny, à l'endroit où vous avez pris madame.

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