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CHAPITRE XIX

SiPÀ&ATlON.

Caroline ne sait point comment elle a fait le trajet depuis la barrière de l'Étoile jusqu'à sa demeure. 11 y a des crises morales qui vous laissent la faculté de sentir, de voir encore ce qui se passe autour de vous ; mais il en est d'autres qui vous absorbent, qui vous anéantissent. Alors c'est un nuage qui couvre les yeux et que l'on tremble de voir se dissiper.

Daverny est pâle, agité; cependant il n'a pas adressé un seul mot à sa femme. Au moment où le cocher va les descendre sur

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le boulevard, reawrquant l'état de Caroline, il fait avancer la voiture jusque devant sa demeure, Pour aider sa femme à remonter dans son appartement, il est obligé de la soutenir, de Teutourer de ses bras. Marianne, glacée de terreur en voyant Davemy ramener sa femme, court à sa maîtresse et veut lui prodiguer ses soins ; mais un geste de Daverny Tarrète , en môme temps que d'un ton qui ne souffre pas de résistance il lui dit :

— Éloignez-vous!

Marianne quitte l'appartement en se disant : -<- Oh! ma pauvre maîtresse 1 la voilà seule avec son tyran 1... Quel malheur quand ce sont les pères qui marient leurs enfants!—

Resté seul avec sa femme , Daverny marche à grands pas dans la chambre; quelquefois il s'arrête devant Caroline comme prêt à lui parler, mais il semble qu'il ne puisse s'y résoudre. Petit, à petit la frayeur de Caroline s'est calmée; elle songe à ce qu'elle a fait, à tout ce que son mari peut penser d'elle, et frappée de l'idée qu'il peut la croire plus coupable qu'elle ne l'est en effet, elle tend tout à coup ses bras vers lui en s'écriant :

— Monsieur, ne me jugez pas sur les apparences... Je ne suis pas aussi coupable que vous le pensez^

-^ Madame, répond Charles en s'arrôtant devant sa femme, que cependant il évite de regarder, vous vous trompez si vous croyez que des reproches, des plaintes vont sortir de ma bouche... Non... je n'ai pas le droit de me plaindre; vous ne m'avez épousé que pour obéir à votre père, et dans l'espoir que cette union qu'il désirait prolongerait ses jours, mais vous ne m'aimiez pas... Vous ne me l'avez pas caché ; vous m'avez môme avoué que votre cœur était à un autre. En devenant votre époux, je jouais mon bonheur contre une espérance... Je me disais : à force de soins... d'amour... je parviendrai [peut-être à lui plaire... à lui faire oublier un premier sentiment... Je me flattais à tort. Au bout de quelque temps de mariage, je m'aperçus que mes soins vous étaient à charge... que ma présence vous importunait... C'est alors, madame, que je résolus de vous épargner le plus possible l'ennui d'être près de moi. Je vous laissai libre dans votre appartement, et je restai dans le mien ; nous étions encore mariés pour le monde, nous ne l'étions plus pour nous. Je croyais ne pouvoir faire mieux pour votre bonheur... Je me trompais... je puis faire plus encore...

CHARMANT. tiO

Avant de continuer, Daverny semble obligé de faire un effort sur lui-même, tandis que Caroline Tëcoute les yeux baissés, et comme si elle attendait son arrêt. Ënûn, Daverny reprend, mais avec plus de précipitation cette fois :

^ Le hasard... vous a fait retrouver dans le monde celui qui avait su vous plaire... cet homme... dont j'espérais que vous n'entendriez plus parler... que je croyais mort... ou absent pour toujours... vous l'avez revu enfin... A l'impression que pro-. doisit sur vous sa présence... j'aurais dû deviner ce qui vient d'arriver.. • mais je me flattais encore que, fidèle à vos devoirs... vous n'oublieriez pas ce que vous vous deviez à vousloême...

— Abl monsieur 1... je vous le jure!... je ne suis pas aussi criminelle que vous le pensez! s'écrie Caroline en jetant sur son mari un regard suppliant. Un sourire amer vint effleurer les lèvres de Daverny.

— Je ne supppse pas, .madame, que vous ayez l'intention de vous railler de moi; ce qui vient de se passer n'admet point de justification... Vous avez donné un rendez-vous à... M. Arthur Gervillier; il vous a rejointe aux Champs-Elysées... vous êtes entrée avec lui chez un traiteur...

^ Oui, monsieur... je voulais que notre entrevue eût lieu sur la route ; mais il m'a forcée.

— Yeuillez me laisser parler, madame. Lorsque vous étiez en tête à tête avec cet homme;., j'aurais eu le droit d'aller vous arracher de ses bras... de venger mon offense... mais il y a un sentiment plus fort qui m'a retenu... un sentiment qui fut le mobile de toutes mes actions depuis que je vous vis pour lapre^ mière fois!... c'est votre bonheur que j'ai juré de faire... que j'ai promis à votre père. Aujourd'hui que vous avez retrouvé l'homme que vous aimez... pour que vous soyez heureuse, il faut nous séparer... Vous serez libre alors de voir tous les jours... à toute heure, celui que depuis notre union vous n'avez pu bannir de votre pensée. Vous avez votre fortune... vous en disposerez... si... elle ne vous suffisait pas... faites-le-moi savoir, et la mienne sera également à votre dispositio];i ; mais, hormis cela, vous n'entendrez jamais parler de moi... Et dès aujourd'hui je quitte cette maison pour n'y plus revenir.

Pendant que son mari parlait, Caroline sentait sa poitrine se gonfler; un sentiment qu'elle ne pouvait définir faisait battre

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son cœur avec violence ; elle avait envie de se jeter aux genoux de Charles , mais elle était arrêtée par la crainte qu'il ne la repoussât.

Daverny a cessé de parler depuis longtemps, et il est encore là, immobile devant sa femme ; on dirait qu'il ne peut s'arracher de cette place; enfin, faisant un effort sur lui-même, il balbutie :

— Adieu, madame; et va sortir de l'appartement; mais ses yeux rencontrent alors ceux de Caroline, qui, pour la première fois depuis leur union semble chercher ses regards, et il s'arrête, car il voit qu'elle veut lui parler.

— Monsieur, dit Caroline d'une voix tremblante, je sens que je mérite que vous me traitiez comme vous le faites... vous êtes encore trop bon... tiDp généreux pour moi... Si vous connaissiez tous mes torts... si j'osais vous les dire...

— Je ne vous demande aucun aveu, madame, dit Charles en interrompant Caroline ; je vous le répète, en vous épousant je m'étais fait un devoir de ne jamais vous parler du passé ; je vous aimais assez pour envier encore le titre de votre époux... Tous posséder était tout pour moi!... Mais qu'est-ce que la possession d'une femme dont on n'a pas le cœur? En ménage, Tamour d'un seul ne suffît pas pour être heureux... Il faut s'aimer tous deux, ou éprouver tous deux la même indifférence. Maintenant que vous avez retrouvé... que vous avez revu l'homme à qui vous avez donné votre amour... quel espoir me resterait-il... et quel rôle jouerais-je près de vous?... Non, je fus assez longtemps un obstacle à votre bonheur; désormais vous êtes libre... Adieu, madame ; je puis accuser le sort, mais je ne vous accuserai jamais.

En achevant ces mots, Daverny s'éloigne précipitamment et comme s'il craignait qu'un regard de sa femme ne changeât sa résolution.

Caroline regarde longtemps la porte qui vient de se refermer sur son mari, puis elle se jette dans un fauteuil d'un air consterné en se disant :

— Il me quitte pour toujours!

Quelques minutes se sont à peine écoulées depuis que Daverny a quitté l'appartement de sa femme , lorsque Marianne revient près de sa maîtresse.

— Eh bien ! madame, dit la fidèle suivante, que s'est-il donc

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ptssé entre vous et votre mari?... Lorsque je vous ai vue revenir avec lui, j*ai frémi pour vous... La figure de monsieur était si sévère!... je me suis dit : Aurait-il su que madame venait de voir M. Arthur?...

— Oui, Marianne, oui... il a tout découvert. M. Arthur m*a* vait forcée d'entrer avec lui chez un traiteur ; pour lui parler de mon fils, pour le supplier de voler à sa recherche, j*ai oublié toutes les convenances... car je ne voyais, je ne pensais qu'à mon Paull... En quittant Arthur... en remontant en voiture, j'ai trouvé M. Daverny... il m'attendait là... il savait tout.

— Oh! mon Dieu! sa colère a du être terrible I

— Non, Marianne, point de colère!... point de reproches même!... Il s'est borné à me dire que, ne voulant plus m'empécher de revoir... celui que j'aimais... il allait me quitter... se séparer de moi pour toujours!...

— Vous quitter! c'est donc pour cela que je viens de voir le domestique faire une malle... et comme des préparatifs de son voyage... j'ai même entendu qu'on demandait une voiture.

— Ah I j'aurais supporté sans me plaindre ses reproches, ses emportements... mais sa douceur, sa générosité me tuent!...

— Enfin, madame, il me semble cependant que vous devez être satisfaite : vous ne pouviez pas souffrir M. Daverny ; en vivant séparée de lui, vous serez bien plus heureuse; un mari que l'on déteste, qui a toujours une mine longue... c'est un tyran!...

— Abl taisez-vous, Marianne!... jamais M. Daverny ne mérita ce nom... Ne fut-il pas toujours empressé de satisfaire mes moindres désirs?... N'employait-il pas tous les moyens pour me plaire?... Et lorsque je payais son amour par la plus injuste aversion, pouvait-il sourire... être gai, celui que je rendais si malheureux?...

Marianne, tout étonnée d'entendre sa maîtresse tenir un te langage, ne sait plus que croire, que penser; au bout d'un mo« ment cependant elle reprend :

— Vous avez vu M. Arthur, madame?... Sans doute il partage votre impatience; il va sur-le-champ se mettre à la recherche de votre cher enfant?

— Oui... j'ai revu... M. Arthur, répond Caroline avec un peu d'hésitation. Ah! Marianne... si tu savais combien il est changé 1... c'est au point aue ie crevais être le îouet d'un rêve... Ce

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n'est plus ce jeune homme charmant... qui plaisait, dès le premier abord, par sa tournure... ses manières... Ohl non... ce n*est plus cela !

— Écoutez donc, madame, huit ans, ça fait quelque chose sur le physique... Il y a des personnes que cela vieillit beaucoup,

— Non, Marianne, huit ans ne peuvent changer ni le ton, ni les manières, ni le langage d'une personne... qui a continue de fréquenter la société pour laquelle elle était née... Qu'importe que les traits du visage s'altèrent, que quelques rides annoncent le passage du temps... si le cœur et l'esprit sont restés les mêmes? Nous ne remarquons pas de changement dans les traits quand nous n'en trouvons ni dans le cœur ni dans le langage... Ce n'est pas la figure d'Arthur qui a le plus changé!... Il a éprouvé bien des malheurs, m'a-t-il dit ; mais une âme noble doit supporter les coups du sort sans rien perdre de sa fierté... Il n*en a pas été ainsi de... de M. Gervillier! Ahl Marianne, toutes les illusions de ma jeunesse se sont évanouies... Celui que j'aimais... s'était joué de ma tendresse, de mon innocence!... Il n'a pas craint de me le dire aujourd'hui!... il a ri lorsque je lui ai parlé de mes longues souffrances... il s'est moqué de ma crédulité l Et toi, Marianne, tu savais bien qu'il ne m'aimait plus , puisque tu l'avais vu à Paris, et qu'il avait repoussé tes prières!... Pourquoi m'as-tu caché cette circonstance?... tu m'aurais peut-être épargné bien des soupirs!...

— Madame, il y a peu de temps encore, lorsque j'essayais de vous faire comprendre que M. Arthur pouvait vous avoir oubliée, lorsque j'accusais son abandon, vous preniez sa défense, vous ne vouliez pas permettre que l'on doutât de son honneur. S'il n'était pas revenu, disiez-vous, c'est que sans doute des événements plus forts que sa volonté l'en avaient empêché. Puisque vous le défendiez ainsi étant mariée... qu'auriez-vous fait étant fille? D'ailleurs j'aurais craint de vous faire trop de peine en vous disant la vérité.

Caroline tend sa main à Marianne comme pour lui dire qu'elle apprécie sa conduite; mais elle pousse un profond soupir, et Marianne reprend :

— Malgré son inconstance, malgré les folies de sa jeunesse, j'espère que M. Arthur fera son possible pour vous faire oublier ses torts... et pour cela, il va se hâter de courir après votre petit Paul... Il vous l'a promis, a'estrce pas, madame?

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— Oui, Marianne... il me l'a promis. Mais si tu Tavais entendu!... son langage est si diflFërent de celui qu'il me tenait autrefois!... Près de lui... je ne saurais te dire ce que j'éprou* vais... ce n'était plus du trouble... de Témotion comme autrefois... c'était... c'était delà peurl...

— De la peur? mon Dieu!... £s^ce qu'il est devenu bien vilain?...

— Non... mais ce sont ses propos... ses manières qui me déplaisent... Enfin... je suis injuste peut-être... Arthur a étë trèsmalheureux... j'aurais dû m'en souvenir et l'excuser d'avoir pris ce ton d'insouciance nécessaire peut-être dans sa situation. Mais qu'il me rende mon fils, et j'oublierai tout le mai qu'il m'a fait!

Le bruit d'une voiture qui s'arrête devant la maison attire les regards de Caroline : c'est une chaise de poste. Le domesK tique de Davemy attache derrière une malle et divers sacs de voyage. Bientôt un monsieur monte dans la voilure, et le postillon fouette les chevaux.

— C'est votre mari qui part! dit Marianne.

Et Caroline tombe sur un siège, où elle semble anéantie, en murmurant :

— • 11 me quitte pour toujours!

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