‹ ŒuvresChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

eOMMlMT A1THU& COI&CHB SON VILS.

— Nous quitterons ce logement, dit Caroline à Marianne le lendemain du départ de son époux ; j'en veux un plus siàv^ pie... plus modeste, et dans un quartier plu« retiré. D'ailleurs^ ici l'on m'a connue l'épouse de M. Davemy, et je ne la suit plus. Puisqu'il m'a quittée... c'est qu'il ne me juge plus digne d'être sa femme... Il a raison... jamais je n'aurais dû l'être; mais je quitterai son nom... je reprendrai celui de mon père.«« et du moins M. Daverny ne craindra plus que je déshonore le sien.

Marianne approuve tous les projets de sa maîtresse, et l'on se met en course pour chercher un autre appartement* Le choix

114 UN JBUNB HOMME

de Caroline est bientôt fait ; c*est dans une rue retirée du Marais qu'elle va se loger, sous le nom de madame de Melleval. Mais en quittant la rue de la Paix, Marianne a bien soin de laisser son adresse pour qu'on lui envoie les lettres qui arriveraient.

Douze jours se sont écoulés depuis Tentrevue d'Arthur et de Caroline, et celle-ci compte les heures, les instants; elle attend des nouvelles de celui qui doit être à la recherche de son fils. Le moindre mot qui semble donner quelques indices sur la route que les Savoyards ont suivie sera pour elle de Tespoir, du bonheur. Aussi, c'est avec un cri de joie qu'elle voit un matin sa bonne- accourir près d'elle en tenant une lettre à sa main.

-— Des nouvelles, madame, des nouvelles ! s'écrie Marianne en abordant sa maîtresse. Une lettre pour moi... ça véUt dire pour vous... car, moi, je ne reçois jamais de lettres... et vous devinez bien de qui celle-ci vient.

— Oh! ce doit être d'Arthur!...

Caroline brise le cachet, regarde la signature, et s'écrie :

— Oui... oui... c'est d'Arthur!

•— Oh 1 lisez vite, madame...

Caroline lit d'une voix tremblante :

« Ma chère et toujours adorée Caroline,

« L'homme pVopose et Dieu dispose ; ce proverbe est vieux, mais il esl essentiellement vrai* Figurez-vous qu'après avoir fait toutes mes dispositions, je m'étais mis en route pour courir à la recherche de ce cher enfant... de ce nouveau Cyrus, ou Joas, ou Œdipe ou Dunois : car il y a un peu de tout cela dans la destinée de ce petit garçon, et je suis sûr qu'un jour il fera des choses extraordinaires, il en est bien capable. Bref, j'avais acheté un cheval superbe, qui m'avait coûté fort cher, et une paire de pistolets damasquinés dont un sultan eût été jaloux... J'étais parti seul et sans domestique pour aller plus vite, lorsqu'on traversant la forêt de Bondy, j'ai été assailli par quatre gaillards qui m'ont rudement fait descendre de cheval ; mes pistolets, quoique damasquinés, ont parfaitement raté. Enfin, après m'avoir assez maltraité, on m'aj)ris tout ce que je possédais... mon portefeuille, mon cheval, mes pistolets^ je suis re- Tenu à Paris sans le sou et en boitant un peu. Si vous voulez que je coure après notre fils, bàtez-vous donc de m*envoyer

CHARMANT, m

d*auires fonds... cette fois, je prendrai des précautions pour ^ue pareil événement ne m'arrive plus. C'est une chose infâme que les voleurs! on ne s'en occupe pas assez sérieusement à la chambre des députés.

« J'attends de vos nouvelles avec impatience; car je brûle de commencer mes recherches. Envoyez-moi Marianne, ou indiquez-moi un rendez-vous.

« Votre fidèle jusqu'à la mort, ' « Arthur Gervillier. »

La lettre tombe des mains de Caroline, qui se sent accablée, et se laisse aller sur une chaise en murmurant :

— mon Dieul... que je suis malheureuse!... douze jours de perdus!... quel fatal contre-temps!... moi qui le croyais déjà sur les traces de mon filsl... Volé!... maltraité!... heureusement encore qu'il n'a pas été blessé 1

Marianne fait une singulière mine; elle ramasse la lellre et secoue la tète en murmurant :

— Volé... huml... c'est comme un fait exprès..! Volé... dépouillé... dans la forêt de Bondy !... Je croyais que maintenant L foréft de Bondy n'était plus dangereuse pour les voyageurs. .

"T- Tu vois bien, Marianne, que tu te trompais... Soupçonnerais-tu Arthur capable de m'abuser par un mensonge?... oh ! c'est impossible. Le malheur a pu changer ses manières... son langage... mais qu'il emploie de tels moyens pour... Oh! non! non! il n'a pu descendre aussi bas... Être volé, arrêté en voyageant... Un homme qui est seul, à cheval, cela n'a rien d'extraordinaire, et cet événement ne nous frappe autant que parce qu'il vient se placer entre toutes nos espérances!...

— Sans doute, madame, je sais bien... qu'il y a des voleurs sur les routes... il y en a partout... M. Arthur n'était pas plus à l'abri qu'un autre... seulement... je réfléchis... Depuis douze jours que vous l'aviez vu... que vous lui aviez dit de se hâter... comment se fait-il qu'il ne fût encore que dans la forêt de Bondy, qui est à deux lieues d'ici?...

— En effet... mais peut-être avait-il déjà parcouru un autre côté ; peut-être quelques indices. . . quelques découvertes l'avaient engagé à revenir sur ses pas. C'est ce que tu lui demanderas^

Marianne, quand tu le verras, car c'est toi qui iras lui porter ce qu'il demande.

— Vous ne voulez donc plus le voir vous-même, madame ? H me semble cependant qu'à présent rien ne vous gêne, puisque vous n'avez plus de mari.

— N'importe, Marianne, je sens que je ne dois pas me trouver avec M. Arthur. J'ai eu tort une fois, je ne commettrai plus cette faute. Je sais bien que M. Daverny m'a quittée, et que sans doute il ne s'occupe plus de moi... et ne songe pas à s'informer de ma conduite... mais je n'en dois pas moins me souvenir... de mes devoirs... Je vais me rendre chez mon banquier, lui demander de l'argent, et tu iras sur-le-champ le porter à M. (îervillier.

Caroline est partie, et Marianne réfléchit au changement qui s'est fait dans les sentiments de sa maîtresse. Elle se demande comment il est possible que celle qui pendant huit ans a soupiré après le retour d'un homme, ne veuille plus se trouver avec lui lorsque rien ne s'opposerait à ce qu'elle le reçût chez elle. La bonne fllle ne peut s'expliquer ce changement qu'en se disant : — M.' Arthur est donc bien différent de ce qu'il était au« trefoisî...

Garolino ne tarde pas à revenir : elle donne un portefeuille à Marianne en lui disant :

— Cours chez Arthur, tu sais maintenant son adresse, re* mets-lui ceci ; mais supplie-le de partir bien vite, de réparer le temps perdu... dis-lui de m'écrire dès qu'il aura quelques renseignements... Il est inutile maintenant qu'il adresse la lettre sous ton nom... Apprends-lui ma nouvelle deme^ire... qu'il écrive à madame de Melleval... mais qu'il retrouve mon fils et le ramène dans mes bras.:. Mon fils! ahl ce n'est plus que par lui maintenant que je puis encore connaître le bonheur !

Marianne a serré le portefeuille dans son sein, et elle se met sur-le-champ en marche pour se rendre chez Arthur. Elle arrive rue des Filles-Dieu, à la maison où elle était parvenue à découvrir celui qui déménageait si souvent.

Le savetier qui avait servi de domestique à Arthur reconnaît Marianne, et lui dit :

— Où allez-vous comme ça, ma petite mère ?

— Où je vais ? chez ce monsieur que je vous demandais Tau-

ghàruàht. ut

ire jour, et auquel vous avez eu la complaisance de remettra tine lettre que je vous avais laissée.

.— Ah! oui„. M. Arthur Gervillier.

— C'est cela môme.

— £h bien I ma petite mère, voiis auriez monté cinq étages pour rien* Ce monsieur n*est plus là-haut*

— Il est sorti?

— Mieus que ça, je voua dis qu'il est déménagé,,.

— Encore?

— Oh 1 mais je sais son adresse ; il a eu soin de me la laisser... en me disant de lui envoyer tout ce qui viendrait pour lui. Ohl daaie, maintenant il parait que ça va bien... il y a gras!

^— Qu'est-ce que vous voulez dire avec votre gras?

— - Je veux dire que M. Arthur est en fonds... et la preuve, c'est qu'en partant il m'a lâché les deux roues de derrière!... Oh I d'abord, fout lui rendre justice, c'est un homme qui est généreux quand il peut!... l'argent ne lui tient pas! Enfin, il est 9llé §0 loger dans un joli hôtel de la rue Montmartre... C'est autre chose que ce garni-cil... ]|Ët le costume donc!... M. Arthur n'est plus reconnaissable. Tenez, cette redingote que j'ai. .. c'était la sienne ; il m^en a fait cadeau en partant. Il était tout à neuf, lui.

— Enfin, son adresse?.,.

— La v'ià sur cette carte imprimée.

— « Merci, monsieur.

Tout en se rendant à la nouvelle demeure d'Arthur, Marianne fait encore des réflexions, elle se dit : — Pourquoi ce déménagement... ce changement de fortune?... c'était probablement avant de partir et d'être volé!... Enfin nous allons voir ce qu'il va me dire!...

Marianne est arrivée à l'hôtel qu'on lui a indiqué ; elle demande M. Gervillier; on lui indique son numéro au second étage. La clef est sur la porte ; elle entre dans une première pièce qui sert d'antichambre, et où elle ne trouve personne ; mais elle entend parler et rire dans la pièce voisine, et reconnaît la voix d'Arthur. Elle ouvre une porte, et trouve celui qu'elle cherche vêtu d'une robe de chambre, les pieds dans des pantoufles, et assis devant une table sur laquelle est servi un déjeuner anquel on semble faire honneur, à en juger par une pil0 d'assiettes et une rangée de bouteilles de diverses formes placées devant le^ convives.

St8 un JEUNE HOMME

Arthur ne dëjeuno pas seul : vis-à-vis de lui est assise une femme jeune encore, grasse, blanche, et aux formes fortement accusées. La figure de cette femme est plutôt bien que mal ; mais ce qui la distingue particulièrement, c'est une expression d'effronterie et d'insouciance qui ne se dément jamais. Ses yeux noirs à fleur de tète ont le langage d'une Andalouse dansant la catchûcha; sa bouche très-grande rit toujours et laisse voir des dents assez blanches ; son nez est très-fort, son menton trop rentré, son teint manque de fraîcheur; mais l'ensemble fait oublier les détails, et les hommes qui ne recherchent pas les airs modestes trouveront celle-ci ûe leur goût.

Cette femme, habillée d'une robe d'indienne et passablement chiffonnée, est cependant coiffée avec prétention : ses cheveux arrangés à la Ninon ont été bouclés et retombent sur ses épaules, les uns par mèches, les autres frisés. Enfin, sur son front est une féronière en turquoise fausse, attachée autour de sa tête par une très-mince chaîne de cuivre doré, laquelle chaîne, n'étant pas assez longue pour faire le tour de la tête, est allongée derrière par une faveur rose, dont les bouts flottent sur la collerette.

En voyant entrer Marianne, Arthur semble un peu saisi, et il remet sur la table une bouteille dont il se disposait à se verser. Mais la dame avec laquelle il déjeune ne suspend pas un seul instant ses occupations, et continue de faire travailler sa fourchette et sa mâchoire, sans avoir l'air de faire attention à laper sonne qui vient d'entrer.

— Gomment, c'est vous, ma chère Marianne!... ma bonne Marianne! s'écrie Arthur en se levant et allant au-devant de la domestique : je ne vous attendais pas aussi promptement ; mais que je suis aise de vous revoir!... il y a quelque temps que nous ne nous étions rencontrés... huit ans passés... Vous n'êtes pas changée, Marianne, non, parole d'honneur; c'est-à-dire que vous êtes plutôt rajeunie... oui, vous rajeunissez!... Comme c'est singulier!... le temps ne produit pas le même effet sur tout le monde... il y a des hommes qui vieillissent et des femmes qui rajeunissent.

~ Oui, le plus souvent! murmure la dame qui est à table, tout en avalant une croûte de pâté.

— Asseyez-vous donc, respectable Marianne, reprend Arthur.

CHÀRMAKT. 219

Ahl si vous vouliez prendre quelque chose... sans façon... une tranche de ce pâté...

— Ça se mange sans faim, murmure encore le vis-à-vis d'Arthur.

— Je vous remercie, monsieur, je n'ai besoin de rien, dit Marianne en s'asseyant et regardant avec curiosité la dame qui déjeune, et qui s'écrie alors :

— Eh ben I moi, je ne suis pas comme vous I j'ai toujours besoin de quelque chose.

Arthur, qui s'est remis à table, pousse du pied celui de son vis-à-vis, et dit à Marianne :

— Permettez-moi, fidèle gouvernante, de vous présenter une de mes voisines... madame Dédelle Passelacet, veuve à seize ans d'un vieux général... qui ne lui avait apporté en mariage que deux jambes de bois... c'est bien peu dans le siècle où nous sommes... Heureusement madame a des talents qu'elle utilise; elle danse dans la perfection... et elle a plusieurs pensions de demoiselles... où elle est attachée; elle veut bien venir quelquefois me voir et donner un coup d'œil à mon linge... car un homme s'entend peu à ces sortes de détails... Enfin aujourd'hui, par extraordinaire, elle a consenti à accepter mon déjeuner... et c'est une faveur dont je suis très-reconnaissant

— En dit-il des bêtises ! en dit-il I murmure Dédelle Passelacet lorsque Arthur a fini de parler. Celui-ci donne encore un coup de pied par-dessous la table pour tâcher de la faire taire, et reprend :

— Vous avez à me parler, respectable Marianne?

— Oui, monsieur, oui, répond la domestique; madame a reçu votre lettre... et je viens de sa part... mais j'aurais voulu...

Arthur comprend que la confidente de Caroline est gênée par la présence d'une étrangère, et lui fait un signe d'intelligence ; puis, s'adressant à son vis-à-vis, qui mange toujours, lui dit en tâchant de prendre un air imposant :

— Madame Passelacet, je suis assez sans façon avec vous pour me permettre de vous dire que cette brave femme a quelque chose de fort important à me communiquer en particulier... Ainsi donc, si vous voulez avoir l'extrême bonté... d'aller un moment prendre l'air... ou regarder les tentures de mon anli chambre...

— Qu'est-ce que c'est? réoond Dédelle en se coupant une uou-

velle tranche de pâté. Par exemple I non certainement je nf m'en irai pas; d'ailleurs je n'ai pas uni... je ne m'en vais jamais avant le café et les petits verres... Oh ! vous avez beau me marcher sur les pieds, je ne m'en irai pas!... Vous savez bien que ' j*ai une tête aussi !... Du reste, parlez avec cette bonne femme... est-ce que je vous en empêche?... Ahl mon Dieu, je ne vous écoute pas seulement.

Arthur, s'apercevant qu'il ne parviendra pas à faire quitter la table à Dédelle, se lève, prend Marianne par la main, et la conduit dans la première pièce en lui disant :

— Je me rappelle maintenant que madame Passelacet vient d'avoir une gastrite, et qu'on lui a défendu d'interrompre ses repas... Laissons-la déjeuner, ici nous pourrons très-bien causer. Votre maîtresse a donc déjà reçu ma lettre?

— Oui, monsieur, dit Marianne, et nous avons appris avec bien du chagrin que vous avez été attaqué et volél... car ma maîtresse vous croyait déjà sur les traces de son enfant...

— Aht Marianne, mon chagrin n'a pas été moindre que le vdtre. Ce n'est pas tant l'argent que je regrette... que le temps perdu... Car, qu'est-ce après tout que l'argent, quand on en a?... une monnaie est faite pour circuler.. . Mais cet enfant ! ce cher en-> fant !... je ne suis pas moins impatient que sa mère de le revoir... de le presser sur mon cœur... Je sais, Marianne, que j'ai eu bien des torts envers Caroline... Ma jeunesse fut folle, étourdie... indomptable... mais mon cœur ne fut jamais insensible... le souvenir de ma conduite avec votre maîtresse me cause des remords bien cuisants... et en ce moment encore...

Arthur cligne des yeux, tire son mouchoir, s'en cache quelques instants la figure, et pousse de si gros soupirs , que Marianne, dupe de ce manège et attendrie par cette douleur feinte, lui prend doucement le bras en lui disant :

— Allons, monsieur, il ne s'agit plus de se faire du chagrin... ce qui est passé est passé... retrouvez seulement l'enfant que nous pleurons, et madame pourra encore être heureuse.

— Si je le retrouverai!... oui, Marianne, oui! fallût-il, comme Orphée, descendre aux enfers... Mais il n'est pas probable que ce Savoyard l'aura mené si loin... Enfin, j'irai jusqu'au bout du monde si cela est nécessaire... je braverai la fatigue... l'intempérie des saisons... les mauvais chemins! tout enfin! Mais pour voyager vite... il faut de l'argent. é. et j'ai écrit à votre mal-

CnARMANT. tSI

tresse ma position... En co moment, Marianne, je ne crains pas de vous Tavouer, sans madame Passelacet, qui a eu la bonté de m'offrir son crédit et sa bourse... je me serais trouvé fort embarrassé.

— Je croyais que vous m'aviez dit que cette dame était restée veuve et sans fortune...

— Oui, en effet, son mari ne lui a rien laissé... mais elle a tant de talents!... c'est une femme si bonne, si obligeante pour ses amis... Je n'exagère point en disant qu'elle n'a rien à elle.

— Au reste, monsieur, voici de quoi réparer le malheur qui vous est arrivé...

En disant ces mots, Mariadne tire de son sein le portefeuille et le présente à Arthur. Celui-ci, dont les yeux sont devenus très-brillants à l'aspect du portefeuille, s'en saisit vivement, l'ouvre et compte ce qu'il renferme. Caroline avait mis dedans dix mille francs en billets de banque, car elle voulait qu'Arthurpût réparer le temps perdu, et aucun sacrifice ne lui aurait coûté pour presser son fils dans ses bras.

Arthur fait presque un bond de joie après avoir compté les billets de banque ; cependant il tâche de se contenir, de cacher sa joie, et dit à Marianne :

— Dès demain... dès ce soir je me remettrai en route... je prendrai avec moi quelques serviteurs dévoués, intelligents... nous explorerons toute la France s'il le faut... mais nous retrouverons Petithomme... Paul... l'enfant de l'amour; c'est comme si nous le tenions.

— Mais, monsieur, comment se fait-il que vous ne fussiez encore qu'à Bondy lorsque vous avez été attaqué? Vous deviez pourtant être parti depuis longtemps.

Arthur semble un moment embarrassé , mais il s'écrie bientôt :

— Ohî pardieuî j'avais déjà été fort loin... j'avais été jusqu'en Lorraine... jusqu'à Metz! Mais, n'ayant rien découvert de ce côté-là, je revenais; et c'est en revenant par Bondy que j'ai été attaqué.

— C'est ce que ma maîtresse a pensé. Dès que vous croirez avoir découvert quejque chose, écrivez-nous, monsieur, écrivez sur-le-champ.

— Je vous le promets... Toujours sous votre couvert?

fit UN JEITNE HOMME

— Oh! c'est inutile, monsieur... Ah 1 c'est que vous ne savez pas! il s'est passe bien des choses depuis que vous avez vu madame. Lors de votre entrevue avec elle aux Champs-Elysées, M. Daverny vous guettait... il vous a vu.

— Ahl bahl... voilà qui est curieux!

— Alors monsieur, sans faire de bruit, de scène, a quitté madame, en lui disant qu'il ne voulait plus être un obstacle à son bonheur.

- Eh l mais, voilà un mari fort cx)mplaisant!... j'approuve cette conduite... Ainsi donc, Caroline...

— N'est plus avec son mari... elle s'est logée dans le Marais, vit très-retirée, ne voit personne...

— Et sa fortune?

— Autant que j'ai pu comprendre, M. Daverny a laissé à madame la libre disposition de tout ce qu'elle lui avait apporté en l'épousant.

— Ah! fort bien!... fort bien!...

Arthur semble très-préoccupé de tout ce qu'il apprend ; il marche avec agitation dans la chambre, puis revient à Marianne et lui dit :

— Mais, puisque votre maîtresse est seule et libre maintenant, pourquoi donc, au lieu de vous envoyer ici, ne m'a-t-elle pas fait dire d'aller la voir?

— Madame pense qu'elle aurait tort de vous recevoir, monsieur; et quoiqu'on la quittant son mari lui ait laissé la liberté de faire ce que bon lui semble, elle prétend qu'elle doit toujours se conduire comme si elle était encore avec lui.

— Oh! je reconnais là Caroline... toujours de grands principes, une tète exaltée!... N'importe... je suis fort aise de savoir qu'elle n'est plus avec son mari... Votre adresse?...

— La voici, monsieur... Madame se fait appeler madame de Melleval.

— C'est très-bien. Dites à Caroline qu'avant peu elle aura de mes nouvelles.

— Ohl monsieur, cela nous fera bien plaisir.

— Mais il mé semble que madame Passelacet vient de casser une assiette... C'est qu'elle s'ennuie peut-être d'être seule... Allez, Marianne^ retournez près de votre maîtresse... ne la quittez plus... veillez bien sur elle... je vous la confie, vous m'en répondez sur votre tête!*..

CHARMANT. t3S

Arthur fait sortir vivement Marianne et lui referme assez brusquement la porte sur le nez; celle-ci s'en retourne chez sa maîtresse, ne sachant trop ce qu'elle doit penser de M. Gervillier. I^a situation dans laquelle elle l'a trouvé, son changement de domicile, de toilette, répondaient peu à ce que disait sa lettre; et puis la vue de madame Passelacet n'a pas inspiré grande confiance à la bonne fille. Mais les discours d'Arthur, les remords qu'ils semble éprouver de sa conduite passée ne sauraient être feints. Du moins Marianne aime à le croire, et, pour ne point inquiéter sa maîtresse , elle ne lui dira pas les soupçons qu'elle a d'abord conçus sur Arthur.

Caroline apprend seulement de Marianne qu'elle a vu Arthur, et qu'il lui a promis de tout faire pour réparer le temps perdu. La mère de Paul n'en demande pas davantage; un cœur pur, une âme incapable de concevoir une mauvaise action, se laissera toujours plus facilement abuser qu'une autre. On est rarement défiant quand soi-même on n'est pas trompeur. Les fripons s'adressent peu à leurs pareils, ils feraient trop mal leurs affaires.

Caroline et Marianne attendent donc avec impatience, mais non pas avec défiance, le résultat des démarches d'Arthur. Caroline surtout est persuadée que celui qui l'a séduite autrefois doit avoir à cœur de sécher ses larmes en ramenant son fils dans ses bras.

Marianne n'est pas tout à fait aussi confiante ; il est vrai que le souvenir de madame Padselacet vient souvent se mêler à ses réflexions.

Quinze jours se sont écoulés, et on ne reçoit aucune nouvelle d'Arthur.

— Il a peut-être été forcé d'aller bien loin, dit Caroline.

— Il avait promis d'écrire, répond Marianne.

— Mais pour écrire il veut attendre sans doute qu'il ait quelque espérance à me donner!...

— Si j'allais m'informer à son logement?...

— A quoi bon, Marianne? tu dois bien penser qu'il ne serait pas revenu sans nous le faire savoir.

Marianne secoue la tête et se tait; Caroline soupire et attend. Depuis qu'elle n'habite plus avec son mari, la conduite de la jeune femme est aussi sage, aussi régulière que son existence est simple et retirée. Ne sortant jamais, ne recevant personne.

tu UN JEUNE HOMME

ne parlant à aucun de ses voisins, Caroline, toujours triste et pensive, reste quelquefois des heures entières plongée dans une rêverie dont Marianne elle-même ne parvient pas toujours à la tirer. Souvent alors de grosses larmes coulent des yeux de Caroline en même temps que son sein se soulève péniblement ; puis, passant sa main sur son front, on dirait qu'elle murmure contre elle-même, et qu'un nom qu'elle n'ose pas prononcer est prêt à sortir de ses lèvres. Sa seule distraction est de se placer quelquefois contre sa fenêtre. Alors ses regards, qui plongent dans la rue, semblent y chercher quelqu'un. Ensuite, comme fatiguée d'une attente vaine, elle revient s'asseoir sur sa chaise encore plus triste qu'auparavant.

Quinze autres jours s'écoulent, et on ne regoit aucune nouvelle. Caroline se désole, et dit en levant les yeux au ciel :

— Il ne Ta pas retrouvé!

Marianne se tait; elle n'ose pas dire tout ce qu'elle* pense. A chaque instant, elle descend chez le portier demander s'^ est venu une lettre, et reçoit toujours la même réponse :

— Il n'y a rien pour madame de Melleval.

Un jour on sonne avec violence chez Caroline; celle-ci tressaille de joie en regardant Marianne, et s'écrie :

— C'est le portier qui monte une lettre... Ce sont des nouvelles d'Arthur... car personne ne vient me voir...

Marianne court ouvrir, et reste toute saisie en voyant Arthur lui-même ; Arthur, qui est habillé avec assez d'élégance, mais dont les vêtements sont sales, en désordre, les bottes couvertes de poussière, la cravate à demi nouée, ayant bien enfin l'aspect d'un homme qui viendrait de passer plusieurs nuits en voyageant...

— Monsieur Arthur! s'écrie Marianne.

— Oui, moi-même... Votre maîtresse est-elle làt...

•» Oui, monsieur. Ah! nous attendions de vos nouvelles avec grande impatience... Mais, puisque vous voilà vous-même... sans doute c'est pour nous apprendre...

Arthur n'écoute pas Marianne; il est déjà dans la chambre de Caroline. En le voyant, celle-ci pousse un cri de surprise, puis ses regards cherchent de tous côtés , et elle reprend tristement :

— Seul! vous revenez seul!...

— Oui, seul... pour le moment, répond Arthur en se jetant

CHARMANT. tSS

dans un fauteuil... mais rassurez- vous... nous avons de bonnes nouvelles...

— Vous l'avez retrouvé? s'écrient en même temps Caroline et Marianne.

— Je Fai retrouvé... à peu près... C'est comme s'il Tétait... Oh! j'en ai long à vous conter... j'ai eu diablement de mal... Aussi je suis éreinté... Je prendrais bien quelque chose... Faitesmoi donc donner un verre de madère...

— Ahl monsieur 1 dit Caroline, par pitié^ apprenez-moi si je reverrai bientôt mon filsî

^- Ahl madame, une minute... j'aime à conter les choses avec ordre... Mais nous avons le temps... rien ne nous presse, laissez-moi me remettre un peu... Eh bien! Marianne, est-ce que vous n'avez pas entendu ce que j'ai demandé?...

— Monsieur, répond Marianne , nous n'avons pas de madère

— Eh bien, un verre de kirsch alors,

— Nous n'en avons pas non plus... On ne boit jamais de liqueur ici...

— Ni kirsch ni madère 1 voilà une maison bien montée!... On voit bien que je ne la dirige pas... Enfin, vous avez quelque chose, j'espère?

Caroline fait un signe à Marianne, qui se hâte d'aller chercher une bouteille de vin de Malaga et un verre, qu'elle place devant Arthur. Celui-ci se verse, boit, étend les jambes en se renversant sur le fauteuil ; enfin, se met à son aise comme s'il était chez lui. Caroline, qui a bien de la peine à modérer son impatience, lui dit de nouveau d'un air suppliant :

— Monsieur... veuillez donc me dire si j'embrasserai bientôt mon fils !

— Dans un instant, madame... Cette Marianne ne connaît pas le service... ordinairement avec du vin sucré on vous sert une flûte, un biscuit... une babiole enfin...

— Si vous en voulez, monsieur, on va courir...

— Non... je n'ai pas faim... ceci me suffira... Renvoyez votre bonne, madame; je n'aime pas à causer devant les domestiques. '

Caroline fait signe à Marianne de s'éloigner; la fidèle servante est tout étonnée qu'on la renvoie lorsqu'il s'agit de parler do fils de sa maîtresse ; mais celle-ci jette encore sur elle un re-

ut UN JBUNB HOMME

gard qui ost presque une prière ^ et Marianne quitte Tappartement en disant :

— Mon Dieul mon Dieu!... cet homme-là ne m'inspire plus la moindre confiance.

Lorsqu'ils sont seuls, Arthur rapproche son siège de celui de Caroline et lui dit :

— Ma chère amie... c'est toujours avec un nouveau plaisir que je me retrouve près de vous...

— Ah I monsieur, parlez-moi de mon fils ! s'écrie Caroline en joignant les mains.

— C'est juste... m'y voici. Je me suis mis en route... il y a à peu près un mois... le jour même où vous m'avez envoyé Marianne avec des fonds... J'ai acheté un autre cheval... un superbe alezan... pure race... J'ai pris deux domestiques intelligents pour m'aider dans mes recherches... Vous m'aviez engagé à ne point épargner l'argent, et, ma foi, je ne l'ai point épargné.

— Vous avez bien fait, monsieur, eh bien ?

— J'ai été d'abord du côté de Saint-Germain... j'ai visité Poissy... Meulan... j'ai poussé fort loin de ce côté-là... faisant les recherches les plus minutieuses... m'infornnant dans les auberges, dans les chaumières, dans le .plus petit hameau... Dès que j'entendais parler d'un petit ramoneur, je partais au galop pour le rejoindre.

— Enfin, monsieur?

— Enfin, je n'ai rien appris' du tout de ce côté-là... si ce n'est qu'il y fait fort cher à vivre, et qu'il y a de fort beaux points de vue... Oh 1 la campagne y est magnifique!...

— Après, monsieur?

— Je suis revenu sur mes pas et je me suis dirigé du coté du Midi... J'ai suivi la route de Toulouse... C'est tout un autre « pays... le vin y est assez bon... c'est le pays des truffes... Si j'avais été jusqu'à Nérac, certainement je vous aurais envoyé une terrine de foies gras; mais je n'ai pas poussé jusque-là!... De ce côté, comme ailleurs, j'ai semé l'or à pleines mains pour obtenir des renseignements sur les voyageurs... les enfants surtout...

— Et enfin?

— Et enfin, je n'ai rien découvert par là*

— mon Dieu I murmure Caroline en portant son mouchoir sur ses yeux.

— Attendez donc, ma chère amie, nous y arrivons... Je me dis : N'allons pas plus loin du côté du Midi... il y fait trop chaud, et les Savoyards qui voyagent à pied ne doivent pas choisir ce pays pour s'y promener ; tournons vers l'Auvergne. Ahl pardieul c'est bien fâcheux que je ne me sois pas dit cela plus tôt.

— Oh! achevez, achevez donc!...

— J'arrive en Auvergne... Dans les environs de Glermont, j'apprends qu'un homme qui conduit des ramoneurs est arrivé récemment de Paris avec trois petits garçons.

— Oh! c'est cela!...

— Ehl pardieu ! oui... c'était notre homme... c'était le Jacques après lequel je courais... ce qui est très-heureux... car il y a tant de Jacques en Auvergne, c'est un nom fort commun... mais c'était le nôtre... Je parviens à l'atteindre... toujours en semant l'or sur mon passage...

— Vous avez vu mon fils t

— Oui, oui; mais laissez-moi donc parler... quand on m'interrompt, je m'embrouille. Je rejoins donc ce Jacques dans un petit village... dont je ne sais plus le nom... mais le nom n'y fait rien... je saurai bien le retrouver. J'aborde notre homme» et je lui dis : Vous avez avec vous un petit garçon nommé Petithomme, que vous avez trouvé à telle époque dans la forêt de Sénart?... Je lui cite le jour... je lui dis comment était mis l'enfant... J'avais tout cela sur la note que vous m'aviez donnée. Jacques parait un peu surpris ; cependant il convient de la vérité, tout se rapporte... c'est bien votre fils. Je dis alors à cet homme : Mon cher ami, je suis envoyé par la mère de cet enfant, et je viens vous redemander son fils... Alors vous ne vous imaginez pas ce que ce drôle m'a répondu!...

— Achevez, de grâce!...

— Il m'a dit : Monsieur, vous prétendez être envoyé par la mère de Petithomme... mais d'abord rien ne me le prouve... Vous ne me présentez ni acte de naissance... ni journaux dans lesquels on ait fait réclamer l'enfant perdu... et ordinairement, quand on perd un "enfant et qu'on a envie de le retrouver, on met cela dans les journaux... on fait faire des affiches... enfin, on fait sa déclaration aux autorités... Je vous avoue^ ma chère

nS UN iEllNE HOMUfi

aœie, qu^en eDteDdant Jacques me répondre cela... je fus un peu collé!... Le fait est qu'il n*y a aucune preuve que cet enfant vous appartienne... et ce Savoyard raisonnait comme un avocat général!...

— Mais enfin, monsieur?...

-- Je me dis : Il y a quelque chose là-dessçus... voilà un gaillard qui veut me tirer une carotte de longueur... et je ne me trompais pas. Ce Jacques reprend au bout d'un moment : Si là dame qui vous envoie est réellement la mère de Petithomme, elle ne doit regarder à aucun sacrifice pour posséder son fils. Quant à moi, je ne peux pas avoir élevé cet enfant, en avoir pris soin depuis six ans et demi... lui avoir donné un état... sans être récompensé de ce que j'ai fait.

— Ohl cet homme a raison, monsieur, s'écrie Caroline; il fallait lui promettre tout ce qu'il demandait.

— Vraiment? Ma foi... je vous avoue que je n'ai pas osé sans vous avoir consultée... C'est qu'il demande un peu cher« ce drôle-là... vingt-cinq mille francs comptant... sans quoi il ne veut pas se dessaisir de l'enfant.

— Vingt-cinq mille francs!...

-- Tout autant!... Ohl il profite de sa position... il voit que nous n'avons pas de preuves à produire... et le fait est que nous n*en avons aucune... et il se dit : Je les tiens.

— Eh bien ! monsieur... puisque cet homme veut cette somme, il faut la lui donner... aucun sacrifice ne doit me coûter pour avoir mon fils.

— Vous êtes une mère modèle ! s'écrie Arthur en pressant la main à Caroline ; si j'avais eu cette somme, soyez bien persuadée que je me serais empressé de la donner... mais j'ai perdu toute ma fortune! et il me reste même fort peu de chose sur ce que vous m'avez remis dernièrement... Quand on interroge tout le monde sur son chemin, il faut donner des pièces d'or à tous ces gens-là.

— El qu'avez-vous dit à Jacques, monsieur?

— Je lui ai dit que j'allais retourner près de vous savoir votre réponse...

— Ah! vous deviez être sûr que je ne refuserais pas...

— J'en avais assez l'idée... ^ •^ Et Jacques vous attend avec mon fils?

"- Oui^ c'est convenu; il m'attendra près de Clermont^ dans

le petit village de... mon Dieu! le nom m'échappe toujours... mais j'irais les yeux bandés maintenant...

— Et mon fils... vous l'avez vu, monsieur?

— Oui... je l'ai vu... mais très-peu... il jouait avec une marmotte... je n'ai pas voulu le déranger...

— Se portait-il bien, ce pauvre petit?

— Ohl parfaitement bien... 11 est frais! il est fort comme un Turcl...

^ Fortl... mais il était si délicat quand je Tai vu...

— Ah! c'est-à-dire... il est bien délicat si vous voulez... mais on peut être délicat et fort. . Ça tient aux nerfs; d'ailleurs, rien n'engraisse comme de voyager. Je vais reprendre un peu de malaga... car je suis diablement fatigué!

-^ Monsieur, je vais me rendre sur-le-champ chez mon banquier, lui demander la somme qu'il me faut... Ou faudra-t-il que Marianne vous la porte?... Toujours à* la même adresse?

Arthur réfléchit, puis répond :

— 11 me semble qu'il serait plus simple que j'allasse avec vous chez le banquier... Vous me remettriez tout de suite l'argent.

Après un instant d'hésitation, Caroline dit en baissant les yeux :

— Je ne dois pas sortir avec vous, monsieur ;.8i l'on nous voyait ensemble... que penserait-on de moi?

— On penserait que vous avez un cavalier, voilà tout.

— Si par hasard... M. Daverny nous rencontrait?..,

— Eh bien! après?... Puisqu'il vous a laissé le champ libre, c'est pour que vous en profitiez, apparemment!

— Mais moi, monsieur, je ne veux pas en profiler. J*ai eu bien assez de torts envers M. Daverny, je saurai du moins respecter les liens qui m'attachent à lui.

— Si nous retombons dans les grandes phrases... si nous faisons du roman, alors je n'en suis plus. Au reste, laissons ce sujet... sur lequel nous reviendrons plus tard. Tenez, pendant que vous irez chez votre banquier, je vais vous attendre ici ; ça vous convient-il?

— Oui, monsieur... et je vais me hâter.

— Oh I donnez-vous le temps 1 seulement je déjeunerai pen-> dant ce temps-là.-- si vous le permettez.

•^ Oui, monsieur... oui; Marianne sera à vos ordres...

Î4C UN JKUNB HOMME

Caroline se hâte de prendre ce qu'il lui faut pour sortir, et elle laisse Arthur daois sa chambre, étendu dans un fauteuil, et regardant autour de lui comme quelqu'un qui inspecte un appartement.

D'après Tordre qu'elle a reçu de sa maîtresse, Marianne apporte une table et sert à déjeuner devant Arthur, qui se place et examine ce qu'on lui a servi.

— Qu'est-ce que vous me donnez là» Marianne?

— Ce que nous avons, monsieur... de la volaille*. • du jambon... du fromage...

— C'^t un peu mesquin l... Enfiii, aujourd'hui ça passera comme cela... Mais cette maison a besoin d'être mise sur un autre pied... et plus tard... nous verrons.

— Mon Dieu 1 se dit Marianne, qu'esV-ce qu'il entend donc avec son : nous verrons!... Il se met bien à son aise ici, M. Arthur I...

Tout en mangeant, Arthur dit à Marianne

— Recevez-vous du monde ici?

— Non, monsieur, personne.

— Qu'est-ce que madame fait toute la journée?

— Elle travaille, lit, ou reste à réfléchir.

— Sort- elle beaucoup?

— Presque jamais, monsieur.

— C'est bien, j'approuve cette conduite... Et... ce mari, on n'en entend plus parler?

— Pas du tout, monsieur.

— Ohl... il est allé folâtrer d'un autre côté... Il a bien fait, quand on ne se plaît pas ensemble, on se quitte ; je no connais que ça.

Au bout d'un moment, Marianne dit à son tour à Arthur :

— Monsieur demeure-t-il toujours où je l'ai trouvé... la dernière fois que je l'ai vu ?

Arthur est quelques instants sans répondre ; il dit enfin :

— Vous êtes curieuse, vieille Marianne ; mais je n'aime pas cela, moi; une domestique est faite pour répondre et non pour questionner. Au reste^ je veux bien vous dire que je ne demeure plus où vous êtes venue...

— Et l'adresse de monsieur?...

— Cela ne vous regarde pas.

CHARUANT. 141

— Cependant, si madame avait besoin de m'envoyer pour sa* voir...

— On n*aura pas besoin de vous envoyer, soyez tranquille, on me reverra ici... J'y reviendrai quand il le faudra.

Marianne n'ose plus rien dire. Arthur achève de déjeuner, et Caroline ne tarde pas à rentrer; elle fait un signe à sa bonne, qui se hâte de sortir.

— Eh bien! madame? dit Arthur en se levant de table.

— II y a vingt-cinq mille francs dans ce portefeuille... prenez-les, monsieur, et donnez-les à ce Jacques pour qu'il me rende mon Paul. ^

Arthur examine les billets de banque en disant :

— C'est agréable d'avoir comme ça de l'argent... dès qu'on en veut.

— Si je continuais d'en demander comme je le fais depuis quelque temps, ma fortune serait bientôt épuisée, répond Caroline; mais je ne tiens pas à la richesse : que j'aie de quoi élever mon fils, c'est tout ce que je veux.

— De tels sentiments vous font honpeur, ma chère Caroline... Allons, je vais partir...

— Combien faut-il de jours pour être auprès de Jacques?... dans combien de temps pensez-vous être ici avec mon fils?

— Mais... je ne sais pas au justel...

— Pas plus de huit jours, n'est-ce pas, monsieur?

— Je tâcherai, soyez sûre que je me dépécherai.

— Ah ! rappelez-vous que je compterai les minutes jusqu'à votre retour.

— Au revoir donc... Aujourd'hui, vous me permettrez de vous embrasser, j'espère.

— Non, monsieur! répond Caroline en s'éloignant précipitamment d'Arthur; ni aujourd'hui, ni jamais... rappelez-vous que je suis mariée!...

— Allons, c'est très-bien, madame! répond Arthur en souriant d'un air moqueur, puisque cela ne vous plaît plus... on sera sage... Adieu... vous me reverrez.

— Bientôt...

-^ Oui... oh! je ne vous oublierai pas!

Arthur est parti. Caroline se livre à l'espérance, car cette fois elle ne doute pas qu'il ne lui ramène son fils ; et lorsque Marianne vient la rejoindre, elle lui dit :

142 UN JEUKE HOMME

— Nous reverroQS ce cher enfant... Il est allé le chercher, il sait où il est maintenant.

— S'il sait oii il est, pourquoi donc ne Ta-t-il pas ramené tout de suite? répond Marianne.

— C'est que ce Jacques n*a pas voulu rendre Tenfent dont il a pris soin, sans qu'on lui donnât auparavant une forta somme...

— De r«rgent?.«. ce Jacques a demandé de l'argent? c'est étonnant!... Il avait l'air d'un si brave homme... et d'ordinaire les Savoyards ne sont pas intéressés.

— Enfin, c'est comme cela, Marianne; mais que m'importe un peu d'argent de moins, puisque bientôt Je vais embrasser mon fils I

Marianne n'ose rien répondre, et elle détourne ses yeux, car elle craint que sa maîtresse n'y lise les soupçons qu'elle a formés.

Page 1