CHAPITRE XXI
IL TIBX PÀlTI DK TOVT.
, Caroline semble renaître à Texistence ; ses yeux ont repris leur éclat, un sourire vient quelquefois effleurer ses lèvres depuis qu'elle sait que son fils est retrouvé, et qu'elle pense le presser bientôt dans ses bras : tous les autres souvenirs, toutes les autres peines se sont efEacés devant la perspective d'un bonheur aussi pur.
Marianne ne partage pas la joie de sa maîtresse; elle est soucieuse, elle a l'air inquiet, quoique devant Caroline elle fasse tout son possible pour être gaie.
— Je vais donc enfin être heureuse I dit Caroline à sa fidèle servante; je vais connaître la douceur d'être mère... mon fils ne me quittera plus... et... puisque M, Daverny m'a fuie pour toujours, c'est à mon fils que je consacrerai mon existence. Nous quitterons Paris, ma bonne Marianne, nous irons dans un pays éloigné... où personne ne nous connaîtra... Là, je pourrai donner à Paul le nom de mon fils... il pourra m'appeler sa mèrel... Ah! je sens qu'alors j'oublierai tous mes chagrins.,. Ce pauvre
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enfant, élevé avec des ramoneurs, il faudra changer ses habitudes, refaire son éducation... Mais il était si doux... si docile... je suis certaine qu'en peu de temps il prendra de jolies manières... qu'il étudiera bien, qu'il nous aimera surtout... n'est-ce pas, Marianne?
— Oui... oui, madame^ nous verrons tout cela... quand M. Arthur nous l'aura ramené.
Huit jours se passent. Caroline ne dort plus, ne mange plus ; tant qu'il fait jour, elle passe son temps à la fenêtre, espérant voir arriver ceux qu'elle attend. Chaque voiture qui vient de son côté fait tressaillir son cœur, elle croit que son fils est dedans... Mais lorsque la voiture passe sans s'arrêter* devant sa maison, la pauvre mère sent son cœur se serrer, et elle murmure : Pas encore lui!
Chaque matin en se levant, Caroline se dit :
— Aujourd'hui je le reverrai. . . il ne peut tarder plus longtemps.
Mais la journée s'écoule comme celle de la veille, sans réaliser l'espoir de Caroline.
La gaieté, le sourire disparaissent de nouveau pour faire place à l'inquiétude et aux larmes.
— Qui peut encore retenir Arthur, dit Caroline à Marianne, puisqu'il avait retrouvé mon 61s, que tout était convenu avec ce Jacques, qu'il lui portait la somme qu'il lui avait demandée?... li ne fallait que huit jours, m'avait-il dit, pour être de retour.
— Eh! madame, est-ce qu'il faut compter sur ce que dit M. Arthur?... Est-ce qu'il faut avoir confiance dans un homme... qui n'est plus reconnaissable... et dont maintenant les manières... les propos I... Ahl mon Dieu! dire qu'un homme peut se gâter ainsi!... que la mauvaise conduite peut le faire descendre si bas!...
— Marianne, tes soupçons vont trop loin ! Arthur, il est vrai, n'est plus ce jeune homme que nous avons vu il y a huit ans... si séduisant, si aimable...
— Oh! non, il n'y a plus rien de tout cela... Mais il y a huit ans, comme à présent, M. Arthur cachait déjà de bien vilains défauts sous ses brillants dehors!
— En voyant des gens. . . qu'il aurait autrefois rougi de fréquenter, il a pris leur ton... leur langage... Mais supposer
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pour cela qa'il se soit joué de moi!... Ohl non, ce serait trop infAme.
— EnÛD, madame, où vous a-t-il dit qu'il avait retrouvé votre fils?
— Dans un village, en Auvergne, près de Glermont*
— Le nom de ce village?
— 11 ne se le rappelait plus.
— • Et voilà près de quinze jours qu*il est parti.,, et il ne vous écrit pas seulement un mot pour vous rassurer!
Caroline laisse retomber sa tôte sur sa poitrine, puis va se replacer à sa fenêtre, dans l'espérance qu'elle verra arriver son fils.
Mais le temps se passe sans apporter aucune nouvelle de ceux que l'on attend; Caroline se désespère, elle ne sait à quelles conjectures se livrer; Marianne secoue la tète en murmurant :
— Je l'avais prévu.
Un jour madame Davemy dit à Marianne :
— Il faut aller à la demeure d'Arthur; peut-être y a-t-on de ses nouvelles?... Tu vas m'y conduire, je veux moi-même interroger, m'informer...
— M. Arthur ne demeure plus où je l'ai vu, répond Marianne, il a encore changé de logement^ et il a refusé de me donner son adresse.
— N'importe, il faut aller à l'hôtel où il logeait... Il t'a trompée peut-être... il est impossible que nous n'obtenions pas quelques renseignements sur lui.
— Je ferai tout ce que vous voudrez, madame.
Et la bonne fille sort avec sa maîtresse; elle la conduit à l'hôtel de la rue Montmartre où elle a trouvé M* Arthur déjeunant avec madame Passelacet.
Caroline demande M. Gervillier; on lui répond que depuis longtemps il a quitté l'hôtel, que Ton ignore où il est allé, qu'il n'a pas voulu laisser son adresse en partant.
— Ainsi donc, il me faut perdre tout espoir 1 s'écrie Caroline. Je ne sais plus où retrouver Arthur... qui seul savait où était mon fils... Que peut-il lui être arrivé?... quelque accident en route... quelque malheur... Mais il m'a dit que c'était en Auvergne... dans un village près de Clermont, qu'il avait laissé Jacques... Eh bien! Marianne, nous partirons, nous visiterons
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tous les environs de Glermont jusqu'à ce que nous ayons retrouve mon fils.
— Je le veux bien, madame... j'irai au bout du monde si vous le désirez!
Caroline regagnait alors sa demeure avec Marianne^ tout en parlant de leur prochain voyage. Tout à coup, au détour d'une rue, quelqu'un pousse un cri de surprise, et Caroline se sent arrêta par le bras; elle se retourne et reconnaît madame Troussard.
— Comment! c'est vous, ma chère Caroline ! s'écrie madame Troussard. Àh! que je suis enchantée de vous rencontrer!... il y a un siècle que nous ne vous avons aperçue!... Nous sommes allées pour vous voir plusieurs fois, moi et ma fille; mais on nous disait toujours que vous n'y étiez pas... ensuite que vous étiez déménagée... que vous habitiez le Marais... et à Paris on a'si peu de temps à soi !... Mais je vous trouve changée, maigrie I... Est-ce que vous avez fait une maladie, ma chère amie?
— Non, madame, répond Caroline, qui voudrait bien se débarrasser de madame Troussard ; mais je rentrais chez moi... je suis un peu pressée... car je vais faire un voyage.
— Tous allez par là? je vais vous accompagner un bout de chemin, ma chère amie; je suis si contente devons revoir... j'ai tant de choses à vous conter!... Depuis que je ne vous ai vue, j'ai eu bien des contrariétés! D'abord, mon mari est plus imbécile que jamais... j'ai été obligée de le mettre dans une maison de santé, il n*y avait plus moyen de le garder... il se permettait tout en société... tout, ma chère! c'était à n'y pas tenir... Ensuite mon gendre Minot se conduit maintenant avec sa femme d'une façon qui m'affecte sensiblement, et qui peut avoir des suites désagréables pour tous les deux. Thérèse a la tète montée... vous comprenez!... Elle est susceptible de faire des sottises pour se venger... et moi, je dirai à Minot : Tu l'as voulu, Georges Dandin!... Parce que le nez de votre femme se pince, ce n'est pas une raison pour la négliger comme vous le faitesl... d'autant plus qu'elle chante toujours très-bien!... Au reste, ma chère Caroline, je n'ai pas besoin de vous dire de quoi sont capables les maris!... vous n'avez pas beaucoup non plus à vous en louer, d'après ce que nous avons appris.
— Comment, madame, qu'atvez-vous donc appris? dit Caroline d'un air surpris.
— Mais que votre ours, votre tyran vous avait quittée... En6n, que M. Daverny vous avait laissée là... Pauvre petite femme!... après cinq ans de mariage, je crois!... c'est genlil!
— Et qui a donc pu vous... apprendre cda, madame? répond Caroline, qui baisse les yeux en rougissant.
--Eh! mon Dieu, c'est Minot qui Ta su par soa ami.,, ce mauvais sujet d'Arthur... qu'il revoit maintenant.
— Arthur... M; «Arthur Gervillier?.,. s'écrie Carolioe; votre gendre l'a vu depuis peu?...
-^ Hier encore, je prois, puisque c'est une fureur maintenant. Ils ne se quittent plus. Minot avait cessé de voir son ancien ami, et j'en étais bien aise, parce que ce monsieur Gervillier se présentait quelquefois chez moi d'une façon... par trop sans génst.. fait comme un voleur, ma chère amie... et avec ça l'air toujours aussi impertinent. Il voulait que moa gendre lui prêtât de l'argent, et mon gendre est comme la fourmi, il ne peut pas souffrir prêter. Bref, ils étaient à peu près brouillés ; inais depuis quelque temps M. Arthur est revenu brillant, élégant... superbe... et apportant d'énormes bouquets à ma ûlle; alors Minot, qui n'a pas de rancune, s'est réconcilié avec lui. Il paraît qu'il a fait un héritage. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'ils sont tous les jours en partie, lui et mon gendre... et que M. Minot néglige sa fenime d'une façon déplorable.
Caroliae et Marianne ont écouté attentivement madame Troussard ; lorsqu'elle a fini de parler, la jeune femme s'écrie :
— Madame, au nom du ciel î étes-vous bien certaine de ce que vous venez de me dire?
— Comment... vous me demandez si je sais ce que je dis! répond madame Troussard d'un air piqué; est-ce que vous croyez que Je suis devenue une brute comme mon mari?
-* Non, madame, ce n'est pas cela que j'ai voulu dire... Ohl mais, tenez,., voici ma demeure... de grâce montez chez moi... Il faut que je vous parle, madame, le repos de ma vie en dépend,
— Je vous suis, ma chère amie, je vous suis... je ne demande pas mieux... Ohl je serai enchantée de recevoir vos confidences... et vous savez que je suis très-obligeante.... D'ailleurs, entre femmes, il faut se soutenir; c'est ma manière de penser...
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L'union fait la force 1... c'est pour cela qu'il y a tant de mauvais ménages.
Madame Troussard est entrée avec madame Daverny dans sa maison ; celle-ci s'empresse de l'introduire dans son appartement, et là lui dit en pressant ses mains dans les siennes :
— On ne vous a point trompée, madame... M. Daverny m'a quittée... mais je n'ai aucun reproche à lui faire... c'est plutôt moi qui suis coupable... et pourtant, madame, ne me méprisez pas, car je n'ai pas encore perdu tous droits à votre estime.
— Moi, vous mépriser, ma chère! allons donc! vous n'y pensez pas^.. et quand bien même votre mari aurait été... enfin 1... par exemple I Entre femmes^ est-ce qu'on ne sait pas ce que c'est!...
— Madame, de grâce, veuillez m'écouter. C'est de M. Arthur Gervillier que dépend maintenant le repos de ma vie... Il devait retrouver une personne... me donner de ses nouvelles... Enfin il m'avait promis de courir sur ses traces... et vous dites qu'il esta Paris...
— 11 y a trois jours, Minot a passé toute la journée avec lui... ils ont été à Saint-Gloud... et même mon gendre est rentré gris»*» et il a I^vé la main sur le portier... C'est étonnant comme cet homme-là ost méchant quand il a une pointe de champa*gne... lui qui est poltron quand il a sa raison!...
— Madame... pourrez- vous me procurer l'adresse de M. Arthur?... Il faut absolument que je le voie, que je lui parle...
-^ Par mon gendre je la saurai, il n'y a pas de doute... Mais si je voyais M> Arthur lui-même!... il vient souvent apporter des bouquets à ma fille... de superbes bouquets... avec des camélias au milieu... Hum! je ne sais pas, mais... ce n'est pas que je doute de la vertu de Thérèse... cependant... le diable est bien fin,
— Eh bienl madame, si vous voyez M. Arthur aujourd'hui, dites-lui que vous m'avez vue... que vous m'avez dit qu'il était h Paris,,^ 9t que je l'attends... Oh! n'oubliez pas de lui dire que jel'ailendsLo
— Soyez tranquille, ma belle, je vous l'enverrai, ou je vous ferai savoir son adresse... comptez sur moi... Entre femmes on se doit aide et protection... Àhi si tout notre sexe pensait comme cela.,, nous serions bien fortes... tous ces messieurs seraient... bien attrapés! Ils le sont la même chose, ce n'est
pas l*einbarrasl... Adieu, ma chère Caroline; fiez-vous à moi ; (i*ici à demain vous verrez M. Arthur ou vous aurez son adresse.
Madame Troussard est partie. Alors Marianne regarde sa maîtresse et lui dit :
— Eh bien ! madame, avais-je tort de douter de la bonne foi de M. Arthur?... Il était de retour... et il ne venait pas vous voir, et il vous laisse dans l'attente... quand il sait que vous comptez les heures... les minutes...
— Ahl tais-toi, Marianne, n'achève pas de me désespérer... Toutes mes pensées sont pour mon fils... Qu'est-il devenu? Arthur ne Ta-t-il plus trouvé?... a-t-il craint de m'apprendra ce triste résultat de son voyage?...
•— Son voyage! mais savons-nous seulement s'il a été où il vous avait dit?...
— Tais-toi, Marianne, tu me rendrais trop malheureuse... Attendons ; la mère de Thérèse m'a promis que je le verrais... que je saurais son adresse... Il est à Paris... Ohl il faudra bien que je le voie...
Caroline parait accablée, elle ne parle plus ; elle reste pendant plusieurs heures comme abîmée dans ses réflexions à la place où elle s'est assise, et Marianne n'ose plus la tirer de l'espèce d'anéantissement dans lequel elle est plongée.
Sur le soir, on sonne avec violence chez Caroline. Ce bruit fait tressaillir la jeune femme, qui s'écrie :
— C'est lui !... oh ! je suis sûre que c'est lui I
Marianne court ouvrir. C'est en effet Arthur qui s'offre à ses regards. Il est mis avec une certaine élégance, dans laquelle cependant perce un désordre qui maintenant parait lui être habituel. Il est pâle, son front est rembruni, un air d'humeur règne sur son visage comme dans ses manières. Il entre jusque dans l'appartement de Caroline en gardant son chapeau sur sa tôte, et se jette sur une chaise en disant :
— Vous aviez envie de me voir... me voici I
— Comment, monsieur, vous étiez de retour, et vous ne veniez pas!... s'écrie Caroline; mais mon fils!... mon Paul!,..
— Veuillez dire à votre vieille bonne de nous laisser, madame , répond Arthur ; elle a la mauvaise habitude de toujours rester là quand il y a du monde... c'est très-inconvenant!
Caroline fait signe à Marianne, qui s'éloigne en murmurant :
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— Oh I ma pauvre maîtresse !
— Nous voici seuls, monsieur, dit Caroline en levant sur Arthur des regards où se peint la plus vive anxiété ; eh bien!... n'allez-vous pas m'apprendre enfin le résultat de votre voyage?... Vous m'aviez promis de me ramener mon fils au bout de huil jours... et voilà un mois que vous êtes parti...
— Je vous avais promis!... on promet bien des choses en ce monde... ce n'est pas là le difficile!...
— Ce Jacques n'a-t-il plus voulu tenir sa parole?... mon fils serait-il malade?... Vous étiez de retour et vous ne veniez pas... Qu'ai-je donc encore à redouter?...
— Allons, madame, calmez-vous... Nous allons causer... Vous m'avez fait dire par madame Troussard que vous vouliez me parler... ceci est un peu indiscret de votre part... Mais n'importe... je serais toujours venu vous voir... Oh! je serais venu incessamment... car moi aussi je voulais vous parler... causer avec vous de nos affaires...
— Monsieur, ayez donc pitié de mon inquiétude... Parlezmoi de mon fils...
— Votre fils... ou pour miéUx dire notre fils... car enfin je suis pour quelque chose dans la naissance de ce garçon-là, notre fils, madame, se porte très-bien.
— Ahî je respire!... Et où est-il?... l'avez-vous ramené?...
— Oui, madame, oui, je l'ai ramené ; ce Jacques a tenu sa promesse, et moyennant les vingt-cinq mille francs que je lui ai comptés, il m'a remis l'enfant... un peu barbouillé... Mais cela ne fait rien, un enfant se débarbouille très-facilement.
— Vous avez ramené mon fils... Ah! quel bonheur!... Et vous ne veniez pas me le dire!... Mais où donc est-il?... conduisez-moi près de lui.
Déjà Caroline s'est levée ; mais Arthur, qui n'a pas bougé de sa place, lui fait signe de se rasseoir en lui disant :
— Un moment, madame, un moment... vous êtes d'une vivacité! C'est maintenant que nous avons à causer... Oui, j'ai ramené mon fils avec moi... et s'il faut vous le dire, madame, je l'ai trouvé fort gentil, ce petit bonhomme... Mon cœur a éprouvé un mouvement d'amour paternel très-prononcé... un sentiment... que je ne connaissais pas encore s'est glissé dans mon ftme...
— Je le crois, monsieur... mais ensuite?
tSO OBT JBUNfi HOHMB
— Ensuite... Faites-moi donner du feu, s'il vous plaît, madame. . voici l'heure où j'ai l'habitude de fumer... j'ai heureusement des cigares dans ma poche...
Caroline se lève, allume elle-même une bougie qu'elle apporte à Arthur, et celui-ci, après avoir allumé un cigare qu'il commence à fumer, reprend la conversation.
— Oui, madame... je suis glorieux de mon fils... et, ma foi, en le voyant, j'ai fait des réflexions... beaucoup de réflexions... Je me suis dit : Cet enfant est le mien... car de ce côlé-là... je ne mets pas en doute votre vertu... Je me suis donc dit : Cet enfant est le mien... j'en suis parfaitement sûr... il n*y a pas beaucoup d'hommes qui puissent en dire autant!... Eh bien! pourquoi ne garderais-je pas mon fils... Sa mère s'est mariée, elle ne peut jamais le reconnaître pour son enfant:., tandis que moi, qui suis libre... rien ne m'empêche de reconnaître mon fils.
-— Comment, monsieur... vous voulez!..: Mais tout cela ne doit pas vous empêcher de me le rendre, j'espère... de le confier à ma tendresse...
— Madame... ceci est une autre question... Pourquoi vous rendrais-je cet enfant?... et, après tout, quels sont vos titres pour le réclamer?... Avez-vous été fidèle au serment que vous m'aviez fait?... Vous deviez n'aimer que moi... et je vous trouve mariée à un autre.
— Ah! monsieur!... quels reproches... après votre conduite... votre abandon!... Et si je me suis mariée, ne savez-vous pas que ce fut pour obéir à mon père... pour prolonger ses jours?... Mais vous ne pensez pas tout ce que vous dites ^à, monsieur... oh! non, vous ne le pensez pas... vous m'avez dit vous-même que j'avais bien fait d'obéir à mon père!... Oh! monsieur, vous me rendrez mon fils; n'est-ce pas?... vous ne me priverez pas encore de ses caresses?
En disant ces mots, Caroline ne peut plus retenir les pleurs qui étoufiPent sa voix.
— Madame, ne pleurons pas... je vous en prie!... répond Arthur en lâchant une bouflée de fumée dans l'appartement. Ça ne signifie rien du tout de pleurer !... Je parle très-sensément... Le petit Paul est mon fils... je pense que vous ne nierez point cela... Je suis libre... tandis que vous êtes mariée à un autre... Un jour je reconnaîtrai mon fils, je lui donnerai mon
CHÀRMANt, %U
nom... Je ne dis pas que ce sera demain ni après... mais ça ne peut pas lui manquer. Eh bien I c'est donc moi, et non pas v:>'is, qui dois garder cet enfant, Télever ou le faire élever... et loi donner une éducation digne du nom qu'il portera un jour.
— Ah! monsieur... pensez-vous qu'en étant avec moi il ne recevrait pas tous les soins nécessaires? Pensez-vous que je ne mettrais pas tout mon orgueil à former son cœur... son esprit?...
— Les femmes n'entendent rien à l'éducation des garçons.*. Mon (ils sera élevé selon mes désirs... vous me le gâteriez... vous et votre vieille Marianne... Moi, j'en ferai un homme.*, dans mon genre... et c'est tout ce qu'il y a de mieux I...
— Monsieur, vous voulez vous faire un jeu de ma douleur.*. Mais il n'est pas possible que vous refusiez de me confier cet enfant que j'aime tant... Enfin, où est-il en ce moment?... qu'en avez-vous fait?... Vous ne me priverez pas du bonheur d'aller l'embrasser?
' Arthur se lève, se promène dans l'appartement» et, tout en continuant de fumer son cigare, répond en mettant de longs întervalleB entre ses phrases :
*- Madame, mon fils est... quelque part*., je Tai placé dans une excellente maison d'éducation... où il recevra l'éducation la plus brillante et la plus solide.
— Mais où cela, monsieur? que j'aille le voir au moins !
— Madame, il n'entre pas dans mes projets que vous le voyiez maintenant, c'est pourquoi je ne veux pas vous apprendre où il eat... Plus tard.** si je suis satisfait de votre conduite... de votre docilité... il est possible... il est même probable que je vous rendrai votre fils...
— Si vous êtes satisfait de ma conduite l s'écrie Caroline en jetant sur Arthur un regard d'épouvante. Que voulez-vous dire, monsieur? Que faut-il donc faire pour que vous mettiez un terme à mes souffrances?
— Beaucoup de choses... Vous êtes libre maintenant, puisque votre mari vous a quittée. J'entends et je prétends être ici comme chez moi... j'y viendrai quand cela me fera plaisir... j'y déjeunerai, j'y dînerai quand cela me conviendra... j'y amènerai même un ami dans l'occasion... il me semble aussi que je pourrais y coucher...
— Ah ! quelle horreuri s'écrie Caroline en s'éloignant vive-*
151 UN JEUNE HOtfMB
ment d*Arlhur. Celui-ci la fixe un moment, puis il reprend en haussant les épaules :
— Vous voyez bien que vous êtes fort ridicule !..• Au reiste, puisque cela vous effarouche tant, je n'y coucherai pas... soit ! .. . mais comme vous avez de la fortune et que j'ai dépensé la mienne, nous ferons bourse commune... C'est bien naturel entre gens quf s'aiment... Pour commencer, je vous prierai de me donner un petit bon de trois ou quatre mille francs sur votre banquier, car je n'ai plus le sou... je suis à sec... La pension de mon fils me coûte très-cher, et j'ai payé six mois d'avance... 11 faut se saigner pour ses enfants... Avec ça que depuis quelques jours je ne suis pas en veine à la bouillotte... Mais la chance tournera; il faudra bien qu'elle tourne!...
Caroline, sans répondre un mot, est allée s'asseoir devant son secrétaire; là elle fait un bon de la somme qu'Arthur vient de lui demander, puis elle le lui présente en balbutiant d'une voix éteinte :
— Êles-vous satisfait, monsieur?
— Oui, répond Arthur en prenant le papier qu'on lui présente, oui, vous êtes très-docile... c'est bien... en vous conduisant ainsi, vous me ferez oublier... votre infidélité, et je vous rendrai votre fils... Je vous quitte... je vais à mes affaires... je viendrai vous voir souvent, et je vous donnerai des nouvelles du pelit garçon... Ne recevez aucune visite excepté la mienne... cela me déplairait... Si madame Troussard vient pour vous voir, mettez-la à la porte; c'est une bavarde que je n'aime pas... Elle serait capable de vous dire du mal de moi. Adieu... vous connaissez mes conditions : soumission entière à mes volontés, et je vous rendrai votre fils.
Arthur s'est éloigné. Caroline n'a plus dit un mot, plus fait un pas pour l'arrêter; elle est restée atterrée par la conduite de cet homme, et lorsque Marianne revient près d'elle, la jeune femme ne peut que lui tendre la main en murmurant :
— Tu avais raison, Marianne, cet Arthur est un homme infâme!... Il a violé toutes ses promesses... Mon fils est entre ses mains... Il refuse de me le rendre... II me refuse même le bonheur de l'embrasser... Et voilà l'homme que j'aimais... que je regrettais sans cesse... pour lequel j'ai méconnu l'amour si vrai, si pur de mon mari!... Ah! combien je rougis de moi-même!... combien je maudis la faute de ma jeunesse!
CHAttUANT. 153
Marianne tâche de consoler sa maîtresse en lui faisant espdrer qu'Arthur ne persistera pas daiis sa résolution de garder son fils; et Caroline n'ose point encore avouer à sa fidèle confidente toute la bassesse de la conduite de celui qui fut son séducteur.