CHAPITRE XXII
VNB ENTREVUE DAMS LB BOIS DE VIMCENNEfi.
Plusieurs mois s'écoulent, pendant lesquels Caroline reçoit Passez fréquemment les visites d'Arthur. Comme c'est ordinairement lorsque le jeu l'a entièrement dépouillé qu'il se présente chez madame Daverny, c'est toujours avec une Figure maussade, une toilette en désordre, qu'il arrive chez elle ; c'est en maudissant sa mauvaise fortune qu'il l'aborde; et lorsqu'elle lui demande des nouvelles de son fils, un sourire ironique efileure ses lèvres ; c'est à peine s'il daigne lui répondre quelques mots.
Et cependant Caroline laisse, sans murmurer^ dissiper sa fortune par cet homme qui passe sa vie dans le jeu et la débauche; elle se flatte encore que sa soumission décidera Arthur à lui rendre son enfant; qu'elle le ramènera à des sentiments plus doux, et qu'un jour, pour prix de tout ce qu'elle fait pour lui, il se présentera chez elle en tenant son fils par la main.
Cependant une si longue souffrance, une attente toujours trompée, ont beaucoup altéré la santé de Caroline; chaque jour Marianne presse sa maîtresse pour qu'elle aille passer à la campagne la belle saison qui est revenue ; mais Caroline s'y refuse; elle craint, en s'éloignant, de contrarier Arthur ; elle croit son fils dans une pension à Paris ; elle ne voudrait pas quitter le séjour qu'il habite, ni perdre le prix de tous les sacrifices qu'elle a faits.
Pour prendre un peu d'exercice, Caroline sort seule quelquefois, et pendant que Marianne s'occupe de leur petit ménage, elle dirige ses pas vers un des faubourgs de la ville, choisissant les endroits les moins fréquentés ; souvent elle passe la barrière, et va jusque dans la campagne chercher un air plus pur et une promenade plus tranquille.
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Lorsque Caroline se décide à sortir, c'est toujours de trèsgrand matin ; de celte manière, elle ne rencontre presque personne sur sa route, et elle rentre à Paris à Tbeure où la ville commence seulement à devenir bruyante.
Par une belle journée de juillet, Caroline, qui passe la plupart de ses nuits sans sommeil, quitte de bonne heure sa demeure, et, la figure cachée sous un chapeau de paille, le corps enveloppé dans un grand châle, elle traverse rapidement les rues de Paris, gagne le faubourg Saint-Antoine, passe la barrière, monte sur la droite, et se trouve à six heures du matin au nulieu du joli village de Saint-Mandé.
Ces maisons de campagnes élégantes qui se trouvent près de la route rappellent à Caroline son séjour à Draveil et la demeure de son père ; elle presse le pas, car ses souvenirs affectent douloureusement son âme ; d'ailleurs ce sont les bois, les ombrages qu'elle est venue chercher. Dans le village, les fenêtres commencent à s'ouvrir, les paysans se rendent à leurs travaux; les bourgeois môme sont quelquefois matinals, ils ont bâte de respirer le parfum de leurs fleurs, et de jouir du spectacle d'une belle matinée. La jeune femme a bientôt laissé derrière elle toutes les habitations. Elle entre dans le bois et se dirige vers les couverts les plus épais, vers les parties les plus solitaires de la promenade. Quoique seule, elle préfère, pour se reposer, les endroits les plus sombres : on n'a pas peur quand on a du chagrin. ^
Caroline marche depuis longtemps; la promeilade lui plaU, car elle n'a rencontré personne. Tout en jouissant de la vue du bois, en foulant aux pieds un épais gazon, elle peut se livrer à ses pensées sans craindre qu'on vienne l'en distraire^
Cependant elle marche depuis longtemps, et, avant de retourner à Paris, elle sent qu'il lui sera nécessaire de se reposer un peu ; alors elle porte ses regards autour d'elle, et va se choisir une place, lorsque, à dix pas seulement de l'endroit où elle se trouve, elle aperçoit un monsieur assis sur le gazon.
Le premier mouvement de Caroline est de retourner sur ses pas pour s'éloigner de la personne qu'elle vient d'apercevoir; mais un sentiment dont elle ne peut pas bien se rendre compte lui fait encore porter ses regards vers cette personne : le monsieur qui est assis, appuyé contre un arbre, tourne presque le dos à Caroline, qui ne peut voir sa figure. Il n'a probablemeat
CHàRHANI!. 15ft
pM eiitenâtt venir quelqu'un, car il ne se retourne pas et semble absorbé dans ses réflexions^ Cependant la jeune femme se sent trembler, ses jambes chancellent, son cœur bat avec violence : dans cet homme qui est là, il lui a semblé reconnaître son mari, -fille voudrait fuir... mais ses pieds s'embarrassent dans des branches de feuillage; ce bruit est entendu de la personne qui est assise, on tourne la tète... Caroline ne s'est pas trompée : c'est Daverny qui est devant elle.
La surprise, l'émotion, qui se peignent sur-le-champ dans les traits de Charles, font bientôt place à une expression d'intérêt, de compassion. Caroline est devenue si pâle, ses forces l'ont si subitement abandonnée, qu'il lui a fallu s'appuyer contre un arbre pour ne pas tomber, et qu'il lui serait impossible d'aller plus loin. Daverny a vu tout cela en un instant, et, se levant brusquement, il court près de celle que sa présence semble avoir » fortement émue.
Mais, arrivé tout près de sa femme, Daverny se sent presque aussi troublé que Caroline, et, s'arrètant à deux pas devant elle, il n'a plus la force d'aller plus loin.
Et tous deux restent ainsi longtemps l'un devant l'autre, Caroline s'appUyant contre un arbre et les yeux fixés vers la terre, Daverny les regards attachés sur sa femme, et cherchant à lire dans sa figure pâle et souffrante quel est le sentiment qu'elle éprouve en le voyante
Ënfin^ après que tous deux sont demeurés plusieurs minutes ainsi, c'est Charles qui rompt le silence 3
•- Vous semblez souffrante, madame? dil-il en se rapprochant de Caroline, Auriez-vous besoin de quelque chose?... Si je pouvais vous rendre quelque service*., parlez, madame..*
•— Non, monsieur, je vous remercie, répond Caroline d'une voix faible et tremblante. Je voulais..* retourner à Paris.*, mais en ce moment» je sens que cela me serait impossible... les forces me manquât»
-^ Et vous restez debout près de cet arbre 1... reposez-vous dcnc sur ce gazon. "*
En disant ces mots, Charles, prenant le bras de Caroline, la Conduit et la fait fisseoir sur un tertre qui est près d'eux* Caror- Une s'est laissé guider par le bras qui lui a servi d'appui* Elle .veut ensuite faire entendre quelques mots de reconnaissance, mais il semble qu'elle n'ait plus la force de parler*
t5« UN JEUNE HOMME
— Votre fidèle Marianne est sans doute dans les environs? reprend Charles ; dites-moi de quel côté vous Favez laissée, et je courrai la chercher... je vous la ramènerai.
— Non, monsieur, Marianne n*est point avec moi, répond Caroline sans oser lever les yeux sur Daverny. Je suis venue seule ici!...
— Seule!... si loin de... votre demeure... et de si grand matin!...
— Oui, monsieur, seule... toujours seule!... N'estrce pas mon sort désormais?... La solitude est ce qui me convient. Quand je sors, c'est de très-grand matin... afin de ne pas rencontrer de monde... Je sors de Paris... je gagne la campagne... par ici, au moins... on ne me voit pas pleurer.
En achevant ces mots, Caroline ne se sent plus la force de retenir les larmes qui étouffent sa voix, et, cachant sa figure dans son mouchoir, elle respire plus librement en laissant éclater sa douleur.
Daverny reste debout et en silence près de Caroline; ce n*est qu'après que la douleur de celle-ci semble un peu calmée qu'il lui dit, en tâchant d'être maître de son émotion :
— Vous pleurez, madame! vous avez encore des chagrins! J'espérais que vous vous trouviez heureuse depuis que je vous ai quittée I
Caroline ne répond rien, mais, tournant doucement la tète, elle regarde son mari... et il y a dans son regard une expression qui pénètre jusqu'au cœur de Charles. Il fait quelques pas, s'éloigne, se rapproche... puis enfin s'assoit à peu de distance de sa femme.
— Non, monsieur, dit Caroline lorsque son mari s*est assis, non, je ne suis pas heureuse, je ne le serai jamais... je ne mérite pas de l'être... je le saisi...
— Pourquoi donc, madame? vous vous jugez trop sévèrement peut-être. Vous ne m'aviez épousé que par obéissance pour les volontés de votre père. Vous ne m'aimiez pas... vous me l'avez dit avec franchise... Un autre possédait tout votre amour... il le méritait sans doute mieux que moi... En le revoyant, pouviezvous ne pas sentir se rallumer ce sentiment qu'il vous avait inspiré? Les lois de la nature sont plus fortes que celles des hommes! J'étais un obstacle à votre bonheur... j'ai dû vous quitter... vous rendre votre liberté.
Pendant que Daverny parle, Caroline semble éprouver des mouvements de dépit, d'impatience, et elle lui répond avec vivacité :
— Vous vous êtes bien trompé, monsieur, si vous m'avez crue capable d'user de cette liberté que vous me rendiez! Quoique j'aie revu M. Arthur... quoique je sois encore forcée de le voir quelquefois... je n'ai jamais oublié... que je suis votre femme... car, bien que vous m'ayez quittée... que vous ne... vouliez plus me voir... pourtant... je suis toujours votre femme... Cet amour que vous me supposez pour un autre... il n'existe plus, monsieur... oh! je vous jure qu'il n'a laissé dans mon cœur que d'amers regrets et un profond repentir. Mais alors même que j'aurais toujours éprouvé ce sentiment... pour un autre que vous... je n'aurais point manqué à mes devoirs, monsieur; non... je n'y aurais jamais manqué... Mais vous ne me croyez pas! je suis si méprisable à vos yeux 1
De nouvelles larmes coulent des yeux de Caroline, qui détourne la tète en sanglotant. Daverny se rapproche de sa femme et lui prend la main en lui disant :
— Je vous crois, madame, je vous crois... Si cette assurance peut adoucir vos chagrins... recevez-la encore... Moi, vous mépriser!... ah! vous ne le pensez pas!... Si je n'ai pu obtenir votre amour, dois-je vous en faire u^ crime? ce sentiment ne se commande pas. On ne peut pas forcer un cœur... surtout lorsqu'il est déjà donné !
Caroline semble encore vivement agitée. Son sein se soulève plus fréquemment, mais elle ne retire pas sa main, qui est dans celle de son mari.
Plusieurs minutes s'écoulent. Les deux époux ne se parlent plus, mais les deux mains font toujours l'une dans l'autre, et il y a des moments où un secret frémissement semble les agiter.
— Vous venez donc vous promener seule quelquefois? dit Daverny en rompant le premier le silence.
— Oui, monsieur... c'est mon unique distraction... depuis que je demeure dans le Marais.*, car j'ai quitté l'appartement où... vous m'aviez laissée... Je loge«.. rue Saint-Louis.
— Oui, je le sais.
— Vous le savez?...
Un rayon de joie vient briller sur le front de Caroline, qui
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tourne doucement Ja tète pour regarder Charles. •• pvAê elle 6e sent tout émue en rencontrant les grands yeux noirs de son mari. Puis elle baisse les siens en rougissant, et pour la première fois depuis qu'elle connaît Davemy, elle vient de s'apercevoir qu'il a de très*beaux yeut.
*- Vous venez donc aussi voua promenei" danâ la campagne? reprend Caroline au bout d'un moment.
<-« Voilà la première fois , depuis que je Suid de ret<mr à Paris.
— Vous avez voyagé?
— Oui, madame.
— Vous avez été bien loin?
— Non, pas très-loin... mais J'ai cependant visité beaucoup d'endroits. Je ne m'arrêtais que le temps nécessaire... pour le but de mon voyage... et malheureusement... je n'ai pas réussi*., mais dansquelques jours je me remettrai en route.
— Vous aimez donc beaucoup à voyager... maintenant?
— Madame, je vous le répète, j'ai un motif,
— Ahl pardon, monsieur; mon intention n'était pas de voua questionner... je sais bien que je n'en ai pas le droit.
Un nouveau silence règne entre les deux époux. C'est encore Caroline qui renoue l'entretien.
— Comment donc avez-vous su que j'étais allée me loger rue Saint-Louis-au-Marais?
Daverny semble hésiter, il répond enfin î
— Vous pouviez, madame, avoir besoin de..* de me parler... De mon côté... je n'aurais pas voulu... ignorer ce quevousétie^ devenue.
-- Je pensais, monsieur, que... ce qui me regardait vous était à présent tout à fkit indifférent L <— Vous vous trompiez, madame*
— Cependant... depuis notre séparation... je ne vous ai paa aperçu une seule fois... etlorsqueje regardais par ma fenêtre... îe ne vous ai jamais vu... pourtant j'y regardais souvent.
-^ Est-ce donc... moi... que vous cherchiez?
Caroline ne répond pas^ mais sa main s'est appuyée plus for* tement sur celle de son mari.
Daverny se rapproche encore de sa femme; jamais il n'a été aussi heureux près d'elle, jamais pour lui sa voix n'avait été si douce, son regard si tendre) de son côté, Caroline se
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sentait ëmue, troublée; sa mdin tremblait dans Celle de Charles, qu'elle n'osait, mais qu'elle brûlait d'envie de presser dans la sienne.
Ils se trouvent tous deux si bien Tun contre l'autre, qu'ils oublient l'heure, le temps qui se passe, et qu'ils ne sentent pas le soleil qui est venu les trouver à la place qu'ils avaient choisie. En les voyant ainsi, assis sur le gazon, se tenant la main^ soupirant, ne parlant pas, qui ne croirait que ce sont deux amants, et non pas deux époux? Mais quand on n'a pas été amoureux Tun de l'autre en se mariant, on peut le devenir après : c'est uâ grand avantage.
Des promeneurs commencent à circuler dans le bois de Yincennes; les regards curieux de quelques-uns qui passent près de Daverny et de Caroline mettent un terme à la douce rêverie des deux époux. Caroline avait oublié ses peines, sa position , ses ennuis. . • le monde vient de lui rappeler tout cela.
Elle soupire, retire ôa main que 6on mari tenait toujours, et lui dit :
— M est tard... caf voilà du monde dans le bols... je vais fetoumer à Paris.
— A pied?...
— C'est mon habitude. Cependant aujourd'hui je prendrai une voiture à la barrière... car il y a maintenant trop de monde dans les rues.
Daverny s'est levé, et Caroline en a fait autant; elle faitquel''' ques pas, puis s'arrête en disant :
— C'est singulier... je me sens tout étourdie... Il me seKâble que je vais tomber.
— Si vous vouliez prendre mon bras, répond Charles en se rapprochant, je vous conduirais jusqu'à l'endroit où vous prendrez une voiture.
— Je le veux bien, monsieur, si cependant cela ne... vous contrarie pas.
Pour toute réponse, Daverny prend le bras de sa femme et le passe sous le sien, puis ils soumettent en marche; mais au lieu de gagner la route, ils s'enfoncent dans le bois ; ils ne se parlent pas, mais ils se tiennent ; et Caroline, qui probablement se sent toujours faible, s'appuie beaucoup sur le bras de son mari.
Après avoir longtemps marché dans les sentiers les moins fréquentés, ils se trouvent au milieu du joli bois de Beauté, près de la porte de Nogent; ce n'était i^as trop le chemin pour revenir à Paris.
— Mon Dieul dit Caroline, ce n'est pas ici l'entrée de Saint- Mandé, nous nous sommes donc trompés de chemin?
— Je n'en sais rien, dit Daverny, ce n'est pas au chemin que j'ai songé.
-— Je suis cause que vous restez ici plus longtemps que vous ne vouliez peut-être... Est-ce que... vous attendiez quelqu'un dans ce bois?
— Non, madame, je n'attendais personne... j'étais venu pour me promener et rêver tout à mon aise... je ne pensais, je n'es* pérais pas vous rencontrer.
— Je suis sûre que Marianne est inquiète de moi, elle ne va pas savoir ce que je suis devenue... Pauvre Marianne! elle m'aime bien... elle m'a toujours aimée!..» Allons... il faut retourner à Paris... Mais je vous fatigue peut-être, monsieur, je m'appuie trop' sur votre bras?
Pour toute réponse Daverny presse doucement ce bras qui est sous le sien. Il y a des actions qui valent mieux que des paroles.
On retourne vers Paris en marchant encore très-doucement, mais on arrive pourtant; et en approchant de la barrière, Caroline éprouve un serrement de cœur, un vif regret d'être déjà à l'endroit où Daverny doit la quitter.
Charles conduit sa femme près d'une voiture et murmure tristement le mot :
— Adieu.
Mais avant de monter dans la voiture, Caroline s'arrête, et levant les yeux sur son mari, elle le regarde comme elle ne l'a jamais fait quand ils vivaient ensemble ; puis, d'une voix altérée par l'émotion qu'elle éprouve, elle lui dit :
— Est-ce que... je ne vous reverrai plus?...
— Si, madame, reprend Daverny, au retour du nouveau voyage que je vais entreprendre... Vous me reverrez... et peutêtre pourrai-je alors vous prouver que je me suis toujours occupé de votre bonheur.
Et Charles est parti brusquement comme s'il eût craint en restant davantage de ne plus avoir la force de s'éloigner.
CHARMANT, t6|
Caroline s'est jetée dans la voiture qui la ramène à sa demeure, et tout le long du chemin elle se dit :
— Que j'étais injuste! comme je l'avais méconnu!... H mérite si bien d'être aimé! Mais reviendra- t-il comme il me l'a promis?