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CHAPITRE III

SOIRiS CHSZ LX COLONSL.

— J*ai fait plus de cinq lieues aujourd'hui 1... J*ai été àMontgeron, je suis revenu... j'ai fait un détour pour voir une propriété dont on m'avait parlé... Oh ouit... j'ai bien fait six lieues.. é et je n'y pense pas... je ne suis pas fatigué du tout...

C'est M. Dugrandet qui est assis sur un divan, et cause avec le colonel... Le capitaine Gervillier se tient debout devant eux; un peu plus loin, dans un coin du salon , madame Troussard parlait à M. Yieussec , qu'on lui donnait presque toujours pour patient; mais l'ancien président, étant presque sourd, souffrait moins qu'un autre de l'intempérance de la langue de madame Troussard.

Caroline, tout en £sdsant de la tapisserie, causait avec la grande Ophélie, qui tenait un livre dans sa main, mais ne lisait pas. La gentille Thérèse était près d'un piano, et s'amusait à passer en revue de la musique. Madame Dugrandet faisait une partie d'impériale avec M. Troussard, dont les fils se permettaient de dormir çà et là dans le salon.

«- Moi, je ne suis plus un grand marcheur, dit le colonel en se tournant vers le capitaine ; c'est peut-être parce que j'ai fait beaucoup de chemin jadis... Ah ! l'empereur ne nous laissait pas longtemps nous reposer... N'est-ce pas, Gervillier?

— C'est vrai , mon colonel ; il nous faisait faire souvent des marches forcées; mais on ne s'en plaignait pas I...

— C'est parce qu'avec lui on était toujours sûr de trouver la gloire au bout du chemin.

— C'est parfaitement vrai, colonel.

— Ah çà I capitaine, pourquoi donc restez-vous ainsi debout devant nous, et ne vous asseyez-vous pas ?

Le cs^itaine s'incline respectueusement, et va prendre une chaise en murmurant :

— Je m'assois, colonel.

— J'ai encore perdu I s'écrie M. Troussard. Madame me fait toujours descendre au moment où j'espère monter. Je n'ai pas pu prendre une seule impériale dans la partie.

— Papa, tu n'es pas très-fort à ce jeu-là, tu ne gagnes jamais... Ah ! Fleuve du Tage.., quelle vieille romance 1... on me berçait avec ça. ,

— Elle est bien jolie, dit Caroline.

— Oh oui ! mais j'aime mieux le nouveau... ira la la la I

— Plus haut, ma fille I dit madame Troussard sans cesser de causer avec le vieux monsieur qu'on lui a abandonné.

— Mais, maman , je ne chante pas , je m'amuse seulement à regarder la musique de mademoiselle de Melleval.

— Ahl c'est différent, je croyais... C'est que vous avez la mauvaise habitude de chanter toujours trop bas... on ne vous entend pas bien.

— Il me semble qu'on l'entend beaucoup trop, dit mademoiselle Ophélie en regardant Caroline d'un air moqueur. Mon Dieu 1 que cette famille Troussard est ridicule I... N'est-ce pas aussi ton sentiment, Caroline ?

— Mais, non... ce sont de bonnes gens, il me semble...

— Ah ! ma chère I qui dit bonnes gens, dit gens bétes : à la bonne heure comme cela.

— Ce n'est pas ainsi que je l'entends. Thérèse est bien gentille, bien aimable... elle fait tout ce qu'on veut, elle rit toujours ! ah I c'est un heureux caractère I

— Elle rit I... cela se conçoit, elle n'a rien dans la tête I... Ahl si tu appelles cela être aimable... Où est «on esprit?... où sont ses pensées quand elle parle?... sur quoi appuie-t^elle ses raisonnements?... Jusqu'où son imagination peut -elle s'élever?...

— Ahl je ne me suis pas demandé tout cela... je la trouve

CHARMANT. ti

gaie... complaisante... est-ce que ce n'est pas quelque chose en société? Mais toi, Ophélie, tu es si difficile! tu exiges trop.

— Et sa mèrél... quelle bavarde insupportable!... Ah I mon oncle est bien heureux d'être sourd... je Ten félicite quand je vois madame Troussard s'asseoir près de lui. Et le mari, encore un homme bien gracieux en société!... il pleure quand il a perdu cinq sous à l'impériale!...

— Ah! voilà un air du Petit Chaperon rouge.,, je vais l'essayer, dit mademoiselle Thérèse en préludant sur le piano.

— Allons! elle va encore chanter!... quelle terrible chanteuse!... Il n'y a pas moyen de causer tranquillement.

— Mais il me semble, Ophélie, que nous pouvons très-bien causer pendant que Thérèse chante..

— Cette voix qui m'entre dans les oreilles me trouble, m'agace les nerfs ! Ah Dieu !... Dis donc, Caroline, est-ce que vous n'attendez pas encore du monde... des jeunes gens de Paris?...

Caroline baisse les yeux sur son ouvrage en répondant : — Mais... oui... c'est-à-dire... je crois que le neveu du capitaine Gervillier a promis... à mon père... à son oncle, de venir ces jours-ci.

— Ah ! M. Arthur qui a passé huit jours ici, il n'y a pas longtemps? »

— Oui...

— C'est un joli garçon... un cavalier fashionable... il a de l'élégance dans ses manières, et ses yeux ont un feu, un éclat qui vous pénètre... Il m'a dit d'assez jolies choses... mais je le crois un peu fat et matérialiste ; je voudrais plus de poésie dans ses discours... Et toi, Caroline, que penses-tu de ce jeune homme?

— Moi?... mais que veux-tu que je pense? répond Caroline, qui paraît fort occupée du noeud qu'elle vient de faire à son aiguillée de laine. M. Arthur est très-galant... très-poli... Ah! mon Dieu, je ne pourrai jamais défaire ce nœud-là!

Mademoiselle Ophélie pousse un assez gros soupir en murmurant : — Ah! que tu es heureuse, Caroline, de ne point éprouver ce trouble, ce vide, cette mélancolie, qui depuis plusieurs années dessèchent et fanent la tige de mon existence!

Caroline ne répond rien, peut-être même ne comprend-elle pas la phrase de mademoiselle Ophélie, qu'il était permis de trouver infiniment trop prolongée.

— Avant-hier, dit M. Dugrandel en caressant ses jambes,

j'ai arraché, déplanté et transplanté moi-môme plus de trente arbres dans mon jardin... cela ne m'a pas fatigué du tout; il y a des jardiniers qui n'en feraient pas autant 1...

— Et votre neveu, capitaine, je croyais qu'il devait venir nous voir ces jours-ci? dit M. de Melleval sans répondre à l'infatigable Dugrandet.

— Je pense, mon colonel , qu'il profitera de votre honorable invitation, et aura bientôt l'honneur de venir vous présenter ses devoirs.

— Que fait-il à présent qu'il a quitté la carrière des armes ?

— Ce qu'il fait, mon colonel?,., mais je croi3 qu'il m feit rien.

-- Il a donc de la fortune?

— Si% à sept raille livres de rente.

<— Ce n'est point assez pour rester sans rien faire quand on n'a que vingt-si]^ ans; il faut que les jeunes gens aient une profession, un emploi, ou exercent un état quelconque; sans cela, ils font de» folies, des dettes, et cuvent de fortes sottises*

— * Vous avez raison, mon colonel.

— Pourquoi ne dites-vous point à votre neveu de faire quelque chose?

— Je le lui dirais bien , colonel , mais ce serait absolument comme si je ne lui disais pas, parce qu'il a pour habitude de ne point m' écouter...

— Ah! diable! c'est fâcheux.

— Et puis, mon colonel, tout le monde lui dit qu'il est charmant; alors il me semble que j'aurais tort de ne point penser comme tout le monde,

— Eh bien ! tu ne viens donc pas à bout de défaire ton nœud ? dit Ophéiie à Caroline, qui semblait très-émue, et dont les jolies mçiins tiraillaient et cassaient la laine^ pendant que son père parlait du charmant jeune homme.

— Non... je suis bien maladroite ce soir...

Mademoiselle Thérèse avait commencé à chanter ; Anneau

charmant, si redoutable aux belles l,*, et, suivant son habitude, elle faussait tout en faisant une roulade sur chaque note, ce qui dëGgurait totalement les airs qu'elle chantait. Mais on entend sonner à la grille d'entrée, et il se fait un mouvement général dans le salon.

CfiABUANT. tl

— Voilà da monde qui nous arrive, dit M. de Melleval; c'est sans doute votre neveu, capitaine.

— C'est très-probable, mon colonel.

— Plus haut, ma fille, plus haut donc! s'écrie madame Troussard, qui, dans le feu de sa conversation, n'a point entendu sonner à la grille. Mais mademoiselle Thérèse, sans répondre à sa mère, a déjà quitté le piano, et vient en sautillant dire à Caroline :

— Oh! tant mieux si ce sont des jeunes gens... ils nous feront danser au moins... car ce n'est pas amusant de n'être qu'avec... des vieux... M. Dugrandet, qui ne se fatigue jamais, à ce qu'il dit, ne peut pas danser une pauvre petite contredanse sans devenir violet 1 . . .

Ophélie jette sur Thérèse un regard ironique en répondant :

— Je tiens fort peu à ce qu'on me fasse danser, moil...

— Ah bien! moi, j'y tiens beaucoup... et toi, Caroline?... Caroline ne répond pas ; depuis qu'on a sonné à la grille, elle

ne peut plus parvenir à débrouiller sa laine et son aiguille.

C'était en effet Arthur et son compagnon de voyage, Théophile Minot, qui venaient d'arriver chez M. de Melleval; ils ne tardent point à entrer dans le salon où est réunie la sodété.

Arthur présente son ami au colonel, en lui disant :

— Je me suis permis d'amener avec moi M. Théophile Minot, jeune capitaliste, grand amateur de campagne, de chasse, de pèche et d'horticulture. Je lui avais vanté votre charmante propriété, colonel, ainsi que tous les agréments que vous avez réunis chez vous, et il y a longtemps qu'il me demandait comme une faveur de vous être présenté.

-^ Il ment comme un dentiste, se dit Théophile en écoutant le discours de son ami ; je n'aime ni la chasse ni la pèche, ni les jardins, et c'est lui qui a voulu à toute force m'amener ici!... Ënâo, pourvu que je m'y amuse I

M. de Melleval fait un fort bon accueil aux jeunes gens, et les engage à faire sur-le-champ un tour à l'office , en attendant l'heure du souper ; car il est bon de dire que chez le colonel on dînait à quatre heures précises et l'on soupait à dix : c'était une coutume qu'il avait adoptée et dont il se trouvait bien. Les personnes qui veinaient passer quelque temps avec lui;

i4 UN JEUNE HOMME

étaient libres de ne pas la suivre, mais presque toutes imitaient le colonel.

Les jeunes gens remercient M. de Melleval... Arthur frappe sur l'épaule du capitaine, salue Dugrandet, sourit à Thérèse, s'incline devant Ophélie, et s'approche de Caroline en disant :

— Mademoiselle de Melleval veut-elle bien me permettre de lui présenter mes hommages?

Caroline lève timidement les yeux sur le jeune homme, et balbutie quelques mots de politesse^ tandis qu'Arthur, qui s'est approché, ajoute, en changeant de ton, et de manière à n'être entendu que d'elle :

— Je vous revois donc enfin!... Ahl si vous saviez combien le temps m'a semblé long loin de vousl... Mais votre image était là... toujours là!..,

Et comme Ophélie vient de se rapprocher de son amie, Arthur s*empresse de se tourner vers elle, et de s'écrier de ce ton léger qui lui est habituel :

— Gomment mademoiselle Ophélie gouverne-t-elle les romans, la poésie, le clair de la lune et le lever du soleil?

— Le clair de la lune? répond la grande demoiselle; ah ! si j'avais quelque pouvoir sur cet astre, il brillerait constamment... et sa douce lumière refléterait sans cesse de ces images fantastiques qui causent de si vives émotions!...

— Et la musique, mademoiselle? demande Arthur à Thérèse, en faites-vous toujours beaucoup?...

— Je ne fais que cela!... mais j'aimerais mieux danser. Ce monsieur que vous avez amené nous fera-t-il danser dimanche au bal du village?

— Il en sera enchanté... Oh! mon ami Théophile Minot est un jeune homme précieux, il sait se repdre utile... D'ailleurs je ne l'aurais pas amené si je ne l'avais pas cru capable d'être bon à quelque chose...

Et Arthur, se penchant vers Caroline, ajoute tout bas :

— Pendant qu'il causera avec elles... qu'il les occupera, je trouverai plus d'occasions de causer avec vous... voilà pourquoi je l'ai amené.

— Ce monsieur se nomme?... comment avez-vous dit? demande Ophélie à Arthur.

— Théophile Minot.

— Théophile... à la bonne heure! c'est un nom harmonieux.,.

CHARMANT. ttt

Mais Minot!... ah! comment peut-on s'appeler Minot?... cela n'a pas le sens commun...

— C'est vrai, et c'est ce que mon ami aurait dû dire à son père lors de son baptême; mais probablement qu'alors il ne faisait pas toutes ces réflexions... £h bien, Thëophilel... qu'est-ce que tu fais donc devant la table de jeu?... Viens donc faire connaissance avec les aimables personnes qui embellissent ce séjour.

M. Théophile s'approche en se dandinant et en faisant son possible pour se donner une physionomie piquante et gracieuse à la fois, ce qui ne produit qu'une assez laide grimace qui donne envie de rire à la jeune Thérèse, tandis que mademoiselle Ophélie, toisant le nouveau venu des pieds à la tête, semble déjà vouloir le magnétiser par la puissance de son regard. Mais le gros jeune homme ne paraît que médiocrement charmé de l'attention avec laquelle la longue demoiselle le considère, et il arrête de préférence ses regards sur la figure ronde et joyeuse de mademoiselle Troussard.

— Je regardais... à quel jeu l'on jouait, dit enfin Minot, qui n'a rien trouvé de mieux pour entrer en conversation.

— C'est à l'impériale, monsieur, répond mademoiselle Thérèse; c'est mon père qui joue avec madame Dugrandet, l'épouse de ce monsieur qui est assis... là-bas... sur le divan. Mon père est de mauvaise humeur... c'est qu'il perd... Oh! je vois cela tout de suite, moi...

— Cela fait honneur à votre perspicacité, mademoiselle. Moi, je suis fort beau joueur... je ne me fâche jamais... surtout quand je gagne.

— Vous êtes arrivés bien tard, messieurs, dit Ophélie; la route doit être délicieuse, à cette heure I

— Je vous avoue, mademoiselle, que je l'ai trouvée fort longue... mon ami avait pris un chemin de traverse...

— Oh! j'adore les chemins de traverse!... s'écrie madame Troussard en venant se joindre à la conversation des demoiselles, parce que M. de Yieussec a profité d'une migraine pour rentrer chez lui. V

De quoi est-il question, mesdmoiselles? qu'est-ce qu'on disait?... Monsieur vous racontait quelque chose?... oh! je voudrais bien l'entendre!... Eh bien! Thérésina, tu ne chantes plus? Pourquoi donc no chantcs-tu pas, ma chère amie? Quand

tO UN JEUNE HOHH

on a une belle voix, il faut l'exercer... D'ailleurs... ici, c'est sans prëlention... Oh! mesdemoiselles, regardez donc mes trois polissons qui dorment là-bas... oh I sont-ils gentils quand ils dorment!... Mon aine a du romain... du grandiose dans le profil... Ces pauvres enfants... ils forment un petit groupe. .• comme des Amours... Allons, voilà encore mon mari qui perd... je vois cela à ses lèvres qu'il mord tant qu'il peul 1... Moi, je n'aime pas le jeu, je préfère écouter une conversation spirituelle...

Minot ouvre ses gros yeux, pendant que madame Troussard laisse échapper ce torrent de paroles; mais Arthur a trouvé moyen de s'asseoir derrière Caroline, et^ sans que cela puisse être remarqué ni entendu, il peut échanger quelques phrases avec elle.

— Avez-vous un peu pensé à moi depuis mon départ?... Vous ne répondez rien... vous voulez donc que je sois maiheu*reux?...

~ Non... mais... je ne dois pas vous dire... et puis... que vous importent mes pensées?... je crois qu'à Paris vous ne songez plus guère aux habitants de Draveil I...

— Ah! mademoiselle!... pourriez- vous me juger si mal?... mes yeux ne vous disent-ils pas tout ce que j'éprouve... tout l'amour que je ressens pour vous?...

— Eh bien 1 monsieur Arthur, y a-t^l quelque chose de neuf à Paris? demande le colonel en s'adressant au neveu du capitaine. Arthur se penche vivement en arrière pour n'avoir pas l'air de parler bas à Caroline, et répond :

— Rien que je sache, colonel, et qui mérite de vous êtes raconté...

— Est-ce qu'il n'y a pas eu un pari entre deux fameux mar» cheurs? dit M. Dugrandet.

— Ah 1 oui... c'était un Anglais qui luttait contre un Belge... Il s'agissait de faire deux fois le tour du Champ*de-Mars : l!Anglais a gagné.

— Je suis fâché de ne point m'étre trouvé là!... reprend le vieux banquier, je me -serais amusé à les suivre... de loin... Je ne prétends pas que j'aurais été aussi vite qu'eux... cependant je marche très-bien !

— Vous devriez vous faire coureur, monsieur, dit madame Dugrandet en riant.

CflAttMAHT. 17

— Taî encore perdu !... je quitte la place ! s'écrie M. Troussard en se levant.

— Capitaine, allez donc faire la partie de madame Dugrandet, dit le colonel en s'adressant à la vieille moustache ; et le capitaine, qui ne peut pas souffrir jouer aux cartes, s*empresse de se lever en disant :

— Avec beaucoup de plaisiri mon colonel.

Et Arthur, qui voit qu'on ne s'occupe plus de lui, se rapproche de Caroline et lui dit bien bas :

— Demain matin... n'irez-vous pas promener dans le jardin... du côté du petit bois?...

— Hais... je vais me promener... presque tous les matins... Alors il est présumable que j'irai encore s'il fait beau.

— Oui, mais vous êtes souvent avec votre gouvernante... Cette Marianne ne vous quitte pas, c'est insupportable ; devant un tiers, on ne peut pas se dire tout ce qu'on pense...

— Marianne m'aime tantl... il n'est pas étonnant qu'elle soit souvent avec moi... Ohl elle est bien bonne, Marianne!... et jamais elle ne voudrait me voir de peine... me voir soupirer...

— Des peines l... en. auriez-vous ?... Ah 1 si j'en savais la cause, sr|e pouvais croire que vos soupirs...

L'approche du colonel force Arthur à ne point achever sa phrase; M. de Melleval vient vers Caroline et lui dit :

— Eh bien ! est-ce que nous ne faisons pas un peu de musique ce soir?

— Si, mon père... je ferai tout ce que vous voudrez, moi.

— Oh oui ! s'écrie madame Troussard, vive la musique ! vive le chant 1 voilà ce que je répète sans cesse à Thérésinette : Ma fille, vous avez une superbe voix, mais il faut la cultiver... Ahl GoloDel, regardez donc mes trois garçons, qu'ils sont gentilsl... comme ils dorment profondément l

— Mais il me semble que c'est assez leur habitude en société, répond le colonel.

— Oui, je les ai dressés à cela... Je pense que cela vaut mieux que s'ils faisaient du bruit.

— Combien a-t-on laissé de bouteilles entamées sur la table aujourd'hui? demande M. Troussard en se penchant contre l'oreille de sa femme.

— Combien de' bouteilles entamées ? ah ! je n'en sais rien ;

28 UN jrElTNE HOMME

VOUS m'ennuyez avec vos bouteilles ! Est-ce que je me môle de votre cave, moi?

— C'est que j'en avais monté trois, je n'en ai revu qu'une dans le panier... pourtant on ne doit pas en avoir entamé deux.

— Eh, mon Dieu I monsieur, vous choisissez bien votre temps pour me parler de vos bouteilles!... retournez à votre cave si cela vous fait plaisir, restez-y toute la journée... couchez-y même, je vous assure que je ne m'y opposerai pas.

M. Troussard s'éloigne de son épouse en murmurant : — Certainement que j'y descendrai quand nous serons rentrés chez nous... je ne veux pas que mes domestiques me volent mon vin.

Cependant les demoiselles se sont rapprochées du piano; Caroline prélude, et Thérèse feuillette la musique en s'écriant :

— Ah ! vous allez m'accompagner, n'est-ce pas, mademoiselle Caroline?...

— Très-volontiers, répond la fille du colonel, pendant que celui-ci, s'approchant de Théophile, lui dit :

— Êtes-vous, musicien, monsieur?

— Oui, monsieur... c'est-à-dire... je ne sais pas la musique; niais je cliante très-fort.

— Vous connaissez vos notes au moins?...

— Oui, monsieur... c'est-à-dire... je ne connais pas les notes... mds je vois bien quand cela monte ou quand cela descend, et cela me guide bien suffisamment.

— C'est comme moi, dit madame Troussard, je n'ai jamais appris la musique, et pourtant j'ai l'oreille la plus fine que l'on puisse rencontrer... un ton faux me fait tressaillir.

— Quand sa fille chante, elle devrait avoir des attaques de nerfs alors, dit Ophélie en s'adressant à Arthur, qui est près d'elle ; mais le brillant jeune homme ne lui répond pas, il est tout occupé de Caroline, il suit tous les mouvements de la charmante fille, qui^ assise devant une glace qui est derrière le piano, peut y voir aussi les yeux d'Arthur chercher sans cesse les siens.

Thérèse n'a pas attendu qu'on la priât de chanter; elle crie l'air du Petit Chaperon rouge, que la société écoute avec cette politesse et cette attention que l'on a toujours en bonne compagnie, même pour les gens qui nous ennuient. Dans les mo-

ments où la voix de la jeune chanteuse perce le plus dësagréablement les oreilles de ses auditeurs, sa mère lui dit :

— Plus haut, ma fille, plus haut donc... ne crains pas de donner de la voix.

— Eh, mon Dieu! que veut-elle donc qu'elle donne de plus? dit Ophëlie en s'adressant à M, Dugrandet. Celui-ci, qui est venu se placer debout près du piano, se contente de faire un petit sourire approbateur en disant :

— Si le temps est beau demain, je veux faire deux lieues avant de déjeuner.

Enfin mademoiselle Thérèse a fini son air, et Minot s'écrie d'un air enthousiasmé : — Ma foi, voilà une voix comme je n'en ai pas encore entendu I c'est étourdissant !

— N'est-ce pas, monsieur? reprend la maman, qui semble enchantée de l'effet que vient de produire sa fille, tandis que M. Troussard est allé s'asseoir dans un coin du salon, où il se dit:

— J*en avais encore cent quarante-deux dans la première pile à droite... et deux cent vingt et une dans la pile à gauche... J'irai vérifier ce soir avant de me coucher.

Après l'air du Chaperon^ Caroline chante une simple romance. La fille du colonel n'a pas une voix bien étendue, mais elle est douce, flexible, expressive et toujours juste. Pour les oreilles qui viennent d'entendre mademoiselle Troussard, c'est une huile onctueuse que l'on verse sur des plaies pansées au vinaigre ; on respire, on se retrouve en écoutant Caroline : c'est le calme après l'orage.

Arthur chante aussi une romance; il y met beaucoup de goût et d'expression, car la romance parle nécessairement d'amoqr. Sademoiselle Ophélie refuse de se faire entendre ; elle ne chante plus depuis quelque temps. Enfin Théophile, qui s'est vanté de chanter très-fort, commence deux airs d'opéra, dont il ne peut se rappeler que quelques mesures ; il en cherche un troisième, et heureusement pour la société il ne peut pas non plus s'en souvenir, lorsque la pendule placée sur la cheminée sonne dix heures ; presque au môme instant la porte du salon s'ouvre, et un domestique annonce que M. le colonel est servi.

— Eh quoi I déjà dix heures I dit madame Dugrandet ; il faut partir, mon ami,

-— Ma foi, je ne croyais pas qu'il fût si tard, répond le vieux banquier; je ne suis pas fatigué du tout.

— Je le crois bien 1 vous avez passé toute votre soirée assis sur le divan.

— II faut aussi nous en retourner, dit madame Troussard; ces chers petitd qui dorment... nous sommes restés bien tard ce soir. Mais quand on cause... quand on chante, le temps passe si vitel

— J'espère bien que vous n'allez pas me quitter encore, dit le colonel, et que vous viendrez souper avec moi... Qui vous presse d'être chez vous?... ce n'est pas le chemin... vous êtes à deux pas... ce n'est pas la crainte d'être attaqués en route, il n'y a jamais de voleurs dans ce pays ; d'ailleurs, si vous avez peur, je vous reconduirai a\ec le capitaine... Venez donc souper... nous avons deux hôtes nouveaux; il faut fêter leur bienvenue en vidant une bouteille de Champagne I...

— Je suis toujours aux ordres de mon colonel, dit le vieux capitaine enchanté de quitter la partie d'impériale.

— Mais vous savez bien que nous n'avons pas l'habitude de souper, colonel, dit madame Dugrandet en faisant de petites minauderies ; cela me fait mal de manger le soir.

— Eh bien I vous nous regarderez, mais vous causerez avec nous. Quant à moi, je trouve que le souper est une de ces vieilles coutumes de nos pères que Ton a eu grand tort d'abandonner; et à la campagne surtout, où Ton a toujours du temps à soi, je m'applaudis d'avoir pria cette habitude.

— Ma foi, M. de Melleval est trop engageant pour qu'il soit possible de refuser, dit M. Troussard, que l'annonce du souper a déjà remis en belle humeur».. J'accepte, moi, je ne m'en vais pas!... •'

— Allons, Thérésinette, puisque ton père le veut*., remets là ton rouleau de musique... tu le reprendras plus tard.

M. et madame Dugrandet consentent aussi à rester au souper. Quant au capitaine, il logeait chez le colonel, ainsi que M. de Vieussec et sa nièce Ophélie; mais le vieux magistrat se retirait toujours de bonne heure dans sa chambre et n'assistait jamais au souper.

Toute la compagnie passe dans la salle à manger. Arthur s'est placé à table à côté de Caroline, et M. Théophile Minot s'em-

CHARMANT. 8t

presse de s'asseoir auprès de la folâtre Thérèse. Lorsque tout le monde est en place, madame Troussard s'écrie :

— Ah ! mon Dieu 1... et mes trois polissons que j'oublie !... -- Mais puisqu'ils dorment, dit M. de Melleval, il me semble

qu'il vaut autant ne pas les déranger.

— Ohl pardonnez-moi, monsieur le colonel; il faudra toujours les réveiller pour les emmener, et s'ils savent que nous avons soupe sans eux, ils feront de beaux crisl... Je vais les chercher, ces chers Amours!...

Madame Troussard quitte la salle à manger, et revient bientôt avec ses trois garçons, dont l'un bâille, l'autre se frotte les yeux, et le plus jeune pleure parce qu'on l'a réveillé. Mais l'aspect de la table sèche les larmes et réveille bien vite ces messieurs. On les met tous les trois près de leur père, et on ne s'occupe plus d'eux.

Le souper se passe très-bien. Le colonel regardait gravement si ses convives ne manquaient de rien, et il était surtout satisfait lorsqu'on ne lui refusait d'aucun des mets qu'il vous envoyait. Jaloux d'être agréable à son ancien supérieur, le vieux capitaine se serait donné une indigestion plutôt que de refuser quelque chose, et il avait sans cesse l'œil au guet pour savoir s'il devait verser à boire et offrir à ses voisins.

Mademoiselle Ophélie ne mangeait presque rien ; son corps, ainsi que son esprit, n'aurait voulu se nourrir que de productions vaporeuses et immatérielles. Madame Dugrandet, à qui cela disait mal de manger le soir, faisait cependant honneur à tout ce qui était sur la table. M. Théophile s'occupait beaucoup de lui et de sa gentille voisine ; mais celui qui semblait le plus satisfait de se trouver à table était M. Troussard. Acceptant de tnit, buvant beaucoup,- il ne parlait jamais pendant le commen-* cernent d'un repas; mais ensuite s'animant peu à peu, il devenait gai, causeur, boute-en-train $ il chantonnait chaque fois qu'il levait son verre ; enfin ce n'était plus le même homme, et il suffisait de quelques rasades pour amener ce changement.

Deux personnes mangeaient fbrt peu et ne parlaient presque pas ; vous devinez qu'il s'agit de Caroline et d'Arthur. L'une était tout entière au sentiment nouveau que l'on avait fait naitrô dans son âme, et l'autre, devinant sa victoire, ne cherchait qu'à augmenter encore l'empire qu'il avait déjà pris sur son jeune cœur.

3t UN JEUNE HOMME

Tout en soignant sa voisine, Théophile voulait faire Taimable et briller dans la conversation; mais lorsqu'il commençait à raconter une histoire, une aventure, il lui arrivait, comme pour ses morceaux de chant, de ne plus pouvoir se rappeler la fin. Alors mademoiselle Ophëlie, déjà piquée de ce que le gros jeune homme n'avait point subi l'influence de ses regards, disait d'un ton moqueur :

— Monsieur nous dira probablement la suite une autre fois. A la fin du souper, M. Troussard, qu*un verre de vin do

Champagne vient de mettre tout à coup en gaieté, dit à la compagnie :

— Ah çà ! nous nous amusons beaucoup ce soir, c'est fort bieiî; maiâ il faut encore nous réunir demain... J'ai chez moi des vins excellents... je veux vous en faire goûter. Il faut que demain on dine chez moi... M. de Melleval et ses hôtes, M. et madame Dugrandet... je vous attends tous demain à dîner, c'est convenu, n'est-ce pas?...

— Nous verrons... répond madame Dugrandet en souriant; je ne pense pas que nous puissions.

— Elle sait ce que valent les invitations de M. Troussard, dit mademoiselle Ophélie au vieiix capitaine, mais on peut accepter sans se compromettre; demain il les enverra contremander.

— Vous croyez? répond le capitaine en regardant le colonel pour savoir si le moment est venu de verser à boire à ses voisins.

— Oh I je vous attends tous demain; c'est entendu, c'est arrangé, reprend M. Troussard. A la santé de notre hôte !... Délicieux Champagne I... Flon^ flon, flon, lariradondaine! Gai, gai, gaiy lariradœidé!.,.

— Eh bien, monsieur! qu'est-ce que vous chantez là? dit madame Troussard en regardant son mari. Ce ne sont pas là des ariettes pour des demoiselles... Ah! mes petits se sont endormis sur leurs assiettes... c'est qu'ils n'ont plus faim. Il faut nous retirer ; il est bien l'heure, ce me semble.

M. de Melleval se lève de table ; tout le monde en fait autant. M. et madame Dugrandet prennent congé, et tout en répétant qu'il ne se fatigue jamais, le vieux banquier parait avoir beaucoup de peine à mettre ses jambes en mouvement. Madame Troussard a réveillé se? (il3, qui ne se décident à mar-

cher qu'en grognant ou en pleurant. En6n les voisins parlent, et les hôtes du colonel se retirent chacun dans leur appartement.

On a logé Théophile Minot dans une chambre qui communique avec celle d'Arthur.

— Eh bien ! que penses-tu des habitants de cette maison, et de la société que tu viens d*y voir? demande Arthur à son ami lorsqu'ils sont chez eux.

— Les habitants... mais pas mal... Ce M. de Melleval a l'abord un peu sévère... c'est vrai; mais à table il sert parfaitement...

— Et sa fille, quel ange!...

— Sa fille!... oui, elle est jolie; mais je préfère la demoiselle quia chanté. . . mademoiselle Thérésinette! . ..c'est cela, une figure vive, piquante!

— Quel blasphème!... préférer de ces grosses beautés... communes, à un visage noble, gracieux, distingué!...

— Tout ce que tu voudras!... moi, je préfère l'autre; chacun son goût!... Et puis la belle voix!... oh! Dieu! comme ça retentit dans un salon ! Je suis sûr que je vajs rêver de la jolie . brune.

— Et moi, je rêverai de la charmante blonde. Tu es fou, Théophile, d'oser lui comparer cette grosse Thérèse.

— Ah ! laisse-moi tranquille, je t'en prie ; d'abord, j'aime les grosses formes, moi... Au moins on sait à qui l'on a afiairel... il me semble que j'en suis bien le maître... Bonsoir... Arthur, je vais me coucher... Je tâcherai de me rappeler un grand air pour demain.

Théophile rentre dans sa chambre, et Arthur se met au lit en se disant : — Demain matin, dès le point du jour, je serai dans le petit bois au bout du jardin... Oh ! je suis bien sûr qu'elle y viendra !•••

H VN JEUNE UOHUB

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