CHAPITRE V
l'OPIMtON d'un PftM.
Quelques jours s'écoulent encore; puis Arthur annonça qu'il avait besoin de retourner à Paris.
-» D'ailleurs, dit-il en regardant M. de Melleval, nous finirions par devenir indiscrets ; voilà près de trois semaines que BOUS sommes vos hôtes.
Au lieu de presser les jeunes gens de rester encore, le coIo« nel répond d'un ton assez bref :
<— Si vous avez affaire à Paris, il faut vous y rendre^ : les affoires doivent marcher avant tout.
— Gomme dit mon colonel, il faut marcher avant tout avec le régiment, ajoute le vieux capitaine en s'inclinant vers son supérieur.
Caroline avait pâli à ces paroles d'Arthur, et cependant il l'avait déjà prévenue qu'il allait retourner à Paris; mais en même temps il lui avait promis qu'il ne serait pas longtemps sans revenir à Draveil. ^
— Et alors... vous parlerez à mon père, n'est-ce pas? avait dit Caroline en jetant sur Arthur des regards suppliants.
Arthur avait pris un baiser sur les lèvres de la jeune fille en lai répondant :
— Oui... oui... ne vous tourmentez donc pas... ne prenez pas de chagrin... je parlerai... quand le moment sera venu.
Arthur et son compagnon firent un malin atteler le cheval au cabriolet qui les avait amenés. Théophile était bien aise de retourner à Paris pour y jouir de ses trois entrées au théâtre de la Porte Saint-Martin ; cependant» il regrettait la société de la jeune Thérèse, qui lui donnait des leçons de musique, et avec laquelle il chantait déjà la moitié du duo de Guillaume TelL
Mais la famille Troussard, sachant que M. Théophile Vinot était un jeune homme riche, n'avait pas manqué de l'engager à venir à Paris faire de la musique avec leur fille.
Les deux amis firent leurs adieux à la société ; mademoiselle Ophélie, qui remarquait tout, s'aperçut que M. de Melleval ne disait point aux jeunes gens, suivant son habitude : — Revenez le plus tôt que vous pourrez.
Caroline le remarqua aussi, et elle éprouva un secret serrement de cœur ; mais il fallait dissimuler son chagrin , il fallait cacher à son père la douleur que lui causait le départ d'Arthur.
— Je ne crois pas que la campagne sera plus triste lorsque nous n'aurons plus ces messieurs, dit mademoiselle de Yieussec; car maintenant les jeunes gens sont si peu aimables, si peu galants près des dames, qu'en vérité leur présence n'a rien de bien attrayant. Ah ! ce ne sont pas là les chevaliers d'autrefois!
Caroline ne répond rien ; elle essaye même de sourire ; mais elle ne peut y parvenir. Cependant les voisins revinrent comme à l'ordinaire ; la famille Troussard avec ses petits garçons, Thérèse avec ses rouleaux de musique ; puis M. et madame Dugrandet, et quelques autres personnes demeurant dans les environs, qui formaient la société habituelle, et venaient exactement faire la partie de cartes, de billard, et se raconter les anecdotes que l'on avait pu recueillir dans la matinée; car, à la campagne, la plus petite chose devient un événement, et l'on s'y amuse de ce qu'on ne voudrait pas écouter à la ville.
Mais pour Caroline, tout était changé; l'intérieur de la maison lui paraissait triste et monotone; le jardin n'avait plus d'attraits; ses fleurs favorites ne captivaient plus ses regards; la verdure lui semblait moins belle, le ciel moins pur; toute la nature était voilée d'un crêpe pour celle qui ne rencontrait plus les yeux de l'homme auquel elle s'était donnée.
Un seul endroit offrait encore des charmes à la jeune fille ; elle se levait de grand matin pour se rendre dans le petit bois; elle allait s'asseoir sous le même arbre où Arthur lui avait juré un amour éternel, et elle se disait :
— Patience!... il reviendra... il ne peut m'oublierl... il sait bien que je souffre de son absence... que je n'existe pas sans lui?...
Quinze joqrs s'écoulèrent, quinze jours qui semblèrent autant
CQARMANT. 4»
de siècles à la jeune fille, qu'un amour secret dévorait. Si du moins elle avait pu parler d'Arlbur, si elle avait eu de ses nouvelles, elle se serait trouvée plus heureuse ; mais personne ne prononçait le nom du jeune homme, pas même son oncle, le vieux Gervillier.
Souvent Caroline rôdait autour du capitaine, et lorsqu'ils étaient seuls, elle entamait la conversation, qu'elle espérait amener sur Arthur, mais le vieux militaire causait peu, il fumait presque toujours, et , après quelques mots, s'en allait au jardin dans la crainte que l'odeur du cigare n'incommodit la fille de son colonel.
Enfin, après vingt jours d'absence, Arthur revint une aprèsdtnée chez M. de Melleval, qui le reçut poliment, mais avec froideur, ce dont le jeune homme parut s'inquiéter fort peu. cette fois il venait seul ;. Théophile ne l'accompagnait point.
— Youç ne nous avez pas amené votre ami? dit Caroline en regardant Arthur avec cette expression qui dévoile jusqu'au fond de l'âme.
— Non, mademoiselle il n'a pu m'accompagner... il a je ne sais quelles occupations... Je crois qu'on veut le marier...
— Le marier 1 dit madame Troussard d'un air fort surpris, tandis que sa fille toussait ou faisait des roulades avec une certaine affectation.
— Pourquoi pas? dit madame Dugrandet ; jce jeune homme est d'âge à prendre une femme... Il faut se marier jeune... c'est bien plus gentil!...
— C'est-à-dire que cela dure plus longtemps 1 murmure M. Dugrandet. Mais ça m'est égal, j'ai fait mes quatre lieues aQJourd*hui, je suis content de moi! je suis revenu de Corbeil par le plus long... J'aurais pu prendre le plus court, mais j'ai préféré prendre le plus long...
— Moi, je ne regrette nullement la société de M. Théophile Minot, dit Ophélie. Ce grand monsieur m'a paru dépourvu de toute pensée haute et incisive!... Je ne voudrais pas être à la place de celle qu'il épousera.
Pendant que l'on parlait marïage, Arthur semblait embarrassé; ses regards s'étaient détournés pour ne point rencontrer ceux de Caroline, et il s'était hâté de parler musique, et d'aller demander à Thérèse ce qu'elle savait de nouveau ; celle-ci, qui ne se faisait jamais prier pour chanter, était au piano avant de
répondre à Arthur, et, pendant toute la soirée, Caroline ne trouva pas une occasion pour dire en secret quelques paroles à son amant. Il est vrai que maintenant elle seule les cherchait, et celui qui, à son dernier séjour chez le colonel, semblait si heureux de pouvoir échanger un mot avec elle, montrait déjà bien moins d'empressement à la chercher.
Le lendemain, quoique le temps fût triste et sombre, Caroline était au point du jour dans le petit bois. Arthur ne s'y trouvait pas encore, et la jeune fille sentit son cœur se serrer en voyant qu'elle était la première au rendez-vous, ce qui ne lui était pas encore arrivé.
Cependant Arthur ne tarda pas à la rejoindre; en apercevant Caroline il s'écria :
'— Commentl déjà icil... Oh I je suis désolé que vous m'ayez attendu!... Il est pourtant de grand matin encore.
~ Oui... je suis venue trop tôt! dit tristement Ci|roline en tendant la main à Arthur.
— Trop tôt... non... ce n'est pas cela que j'ai voulu dire... Mais, pour vous lever de si bonne heure, vous avez donc bien peu dormi ?
— Ah ! je ne dors plus depuis longtemps !
Et la jeune fille détourna la tète pour cacher des larmes qui tombaient de ses yeux. Mais son amant s'empressa de la conso- 1er, et il y parvint aisément. Caroline ajoutait foi à ses serments, à ses promesses; le sourire revint sur ses lèvres, la joie dans son cœur : dans les bras de celui qu'on aime, les plus grands chagrins sont si vite oubliés!...
— Vous resterez longtemps avec nous cette fois? dit Caroline. Vous ne retournerez pas bientôt à Paris?
— Mais, pardonnez-moi... dans huit ou dix jours... P'ailleurs, monsieur votre père m'a fait un accueil bien froid... sans vous, je serais reparti aujourd'hui.
— Oh! ne faites pas cela... vous savez que mon père a toujours l'air grave... sévère... il doit vous aimer, vous êtes le ne* veu de son ami... de son frère d'armes.
— Je crois que mon oncle se moque bien de moi!... il enverrait au diable tous ses neveux, si cela pouvait être agréable à son ancien colonel.
— Mais pourquoi donc ne parlez-vous pas à mon père de votre amour pour moi... de votre désir d'obtenir ma maint
— Il me semble que le moment serait fort mal choisi, puisque M. de Melleval a l'air de me faire froide mine; il vaut beaucoup mieux attendre que sa bonne humeur soit revenue. Encore une fois, ne vous tourmentez pas... ne vous faites pas de chan grin... Eh I mon Dieu ! j'ai l'habitude de ces sortes de... je veux dire que je conduirai très-bien tout cela.
Caroline se tait et cesse de pleurer. Arthur était toujours aimable, galant, amoureux; pourtant il laissait paraître de Fennui pendant les réunions du soir; réunions qui devenaient plus longues, parce que les jours devenaient plus courts. Le brillant petit-maître de Paris haussait les épaules aux discours de M. Dugrandet et de madame Troussard ; souvent il tournait en ridicule le chant de mademoiselle Thérèse, et dissimulait assez mal des bâillements pendant que M. de Melleval racontait ses campagnes. Enûn il commençait à prendre l'habitude d'arriver le dernier au rendez-vous du petit bois. Tantôt le sommeil en avait été la cause, une autre fois le temps lui avait paru tellement douteux, qu'il avait pensé que Caroline ne s'y rendrait pas ; chaque fois il arrivait plus tard près de la jeune fille, qui ne le grondait pas, mais lui disait en soupirant :
— Quand vous venez si tard, ce n'est pas d'avoir attendu que je suis fâchée, mais c'est que je songe au peu de temps qui nous reste alors à causer ensemble.
Le neuvième jour de son retour à Draveil, Arthur ne vint pas le matin dans le petit bois où la jeune fille l'attendait.
Cependant le temps était beau, le ciel pur; tout devait inviter à l'amour sous les épiais feuillages où Caroline était assise, et la pauvre enfant vit l'heure s'écouler sans que son amant parût; il lui fallut s'éloigner seule de ce lieu où il avait si bien juré qu'il l'adorait, où elle pensait qu'il allait le lui jurer encore.
Caroline sentit son cœur se gonfler en retournant seule du côté de la maison ; mais devant son père il fallait cacher sa peine, il fallait feindre le bonheur, la gaieté. Tout n'est pas plaisir dans l'amour.
Pour redoubler le chagrin de Caroline, Arthur annonça en déjeunant qu'il repartirait dans la journée pour Paris. M. de Melleval ne soulïla pas mot, et le vieux capitaine se serait bien gardé de ne point imiter son supérieur. Caroline faisait son possible pour obtenir quelques mots d'Arthur, quelques paroles d'amour, de consolation ; mais celui-ci sembl^itt «il ooii-
traire, éviter de se trouver seul avec mademoiselle de Melleval. Cependant, au moment où le neveu du capitaine quittait le salon pour s'assurer si on avait sellé son cheval, il rencontra Caroline sous le péristyle du perron. Elle s'arrêta devant lui en lui disant d'une voix tremblante .
— Vous partez ?
— J'y suis forcé... des affaires pressantes...
— Et ce matin... vous n'êtes pas venu l.i.
— Mon Dieu I je n'ai pas pu... j'avais été souffrant toute la nuit... je me suis endormi au point du jour.
— Quand reviendrez-vous?
— Bientôt... le plus tôt que je le pourrai.
— Se quitter ainsi... sans pouvoir seulement se serrer la main!... Ah l mon cœur est gonflé de larmes... et ne point oser pleurer!...
— Allons... vous êtes un enfant! Je vous ai dit cent fois qu'en amour il ne fallait jamais s'affliger... Voilà du monde... prenez garde !
C'était M. de Vieussec qui traversait la cour pour se rendre au jardin. La présence du vieux magistrat, qui était presque sourd et aveugle, ne devait pas empêcher les deux amants de se parler ; mais Arthur a saisi ce prétexte pour quitter brusquement Caroline, et celle-ci rentre au salon le cœur brisé en se disant : — Il va partir, et il n'est pas venu au rendez-vous ce matin 1
Quelques moments après, Arthur avait fait ses adieux à la société, et il galopait sur le chemin de Paris.
Et le soir il fallut que la pauvre Caroline chantât, parce que son père le désirait. Chanter lorsque l'on souffre, lorsque le cœur et l'esprit sont tout préoccupés d'un autre objet l
— Ma chère amie, dit madame Troussard lorsque Caroline eut achevé de chanter, je trouve que votre voix perd sa force... on vous entend à peine... M. de Melleval devrait vous recommander de chanter plus haut, comme je le dis souvent à ma fîlle. D'abord il n'y a rien de tel que de donner beaucoup de voix... tant que l'on peut!... c'est là le grand principe... Voyez Thérésinette dans un morceau d'ensemble; c'est toujours elle qu'on remarque, parce qu'on l'entend par-dessus les autres.
Carù?::?ese laissait dire tout ce que l'on voulait; entièrement insensible aux distractions du monde, son plus grand bonheur
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était de se retirer dans sa chambre, d*y être seule, et de pouvoir tout à son aise y penser à ses amours.
La bonne Marianne n'osait plus interroger sa chère demoiselle, parce qu'elle avait cru remarquer que ses questions augmentaient la tristesse de Caroline; mais elle la suivait des yeux, son regard s'attachait sans cesse sur elle, et, de. temps à autre, pressant dans les siennes les mains de la jeune fille, elle lui disait :
— Vous me confierez tout un jour... vous me Favez promis.
La saison commençait à s'avancer; cependant on n'était encore qu*en septembre, lorsque la famille Troussard annonça qu'elle allait retourner à Paris.
— Déjà nous quitter I dit M. de Melleval quand ses voisins vinrent lui dire adieu. Mais nous sommes à l'époque de Tannée où la campagne est le plus recherchée...
» C'est vrai, dit madame Troussard ; mais ici ma fille néglige un peu sa musique... elle n'en fait pas assez... mes petits ne vont pas en pension; moi, j'ai mille connaissances, mille cercles qui m'attendent...
— J'ai reçu du bordeaux, et je veux le mettre moi-même en bouteille, dit M. Troussard, parce que je ne me fie pas aux tonneliers.
— Mais nous viendrons quelquefois l'hiver... par un beau temps... vous demander à dîner...
— J'y compte.
— Je viendrai coucher des bouteilles que j'ai relevées pour qu'elles ne se cassent point.
— J'apprendrai des airs nouveaux, dit mademoiselle Thérèse, et je viendrai vous les chanter.
— J'espère que je ne serai pas là, se dit la grande Ophélie. Et les voisins s'éloignent après un échange de<tompliments,
de protestations d'amitié et d'assurance, du plaisir qu'on éprouvera à se revoir ; remplissage de paroles que l'on devrait bien abréger, et qui n'est pas un des moindres ennuis de la vie.
Trois semaines s'étaient écoulées depuis qu'Arthur avait de nouveau quitté Draveil. La tristesse de Caroline augmentait chaque jour; pas une lettre, pas un souvenir de lui ne venait la consoler; et pourtant, quand on le veut bien, il y a toujours moyen de donner de ses nouvelles à la femme que l'on aime, et
Arthur savait assez que mademoiselle de Melleval n'était entou* rëe ni de duègnes ni d'argus.
Peu de temps après le départ de la famille Troussard, M. et madame Dugrandet annoncèrent aussi leur prochain retour à Paris.
— - Mais je ne conçois pas que l'on quitte déjà la campagne, dit le colonel au vieux banquier, lorsque c*est l'époque de la chasse... et vous devez aimer la chasse... vous, grand marcheur.
— Je vous avoue que je ne chasse pas, dit M. Dugrandet, non que cela me fatigue... ça ne me fatiguerait pas du tout... je suis bien sûr que je dépasserais tous les chiens, mais... je n'ai pas le coup d'oeil juste... je vise mal... je manque toutes les pièces... J'aime mieux me promener sur lés boulevards... Je vais de la Bastille à la Madeleine sans y penser •••
— En omnibus? dit Ophélie.
— Non, mademoiselle, à pied, toujours à pied... et sans me crotter...
— C'est de plus fort en plus fort ! dit madame Dugrandet en regardant son mari d'un air moqueur. Incessamment vous ferez une ascension sur la corde roide... n'est-ce pas, monsieur?
— Ma chère amie, si je l'avais appris, je suis certain que j'y aurais réussi. Tous les exercices du corps me sont familiers!...
Madame Dugrandet se pince les lèvres en regardant son mari d'une drôle de façon ; et le lendcnf^ain les deux époux quittent leur maison de campagne pouf aller passer l'hiver à Paris.
— Ces gens-là ne se doutent pas du plaisir que l'on goûte aux champs ! dit M. de Melleval lorsqu'il voit encore partir ses voisins; est-ce qu'il n'y a pas toujours mille manières de s'amuser, de passer son temps à la campagne?
— Certainement, dit le vieux capitaine ; il y a mille manières. .. d^ord on y a fort bon appétit...
— La promenade... il y a toujours de belles journées... même en hiver.
— Assurément; mon colonel , il fait bien plus beau en hiver qu'en été...
— Et le plaisir de rentrer près d'un grand feu... de se chauffer...
— C'est encore un agrément qu'on n'a pas Tété.
— Et la petite partie... le billard... le souper. Ils ne savent pas souper à Paris 1
— Ils ne savent rien du tout, mon colonel.
— Et le plaisir de se rappeler ses campagnes. . . les belles af- Êdres dléna, de WagramI.. . Nous y étions tous les deux, capitaine.
— 'Oui, mon colonel, je m'en flatte!
— Et les bivacs où nous couchions sur Taffût d'un canon!
— Gomme Turenne, mon colonel.
— Et ces vivandières si fraîches... si gentilles... si.,.
Le colonel s'arrêta; il se rappela que sa fille était là, et, passant les doigts dans sa vieille moustache grise, il reprit :
— Cependant je vois avec peine le départ de nos voisins, parce que je crains que ma fille ne s'ennuie maintenant. . . et surtout lorsque M. de Yieussec et sa nièce nous auront aussi quittés...
— Oh! ne vous tourmentez pas pour moi, mon père, dit Caroline; je vous assure que je n'ai pas besoin de société pour me •trouver heureuse... Au contraire... depuis quelque temps j'aime beaucoup la solitude...
— Je sais que tu es une bonne fille! dit M. de Melleval, que tu ne voudrais jamais me contrarier... que tu te diras toujours bien où je voudrai vivre... oui, je sais cela... mais aussi... j'espère un jour récompenser ta tendresse, ton obéissance... en te donnant un bon mari.. . qui t'aimera comme tu mérites de l'être*. • et qui assurera ton bonheur.
En disant cela, M. de Melleval passait une de ses mains sous le menton de sa fille, puis lui donnait de légères tapes sur la joue : de la part du colonel^ c'était là de grandes caresses, aussi en était-il avare, et ne les faisait-il que rarement. CarO'« line, heureuse de l'amour que son père lui témoignait , l'était encore plus par ce qu'il venait de lui dire en lui promettant un époux qui ferait son bonheur : il lui semblait que son père ne pouvait lui parler que d' Arthur ; et ce soir-là , elle rentra dans sa chambre, heureuse et gaie comme avant d'avoir connu l'amour.
Mais plusieurs jours se passèrent encore, et aucune nouvelle ne parvint à Draveil. Il ne restait plus chez M. de Melleval que M. de Yieussec et sa nièce Ophélie, qui ne partaient qu'au mois de novembre. Quant au capitaine GervilUer, il passait presque toute sa vie chez le colonel; lorsqu'il allaita Paris ^ c'était pour
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toucher sa retraite et acheter du tabac, mais il était rare qu*il y restât plus de vingt-quatre heures.
Caroline était retombée dans une sombre mélancolie; elle ne chantait plus, elle n'aimait plus la promenade, elle semblait fuir le monde , et passait des journées entières dans sa chambre. De son côté, mademoiselle Ophélie, tout entière à ses rêveries imaginaires, préférait errer seule sur le bord d'un ruisseau à la conversation toute simple de Caroline; et le soir réunissait la société, qui ne s*était vue qu'aux heures des repas.
Après une soirée assez triste, pendant laquelle Caroline aval! paru absorbée dans ses pensées, il ne restait plus dans le salon que M. deMelleval, sa fille et le vieux capitaine. Ophélie s*étalt retirée presque d'aussi bonne heure que son oncle pour lire uu roman qu'elle avait reçu de Paris.
Caroline, suivant son habitude, faisait de la tapisserie et ne parlait pas. Le vieux capitaine venait de sortir un cigare de sa boite, et il attendait respectueusement que le colonel allumât* le sien pour en faire autant que lui, lorsque M. de Helleval s'écria :
— A propos, capitaine , avez-vous eu des nouvelles de votre neveu depuis peu?
— Non, mon colonel, et cela ne m'étonne pas... il ne m'écrit jamais.
— Eh bien, j'en ai eu, moi, par quelqu'un que j'ai rencontré ce matin... et qui vient de Paris.
En ce moment, Caroline, qui était tout oreilles et frémissait d'impatience, sembla rapprocher ses yeux de son ouvrage ; mais, tout en ayant l'air de travailler, elle ne perdit pas un mot de la conversation.
— Oui, reprit le colonel au bout d'un moment, on m'a parlé de M. Arthur...
-Ah! ah!
Cette exclamation fut faite avec cette indifférence qui semble dire : Cela m'est bien égal ! Cependant M. de Melleval continua :
— Mon cher Gervillier, s'il faut vous l'avouer... on ne m'a pas du tout fait l'éloge de votre charmant neveu I
— Ça ne me surprend pas, dit le capitaine en mouillant son cigare du bout de ses lèvres.
CIIAHMANT. B)
— S'il faut en croire la personne que j'ai vue, et qui paratt fort bien informée, M. Arthur mène une singulière conduite... le jeu... la table... les femmes... lesduels^ les intrigues scanda* Icuses... rien ne manque à sa renommée.
— Je l'ai toujours jugé assez mauvais sujet, dit le capitaine en lâchant une bouffée de tabac.
— Alors, mon vieux camarade, il me semble que vous auriez bien pu me prévenir... je me serais dispensé de l'inviter à venir chez moi.
— Mon colonel, je n'aurais pas voulu priver mon neveu de cet honneur. Après tout... c'est un brave... il se bat bien... et les jeunes gens sont des jeunes gens... et puis tout le monde me disait : Il est charmant!
— Ouil... sans doute, les jeunes gens peuvent faire des folies, voilà ce que vous voulez dire ; mais je trouve, moi, qu'il y a des bornes que la jeunesse même ne doit point franchir. Je ne vous cache pas que déjà on m'avait parlé de M. Arthur... et fort peu avantageusement ; c'est ce qui est cause que je l'ai reçu assez froidement lors de sa dernière visite.
— • Il m'a semblé que vous l'aviez très-bien reçu , mon colonel.
— Il vous a mal semblé; et certainement si j'avais su ce que je sais aujourd'hui... je lui aurais très-bien fait entendre que ses visites ne me convenaient plus.
— Et vous auriez eu raison, colonel.
— C'est fâcheux... votre neveu est un joli cavalier... il peut avoir de l'esprit... mais, entre nous, je crois qu'il en fait un mauvais usage.
— C'est aussi mon opinion, colonel.
— Ah! ce n*est pas à un jeune homme comme celui-là que je voudrais jamais confier le bonheur de ma fille!... car un homme comme votre neveu n'est pas à même d'apprécier toutes les bonnes qualités de mon enfant... ii est incapable de faire le bonheur d'une femme.
— C'est-à-dire que je l'en défie, mon colonel.
— Aussi, lorsqu'il s'agira du bonheur de ma fille, croyez bien que je n'agirai pas légèrement!... Le choix d'un gendre, c'est l'acte le plus important de la vie... Je ne comprends pas ces parents qui, après avoir donné une bonne éducation à leur fille, après lui avoir témoigné le plus tendre intérêt, l'accordent en-
S4 UN JBUNE HOMME
suite lëgèrement à un homme dont la fortune, dont la position flattent leur amour-propre, avant d'avoir étudié longtemps le moral, l'esprit, les passions de cet homme qui va devenir le souverain arbitre de la destinée de leur enfant. Est-ce donc si peu de chose que le bonheur de toute la vie?... Et lorsque vous aurez élevé, cultivé avec soin une jeune plante, irez-vous l'exposer à l'intempérie des vents?... Non... vous lui cherchez une place abritée, une terre convenable, les doux rayons du soleil qui la fortifieront... Eh bien, ces soins que vous auriez pour une fleur, prenez-les donc pour votre fille, dont l'existence doit se prolonger plus d'un printemps.
— Il n'y a pas le moindre doute!... murmura le capitaine... On a une fille. . . c'est pour être père ! . . .
— Au reste, dit le colonel en se levant... j'ai dans l'idée que nous ne reverrons pas de longtemps M. Arthur... D'abord, je ne l'ai point engagé à revenir ; ensuite , il ne m'a pas paru s'amuser beaucoup ici lors du dernier séjour qu'il y a fait ; ei je le conçois... nos habitudes sont trop sages... trop simples pour ces messieurs.-. • notre société n'est pas ce qu'il leur faut.
— C'est-à-dire. . . que. . . notre. . . votre société. . . je suis entièrement de votre avis, mon coloneli dit le capitaine en se levant aussi.
Et M. de Melleval, s'approchant de sa fille, qui avait toujours sa tôte penchée sur sa tapisserie, lui donne un baiser sur le front, en disant :
— Bonsoir, mon enfant... va donc te coucher.., tu travailles trop... cela te fatigue.
Puis le colonel a pris une bougie, et il a quitté le salon suivi de son vieux frère d'armes , qui a bien soin de marquer son pas sur celui de son supérieur. Mais Caroline est restée là... froide, immobile, glacée par la conversation qu'elle vient d'en* tendre; et son père, en déposant un baiser sur son front, ne s'est point aperçu que ses paroles venaient de porter le déses* poir dans son âme.
Un quart d'heure s'est passé depuis que M. de Melleval est rentré dans sa chambre; Caroline n'a point changé de place, elle est encore dans le salon... elle ne pense point à se retirer chez elle; elle ne sait plus où elle est; un sombre désespoir brille dans ses yeux^ qui ne peuvent point pleurer.
CHAaUAKT. SS
Enfin, quelqu'un entre dans le salon; c'est Marianne, qui, surprise de ne point voir Caroline rentrer dans sa chambre comme tout ^e monde, parcourt la maison pour la chercher. Elle s'approi^he de la jeune fille, et va la gronder de l'inquiétude qu'elle lui a causée... Mais déjà l'état de sa chère enfant l'a frappée de terreur; elle court à elle, et la presse dans ses bras en s'écriant :
— mon Dieu!... qu'avez-vous, mon enfontt... que vous est-il arrivé?...
La voix de Marianne parvient jusqu'au cœur de Caroline. Alors la jeune fîïle peut parler, alors elle retrouve des larmes, et, se précipitant sur le sein de sa bonne, elle répond en sa&-> glotant :
— Ah l Marianne... je suis perdue!...
— Perdue!... vous, mon enfant!... Mais revenez à vous... quel nouveau chagrin... quel malheur est-il arrivé?
— Marianne... ce secret que je te cachais... c'était mon amour pour Arthur... c'était... les serments que nous nous étions faits d'être l'un à l'autre!...
— De l'amour I... pauvre petite! Ah I je me doutais bien qu'il y avait de l'amour dans votre chagrin...
— Arthur m'avait juré d'être mon époux... de n'aimer que moi... de m'aimer toujours...
— Pardi 1... il me semble que ça n'est pas difficile !...
— Mais tu ne sais pas, Marianne... tout à l'heure... mon père et le capitaine... ils ont parlé de lui... ils ont dit que c'était un mauvais sujet... qu'il avait des intrigues, des maîtresses... Oh 1 je suis bien sûre que ce n'est pas vrai , et qu'il ne pense qu'à moi... mais mon père croit tout cela...- mon père ne veut plus qu'il vienne ici I.«. Il a dit qu'un homme comme lui ne serait jamais l'époux de sa ûUe... Jamais!... Ahl ces paroles m'ont déchiré le cœur.
— Allons, mon enfant, calmez-vous... dame... si, au fait... ce jeune homme...
— Ah ! Marianne... tu vois bien que suis perdue... si je n'étais pas sa femme... Marianne... pardonne*moi... Je suis... je suis mère 1
En balbutiant ces paroles, la jeune fille s'était laissé glisser à deux genoux devant celle qui l'avait élevée.
%ê UN JEUNE HOMME
La pauvre Marianne est restée comme frappée par la foudre, elle ne peut que balbutier :
— Mère... vous... vous I... mon Dieu I...
Mais bientôt, reportant ses yeux v,ers la terre, elle aperçoit la jeune fille qui est toujours à ses genoux ; alors de grosses larmes tombent des yeux de Marianne, qui s'empresse de relever sa chère enfant, la presse dans ses bras, et Tembrasse avec ten* dresse en lui disant :
— Ah ! mon enfant... ce n*est pas vous qui êtes coupable... c'est moi... moi seule... car je ne devais jamais vous quitter... j'aurais dû sans cesse veiller sur vous... ne pas vous laisser un seul instant exposée à la séduction... et je ne l'ai pas fait... Vous voyez bien que c'est moi qui devrais être à vos genoux... que c'est moi qui dois vous demander pardon I... Mais aussi, qui ^aurait pu croire... qui aurait jamais pensé I... mon Dieu !... mon Dieu !... si votre père venait à savoir... il me chasserait... et il aurait raison !
Et Marianne pleurait encore plus fort, si bien que Caroline fut alors obligée de la consoler. Mais tout à coup la jeune fille et sa gouvernante entendirent tousser ; c'était le colonel qui traversait le corridor voisin du salon ; aussitôt , craignant d'être surprises là, elles soufflèrent leur bougie et se hâtèrent de regagner leur appartement