CHAPITRE VI
CM DÉJECMER GHSZ ARTHUB.
Quinze jours après cette soirée, M. de Yieussec et sa nièce Ophélie avaient pris congé de leurs hôtes de Draveil.
Caroline et Marianne virent avec plaisir s'éloigner de la maison les dernières personnes étrangères qui l'habitaient (car le vieux capitaine Gervillier n'était point regardé comme un étranger), et d'ailleurs personne n'était moins gênant et moins curieux que le vieux militaire, qui était toujours absorbé dans son respect pour son supérieur.
Lorsqu'on a quelque faute, quelque faiblesse à cacher, lorsqu'on se trouve dans la position où était Caroline, il est naturel
CUÂRBlANt. S7
de rechercher la solitude et de fuir les regards du monde ; la jeune fille ne pouvait craindre encore qu'en la voyant on s'aperçût de son état; et cependant lorisque les regards de son père s'arrêtaient sur elle un peu plus longtemps que de coutume, elle rougissait, pâlissait, un tremblement nerveux l'agitait, et la pauvre enfant croyait que M. de Melleval avait découvert son secret.
Mais, outre ces inquiétudes, ces terreurs que chaque jour devait augmenter, il était pour la jeune fille une autre souffrance qui torturait son cœur : Arthur ne lui donnait point de ses nouvelles, on n'entendait plus parler de lui I
— Ah I se disait Caroline, s'il savait que je suis mère, je suis bien sûre qu'il accourrait me consoler, qu'il se hâterait de demander ma main à mon père... qu'il s'exposerait à toute sa colère plutôt que de ne pas l'obtenir... Mais il ne sait pas la suite de ma faute... et cependant le temps s'écoule... et il faut pourtant qu'il vienne... qu'il parle... ou sans cela mou père saura tout... et peut-être qu'il me maudira.
Marianne, témoin des larmes de la jeune fille , commençait à partager ses craintes pour l'avenir. Après avoir pendant quelque temps essayé de consoler Caroline, après avoir espéré comme elle l'arrivée d'Arthur, la bonne Marianne dit un matin à sa demoiselle :
-- Ma chère enfant, puisque M. Arthur ne vient pas, je vais aller le trouver, moi, et lui apprendre votre position.
— Toi, Marianne ! s'écrie Caroline en fixant sur sa bonne dos yeux dans lesquels brille un rayon d'espérance.
— Oui, moi... je vais aller à Paris... je trouverai un prétexte... des achats à faire... une robe pour moi... pour vous... n'importe !... Vous savez bien que monsieur votre père ne me refusera pas... ce n'est pas là le difficile... ce qui le sera, surtout pour moi, ce sera de trouver la demeure de M. Arthur*
— Ahl attends, Marianne... par son oncle, peut-être.
— Oui, vous avez raison.
— Mais c'est qu'il ne faudrait pas pourtant que l'on devinât que tu vas chez Arthur.
— Oh l n'ayez pas peur... je trouverai bien un moyen... le vieux capitaine n'est pas bien fin... je saurai l'adresse du neveu, s'il la sait , et quand même il ne la saurait pas, je trouverai tout de même celui que vous aimez; quand je devrais une
5ê UN JEUNB HOMME
fois à Paris, aller m'informer dans chaque rue, dans chaque maison , je le découvrirai et je lui dirai : Venez bien vite consoler cette chère enfant et mettre un terme à ses chagrins.
— Ah I Marianne, je te devrai la vie... le bonheur.
— Eh ben... votre bonheur, votre existence... est-ce que tout ça n*est pas aussi ma vie... à moi ?... Quand vous pleurez, est-ce que je ne pleure pas? Si vous étiez malheureuse, est-ce que j*aurais un instant de repos ?... Ah 1 vous voyez bien qu'il ne faut pas me remercier.
Marianne cherche dans la journée Tinstant où le capitaine Gerviilier est seul ; alors elle s'approche de lui, et d'un air in* différent lui dit :
— Ah I monsieur le capitaine... je savais bien que je voulais vous demander quelque chose... mais je l'oublie toujours, parce que l'objet n'est pas bien important...
Le vieux militaire s'est arrêté devant la domestique ; il la re-* garde sans souffler mot, et attend qu'elle s'explique.
— Monsieur le capitaine... c'est que... l'ami de monsieur votre neveu... vous savez bien, ce jeune homme qu'il a amené ici avec lui... qui s'appelait , je crois, Théophile Minot... £h bien... il a laissé ici... un mouchoir...
— Qu'est-ce que cela me fait? répond le capitaine.
— Ah I c'était seulement pour vous demander... si vous sauviez son adresse... parce que... comme je vais à Paris pour des emplettes, en même temps j'aurais reporté le mouchoir chez ce monsieur.
^ Est-ce que je connais les amis de mon neveu ?... comment voulez-vous que je sache leur adresse?...
— Ah ! c'est juste... si j*avais"su celle de monsieur votre ne» veu... par lui j'aurais pu aisément faire remettre le... Oh 1 maia probablement que vous ne savez pas non plus la demeure de M. Arthur ?
— Ma foi I c'est tout au plus... Ah! si, je crois qu'il demeurait... rue Saint-Georges... près de la rue de la Victoire... quelque part par là... je ne m'en inquiète guère l... je n'ai jamais déjeuné chez lui ! Et après tout, un mouchoir^ ce n'est pas la peine de se déranger pour cela ; ce monsieur doit en avoir d'autres.
En disant ces mots , le vieux capitaine fait uii demi-tour sur ses talons et s'éloigne en sifflant un pas redoublé; mais Ma-
CHÀRMA'Nt. %é
rianne en sait assez, elle est satisfaite, et elle ne s'occupe plus que de son prochain départ pour Paris. Le premier prétexte venu sufiQsait près de M. de Melieva), qui trouva tout naturel que Marianne eût besoin d'aller faire des achats dans la capitale, et le lendemain matin de bonne heure la gouvernante partait pour Paris, après avoir embrassé Caroline et lui avoir promis de ne point revenir sans avoir vu Arthur.
A peine descendue de la voiture qui Fa conduite à Paris, Ma<* rianne s'informe de la rue Saint-Georges ; on la lui indique, et elle se dirige vers la Ghaussée-d'Antin, en se disant :
— Je ne sais pas le numéro... mais je demanderai... ce monsieur a peut-être déniénagé depuis... mais là on me donnera sa nouvelle adresse... S'il a encore changé, j'irai encore ailleurs... Oh! je la trouverai !... je ne quitterai pas Paris sans lui avoir parlé... Ma pauvre Caroline! c'est de son honneur... de tout son avenir qu'il s'agit... oh ! je n'aurai pas peur de me fatiguer.
Marianne arrive rue Saint-Georges; elle se rappelle que le vieux capitaine lui a dit : Près de la rue de la Victoire. Elle entre dans la première porte cochère qu'elle aperçoit, et demande au portier :
— M. Arthur Gervillier?
— C'est ici, lui répond-on , et Marianne fait un bond de joie en s'écriant :
— Ah I le hasard m'a bien conduite!... il demeure toujours ici ?
— Sans doute.
— Est-ce qu'il est chez lui maintenant t -- Oui.
— Oh 1 comme ça se trouve bien !.*. Alors, je vais monteré.t
— Je ne vous réponds pas que vous pourrez liiî parler... car ce matin Mé Arthur a plusieurs amis à déjeuner.
— Ob ! quand il aurait des princes, je suis bien sûre qu'il les quittera lorsqu'il saura de quelle part je viens !...
— Alors, montez au second... vous parlerez au domestique. ^i
— Au second?... merci, monsieur.
Le jour où Marianne arrivait à Paris pour voir Arthur, celui-ci avait en effet convié plusieurs de ses amis à un déjeuner splendide, dans lequel rien n'était épargné pour rivaliser avec ces festins de Lucullus dont la description nous donne une si haute idée de la gourmandise romaine.
80 UN JEONE nOMME
Depuis sa dernière visile à Draveil, est-il besoin de vous dire que le séducteur de Caroline avait entièrement oublié la Jeune fillOt qui passait ses nuits sans repos et ses journées dans les larmes ? Une fois ses désirs satisfaits, Arlhur sentait son amour s'éteindre, et son seul but était de chercher à faire une nouvelle conquête, afin d'éprouver de nouveau des sensations que son cœur blasé était incapable de goûter longtemps près de la môme femme. Habitué à traiter l'amour comme un divertissement, Arthur ne réfléchissait pas aux suites que sa conduite pouvait avoir; quand il n'aimait plus une femme, il était persuadé qu'elle ne devait pas tarder à limiter et k se consoler aussi avec un autre amour. Il ne voulait pas réfléchir, parce que cela l'ennuyait; il aurait rougi d'être constant, de crainte de paraître ridicule, et ne se croyait pas coupable, parce qu'il s'étourdissait sur sa conduite et ne voyait jamais les larmes qu'il faisait verser. C'est souvent comme cela que raisonne un ^eune homme charmant.
Trois mois s'étaient écoulés depuis qu'il avait dit adieu à Caroline, en lui promettant delà revoir bientôt ; depuis ce temps Arthur avait déjà noué et rompu plusieurs intrigues, en sorte que le souvenir de mademoiselb de Melleval était à peu près effacé de sa mémoire. Maintenant, nous le retrouvons au milieu de ses compagnons de plaisir et de débauche, vêtu d'une superbe robe de chambre de velours qui est fixée autour de son corps par une torsade en or. Arthur a sur sa tète une toque également en velours dont la forme, qui ressemble beaucoup à une coquille de limaçon renversée, est appelée moyen âge; c'est dans ce costume, assis dans un fauteuil qui s'allonge et se raccourcit à volonté et par un seul mouvement du pied, que le magnifique amphytrion préside au festin qu'il donne à ses convives.
Une dizaine de jeunes gens sont autour de cette table élégamment servie ; presque tous ont les cheveux longs, des moustaches et une barbe de capucin, parce que tout cela est moyen âge, et que pour ces messieurs c'est bien agréable, lorsqu'on passe dans la rue, de ressembler à un modèle ou à un sapeur en bourgeois. Tous n'ont pas des robes de chambre de velours, comme leur hôte; mais chacun d'eux, dans sa manière de se mettre; a tâché d'avoir quelque chose d'original et d'extravagant, afin de ne point ressembler au vulgaire. Enfin, tout en
C!lA]i:kIANT. ftl
sablant le malvoisie ou le Champagne fi'dppë, ces messieurs fument des cigares, si bien que rëiëgante salle à manger est obscurcie par un nuage épais qui prend aux yeux, tandis que Todeur du tabac s'imprègne sur-le-champ dans les vêtements, de sorte que Ton pourrait se croire dans un corps de garde.
Parmi les convives d'Arthur on distingue M. Théophile Minot, parce que seul il n'a ni barbe, ni moustaches^ ni cheveux longs, ce qui lui attire même force quolibets de la part de ses voisins ; mais le gros jeune homme se venge en buvant coup sur coup du Champagne glacé, et en ingurgitant avec beaucoup d'adresse le liquide dans son estomac.
— Allons, messieurs, vous ne buvez pas I dit Arthur en élevant son verre. Comment! nous sommes dix, et je ne vois à terre que vingt-six bouteilles vides! Ah! mes braves, je ne vous reconnais pas! Aurions-nous perdu cette précieuse qualité qui nous faisait déûer des Anglais?
— Un moment donc, mon cher Arthur! tu nous presses... et nous ne faisons que de commencer.
Ces mots étaient dits par un monsieur un peu bourgeonné, dont la figure, habituellement colorée, était en ce moment d'un pourpre effrayant. La difficulté que ce jeune homme éprouvait déjà pour exprimer ses idées semblait annoncer que, s'il commençait seulement à boire, le vin agissait vite sur son cerveau.
— Ob! je ne vous presse pas du tout, reprend Arthur; bois à ton aise, Lovelay!... tu as déjà de superbes couleurs...
— Oiû, dit un grand et mince convive, dont la figure pâle et osseuse avait quelque chose d'un moribond, grâce à la barbe épaisse dont elle était encadrée; oui, Lovelay pourrait jouer en costume de diable et ne pas mettre de masque... il a déjà la couleur des habitants de l'enfer... pure écrevisse I
— £t toi, tu pourrais au naturel représenter un habitant de l'hôpital, car tu as bien la figure d'un ecce homo!
Le grand jeune homme ne semble pas très-satisfait de cette répartie ; mais comme elle fait rire tout le monde, il rit aussi du bout des lèvres en murmurant : — Ah! joli!... très-joli!... c'est neuf surtout!...
— Durozel ne trouve pas cela neuf, dit un petit jeune homme en caressant ses moustaches ; il parait que ce n'est pas la première fois qu'on lui fait ce compliment.
6t tJif iEUNR UOItME
— Ah! je le conseille de parler, loi, Sainl-Géran, qui dernièrement, en embrassant une dame, lui laissas sur le visage tout le noir dont tu teins tes mouslaches... Oh! messieurs, c'était la chose du monde la plus comique!... Si vous aviez vu la belle de Sainl-Géran, elle était furieuse, parce qu'il lui avait fait deux grosses barres noires sous le nez... elle avait Tair d'avoir pris trop de tabac. •
— Ah 1 ah 1 pauvre Sain^Géran I
— Eh I messieurs, s'écrie le petit jeune homme, je l'avais fait exprès; c'était une gageure, parbleu!... cela se devine.
— Oh! oui, tu dis cela maintenant.
— Et quelle espèce de femme avait-il emmoustachée?
— Pardieul... une de ses maltresses; c'était quelque demicastor tout au plus! Sainl-Géran ne donne pas dans les grandes dames..*
— D'abord il y aurait avec lui disproportion de taille l
— Ah! joli! très-joli!
— Messieurs, la particulière dont j'ai un peu noirci le visage est une femme fort respectable, je vous prie de le croire; c'est la veuve d'un général.
— Ahl oui, nous connaissons celai. •• elles sont toutes veuvQ3 d'un général. ïfais dans la conversation ces dames se coupent et s'oublient souvent; à l'un elle disait : Je suis veuve ; à un autre: Mon mari voyage dans le Nouveau-Monde; à un troisième: Mon mari habite la campagne. . . il est continuellement malade ! ... Ah 1 ahl mon Dieu! à quoi bon tous ces mensonges?... parbleu 1 s'il y a vraiment un mari, nous savons bien tous ce qu'il est I on n'a pas besoin de nous le dire.
Des éclats de rire partent de tous côtés; et Arthur, satisfait du succès de ses saillies, se tourne vers Théophile et lui dit:
— Tu ne parles pas, gros Minot; voyons, sacrebleu, dis*nou8 donc quelque chose...
— Messieurs, répond Théophile en se jetant à là volée un grand verre de Champagne dans le gosier, je parie qu'aucun d<& vous n'est capable d'en avaler un aussi grand verre que cela de cette façon.
— Oh( tu inguT}ites fort bien, c'est vrai. •• mais pourtant il ne faut pas noiii déûer, car tu trouverais ici de dignea émules.
CnARlIASIT. 63
«• Oai, certainement, dit le grand monsieur au teint blême, moi, je sais boire comme cela... Tenez^ vous allez voir; ah! ce n'est pas difficile du tout.
fit, prenant un verre plein de Champagne, ce monsieur le verse d'un trait dans son gosier ; mais probablement qu'il n'a pas bien pris son temps, ou que le Champagne n'a pas suivi la route voulue, car presque aussitôt le grand jeune homme tousse, crie, pleure, étrangle, devient violet, et rejette du Champagne par la bouche et le nez, ce qui n'a rien d'agréable pour ses voisins; on court à lui, on lui tape dans le dos, on lui jette de l'eau à la figure; enfin, au bout de quelques instants , la respiration lui revient, et les convives reprennent leurs places.
— Je crois que Durozel fera bien de ne plus recommencer ce jeu-là, dit le petit Saint-Géran d'un air moqueur.
— Je crois, moi, dit Arthur, qu'il était jaloux des couleurs de Lovelay, et qu'il a tenté de s'étrangler afin de se donner du leint...
— Ahl jolil très-joli I répond le grand monsieur en toussant encore. C'est que j'ai respiré trop tard, voilà tout; une autre fois je m'y prendrai mieux.
— Je parie toujours que vous ne l'avalez pas entièrement comme moi, reprend Théophile d'un air vainqueur,
— Allons, messieurs... les paris sont ouverts, dit Arthur; mais il faut laisser à ce pauvre Durozel le temps de se remettre... Rien ne nous presse d'ailleurs! je propose de rester à table jusqu'à demain.
— Ça va, jusques après demain môme.
— Bravo!... bravo!...
— Le premier qui tombera sous la table perdra trois cloyères d'huitres pour demain matin.
— Oui! c'est cela... c'est dit! s'écrie M. Lovelay, qui a beaucoup de peine à faire tourner sa langue; le premier qui tombera... sous la table... mangera demain matin trois cloyères d'huitres.
— Ah! ah! ah! ce pauvre Lovelay s'embarbouille un peu, je croisl..« mais c'est égal, il boit bien.
— Messieurs, dit un jeune homme dont la barbe rare et blonde n'est encore qu'un duvet qui donne à sa figure un ton sale et douteux, messieurs, moi, je ne puis pas rester avec vous jus-
U t\V JEUNE IIOMMB
qu'à demain, j*ai un rendez-vous pour ce soir avec une femme adorable I... Vous sentez bien que je neveux pas le manquer... d'autant plus que c'est le premier!
— Ah I laisse-nous donc tranquilles, Edmond, avec tes femmes adorables... Tu iras demain, après>demain, au lieu d'y aller ce soir... tu la trouveras toujours, val...
— D'autant plus, messieurs, dit le petit Saint-Géran, que je crois connaître la femme adorable que courtise Edmond. . • c'est tout bonnement une modiste du boulevard Saint-Martki...
— Hein! qu'est-ce qui parle de la Porte-Saint-Martin? s'écrie Théophile en levant la tête. J'y ai trois entrées, moi... je puis aller dans les coulisses... sur le théâtre.
— Vas-tu dessous aussi?
— Pourquoi cela?
— Ah! c'est que c'est bien plus drôle, dessous... demande plutôt aux musiciens de l'orchestre.
— Messieurs, reprend Théophile en plaçant un verre do Champagne tout plein au milieu d'une assiette, examinez bien ceci, je vous prie!... Je prends cette assiette, dans laquelle est un verre plein jusqu'aux bords, et, sans toucher le verre, je vais tout boire, et je ne répandrai pas une seule goutte. . . Regardez!
Le gros jeune homme prend l'assiette de ses deux mains, avance sa bouche de manière que ses lèvres touchent les bords du verre, et, en levant petit à petit l'assiette, exécute ce qu'il vient d'annoncer.
— Très-bien! très-bien! dit Arthur. Décidément^ Théophile Minot devient un être fort agréable en société !... il pourra bientôt aller faire des tours sur le boulevard.
— Je voudrais lui voir avaler des couteaux, dit le grand Durozel.
— Oh I messieurs, vous riez... vous avez l'air de vous moquer de moi ; mais je parie qu'aucun de vous ne fait ce que je viens d'exécuter.
Au lieu de répondre à Minot, qui veut toujours parier, un des convives s'écrie :
— Messieurs, qui est-ce qui a été aux soirées d'Athalie?... Savez-vous que c'est très-fashion ? Femmes bien parées, bien soignées; grand jeu, souper et tout ce qui s'ensuit!... Ohl c'est délicieux !
CIIAUJIANT. «S
— J'y suis allé, moi ; je n*y ai vu que des femmes passées, fanées, plâtrées; do longs cous maigres, jaunes ; des poitrines bombées, des épaules pointues... des chevaux de réforme enfm !
— Ah ! c'est que tu es tombé un mauvais jour...
— Combien payo-t-on d'entrée, messieurs?
— Ah! qu'il est bétel... est-ce qu'on paye?... on est présenté... et puis on joue.
— Oui, et toutes les dames trichent ; je connais ça.
— Ah ! parbleu, ne voudrais-tu pas encore leur gagner leur argent?... Ce diable deDurozel, il en serait capable.
— Un cigare I... qui est-ce qui me donne un cigare?.*.
— Moi, j'aimerais bien mieux une pipe I...
— Vraiment, messieurs, voulez-vous des pipes?... je puis vous satisfaire; j'en ai ici de toutes les grandeurs, de toutes les formes... pipes turques, pipes allemandes, pipes flamandes...
— Oui, oui, donne-nous des pipes ! C*est bien plus moyen âge, bien plus français ! bien plus hommes libres !
— Certainement, dit le jeune homme à la barbe naissante en s'arrélant à chaque minute pour tousser et boire, afin do tâcher de faire passer le mal de cœur que lui causait l'odeur du taba^ et le peu d'habitude qu'il avait de fumer ; certainement! la pipe^ huml hum!*...
— Qu'est-ce que tu as donc, Edmond? est-ce que tu étrangles? dit le petit Saint^éran; est-ce que tu as avalé de travers comme Durozel?
-^ Non.«. non!,., ce n'est rien... c'est que je tousse un peut... Savez-vous, messieurs, qu'en sortant d'ici nous sentirons diablement la pipe ; et si nous allons voir des dames...
•» Eh bien! qu'est-ce que cela fait ?... Si ma belle se permettait de trouver cela mauvais, je lui dirais : Ma chère amie, si ça ne te plaît pas, bonsoir I... tu es libre I
— Moi, j'ai une maîtresse qui fume comme un Turc I •— Croise-t-elle aussi ses jambes en fumant?...
— Ah I polisson 1 vous voudriez bien voir cela I
— Moi, j'ai une maîtresse qui me fait fumer... parce qu'elle m'ennuie...
— Ah ! joli ! très-joli !
Arthur, qui s'est levé pour aller chercher la collection de pipes, revient bientôt, et jette sur la table de quoi faire fumer tout un régiment. Pendant que chacun cherche la pipe dont la
•< UN JEUNE HOMUB '
forme OU la longueur lui conviendra le mieux, Théophile se versf un verre de Champagne et s'écrie :
— Messieurs, voici autre chose... Connaissez- vous cela?.. Vous allez me chanter : Les cloches du village Sonnent l'esclavage; Eh! bon, bon, bon!.,. Alors moi je répète : Bon, en avalant une gorgée; vous redites : Eh! bon, bon, bon! Je bois une seconde gorgée en disant : Bon, Et il faut que j*aie ainsi «ba le verre en trois fois en répétant toujours : Bon après vous.
-^ Voyons le nouveau tour de notre célèbre Minot, dit Àr« thur en riant; il me paraît que cela va de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet... Allons, qui est-ce qui chante Les cloches du village?
— Moi, dit M. Lovelay, qui peut à peine parler, je la sais, cette romance-là...
— Ah I tu appelles cela une romance, loi !•.. -- C'est égal... je vous dis que je la sais.
^ £h bien ! partez, dit Théophile en prenant son verre, je vous attends.
M. Lovelay tâche de ravaler sa salive, et se met à entonner ; Les cloches du village, Borne, elles vom (mt tm fUr son! Dindi, dindon, dindi, dindon!
— Ce n'est pas cela ! s'écrie Théophile avec impatience, tandis que tous les convives rient aux éclats, et que Lovelay continue de chanter : Bindi, dindon! sans vouloir s'arrêter et sans écouter le gros Minot.
Mais bientôt un nouvel événement vient fairediversion. Lejeuno Edmond se sentait depuis longtemps mal à son aise; mais, au Heu de cesser de fumer, il s'était emparé d'une longue pipe turque, de laquelle il tirait avec peine des bouffées de fumée dont il avalait une grande partie. Tout à coup on le voit changer de couleur, laisser tomber sa pipe, puis, se penchant contre le grand Durozel, se dégager sur lui de tout ce qui embarrassait son estomac. Le grand monsieur pousse un cri, tous les jeunes gens rient plus fort ; Lovelay recommence ses Bindi, dindon ' et Arthur dit :
— Pour punir Edmond, nous devrions le mettre sous la table et l'y laisser jusqu'à ce qu'il ait cuvé son vin...
De nouveaux éclats de rire accueillent eette proposition. Il n'y a que Durozel qui conserve sa mauvaise humeur, parce que son pantalon est entièrement perdu ; mais en ce moment le do-
CHARMANT. fT
mystique d'Arthur entre dans sa salle, et s'approchant de son maître, lui dit à demi-voix :
— MoDMeur, il y a là quelqu'un qui veut absolument vous parler...
— Me parler 1... me déranger en ce moment! s'écrie Arthur; il faut être bien hardi pour le tenter... il n'y a qu'un créancier capable de cette audace... Mais, quand ils seraient vingt, chasseles tous à grands coups de balai... N'est-ce pas, mes amis, que c'est ainsi qu'il faut traiter ces gredins-là?
~ Oui ! oui !..• à la porte les créanciers I... parla fenêtre s'ils raisonnent !
' — Monsieur, ce n'est point un créancier, répond le domesti^ que, c'est une femme . ••
— Une femme ! dit Arthur.
— Si elle est jolie, il faut la faire entrer, dit SainUjéran ; nous loi offrirons un verre de rhum et un cigare.
— Qui est-ce? reprend Arthur; tu dois savoir son nom... tu connais toutes celles qui viennent ici... Allons, parle... n'aie pas peur, parbleu ; je n'ai pas de secrets pour mes amis
— Oh l monsieur, ee n'est pas ce que vous croyex, répond le domestique; c'est une femme d'un âge mûr..* mise... comme une personne en service...
-* Alors va donc te coucher avec ta dame, et qu'elle nous laisse tranquilles!... Peux-tu croire que je me dérangerai pour one telle créature?
— Mais, monsieur, elle vient de la part... d'une demoî-»
selle. ••
-^ D'une demoiselle 1 d'une damel je m'en moque, je n'ai pas le temps de l'écouter à présent... je suis en affaire... qu'on repittse... demain ou après... Je ne vais pas quitter ma pipe et mes amis pour cette dame...
— Cette dame m'a dit: Si votre maître hésitait, dites^lui le nom de ma jeune maîtresse, et il viendra 6ur-»le-cbamp..
•*- Ahl vraiment I elle croit donc que ce* nom est un talismant...Eh bien!... quelle est cellequi l'envoie? voyons... parie donc tout haut, imbécile I
•« C'est mademoiselle Caroline Melle...
Arthur interrompt vivement son valet et Tempéche d'achever b nom commencé; car, malgré l'ivresse du vin, au nom de
•8 UN lElINB HOHflB
Caroline^ il 8*est genti troablé, et il se lève brusquement de table en murmurant :
^ Puisqu'il le faut... débarrassons-nous de cette femme... Messieurs, je suis à vous dans un moment.
Marianne attendait avec anxiété dans une pièce voisine; elle ne concevait pas la lenteur d'Arthor ; car elle pensait qu'au seul nom de Caroline il aurait hâte d*accourir près d'elle. Enfin une porte s'ouvre, et celui qu'elle attend parait devant elle, la figure animée, une pipe turque à la boudie, sa toque sur l'oreille, et avec tout l'air d'un homme qui est fort mécontent d'être dérangé.
— Ahl c'est vous, Marianne, dit le jeune homme; eh bien, qu'y a-t-il donc?*., que me veut mademoiselle de Melleval, et pourquoi faut-il que je quitte tout pour vous parler?... Vous autres habitants de la campagne, vous croyez qu'on n'a rien de mieux à faire que de vous écouter... Parlez vite, Marianne; j'ai du monde, et je suis pressé.
La bonne fille est muette de surprise, cet accueil lui serre le cœur, et c'est à peine si elle ose répondre.
— Monsieur... ma jeune mattresse espérait toujours que vous viendriez la voir... comme vous le lui aviez promis...
— Je n'ai pas eu le temps !
— Monsieur... d'après la démarche que je fais... vous devez penser que mademoiselle de Melleval m'a confié... son amour pour vous. Cette pauvre enfant... je l'aime comme ma fille... je Tai élevée, je l'ai vue naître... Ah ! pourquoi n'a-t-elle pas eu plus tôt confiance en moi !
•—Tout cela est très-bien, ma brave femme; aimez voire jeune maîtresse, je ne vous en empêche pas; mais si vous n'avez pas autre chose à me dire... ce n'était pas la peine de me déranger.
— Monsieur! s'écrie Marianne, à qui l'indignation rend tout son courage, est-ce donc ainsi que vous recevez celle qui vient vous parler de la pauvre enfant que vous avez séduite?... Monsieur, auriez-vous oublié vos serments, vos promesses?... il fieiut cependant vous en souvenir maintenant.
— Ah! ma bonne femme, si vous venez me faire de la morale, vous perdez votre temps... J'irai voir Caroline... quand je pourrai... le mois prochain .. ou le sujvant... Adieu.
en Ail M A NT. 60
Marie ane se jette au-devant d'Arthur, qui veut s'éloigner, et, le retenant par un bras, elle s*ëcrie :
— Mais, monsieur, vous ne m'avez donc pas comprise 1 ... c'est à présent... c'est tout de suite qu'il faut venir demander à M. de Melleval la main de sa fille... car il faut lui rendre Thonneur, à ma pauvre Caroline... elle est... elle est enceinte, monsieur... Eh bien!... me renverrez-vous à présent?
Arthur reste un moment muet... sa figure devient sérieuse; mais elle reprend bientôt son insouciance accoutumée, et il répond à Marianne :
— Ah! diable... Caroline est... C'est fâcheux... mais après tout... que voulez- vous que j'y fasse?
— O mon Dieu! mon Dieul l'ai -je bien entendu! s'écrie Marianne en regardant le jeune homme avec désespoir. Vous me demandez ce que je veux que vous fassiez... quand cette pauvre petite pleure, se désole... quand elle n'a plus de repos ni jour ni nuit... quand son père peut la maudire!... et lorsque tout ça est votre ouvrage... Vous hésitez!... vous ne savez pas ce qu'il faut faire!... Mais il faut l'épouser, monsieur, l'épouser sur-le-champ ; c'est votre devoir, lors même que vous n'aimeriez plus ma pauvre Caroline.
~ Ma bonne femme, j'ai pour habitude de ne recevoir de leçons de personne!... le ton avec lequel vous vous permettez de parler commence à me lasser... Finissons... je n'ai pas envie de rester avec vous jusqu'à demain. Je suis fâché de ce qui arrive à mademoiselle Caroline ; mais je ne l'épouserai pas, du moins dans ce moment-ci, parce que je n'ai nullement envie de m'enchaîner aussi jeune. D'ailleurs un jeune homme ne peut pas épouser toutes les femmes qui ont été ses maîtresses... Si vous aviez la moindre connaissance du monde, vous comprendriez eela tout de suite... J'ai une brillante carrière à parcourir, je n'ai pas envie d'y renoncer... pour aller m' enterrer près du colonel Melleval... C'est une chose bien décidée; dispensez-vous de revenir me voir, car vous perdriez vos peines... D'ailleurs, je vais partir, voyager, courir le monde... Adieu; mes compliments à votre maîtresse, que j'adorerai toujours, mais que je ne puis pas épouser maintenant... plus tard... dans quelques années, je ne dis pas... nous verrons!...
En achevant ces mots, Arthur relire son bras que Marianne
70 UN JEUNE ROUMB
tenait encore, et disparait vivement en refermant sur lui la pe< tite porte par laquelle il est entré.
La pauvre Marianne est restée quelques instants immobile, elle suffoque, elle ne peut pas pleurer ; en&n , elle s'élance hors de Tapparleraent, en s*écriant :
— mon Pieul prenez pitié de ma pauvre Caroline!