CHAPITRE VII
VN BluaSDX UâMâMM,
Le soir même qui suivit son entrevue avec Arthur, Marianne était de retour à Draveil ; car, n'ayant plus aucun motif qui la retînt à Paris, il lui tardait de revoir sa chère demoiselle. En route, Marianne avait réfléchi, et s'était dit : — Ma pauvre Caroline mourra de chagrin si je lui apprends la vérité ; tromponsla... jusqu'à ce que le temps ait ramené un peu de calme dans sa tète et dans son cœur.
Et la bonne femme, ayant arrangé son plan, était revenue près de celle qu'elle ne voulait plus quitter. Les nouvelles qu'elle apportait ne devaient point rendre Caroline heureuse; mais plus Marianne aurait tardé à revenir, plus la jeune fille se serait bercée d'un espoir qu'il aurait fallu détruire. Dans une telle cir* constance, tarder est toujours un tort; le coup qui frappe vite est moins sensible que celui que l'on attend.
Caroline tressaillit en voyant revenir sa bonne; mais son père était là, il fallut se contenir, dissimuler. Cependant la jeune fille regaitlait Marianne, et cherchait dans ses yeux une réponse a ses désirs, un regard rassurant ; mais la gouvernante évitait d« rencontrer les yeux de Caroline, et le son de sa voix aurait ûû déjà faire deviner à mademoiselle de Helleval que Marianne n'ap> portait point de bonnes nouvelles ; car nous ne parlons pas dans la peine comme dans le plaisir, et ces nuance^ délicates que ne remarquent point les êtres indifférents ne sauraient échapper à l'oreille de l'amour ou de l'amitié.
Enfin, le moment vint où Caroline put rejoindre en secret Marianne, et sa première question fut :
— Eh bien! i'as-tu vu? lui as -tu parlé?
CUARMAMt. 9f
» Non, mademoiselle, dit Marianne en faisant un effort pour cacher tout ce qu*elle éprouve.
— Tu ne Tas pas vu !... et tu reviens si vite près de moi?
— Mon Dieu ! mademoiselle, j'aurais eu beau attendre ; rester plus longtemps eût été inutile, car M. Arthur... n'est plus à Paris.
— Plus à Paris t où donc est-il alors?
— Mademoiselle, je me suis informée dans la maison où il demeurait; on m'a dit : M. Arthur Gervillier est parti pour faire un grand voyage; on ne sait quand il reviendra.
— Un grand voyage!... Parti! sans chercher à me voir... sans m'écrire... sans m*apporter une parole d'espérance, de consolation 1... Ah! Marianne! c'en est donc fait!«.. je suis perdue sans retour!... Lorsque mon père connaîtra ma faute... et il viendra un moment où je ne pourrai plus la lui cacher... il me maudira... me chassera peut-être, et lors même qu'il me pardonnerait, crois-tu que je pourrai, moi, me pardonner la douleur que je lui causerai, la rougeur dont je verrai son front se couvrir!... Ah ! Mariaune, je ne pourrai jamais supporter la pensée d'avoir rendu mon père malheureux!... Ahl ma bonne, j'aime bien mieux mourir.
Et la jeune fille pleurait amèrement en étendant ses bras autour du cou de Marianne. Sans doute il eût mieux valu faire toutes ces réflexions avant d'aller se promener seule avec Arthur dans le fond du petit bois ; mais sachons encore gré aux personnes qui se repentent d'avoir mal fait, il y eu a tant pour qui l'expérience n'est jamais une leçon.
Marianne embrasse Caroline et fait ce qu'elle peut pour rani* mer son courage.
— Ma chère enfant, lut dit-elle, il ne faut pas vous dësolef ainsi... M. Arthur arrivera peut-être au moment où nous y penserons le moins. Et puis la Providence est grande! elle veillera sur vousl... Mais il ne faut pas vous désespérer, et surtout ne point songer à mourir... Fi ! mon enfant, éloignez de telles idées! rappelez-vous d'ailleurs que vous êtes mère, et que votre existence ne vous appartient plus !... vous la devez à ce petit être que vous portez dans votre sein.
Caroline se sent vivement émue, les paroles de Marianne ont été jusqu'au fond de son cœur; sa bonne a trouvé le meilleur moyen pour ranimer ses esprits abattus. C'est dans ce qui causé
7t LN JEUNE HOMME
ses peines que la fille du colonel doit aussi trouver ce qui doit les adoucir : être mère I Ce nom est si douK à Toreilie d'une jeune fille I la pensée qu'elle pourra couvrir de ses baisers le fruit de ses amours a déjà rendu quelque force à son âme; elle croit voir son enfant, elle le porte dans ses bras, Tadmire, lui donne les noms les plus doux... et elle oublie en ce moment tous les tourments que sa naissance peut lui causer. C'est ainsi qu'auprès de la plante qui nous donnerait la mort, nous trouvons presque toujours l'antidote pour nous guérir.
La pauvre Marianne ne partageait aucunement l'espoir qu'elle s'efforçait de rendre à Caroline, et lorsqu'elle se rappelait Arthur et l'entretien qu'elle avait eu avec lui, son indignation renaissait, et eUe maudissait le suborneur de sa chère enfant.
— Séduire une jeune fille bien candide, bien pure ! se disait Marianne, lui faire croire qu'on l'aime, mettre tout en œuvre pour lui faire partager son amour... lui tourner la télé par de tendres serments jusqu'à ce que la pauvre enfant ait oublié ses devoirs, voilà donc l'occupalion de ces beaux freluquets, qui ont malheureusement assez de fortune pour ne pas faire autre chose!... £h ben 1... c'est gentil!... Si c'est là ce qu'on appelle un jeune homme bien élevé, je voudrais ben savoir ce que font ceux qu'on élève mal.
Quelquefois, en réfléchissant à son entrevue avec Arthur, Marianne se disait encore : — Il était peut-être gris... 11 ne pensait peut-être pas ce qu'il m'a dit !
Mais la réflexion ne tardait pas à détruire ce dernier espoir; car, si en effet le jeune Gervillier n'eût parlé à Marianne que sous l'influence de l'ivresse, le lendemain, de sang-froid, il se serait hâté de venir démentir ses paroles; et les jours s'écoulèrent sans que l'on entendit parler "de lui.
Caroline ne pouvait croire que son amant l'eût oubliée ; son cœur ne voulait pas perdre l'espoir d'être encore aimée d'Arthur; pour excuser sa conduite, elle inventait elle-même mille événements qui pouvaient le retenir loin de Paris. Tantôt elle se disait : — A l'âge d'Arthur on a peu d'ordre, on fait des dettes... C'est peut-être ce motif qui l'a forcé de s'éloigner... ou bien un accident peut l'arrêter en voyage... Il a pu être malade... blessé. mon Dipu ! s'il allait mourir loin de moi !
La jeune fille adoptait plus volontiers toutes ces conjectures que la pensée de l'inconstance d'Arthur, parce que son amour à
CliAUBIANT. 73
elle était toujours le môme qu'au temps où elle se rendait au point du jour dans le petit bois.
Caroline brûlait du désir de questionner le vieux capitaine, car elle ne supposait pas que M. Gervillier pût ignorer entièrement ce que son neveu était devenu ; et Marianne cherchait à dissuader la jeune fille de ce projet^ craignant que par le capitaine elle n'apprit la vérité. Un soir, pendant que son père était allé faire une courte visite chez un voisin, Caroline fut s'asseoir près du vieux militaire, qui par respect voulut éloigner sa chaise de celle de la fille de son colonel ; mais Caroline le retint près d'elle en posant ses pieds sur les bâtons du siège qu'il occupait; puis, tâchant de dissimuler sa vive émotion, elle lui dit :
— Il y a bien longtemps, capitaine, que nous n'avons vu M. votre neveu?
— C'est vrai, mademoiselle.
Caroline attend, elle espère en vain quelques mots de plus; voifant que le vieux militaire se tait, elle reprend :
— Mais... est-ce que... M. Arthur... n'est pas en voyage?... il m'avait semblé une fois lui entendre dire... qu'il voulait voyager?.,.
— Ce serait bien possible, répond le capitaine sans bouger, de peur de remuer sa chaise, sur laquelle s'appuie la fille de son colonel.
— Comment ! capitaine, vous n'en êtes pas certain?... Ainsi votre neveu serait à trois cents lieues d'ici que vous n'en sauriez rien?...
— Je ne m'en douterais même pas, mademoiselle.
— Cette indifférence m'étonne... car je pensais... qu'un oncle devait aimer son neveu.
— A quoi bon, quand le neveu n'aime pas son oncle?
— Quel homme I dit Caroline en jetant un regard sur Marianne, qui écoutait en tremblant cette conversation ; il faut renoncer à apprendre par lui quelque chose touchant Arthur 1
La gouvernante ne répondit rien, mais elle se félicita tout bas de la singularité du capitaine.
L'hiver s'avançait; on était au commencement de mars. Il y avait près de sept mois que la jeune fille avait sa faute à cacher.
Grâce aux précautions de Marianne et à sa manière de s'habiller, jusque-là Caroline avait pu tromper les yeux peu clairvoyants d'un ancien militaire ; mais chaque jour pouvait ame-
ner la découverte de sa faiblesse. La jeune fille le sentait, Marianne tremblait aussi, et toutes deux cherchaient par quel moyen elles éviteraient une terrible catastrophe, lorsqu'un matin, en embrassant sa fille comme de coutume, M. de Melleval lui dit :
•— Ma chère amie, j'ai quelque chose à l'apprendre dont moimême je ne me doutais pas hier.
Caroline tremble, rougit; car, lorsqu'on se sent coupable, on rapporte à sa faute toutes les paroles dont on ne saisit pas bien le sens ; mais déjà le colonel a repris :
— Oui, ma chère Caroline, il faut que je te quitte pour quelque temps... je vais partir pour Bordeaux...
— Vous allez partir, mon père? répondit la jeune fille en .^espirant plus librement.
— J'ai reçu ce matin une lettre qui rend ce voyage indispensable. Tu sais que je possède près de Bordeaux une assez jolie propriété dont j'ai hérité jadis, et que, par parenthèse, je veux vendre, parce que je n'irai jamais me retirer là. J'avais chargé un homme d'affaires, que l'on m'avait recommandé, de faire faire à ma propriété toutes les réparations dont elle a besoin, et qui rendront la vente plus facile ; mais il paraît que ce monsieur a fort mal rempli mes intentions. Un notaire m'écrit que ma présence est indispensable là-bas si je veux réparer toutes les bévues de mon homme d'affaires. La chose en vaut la peine... Je vais donc partir... Je ne t'emmènerai pas avec moi, d'abord; depuis quelque temps, tu te plains, tu es souffrante... ce voyage te fatiguerait encore ; et puis, j'avoue que j'aime peu à voyager avec une femme. Tu resteras ici avec ta bonne Marianne... la cuisinière et le jardinier... Du reste, je suis tranquille; la maison est sûre et le pays aussi.
— Est-ce que vous partirez bientôt, mon père.
— Eh, mon Dieu î ma chère amie, je vois par cette lettre que je n'ai pas de temps à perdre; j'ai déjà donné l'ordre que Ton fasse ma valise; ce matin même je me rends à Paris... de là aux diligences... et je pars aujourd'hui pour Bordeaux, si cela se peut.
En toute autre circonstance^ Caroline eût été affligée de se séparer pour quelque temps de ^on père; mais en ce moment il lui semble que c'est le ciel lui-même qui vient de faire cet événement, qui va lui permettre de dérober sa honte à l'auteur de
CHARMANT. tt»
ses jours; elle n'éprouve donc pas ce chagrin que le colonel redoutait de lui causer; mais il ne peut en ce moment en faire l'observation, parce qu'une autre personne captive son attention. Depuis l'instant où M. de Melleval avait annoncé son prochain départ pour Bordeaux, le capitaine, qui était présent, était resté comme saisi, gardant entre ses doigts une prise de tabac qu'il avait eu l'intention de porter à son nez ; et lorsque le colonel avait dit à sa fille qu'il laissait auprès d'elle Marianne, une bonne et le jardinier, les regards inquiets du vieux militaire 8'étaient portés sur son supérieur, comme pour lui dire :
— Eh bien... et moi? qu'est-ce que je vais faire?,., vous ne parlez pas de moi... est-ce que je dois m'en aller?
Mais M. de Melleval, qui devine probablement la secrète pensée de son vieux compagnon d'armes, le regarde quelques instants en souriant, puis lui dit :
— Gomment, capitaine, vous restez là... tranquillement!... est-ce que vous n'avez rien à faire aussi?... Yous avez pourtant ealendu ce que je viens d'annoncer à ma fille.
— Oui, mon colonel, répond le vieux capitaine en fronçant légèrement le sourcil; puisque vous partez... c'est juste... il 06 serait pas convenable que je restasse ici en votre absence... et je vais m'en retourner à Paris^ jusqu'à ce que vous soyez revenu...
— Non, mon vieux camarade, ce n'est pas ainsi que je l'entends ; mais vous allez faire vos dispositions pour m'accompagner à Bordeaux...
— Comment 1 mon colonel... il se pourrait!... vous me faites rhonneur de m'emmenerP s'écrie le capitaine, dont la figure est devenue rayonnante.
— Dites le plaisir, mon camarade ; loin de ma fille, c'est bien le moins que j'aie un ami pour me parler d'elle... pour faire le soir la conversation, tout en fumant comme ici... N'est-ce pas, ma Caroline, que j'ai raison d'emmener Gerviilier?
— Ohl oui, mon pèfe, s'écrie Caroline; vous ne serez pas seul au moins, et je serai plus tranquille!
— Ah ! momcolonel, reprend le capitaine, vous me causez une loie!... Sacredié! si...
Le vieux militaire s'arrête, tout confus d'avoir juré devant niademoiselle de Melleval : puis, portant le revers de sa main
7ê UN JEUNE HOMME
à son front, il fait un demi-tour sur ses talons, et sort en 8*écriant :
— Je vais faire mon sac.
Au bout de deux heures, le colonel , qui avait conservé Thabitude d^exécuter promptement ce qu*il avait arrêté^ disait adieu à sa fille, tandis que le capitaine se tenait derrière lui et saluait respectueusement mademoiselle de Melleval.
— Croyez-vous être longtemps absent, mon père? dit Caroline en pressant encore tendrement la main du colonel.
— Ma chère enfant, tu dois bien penser que des réparations à revoir, à terminer, à changer, cela ne va pas aussi vite qu'on le voudrait ; et s'il m'était possible de vendre avant de revenir, j'aimerais mieux alors rester absent quelques semaines de plus, afin d'avoir entièrement terminé cette affaire. Au reste, tu dois être sûre que je me hâterai afin d^étre plus tôt près de toi; cependant, il ne faut guère compter me revoir avant six semaines ou deux mois.
— Ah! dit tout bas Marianne pendant que Caroline embrassait son père, le ciel permettra qu'il ne revienne pas trop tôt.