‹ ŒuvresChapitre 10 sur 13 · LETTRE DE CACHET · texte numérisé non relu

LETTRE DE CACHET

L'attaque avait ëlê "brutale. Montés sur des chevaux merveilleusement dressés, les Anglais avaient pu s'approcher, sans être vus, de la compagnie de Gibrac et des volontaires américains qui formaient la troupe de La Fayette. De hautes herbes empêchaient les sentinelles de sonder l'horizon.

. Les Anglais s'étaient pourtant rendus compte que ides cavaliers seraient visibles : des épaules, ils auraient dépassé la mer mouvante des graminées. C'est pourquoi ils mirent tôt pied à terre, afin de pouvoir arriver à bonne portée. Ils abandonnèrent donc leurs montures tout habituées à ces sortes de manœuvres.

Une grêle de balles se mit à fondre soudain sur le

i fcampement. On eût dit le chant d'un sinistre instrument

; à cordes. Les gamelles et les marmites chantaient. Des

! hommes atteints par les guêpes de plomb poussèrent

ides cris déchirants.

L'un des premiers projectiles atteignit le capitaine iîe Gibrac, qui se trouvait près de Mam'zelle Madelon. Il poussa un léger soupir, porta la main à sa poitrine, Hevint tout pâle et tomba...

| — Mon capitaine, vous êtes blessé!

f 'A la voix de la jeune fille agenouillée près de lui, !e gentilhomme ouvrit les yeux,

182 SOLDATS DE i/AMOUR

— Je le croi

Je le savais... Cela vaut mieux pour moi... Occupezvous des autres. Moi, j'ai ma feuille de route...

Sans l'écouter, Diane avait ouvert le gilet, déchiré la chemise, et la blessure du capitaine apparaissait, sous le sein droit : un trou bordé de violet. Le sang ne coulait pas.

Cola fit faire une grimace au médecin accouru. îl regarda Diane et hocha la tête, d'un air de dire :

— Rien à faire.

Et il alla se pencher sur d'autres êtres soufirama, dont il espérait prolonger l'existence.

Les balles pleuvaient toujours!

Heureusement, l'ennemi tirait au jugé, après avoir repéré la position du campement franco-canadien. En guise de consolation, le sergent Bellefleur marmonnait:

— Les balles sont folles. Seule, la baïonnette est sage! Qu'ils y viennent!

En voyant tomber son capitaine, le jeune homme avait senti soudain, avec une appréhension, plus forte que tout autre sentiment, sa responsabilité pesante.

Désormais, il était le chef.

Commander, c'est-à-dire prévoir, décider, tel était son lot!

Fâcheux héritage que lui donnait là ce pauvre capitaine, en un moment singulièrement délicat.

Toutes ces pensées ne firent que traverser comme un éclair la cervelle du fiancé de Diane d'Heurtebise^ et il se jeta bien vite en pleine action.

Il escalada lestement la carriole de la vivandière* Elle lui faisait une sorte de mirador, en lui permettant d'élever sa vision au-dessus de la houle des hautes graminées.

. fie «ju'il af>ergut l'édifia ': des têtes de chevaux. '

— Bon, pensa-t-il, on nous canarde, pour nous mettre en goût, mais comme des cavaliers ont quelque répugnance à se battre à pied, tout porte à le croire, ils vont regrimper sur leurs canassons et nous charger, dès qu'ils nous jugeront décimés et démoralisés.

Il sauta sur le sol et donna ses ordres d'une voix parfaitement calme.

On attacherait le loup et les chiens. On porterait le capitaine et les blessés dans la charrette autour de laquelle on formerait le carré. Un carré tout hérissé des baïonnettes des Gardes-Françaises, les uns genou à terre pour mieux tirer et percer le ventre des chevaux, les autres debout, l'arme tendue et, derrière ceux-ci, d'autres encore, appuyant leurs fusils sur l'épaule de leurs camarades.

Au centre, juchés sur des sacs ou des pierres, queliques bons tireurs américains.

Cette formation excellente pour résister à une attaque de cavalerie fut prise en silence.

Le feu adverse avait cessé, sans doute parce que les Anglais remontaient en selle.

La voix de Jean s'éleva :

— Mes amis, nous servons le Roi et la Liberté. Notre capitaine fut un père pour nous. Il agonise. Qu'il meure au milieu de nous! Qu'il ne tombe pas aux mains des Anglais!

— Vive le Roi! clamèrent les troupiers. Presque aussitôt, la rouge vague britannique se démasqua et déferla, hurlante.

— Feu! commanda le sergent.

Le carré cracha la flamme et le fer et disparut dans la fumée, comme sombre un navire.

Rude fut la surprise des horse-guards anglais. Do beaux hommes2 et courageux... Mais ils croyaient sur-

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prendre une poignée d'ennemis et tout hacher sur place... un vrai carrousel!

Or, voilà qu'on les attendait de pied ferme, en bataille, baïonnette au canon. Ah! ces sacrés baïonnettes françaises !

Cette amère déception n'arrêta pas, toutefois, l'élan des cavaliers écarlates. Ils se ruèrent, tout droit, sans hésitation aucune, sur le carré des Gardes-Françaises. Dans la brume bleue et blanche de la décharge, des hommes et des chevaux tombèrent. Les autres arriorent, sabre haut, avec de grands gestes de forgeron, sur les faces de la forteresse vivante.

Pâle, les épaules contre la roue droite de sa bagnole, Diane, frémissante, assistait à ce spectacle. . . Rie et Rac lui léchaient les mains...

Soudain, elle aperçut l'officier anglais commandant l'attaque. C'était presque un géant. Des plumes blanches tremblaient sur son chapeau.

Elle vit à terre le fusil d'un blessé, se baissa, saisit l'arme, visa longuement... tira, sans même savoir si l'arme était chargée. Elle agissait comme une automate, sans trop se rendre compte...

Et, les yeux agrandis de surprise, elle vit, là-bas, le gentleman ouvrir les bras, comme un crucifié, et tomber en avant tout d'une pièce.

— Un joli coup, admira Jean, fier du beau geste de la vivandière.

Diane ne répondit pas. Il lui semblait vivre un rêve extraordinaire...

Etait-ce l'effet de la mort de leur chef, celui de la décharge du carré, était-ce pour prendre du champ?, Toujours est-il que les Anglais disparurent tandis que Jean commandait :

v — Rechargez .jj. armes!

Il dit aux Américains volontaires :

— Messieurs, réservez vos coups. Il vous appartiendra de « descendre » les cavaliers, qui, d'aventure* réussiraient à forcer le carré.

Il se sentait une tranquillité extraordinaire, comme s'il était né pour cela, à son aise, en son élément. Diane en éprouva de l'orgueil :

— Il est fait pour être officier!

Et, par émulation, elle rechargea son fusil encore chaud.

Une clameur annonça le retour de l'ouragan. La terre trembla sous la charge.

Les cavaliers rouges surgirent tout zébrés d'éclairs, disparurent dans la fumée, reparurent, sabrèrent ou s'embrochèrent. Des cadavres de chevaux s'accumulèrent, écrasant leurs cavaliers, achevant les blessés.

Maintenant, les Anglais s'acharnaient. Ils voulaient entamer le carré héroïque, sachant bien qu'une fois la brèche faite dans cette muraille humaine, c'était la victoire assurée.

L'un d'eux lança même son cheval fou de douleur, l'enleva dans un bond acrobatique, résolu à un double sacrifice pour obtenir enfin une trouée.

En vain! A cet acte de folle témérité, les Gardes- Françaises répondirent par une bravoure paisible.

Cheval et cavalier écrasèrent quatre hommes. Ce fut affreux. Du sang gicla. On vit éclater des entrailles, jaillir des cervelles.

— Serrez les rangs! cria Bellefieur.

Les voisins des morts et des blessés obéirent avec tranquillité. La plaie était refermée, et les ennemis voletèrent autour vainement. Un commandement les rallia.

, Un sarde chantonna .:

]P/l SOLDATS DE L.' AMOUR

Si cette histoire... vous ...amu...sc!

— Rechargez... armes!

Bellefleur, ce disant, remonta sur la carriole.

Là-bas, les Anglais, groupés, semblaient vouloir souffler un peu. Ils en avaient besoin!

Une centaine d'entre eux gisaient, en effet, sur les faces du carré, morts ou blessés. Cette masse plaintive mettait obstacle à toute offensive nouvelle.

Un drapeau parlementaire émergea des herbes, porté par un grand cavalier maigre.

— Je voulais parler au chef de messieurs les Français! fit l'Anglais en se découvrant.

Bellefleur, toujours accroché à la bâche de la carriole, ôta poliment son tricorne :

— Serviteur, milord!

— Aoh! s'éberlua l'officier en s'apercevant qu'il Savait affaire qu'à un simple sergent, aoh! je croyais... M. le comte de Gibrac?

— M. de Gibrac est grièvement blessé... Il m'a remis le commandement, milord.

— Ail right! Je venais dire ceci : Vous êtes des braves... indeed, il fallait render y oui

Jean avait compris; il se redressa, tout bouffant de colère :

— Vous dites?

— Je dis. fit posément le gentleman « vo dévé rendre vô... » Nous avons le canon... Faire de même tuer de braves hommes, il serait stioupide truly!

— Eh bien, milord, déclara notre ami, nous serons « stioupides », voilà tout!

Le parlementaire fit un geste désolé et se retira tandis que Jean se penchait vers Diane et lui demandait : — Ai- je bien faitjï

- Parbleu!

L'approbation de sa bien-aimée fut un grand plaisir pour le commandant intérimaire, mais il en éprouva un plus important quand, en passant devant M. de Gibrac, il put lire, dans les yeux à demi éteints du gentilhomme...

Cinq minutes après, le canon grondait et un boulet passait au-dessus du carré.

— Trop haut! gouaillèrent les Français

Les deux charges de cavalerie leur avaient fait peu de mal ; une dizaine de tués et une douzaine de blessés. La vue des pertes subies par l'ennemi les emplissait d'orgueil, car des fantassins ont toujours un singulier plaisir à défaire des cavaliers. Ne sont-ils pas des rivaux, même quand ils servent la même cause?

Cependant, le sergent Bellefleur se tourmentait, à cause du canon. Il pensait :

— Si nous étions plus nombreux, je me paierais le plaisir d'aller enclouer leur satanée pièce. Mais exposer mes hommes en ordre dispersé, cela me semble imprudent... Et puis, est-ce bien mon rôle?

Le canon cracha encore.

• — Trop bas! hurlèrent les Français.

Cette raillerie eut sa réplique.

Le troisième coup fut bien ajusté. Il fit un trou sinistre dans le mur de chair. Une tête roula aux pieds de Diane...

La Fayette, installé sur un belvédère feuillu, la fourche d'un grand arbre, avait examiné le terrain et pris ses dispositions.

Fâcheuse surprise : une terrible décharge éclata de?

183 " SOLDATS DE l/AMOUR

rière les Anglais, sur leur droite et sur leur gauche, kj Ils tombèrent comme capucins de cartes... C'étaient les six cents rifiemen de Pensylvanie qui entraient avec eux en amicale conversation.

Cela fut assez rapide.

D'autant plus rapide que notre ami Bellefîeur, en entendant la décharge des six cents rifles, n'avait pas eu une seconde d'hésitation. Son instinct militaire lui lit faire exactement ce qu'il fallait.

— MM. les Gardes-Françaises, cria-t-il, voici l'instant de la victoire.

« Je vous montre le chemin...

Il fit s'ouvrir le carré, puis, l'épée à la main :

— En avant! A la baïonnette!

Cinq minutes après, le canon était conquis. Pris entre ces furieux, les rifiemen et les officiers qui escortaient le marquis de La Fayette, les Anglais, lenaces, se faisaient bravement tuer.

Vingt d'entre eux à peine purent s'enfuir à toute bride. Le reste se rendit, tout couvert de blessures.

— Monsieur, souffla le capitaine de Gibrac a l'oreille de La Fayette, je vous prie de recommander à la bienveillance toute spéciale de Sa Majesté le sergent Jean Le Ferme, dit Belleileur. En ces graves circonstances, il a agi comme je l'eusse fait, il a riposté ce que j'eusse répliqué.

« Et si l'on vous objecte qu'il n'est point noble, je vous prie de dire qu'ici je l'ai vu se conduire en pariait officier... en parfait gentil... D'ailleurs, Mme la Reins en a fait un chevalier...

Un hoquet l'étrangla...

Il entrait dans l'Eternitée

C'était un beau matin de printemps. Un soleil tout neuf vernissait la capitale.

Avouons-le sans crainte de passer pour rétrograde: elle était beaucoup plus jolie et pittoresque alors qu'aujourd'hui. Point de cheminées d'usine, point de gares, point de voitures à moteur. Partant, point de poussière noire s'incrustant partout. Le progrès se paie.

Les arbres s'ornaient de ramures très fraîches, les enfants rieurs n'étaient nullement pâlots et on ne voyait pas leurs yeux cernes du violet de l'anémie.

C'est que la capitale, enserrée cependant par le

mur d'octroi dit des Fermiers-Généraux, n'étouffait

point encore. Le libre vent y circulait à Taise. De

! charmants villages, blottis dans la verdure, faisaient

<à la Cité-mère une vivifiante ceinture.

Quels joyeux spectacles offraient les rues et les boulevards! Les passants ne se sentaient nullement pressés par le temps. Ils se payaient le luxe de flâner et de bayer aux corneilles. Hommes et femmes, même dans le peuple, se vêtaient de couleurs vives; les toilettes féminines étaient surtout pimpantes.

La bonhomie des mœurs, la lenteur des véhicules, carrosses, berlines, cabriolets, chaises à porteurs ou vinaigrettes permettaient d'apercevoir et d'admirer les belles et les élégantes. On les connaissait. On savait leur histoire, leur fortune, leur liaison.

La Révolution, qui couvait, s'était déjà faite dans les mœurs. Elles devenaient égalilaircs, bon enfant pour tout dire.

La France était à l'apogée de sa puissance et entendait ne pas en abuser.

Le gouvernement de Louis XVI. avec un peu plu$ de six mille hommes, était en train d'arracher à l'An* gleterre la liberté du jeune peuple américain et sei riait de la formidable puissance navale de la Grande- Bretagne. Avant d'être vaincue sur terre, celle-ci l'était sur les eaux.

Un seul point noir : la situation financière...

Et c'est justement de cette crise, redoutable pour la monarchie — celle-ci allait en mourir avant peu — qu'en ce joli malin d'Ile-de-France M. Necker. le ministre des Finances, entretenait le roi Louis XVI.

L'œuvre de ce Genevois était déjà considérable. Ayant acquis à Paris, comme banquier, une grosse fortune, et successivement devenu résident de Genève à la Cour de France, puis syndic de la Compagnie des Indes, il avait publié des livres de politique et de finance. Ceux-ci attirèrent l'attention du Roi. Quoique Necker fût étranger, il n'hésita pas, en 1776, à lui confier le portefeuille des Finances.

Aussitôt, Necker fit d'excellentes réformes. Il équilibra le budget par des emprunts. Il créa des administrations provinciales indépendantes, fonda une caisse d'Escompte, qui devint la Banque de France, t'. innova pour les pauvres gens le Mont-de-Piété.

Louis XVI l'estimait fort. II le défendait contre U Cour, naturellement ennemie des économies.

Mais cette guerre lointaine, toute populaire et excellente qu'elle fût, ne laissait pas de donner de U tablature au Grand Argentier du royaume. Le défici devenait de plus en plus difficile à combler...

D'ailleurs^ Necker s'apercevait qu'une coalitioi

Bancaire agissait sur le crédit royal. C'est surtout de cela que, ce matin, il venait entretenir le monarque.

— Sire, fit-il après quelques préliminaire, si Votre Majesté daigne lire cette lettre à moi adressée par M. le marquis de La Fayette, elle verra que mes pressentiments étaient fondés...

Il tendit au souverain quelques feuilles de vélin sabrées de l'écriture du jeune héros.

Le Roi était myope; il chaussa des besicles en tout point semblables à celles que portait Franklin et s'installa commodément pour lire.

Son visage s'assombrit dès les premières lignes et s'empourpra de colère. Il était de complexion sanguine et prompt à s'emporter.

— Monsieur Necker, s'écria-t-il, nul homme au monde n'est plus ennemi que moi des abus de pouvoir et des coups de force. Nul ne respecte davantage la liberté humaine!

« Mais il est des moments où je ne puis oublier mon royal devoir. Il m'oblige à l'action.

«c Je répugne à me servir des lettres de cachet, et cependant, cette fois-ci...

[ L'indignation l'étouffait.

II prit, parmi les papiers épars sur sa table, une large feuille de parchemin supportant déjà une formule imprimée, y mit un nom, signa rageusement « Louis » et la tendit à son ministre :

— Voici qui est fait, monsieur! Ayez la bonté de contresigner... Vous ferez mettre ensuite le sceau de cire verte, selon l'usage.

Plus tard, Mirabeau écrira un gros ouvrage contre les lettres de cachet. II s'y indignera qu'on Diiissw attenter ainsi à la liberté d'un individu...' ' Il n'avait pas tort..<

irs.

Mais les choses n'ont guère changé. De nos jours, le plus honnête homme de la terre peut être appréhendé, conduit en prison et s'y morfondre de longs mois. Il suffit d'une simple signature donnée par un juge d'instruction. Après quoi, s'il y eut erreur, la Justice n'a qu'à déclarer « Je me suis trompée » et à remettre le malheureux en liberté... sans une excuse!

Et nous ne parlons pas de femmes parfaitement honorables saisies dans les mailles policières d'une rafle, empilées avec des prostituées, conduites au Dépôt, fouillées, dévêtues, examinées intimement et relâchées ensuite sans trop d'ironiques regrets.

La chose demeure. Seule est changée l'étiquette.

Par contre, nous avons la Liberté, qu'un point nar» quois semble crier, avec l'Egalité et la Fraternité pareillement démenties par l'impertinente petite marque.

Ce même jour, sous les courtines de sou lit, M. le duc d'Heurtebise dormait lourdement. Il ne s'était couché qu'au lever du soleil, après une nuit passée tout entière dans un brelan du Palais-Royal, où il avait gagné avec insolence.

Depuis l'heureux jour où il promit à Hans Boomer la main de Diane, le vieil écervelé ignorait les soucis d'argent. Il lui suffisait de passer chaque mois aux guichets de la banque de son futur gendre, où lui était délivrée une somme rondelette.

Ah! que l'existence lui était redevenue douce?

La disparition de Diane ne l'inquiétait plus. Il ap* prouvait l'agioteur parti à sa ïecheiche en Amérique*

Il ignorait lout de la jeune fille. Il savait s.ejilement ceci :

Boomer la suivait et s'en chargeait.

Il se h â lait d'en conclure :

— Ma foi, ça le regarde! En fiançant à Diane l'épaisse brute, je lui ai passé tout souci en ce qui concerne celte petite sotte.

Les lettres que lui adressait le financier étaient fort brèves. Elles contenaient toutes, dans leurs enveloppes, d'autres plis de petites dimensions; ces plis portaient des adresses d'agioteurs de Francfort, d'Amsterdam ou de Vienne.

M. le duc devait les faire parvenir à leurs destinataires avec la plus grande» discrétion.

Là se bornaient les soins du grand seigneur.

— Monsieur le duc, cria pour la seconde fois le laquais Perrigauït, il faut vous réveiller!

— Pendardî Maraud! Je te ferai bailler cent coups d'étrivières si tu hurles de la sorte.

— Monsieur le duc, c'est un exempt!

Cette fois, le vieillard consentit à ouvrir les yeux et

même à se mettre sur son séant.

— - Un exempt? s'éberlua le pair de France. Que viendrait faire un exempt, un officier de police ici, à l'hôtel d'Heurtebise? Qu'oses-tu me conter là, triste faquin?

Alors, le valet se révolta. Le duc l'avait traité souvent avec trop de hauteur ; il ne pouvait laisser échapper cette belle occasion de prendre sa revanche, et quelle revanche! Aussi répliqua-t-il :

— Un exempt et un carrosse... l'un pour tendre à

M. le duc un ordre royal, l'autre pour mener M. le

duc dans les bras d'une nouvelle dame...

— D'une femmes.. Laquelle?, SarpeieuJ.

— Mme la Bastille...

Sans même songer à faire entrer en contact le jonc ide sa canne et les épaules du drôle qui le raillait sous le nez, le beau-père officiel de Hans Boomer s'habilla en hâte.

— Qu'ai-je fait? Que me veut-on?

L'exempt l'ignorait. Il fit de grandes punresses a M. le duc et, selon l'usage du temps, l'accabla de protestations de respect et d'excuses infinies.

Bon gré mal gré, il fallut monter dans le fâcheux carrosse loué aux dépens de Sa Majesté et gagner le faubourg Saint-Antoine, que dominaient les tours noires de la vieille forteresse de Charles V.

M. le gouverneur n'en" savait pas plus long que M. le duc lui-même. Il devait obéir humblement au tlésir exprimé par Sa Majesté. Il traiterait d'ailleurs feon noble prisonnier comme s'il était son hôte.

Comme preuve, il ajouta :

— Prenez la peine, monsieur le duc, de compos Vous-même le menu de votre déjeuner et de commander les vins... Vous êtes chez vous.

Le père de Diane salua, non sans réprimer une grimace. Il savait que sa prison serait fort douce. Mais quoi? Une prison peut-elle jamais être aimable? Et l'absence de liberté compense-t-elle les bons repas et les prévenances du gouverneur?

Celui-ci vit la mine chagrine du vieillard et tenta de le distraire en jasant :

— Cette forteresse, lui dit-il, on l'ignore généralement, monsieur le duc, eut cette particularité singulière d'avoir servi de prison à celui qui l'édifia. Hugues Aubriot, prévôt des Marchands, y fut enfermé puis délivré par la révolte des Maillotins. Elle eut des détenus célèbres.; le maréchal duc de Biron, sous le

régne du Vert-Galant, le surintendant Fouquet, Le Masque de Fer, sous le Roi-Soleil...

« J'allais oublier : le célèbre Cyrano de Bergerac en fit évader le chevalier Tancrède, fils mystérieux de la Reine Anne d'Autriche (1).

Cette érudition ne déridait pas M. le duc... Sa grimace s'accentuait, et il regardait dans le vague en se demandant ce qui pouvait bien lui valoir la faveur d'être logé et nourri aux frais du Roi, comme ses éminents devanciers.

Cette arrestation fit quelque bruit dans Paris.

Le prisonnier* y était fort connu, surtout de ces gens remuants qui jouent, intriguent, dînent et soupent luxueusement, font des dettes, hantent les mauvais lieux et les loges d'actrices.

L'une d'entre elle^, bien connue de nos lecteurs, Mlle Beaumesnil. fut informée des premières; Elle *e scandalisa.

Comment ce « gros serrurier » — ainsi nommait* elle irrévérencieusement Louis XVI — avait-il osé embastillé un homme de la qualité de M. le duc? Cela passait l'entendement!

Elle se jura d'en avoir le cœur net.

Cela, au surplus, lui semblait être un affront personnel. Le père de Diane, en effet, depuis le départ précipité d'Hans Boomer pour le Nouveau-Monde^ avait pris sa place auprès de la belle cantatrice. Situation toute honorifique.

(1) Voir d'Artagnan contre ryrano. "Eamons Eaudinière#

196 SOLDATS DE L'AMOUIC

II passait, comme l'agioteur, pour être l'amant erî titre de la déesse.

Cela leur suffisait à l'un et à l'autre : à lui, parce qu'il n'aimait plus guère que les tendrons, lesquel? se moquaient de lui de tout leur cœur avec de plus jeunes cavaliers-servants; elle, parce qu'elle « se confinait », comme disaient certains, daitS le souvenir de M. de la Rouerie.

Eh bien, malgré ses relations, l'actrice intrigua vainement pour connaître le motif de la disgrâce qui venait d'atteindre M. le duc d'Heurtebise. Necker et le Roi avaient dû garder bouche close à ce sujet.

Comme personne ne savait rien au juste, nombreux étaient ceux qui se prétendaient informés.

La conduite de Diane, par contre^ était connue de nombreuses personnalités, depuis la brillante affaire de La Surveillante et du Québec. D'autres, par les domestiques du grand seigneur, n'ignoraient rien de l'amour voué par la jeune fille au sergent Bellefleur.

Enfin, le mauvais état des affaires du duc d'Heurtebise n'était pas moins le secret de polichinelle.

On fit un salmigondis de tout cela, et la Beaumesnil eut connaissance successivement de nouvelles effarantes : le duc venait d'être arrêté, primo parce qu'il fabriquait de la fausse monnaie... secundo, parce qu'il s'opposait au mariage de sa fille avec un « insurgent r> roturier, et tertio, parce qu'il avait livré a l'Angleterre le secret des opérations navales projetées par le comte de Grasse..-

XIÎI

ARMES DU TOIW.RRE

Le « père Rochambeau », comme l'appelaient aîîectueusement ses troupiers, s'était montré digne de son caractère et de sa réputation.

L'armée anglaise, nous l'avons dit, se trouvait divisée en deux tronçons également considérables : l'un se trouvant à New- York, sous le commandement de sir Henri Clinton; l'autre, en Virginie, sous les ordres de lord Cornwallis en personne.

C'est aux troupes de cet officier général qu'eurent affaire nos amis.

Ayant pu s'entendre avec l'amiral de Grasse, sous la direction duquel était une importante flotte française, le comte de Rochambeau cueillit i'occasion. Il feignit de marcher sur New- York et même, pour mieux tromper les espions de Hans Boomer, fit établir, en vue de Chatham, des fours à pain et accumuler des caisses d'approvisionnements. Celles-ci étaient vides:...

Ensuite, il tourna court, fit faire à ses soldats des marches forcées, envahit la Virginie, rejoignit le marquis de La Fayette, ses Gardes-Françaises et ses riflemen, et fonça sur lord Cornwallis ahuri.

Il le bouscula, lui coupa toute retraite vers la Caroline du Nord et l'accula entre ses troupes et la baie

198 SOLDATS DE l' AMOUR

de Chesapeake, large estuaire formé par le cours dvL fleuve Potomac.

Cet instant avait été choisi par les navires de guerre de l'amiral de Grasse pour jeter sur la plage trois mille hommes commandés par le marquis de Saint-Simon.

Il ne resta plus dès lors au général anglais qu'à s'enfermer dans la place de York-Town, dont le nom allait devenir célèbre dans l'histoire de l'Amérique.

C'était un morceau difficile à enlever. Huit mille hommes le défendaient, bien pourvus et bien abrités.

On dut entreprendre un siège en règle.

Les soldats se firent terrassiers. On creusa des tranchées. On éleva des redoutes. Chaque jour, on échangeait des fusillades et des coups de canon. Chaque jour, on enterrait des braves.

On se battait ainsi depuis quinze jours, et Diane d'Heurtebise se lamentait. Dure pour elle-même, la jeune fille se montrait tendre vis-à-vis d'autrui. Elle réservait, bien entendu, sa pitié la plus grande aux Fi anco- Américains, et elle disait, un peu comme Jeanne d'Arc : « La vue de ce sang-là m'arrache des larmes! y>

— Ah! soupirait-elle, en finir vite, en finir d'un coup! Forcer l'Anglais à s'avouer vaincu!

« Il l'est en fait. Assiégé par Washington et par Rochambeau, privé de tout espoir, du coté de la mer, par la présence de l'amiral de Grasse, il doit ne plus pouvoir, rien espérer de la lutte, sauf l'honneur.

Ces pensées la préoccupaient au point de l'enfiévrer. Et Bellefleur, inquiet, lui demandait avec sollicitude :

— Seriez-vous souffrante?

Mais non! Seul son cœur de femme saignait à TiàèQ de tant de braves <jui tombaient inutilement.

Jean ne ressentait pas de tels chagrins. Il faisait la guerre parce que c'était son devoir, et n'allait pas plus loin. Quand l'ennemi mettrait bas les armes, on pourrait s'attendrir et s'embrasser. Jusque-là, point de faiblesse!

. Le jeune homme exultait.

Pour lui notifier sa satisfaction de Ta vaillante conduite tenue par lui lors de l'attaque de la compagnie de Gibrac par les horse-guards, le marquis de La Fayette, d'accord avec le général de Rochambeau, lui avait dit :

— Bellefleur. mon brave ami, je n'ai pas le pouvoir de vous créer officier. Cela, vous le savez, dépend du bon plaisir de Sa Majesté... Il faut donc patienter... En attendant, je puis. moi. surseoir à la nomination d'un capitaine pour remplacer ce pauvre de Gibrac.

« Puisque les lieutenants ont été tués aussi, vous ferez fonction de capitaine sans en avoir le titre. Le Roi, j'en suis certain, se fera scrupule de ratifier un t'.at de fait...

; Or, le vaillant garçon en déduisait la presque réalifeation d'un espoir d'une bien autre importance. A la £aix, il pourrait conduire à l'autel la fille du duc (d'Heurtebise.

Diane n'eut aucune surprise lorsque son cher Jean Vint l'informer de cette bonne nouvelle. Comme toutes les amoureuses, elle avait une foi magnifique en l'avetiir du conquérant de son cœur.

L'horoscope intimement tiré par elle allait se réaliser.

Elle n'en avait jamais doutél !- — Je savais bien!

La mémoire lui remontra son équipée dans la plaine

200 SOLDATS DE i/ AMOUR

de Grenelle, où déjà elle arrangeait leur vie à tous deux selon ses plus chers désirs...

Comme ce siège périlleux la tourmentait!

A cette heure, voyant son union rendue possible, quasi certaine, elle se mettait à redouter le Destin. Elle tressaillait vingt fois le jour, quand le feu se faisait plus vif. A chaque civière que lui amenaient les brancardiers, elle tremblait d'y reconnaître son ftancé, exsangue, l'uniforme ensanglanté.

Et elle murmurait nerveusement:

— Il faut en finir!

Comment? Plusieurs jours et plusieurs nuits, car elle

ne dormait qu'à peine, Diane examina le problème sous toutes ses faces.

L'inspiration, ce don du ciel, ne venait toujours pas, et la jolie vivandière se désolait.

Bientôt, sans souci du péril, elle se montra dans les tranchées les plus exposées, sous prétexte de porter aux troupiers le réconfort d'un sourire de jeune fille ou celui d'un coup d'eau-de-vie.

— Par ici. Mam'zelle Madeion, c'est pas bon pour la santé. lui faisait-on remarquer.

En effet, plusieurs fois elle entendit les balles siffier à ses oreilles ou fut couverte de terre soulevée par des boulets.

Preuves inutiles! une Heurtebise se moque du danger.

— Que diable as-tu dans le corps depuis quelque temps? lui demanda un jour le marquis de La Fayette.

Il la jugeait bizarre, inutilement téméraire, et ne le lui cacha pas.

Diane répondit :

— Nul démon ne se trémousse en moi, mon cheç Gilbert^ si ce n'estj peut-être^ celui de l'Amour.. «.

— Un ange, alors, et non tin des séides de Messer Satanas.

— Comme tu voudras! Ce que j'ai, vois-tu, c'est une grande impatience de voir se terminer ce siège meurtrier.

— Bah! fit le jeune gentilhomme, lord Cornwallis se trouve pris au piège, et sa résistance ne peut durer encore bien longtemps.

« Nous savons, par des prisonniers, que notre adversaire commence à se trouver à court de vivres. D'autre part, quinze cents malades encombrent la ville, soit quinze pour cent de son effectif environ.

« Même si l'amirai Hood parvenait à forcer le blocus du rivage et à chasser les navires de M. le comte de Grasse, le générai anglais ne serait pas sauvé pour cela.

« Que désires-tu de plus, petite sœur?

— Une décision plus prompte l La Fayette fit un geste vague.

Lui aussi n'aimait pas à voir traîner les choses. Au début du siège, il avait proposé d'emporter York- Tov.n par une attaque de vive force. En vain! Avares du sang de leurs troupes, le «, père Rochambeau » et le général Washington refusèrent de lui donner carte blanche: il suffisait d'attendre. La ville assiégée tomberait comme un fruit mûr.

— Vraiment, insista Diane, ne peut-on espérer en finir plus vite?

I Le marquis leva les bras au ciel.

— Eh! fit-il, il y a le hasard. Si un boulet rouge tombait dans sa poudrière, le galant homme qu'est lord Cornwallis serait bien excusable d'avancer la reddition de quelques jours.

« A l'impossible nul n'est tenu. Si gentleman que soit un ncbleman, il ne peut plus se battre si les armes lui font défaut.

« Ses canons muselés, ses fusils silencieux, lord Cornwallis, peut-être avec un soupir de joie, fera hisser le pavillon parlementaire.

Cette conversation avec son ami d'enfance ouvrit à notre héroïne certaines perspectives. Après avoir un peu rêvé, elle demanda:

— Sait-on où se trouve la « Sainte-Barbe » dej York-Town ?

— Mais oui... Certaines de nos batteries ont vue sur la ville, et nos artilleurs n'ignorent nullement ou les Anglais vont se ravitailler en munitions.

— Pourquo.î "ne font-ils pas sauter cette poudrière3 La Fayette s'esclafFa :

— 0 candeur de l'innocence!

« Tu penses bien qu'on n'expose jamais un tel dépôt aux coups tirés « de plein fouet », comme disent les artilleurs... Les gargousses de poudre sont sous casemate, c'est-à-dire dans des bâtiments recouverts de pierres, de rondins entre-croisés et '.'une forte épaisseur de terre non battue... Celle-ci «absorbe» tous les boulets qu'on lui envoie.

« Dans la guerre en rase campagne ou dans urt combat naval pareil à celui où tu fis tes preuves, ma chère petite Diane, on voit parfois sauter ce que tu appelles la «Sainte-Barbe» à la manière des marins* mais dans la guerre de forteresse, le fait est infiniment plus rare.

« On cite cependant des cas où la foudre... mais c'est une autre paire de manches, pour parler à la façon des Gardes-Françaises...

^ La conversation, à ce sujet, n'alla pas plus loin2 ç§

jour-là, entre les deux amis d'enfance. Dès lors, Diane ne cessa guère d'interroger les cieux, dans l'espoir qu'ils déchaîneraient soudain le feu sur la poudrière anglaise.

L'idée était née en son cerveau. Il fallait lui laisser le temps de grandir.

Elle s'affirma sans tarder, cette idée, le lendemain même, par la vue de nuages fort sombres que le vent de l'Atlantiqje poussait sans répit vers la terre. Alors. Diane fut bien près de renouveler le cri joyeux du savant Archimère ■

— Eurêka!

La nuit était lourde, sombre, orageuse. Fatigues par une série d'attaques et de contre-attaques, les soldats des deux armées donnaient à poings fermés. Les sentinelles, écrasées de sommeil, abruties de chaleur, ruisselantes de sueur, souhaitaient lo brusque déclenchement de l'orage et l'ouverture des célestes écluses.

Mais la pluie ne tombait toujours pas, et une haleine d'étuve continuait de tourmenter les pauvres humains, comme si la guerre ne suffisait pas à leur maiheur.

On sentait les nuages tout proches chargés d'électricité et rendant la nuit d'une opacité « à couper au couteau ».

Le temps rêvé pour un de ces coups de main audacieux qui changent parfois la face des choses!

C'est sans doute ce que pensent ces deux ombres humaines. Ces silhouettes fantomatiques se glissent entre les avant-postes français et les premières lignes anglaises, dans la zone appelée par ceux-ci : the no

204 SOLDATS DE UAMOUR

nian land's (la terre à personne). C'est un endroit labouré littéralement par les boulets, truffé de balles et de grenades perdues, taraudé par des boyaux où nul ne peut se maintenir sous le feu adverse.

Ces ombres semblent venir des lignes de circonvallation; on peut donc admettre l'impassibilité des sentinelles des assiégeants. Mais pourquoi celle des babits rouges? Pourquoi ne tirent-ils pas sur ces fantômes suspects?

C'est qu'il fait nuit d'encre. C'est aussi que les guetteurs britanniques sont las et anémiés. Ils se trouvent, depuis plusieurs jours, réduits à la portion congrue, dans York-Town.

Or, on peut l'écrire sans faire de chagrin à notre cordiale associée l'Angleterre, ses nationaux, gros mangeurs, supportent mal le jeûne. Partout où Old England envoie ses soldats, elle a pour principale préoccupation — et, loin de la blâmer, )ious l'applaudissons — de leur assurer le maximum de confort matériel.

Donc, cette nuit-là, les sentinelles anglaises, l'estomac creux, la tête légère et les pieds lourds, ne sont peut-être pas tout à fait à la hauteur de leur tâche.

C'est un malheur pour elles!

Un grand malheur, car, sitôt que les ombres, habiles à ramper, à se dissimuler derrière des plis de terrain ou à profiter des moindres excavations, sont à quelques pas des factionnaires, la scène devient dramatique...

Deux nouvelles ombres semblent jaillir du sol, deux Apparences plus basses, allongées, souples, bondistantes et pareillement silencieuses. . L Et le gardien somnolent, happé, tombe, épouvanté..*

On feras se lève alors et retombe, tandis que luit tin bref éclair. La sentinelle est morte.

On l'a deviné, Rie et Rac sont de la partie.

Ces braves bêtes, merveilleusement dressées, accompagnent les deux fiancés qui tentent d'accomplir une mission périlleuse.

Bellefleur ne voulait pas emmener les dogues. II craignait leuis abois. L'insistance de Diane a eu raison de sa répugnance.

— J'ai le pressentiment qu'ils sauront une fois de plus nous rendre service.

Quand une femme, surtout une jeune fille adorée* invoque un pressentiment, bien fol serait celui qui ne s'inclinerait pas. Jean n'essaya donc pas de lutter, et il fit bien, car jamais Rie et Rac, dûment chapitrés à l'avance par la jeune fille, ne se montrèrent dignes do c :>nfiance autant qu'en cette expédition mémorable. Leurs yeux brûlants d'intelligence montrèrent d'ailleurs tout de suite à Diane que ses amis quadrupèdes Comprenaient parfaitement ce qu'on attendait d'eux.

Quatre vigiles passèrent ainsi du demi-sommeil d'uni songe éveillé au grand rêve éternel, et ce dans le plus profond silence: les chiens sautaient sur l'homme, il tombait, et le sergent Bellefleur nettoyait.

Evidemment, tendre et sensible comme elle Tétait, sa fiancée regrettait ces brèves expéditions. Mais ou faisait la guerre, et si tout marchait bien, ceux-ci en seraient les dernières victimes.

Peu à peu, en leur rampante marche, les deux jeunes gens, précédés des deux molosses, plus habiles encore qu'eux-mêmes à dissimuler leur présence, s'étaient avancés fort avant dans les lignes ennemies, hors de la portée des balles françaises.

Ils approchèrent d'un camp. Tout reposait sous les

206 SOLDATS DE i/AMOUR

tentes de toile. Ils entendaient parfois la respiration des dormeurs ou les voix blanches de ceux qui rêvaient tout haut.

L'un d'eux prononça même cette phrase nostalgique, au grand émoi de la jeune fille :

— Oh! so far avay from home! (1) Elle songea :

— C'est le soupir de bien des braves gens!

« Fasse Dieu qu'à l'aube Anglais comme français fcess.it de pleurer la patrie absente!

Et elle se remit scrupuleusement à faire le reptile, à « s'user le ventre », comme le lui avait soufflé le Bergent.

Le camp avancé dépassé sans alerte et sans dommages, les jeunes gens, à la faveur du lumineux zigzag d'un éclair, s'aperçurent qu'ils étaient enfin par- Vejius devant les fortifications de la ville.

Celles-ci étaient édifiées selon les préceptes posés. Un siècle plus tôt, par Vauban. Cet orphelin sans fortune, qui devint marquis et maréchal de France, est le père de la fortification moderne. Il a posé, tant pour l'attaque des places fortes que pour leur défense, des principes toujours valables, inventé le tir à ricochet, les sapes, les parallèles et les cavaliers de tranchées.

Les assiégés, fatigués par la longueur du blocus* jtnal nourris et se sachant protégés par les postes avancés, avaient cru inutile de poster des guetteurs sur leurs remparts. De plus, leurs fortifications avaient été hâtivement construites, dans le vif mouvement de retraite que La Fayette imposa à lord Cornwallis. [ Enfin — et Diane l'avait noté en examinant le?

* (1) Oh! -comme on est loin du pays!

lieux à la lorgnette — - une partie des murailles, bat» tues en brèche par l'artillerie de Rochambeau, était tombée dans les fossés, entraînant beaucoup de terre.

Ces diverses circonstances permirent aux deux audacieux fiancés et à leurs aides canins de se glisser facilement dans York-Town, ou, du moins, dans le boulevard de ronde séparant la ville de sa fortification* Là, c'était toujours le silence et le sommeil. Des hommes armés devaient être couchés sur l'herbe. Noa| amis ne s'avançaient qu'avec d'infinies précaution», j

La chaleur se faisait de plus en plus accablante. Diane craignit même un instant que le souffle haletant des chiens assoiffés ne réveillât quelque dormeur.

Il fallait une singulière énergie à Jean et à sa bienaimée pour continuer cette rude tâche. Leurs inaini commençaient à saigner, leurs genoux les brûlaient, leurs vêtements leur copiaient au corps comme s'ils! sortaient de l'eau.

La poudrière, but de leurs efforts, montra enfin sort dos rond, son gros dos de terre accumulée. Un factionnaire, nullement ensommeillé, celui-là, faisait les,, cent pas devant la porte.

Déjà le sergent s'apprêtait à faire aux chiens, d'ur* petit bruit de la langue, le signal convenu, lorsque Diane lui toucha le bras et lui souffla dans le tuyau de l'oreille :

— Il ne nous gêne pas...

En effet, les fiancés n'avaient pas formé le projet follement héroïque de se ruer sur la porte de la poudrière et d'y jeter quelque brandon enflammé. On ne} laisse généralement pas béant l'huis redoutable de la, Sainte-Barbe.

Ils comptaient faire mieux...

Dédaignant la sentinelle, ils continuèrent a rampe*;

203 SOLDATS DE i/AMOUR

sur la crête herbue de la contrescarpe. Ils atteignirent ainsi le haut de la poudrière, où ils s'arrêtèrent.

Alors, Diane fit un geste bref et releva une très longue pointe de fer, une sorte de lance, qu'elle traînait derrière elle depuis son départ du camp français, tandis que, simultanément, Jean déroulait une fine chaînette qu'il portait enroulé autour de ses reins et de son torse.

Preste, le jeune homme mit en contact la tige et la chaîne de métal, et bientôt, sur le sommet de la poudrière de York-Town, se dressa le paratonnerre de Franklin.

Diane d'Heurtebise, on le constate, n'avait pas oublié l'arbre du Grand-Canal de Versailles, où le savant philosophe avait convoqué la foudre.

Mais, dira-t-on, le sergent Bellefleur et la vivandière Mam'selle Madelon avaient-ils fait le vœu de préserver ce voican latent du feu céleste?

Pourquoi munir d'un paratonnerre cette casemate où les Britanniques ont accumulé des gargousses gorgées de poudre?

Interrogée là-dessus, Diane d'Heurtebise, très ferrée sur la question, puisqu'elle tenait la théorie du paratonnerre de la bouche même de Franklin, aurait certainement répondu :

— Oui, la poudrière ennemie serait protégée, en cette nuit orageuse, par la pointe plantée à son sommet, si le tonnerre, en y tombant, avait été, en suivant la chaîne, se perdre dans un puisard, une terre humide ou un fossé rempli d'eau.

« L'électricité céleste, comme aspirée par le paratonnerre, se serait alors enfuie sans éclat, sans étincelle et sans dommage... Mais ici, la chaîne disposée par Jean va toucher la pierre de la poudrière... y

r « Loin de vouloir offrir un chemin de retraite à la foudre, nous V attirons!

Et c'est pour cette raison que, sitôt le paratonnerre mis en place, le couple se mit à déguerpir, suivi de Rie et de Rac qui. flairant le danger, portaient la queue entre leurs pattes peureusement. Ce danger n'était pas illusoire.

•*•■> L'orage se rapprochait.

V En mer, d'incessantes décharges électriques zébraient la nuit d'éclairs livides, illuminant soudain le paysage. Avant peu, les nuages chargés de fluide se trouveraient juste au-dessus de York-Town.

— Hâtons-nous! pressait Jean.

S'il le fallait, trop de précipitation pouvait nuire, ta chaleur et l'orage risquaient de réveiller les ennemis étendus çà et là sur la crête des fortifications. On voyait remuer certains fantassins couchés le long des banquettes de tir. Rie et Rac, bien moins prudents qu'au début de l'expédition, filaient en tête, sans prendre la moindre précaution. Quand la foudre déchirait le ciel et le silence, sa brève lueur éclairait tout comme en plein jour, et nos amoureux frissonnaient. I L'événement confirma leurs craintes.

Comme ils allaient parvenir à la brèche par laquelle ils avaient pénétré dans le boulevard et les fortifications de la ville, une voix gutturale s'éleva : | — Hello! Stop!

! En vain, nos audacieux bêtes et gens se planquèrent-ils.

Un éblouissant zigzag les révéla, en même temps qu'il leur fit voir une patrouille anglaise : six hommes et un officier tout de rouge vêtus et coiffés d'un énorme bonnet à poils. Presque aussitôt, six mousquetons et Un pistolet ouvrirent Tceil sur le petit groupe.

— Stop! répéta l'officier en s'avançant l'arma haute. What do y ou want hère? (1)

Ce furent ses dernières paroles en ce bas monde..* A peine étaient-elles prononcées, qu'en une seconde a peine le paysage se colorait de rouge et d'ocre, qu'un vent de tempête balayait tout sur son passage et qu'un fracas effroyable s'élevait. Le tonnerre, comme l'avait voulu Diane d'Heurtebise, venait de tomber sur lai Sainie-Barbe de York-Town!

L'officier anglais fut arraché du sol et projeté tout droit, comme dans une ascension prodigieuse, tandis que ses soldats se dispersaient, poussés au hasard par; le déplacement d'air.

Diane, Jean et leurs chiens, rudement collés au sol, anéantis, éberlués, abrutis, pour tout dire, assistèrent au cataclysme; ils avaient beau l'avoir provoqué, \\i n'en croyaient ni leurs yeux ni leurs oreilles. Non seulement la foudre venait de transformer la poudrière en volcan, mais encore l'explosion provoquait un ex* traordinaire feu d'artifice : des gargousses, des boîtes de cartouches, des bidons de poudre lancés au ciel y, éclataient d'instant en instant. LTne grêle de terre, dej cailloux, de madriers et de débris de toutes sortes se} mit à pleuvoir de tous côtés.

Aussitôt, des cris humains montèrent. Le camp et la ville se réveillaient en sursaut. Les commandements se précipitaient, affolés, contradictoires, augmentant partout la paniqire.

Des soldats passèrent en courant, sans armes, frap« pés d'une terreur sans nom. !

— Nous sommes trahis! hurlaïent-il3. Il faut 90 rendre! Damnés Français!

(1) Que faites-vous icU

Dans la nuit redevenue totale, les fiancés et leurs molosses, loin de profiter, pour continuer leur retraite, du désarroi de leurs ennemis, attendaient tranquillement, toujours à plat ventre, l'énergique diversion promise par le marquis de La Fayette.

Sans elle, en effet, leur présence n'aurait pu, après l'explosion de la poudrière, passer inaperçue des troupes campées entre les remparts et l'armée assiégeante. Tout le monde était réveillé, inquiet, furieux.

Pris pour ainsi dire sur le fait, les jeunes gens héroïques eussent été certainement fusillés sans autre forme de procès.

Bellefleur, excellent stratège, avait eu l'idée de la chose. Sans cette précaution, la mort eût suivi de près le triomphe.

Bientôt donc, nos héros entendirent gronder, sur leur gauche, l'artillerie française, et presque aussitôt crépitèrent les projectiles lancés à la main par les grenadiers des tranchées.

Quelques minutes après, toutes les forces britanniques se ruaient sur le point qu'elles croyaient attaqué, et Bellefleur, voyant dégagés la brèche et ses parages, pouvair dire à Diane :

- — Debout, et vivement!

Les chiens bondirent en donnant de la voix. / Alors, on entendit s'élever les injonctions françaises :

— Qui vive?, i — France!

! — Avance à Tordre!

C'est fini. L'Angleterre s'avoue vaincue, en Amérique, par les « insurgents » et les soldats du Roi Très-Chrétien. Les diplomates feront le reste. La parole est encore aux soldats.

Le 19 octobre, dans une petite maison appelée Moore-House, bâtie sur un escarpement et d'où Ton aperçoit, dans la baie de la Cliesapeake, les vaisseaux de haut bord français, le général Washington attend. A ses côtés, sont le comte de Rochambeau, le marquis de La Fayette et, derrière lui, il l'a exigé, se trouvent Diane, le sergent Bellelleur. Rie et Rac sont couchés aux pieds du générai en chef des Etats-Unis et, près d'eux, le fameux Loupiot. N'ayant pas été à la peine, cet animal a tout de même tenu à l'honneur. On a redouté ses crocs, aussi l'a-t-on laissé faire ce qu'il voulait.

Un bruit de cavalcade... des commandements clairs. On entend les hautbois et les fifres des régiments du Roi...

C'est le général O'Hara qui représente lord Corni^al lis malade. Il vient déclarer que York-Town demande à capituler sans conditions.

Il vient livrer sept mille soldats, mille marins de Sa Gracieuse Majesté, deux cent quatorze canons et vingt-deux drapeaux.

Il vient promettre que, le lendemain, devant les Franco-Américains rangés en bataille, l'armée anglaise mettra solennellement bas les armes.

Cette dernière parade fut digne des vainqueurs et des vaincus. Ayant toujours respecté les lois de l'Hu« manitéj ils étaient emplis d'une mutuelle estime : « Ufl

silence universel, écrit Henry Lee, fut observé dans ce vaste rassemblement. »

Le soir, Washington, Rochambeau et La Fayette firent une visile courtoise à lord Cornv:allis, leur noble et malheureux adversaire. Quelques jours plus tard, quand il fut en meilleure santé, ils l'invitèrent à dîner.

Ce fut à la fin de ce repas que Washington prit à part le marquis de La Fayette et lui dit avec sa bonhomie habituelle :

— Je gage, mon cher marquis, maintenant que la cause de la Liberté est assurée du succès, qu'il doit Vous tarder de revoir Mme de La Fayette

Le jeune héros étouffa un soupir :

— Il m'a parfois fallu bien du courage! avoua-t-iï. J'aime ma femme à la folie.

— Eli bien, mon ami, vous voici libre. Sans doute pronterez-vous du départ de l'amiral de Grasse?

La Jayetle réfléchit et répondit assez vite:

— L'amiral ne partira pas avant plusieurs semaines. Il lui faut procéder au délicat réembarquement de9 troupes, des approvisionnements et du matériel, surtout s'il veut aller bloquer dans New-York les forces commandées par sir Henri Clinton...

— Je doute, fit Washington, que ce général attende de subir la même défaite que lord Cormvailis. Votre procédé fantastique est sans parade! Au moment où je vous parle, peut-être a-t-il pris place, avec ses troupes, à bord de l'amiral Hood.

« Mais, peu importe! Il est excellent que vous partiez le plus tôt possible. Vous serez, auprès du Roi de France, le plus digne messager de victoire. Vous direz à Sa Majesté ce que vous vîtes ici... Et, à l'occasion,vous épaulerez le docteur Franklin clans les négocia-» tions de paix.

— C'est entendu, mon cher général! Je vais me mettre en quête d'une excellente frégate capable de distancer les plus fins limiers de la flotte anglaise. Ce serait, en effet, un désastre si je venais à tomber aux mains ennemies, cela au moment même où la guerre se trouve virtuellement terminée... Et la catastrophe serait double, car j'aurai Vénus à mon bord...

— Vénus? sourit Washington. Que vous dira la marquise de La Fayette?

— C'est-à-dire, je compte faire s'embarquer avec moi ces deux héroïques enfants qui...

— J'ai compris! Leur mariage vous tient à cœur, et je vous approuve!

— Mon intervention et leur présence à mes côtés faciliteront peut-être leurs affaires. Le mari de Mlle d'Heurtebise ne peut rester simple sergent et. comme vous le savez, Bellefleur n'appartient pas à la noblesse, du moins quant à la naissance, car Sa Majesté Marie-Antoinette voulut bien le qualifier d'un titre, mais on ne le sait pas.

— J'ai songé à cela, mon cher marquis.

Ce disant, George Washington tira de sa poche un pli non scellé, qu'il remit à La Fayette :

— Voici une lettre à remettre aux mains de Sa Majesté Louis XVI. Elle lui dit mon immense gratitude... Elle lui promet l'alliance quasi perpétuelle de la nation américaine et du royaume de France... Elle lui fait connaître aussi la conduite magnifique de nos jeunes amis. J'ai cru pouvoir ajouter que le Congrès, sur ma proposition — je vais enlever la chose ces jours-ci — a nommé honoris causa M. Jean Le Ferme, dit Bellefleur, capitaine de l'armée des Etats-Unis.

« Le Roi. je pense, ne permettra pas qu'un capitaine (devant l'ennemi redevienne sergent en garnison?,

« Quant à votre frégate, elle est toute trouvée. Nous avons ici V Alliance, de 36 canons, achetée par le Con» grès, il y a trois ans. Elle est commandée par un capi« taine malouin. Il est vrai qu'il y a vingt-cinq déserteurs anglais à son bord, mais ce sont des hommes sûrs dont il répond, d'excellents manœuvriers...

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