LA MARCHE EN AVANT
La guerre allant faire entrer nos néros dans l'Histoire, en leur donnant une part remarquable dans des actions décisives, nous voici bien forcés d'initier Iq lecteur à certaines opérations militaires, sous peine d$ lu" faire perdre le précieux fil d'Ariane.
Présentons d'abord le général en chef de l'armé^ française.
Le lieutenant-général comte de Rochambeau avait cinquante-cinq ans à cette époque. Quarante années plus tôt. il faisait ses premières armes sous le maréchal de Saxe, le glorieux vainqueur de Fontenoy.
Deux blessures reçues à Lawfeld risquèrent d'arr«« ter là le cours de ses exploits. Il se rétablit pourtant et fut, dès lors, de tous les combats. A Clostercamp, l'illustre régiment d'Auvergne, qu'il commandait, paya la victoire par 53 officiers et 800 soldats tués ou bles« ses. Le chevalier d'Assas y succomba, comme on sait* ei. remplissant une mission donnée par ce chef. Ro« ^.hamreau fut lui-même dangereusement blessé.
C'était un officier strictement officier, c'est-à-dira ne vivant que pour son devoir. Il ne fuyait pas là Cour; il ne la hantait pas non plus. Cela lui fit atten* dre vingt années son grade de lieutenant-général.
166 SOLDATS DE l'àMOUR
Au moral, il rappelait Turenne. Solide, prudent, énergique et bon, il aimait les troupiers et économisait leurs forces et surtout leur sang. L'armée l'estimait fort.
Il venait de perdre son père et quittait sa maison de la rue du Cherche-Midi, pour aller en son pays, le Vendômois, régler certaines affaires, lorsqu'un courrier du Roi vint le réveiller, en pleine nuit. Il se leva, en pestant, car il souffrait d'une crise aiguë de rhumatisme inflammatoire.
L'ordre était bref.
Il était enjoint au comte de Rochambeau de se rendre à Versailles sans surseoir.
Il partit sur l'heure. Louis XVI l'attendait.
— Monsieur, lui dit le souverain, veuillez prendre note de ceci : je vous ai mis à la tête du corps expéditionnaire que, par une décision secrète, j'envoie à mes alliés américains.
II fallut tout improviser, et sans bruit. L'Amérique était pauvre, on dut emporter des farines, des biscuits, de la brique pour les fours, des pierres à fusil, des harnais, des cuirs, des étoffes pour les uniformes, des chapeaux, des outils; bref, littéralement tout.
On fit mieux.
On emporta même de quoi aider et ravitailler les iînsurgents. C'était, comme l'écrivait le Ministre de la ^Guerre, « digne de la sagesse et de la magnificence du Koi qui veut secourir efficacement ses alliés et les aider de toutes ses forces pour soutenir 1° justice de leur cause ».
Ceci est à rappeler. Mais passons / La fine fleur de la noblesse française se fit gloire 'de suivre Rochambeau : les Damas, les Lameth, les
Noailles, les Laval-Montmorency, les Montesquieu, les Vauban, les Castries.
Heureux ceux qui périrent Fépée à la main, face à l'ennemi. Ils n'eurent point à connaître l'exil, la guerre fratricide et l'échafaud I
Nos héros, on le sait, accompagnaient ce corps expéditionnaire qu'un habile marin, le chevalier de Ternay, fit passer à la barbe de l'amiral anglais.
L'arrivée de nos troupiers surprit fort les Américains non combattants. Les Français leur parurent propres, disciplinés, polis, exempts de toute morgue, bref, délicieux.
Habitués à être pillés par les Anglais, et parfois même aussi par leurs propres compatriotes, ils s'ahurissaient de voir « les poulets et les porcs se promener autour des tentes et qu'une feuille ne manquait jamais aux champs de maïs ».
Quelques Indiens alliés des Américains s'émerveillèrent de « voir les pommiers chargés de fruits, audessus des tentes françaises ».
L'infâme trahison du major Arnold porta un rude coup aux espérances de Washington. Son plan avait été dé terminer la guerre en s'emparant de New-York. L'armée de Sir Henri Clinton faite prisonnière, les Fri-ico-Américains se retournaient sur Aie de lord Çornwallis, qui opérait en Virginie ,
Rochambeau, toujours prudent, déconseilla Patraque de vive^orce contre New- York et préféra en finir avec lord Cornwailis. Il sentait l'Amérique à bout de forces ; elle manquait d'hommes. Elle n'avait plus
d'argent. Il fallait frapper un grand coup, terminer la guerre par une victoire décisive.
Ceci exposé, revenons à nos Gardes-Françaises.
Si le régiment dut rester aux ordres du général de Rochambeau et attendre, avec l'armée, Tordre du départ pour la suprême rencontre, la compagnie de Gi« brac, par une rare faveur, fut détachée et confiée au marquis de La Fayette.
Ce fut une joie générale, quand l'excellent capitaine apporta la nouvelle.
— Mes enfants, annonça-t-il, nous partons ! On nous envoie montrer aux habits rouges notre uniforme tricolore !
À cette compagnie d'élite, se joignirent les volontaires commandés par ce marquis de la Rouerie, qui voulait n'être que le colonel Armand. Il avait sou9 ses ordres, comme capitaine, ce chevalier du Plessis de Mauduit, fort prompt à se fâcher tout rouge» si <p l'appelait autrement que Thomas Duplessis-Maujàuit.
Deux types à ne point contrarier.
Avons-nous à dire qu'à ces braves se joignirent d'autorité « Loupiot », Rie et Rac.
Entre nous, il faut l'avouer, les trois compères à quatre pattes se promettaient de bons coups de dents. Ils avaient quelque peu tâté de la chair indienne. lor3 de la délivrance de Diane et ils se sentaient la curiosité — blâmable, nous n'hésitons pas à l'écrire — de mordre un peu dans la chair rose des soldats de Sa .Gracieuse Majesté le roi George III.
0 puissance du mauvais exemple l On voit ce que les instincts sauvages, mal endormis dr.ns le cœur de Loupiot, avaient fait de Rie et de Rac.
Ceux-ci devaient bientôt se signaler à l'attention générale en aidant à punir la trahison et le crime.
En effet, la compagnie de Gibrac, pour gagner la yirginie, dut prendre la route du Sud.
Les hasards de l'itinéraire la firent repasser par ce même chemin que Boomer et Ali, son âme damnée, avaient suivi en compagnie de l'infortuné Tom Blass.
Un matin, les trois animaux se mirent à flairer le sol avec insistance, puis à gratter.
On les appela en vain.
ïls continuèrent à fouiller la terrv, -
Alors, on fit cercle autour d'eux. Chacun les savait dignes de confiance.
Bientôt, pourtant, on dut les arrêter et, tandis que Diane se couvrait d'un signe de croix, les hommes, imitant leur capitaine, se découvrirent gravement.
Le cadavre de Tom Blass apparaissait...
On avait ordre, en ces cas-là, exactement comme de nos jours, de chercher l'identité du soldat défunt e* d'essayer de trouver sur son corps ou dans ses vêtements, des souvenirs, des papiers, ultimes reliques, pour les transmettre à la famille.
Sur l'ordre de M. de Gibrac, deux Américains se mirent à l'œuvre.
Soudain, l'un d'eux poussa un cri :
— Mon frère ! Mon pauvre cher Tom î
— Etes-vous bien sûr? demanda M. de Gibrac en se penchant sur la fosse funèbre.
— Hélas ! mon capitaine, répondit «: l'insurgent $ en montrant différents objets, voici sa poire à poudre* et sa montre, et son portefeuille.
« Mais, continua-t-il, si douloureuse que soit ma lâche, je vais essayer de me faire une conviction, quand ^ la mort de Tom.
170 SOLDATS DE i/ AMOUR
— Laquelle? demanda Diane, apitoyée par les larmes du jeune homme.
L'Américain précisa :
— J'ai toujours eu l'idée que la disparition subite et mystérieuse de mon frère cachait un crime !
Et, comme on se récriait, il continua :
— En ses derniers jours, Tom fut chargé d'accompagner un étranger, un Européen... un dénommé Hans Boomer...
Cette révélation, car c'en était une pour Diane et pour le sergent Bellefleur, leur arracha deux cris de surprise. Ils savaient simplement, par le récit de M. de ÎNoailles, que l'agioteur se trouvait en Amérique, et dans le camp des Hessois.
Cinq minutes plus tard, le médecin charge d'accompagner les troupes, après avoir examiné le cadavre, pouvait certifier :
— Ce jeune homme a succombé à une blessure du crâne... Le décès fut brusque... On dut le frapper par surprise et par derrière !
— Par derrière, souligna le frère du défunt, c'est-àdire par trahison !
— Cela, fit l'homme de l'art, je ne pourrais l'affirmer devant ma conscience. C'est en dehors de ma compétence. La Science ne me permet aucune conclusion.
A l'étape, les singulairtés de cette découverte furent contées à La Fayette.
— Gimat, conclut-il en s'adressant à son secrétaire, prenez donc note de la déposition de monsieur le médecin-major et de celle de M. Blass ; tout me porte à soupçonner là une fourberie nouvelle de ce Boomer. Nous joindrons cela à son dossier. Il commence à être copieux...
« Et si le drôle nous tombe entre les mains.. «
— J'ai promis de tirer pur la corde ! s'écria le mar.* quis de la Rouerie, avec le plus grand sérieux !
M. de La Fayette se déclarait, en tactique, l'homme de l'offensive. Il le devait, non seulement à sa jeunesse, à la fougue de son tempérament, mais encore à la formation militaire qu'il avait reçue de ses maîtres. Washington et Rochambeau durent plusieurs fois le modérer, malgré qu'il sût toujours forcer la Victoire à lui sourire.
D'ailleurs, il fallait de l'audace.
Le général lord Cornwallis, contre lequel marchart l'ami de Franklin, venait d'infliger de cruelles défaites aux Américains, dont celle subie par le général Gates, dans la Caroline du Sud.
Et le marquis français de dire aux siens :
— C'est maintenant qu'il faut s'apprêter à combattre en souriant !
Comme la désertion était la plaie de l'armée américaine, il piqua d'honneur les « insurgents » par ce petit discours :
— Cette expédition sera très dangereuse. Nous n'avons, devant nous, d'autre espérance que la mort ou la victoire.
« J'espère ne pas être abandonné de vous !
« Toutefois, ceux qui veulent s'en aller sont libres* Il en est encore temps!
Dès lors, il n'y eut plus un déserteur, et même uni sous-officier américain, bien empêché de suivre à pied* car il avait fort mal à une jambe, voulut louer uri chariot à ses frais.
172 àOLDATS DE L'AMOUR
• Diane lui sourit et lui offrit sa carriole de vivandière.
Cependant, lord Cornwallis s'amusait des efforts du Jeune gentilhomme et tenait sur son compte des propos pour le moins inconvenants.
. — Il îvest pas même assez fort pour se faire battre, disait-il en riant.
» Comme réponse, on pressa l'offensive.
\ Numériquement trop faible pour ae-^pter ou imposer des batailles en règle, la colonne formée par La Fayette entreprit une des plus dures guerres qui soient: Celle d'escarmouches.
Ses miliciens américains redoutaient l'excellente cavalerie de lord Cornwallis. Celle-ci venait de lui être fournie par ses alliés nègres. Elle ne comptait que d'excellents chevaux.
Du côté français, seuls une trentaine d'officiers étaient montés.
Ce jour-là, de fort bonne heure, dans la brume, La Fayette et ceux des siens qui étaient à cheval partirent en reconnaissance. Ils avaient prévenu M. de .Gibrac :
— Simple pointe... Nous ne tarderons pas à rentrer. ïl nous faut éclairer quelque peu notre lanterne. En notre absence, vous exercerez le commandement suprême.
Le capitaine eut un pâle sourire.
Depuis plusieurs jours, de sombres pressentiments l'accablaient. Il se sentait attendu par l'Eternité... Cette perspective ne l'effrayait nullement...
Nous l'avons dit. Cet excellent gentilhomme aimait
la reine Marie-Antoinette, et la seule joie de cette affection trop haut placée, c'était de sentir, sur sa poitiine, la caresse d'un sachet de soie où se trouvaient enclos les pétales sèches de la rose abandonnée un jour par la Reine.
Les cavaliers partis, M. de Gibrac prit à part le sergent Bellefleur et lui dit :
— Mon ami, vous savez en quelle estime je vous tiens et Faffection que je vous porte... J'ai des pressentiments. Ma fin est proche, très proche même... C'est pourquoi je vous ai prié de venir ici.
« Je dois prendre certaines dispositions. La première est relative à mon devoir militaire. Traitons-Ià tout d'abord.
« Sergent Bellefleur, si je suis tué avant le retour do MM. les Officiers, je vous charge de prendre le com« mandement.
— Mon capitaine... voulut protester avec modestie, notre ami.
L'officier le fit taire d'une tape affectueuse.
— Là... Là... Je sais ! Ce que je fais est fort bien. Vous êtes un bon, un excellent sous-officier. Si Dieu et le Roi le veulent, vous serez plus tard, bientôt oeutêtre, un excellent officier... et un parfait mari.
« Voici ce point réglé.
« Passons à l'autre.
« Je porte, autour de mon cou, une sorte de scapulaire... Il est pieux, mon ami, bien que profane : il renferme un souvenir...
« Moi mort, je vous demande ce service : me retirer ce sachet et le conserver secrètement... Quand vous serez de retour en France, tout porte à croire que vous irez à Versailles, et que vous verrez Sa Majesté la Reine.... Si, si î Elle vous porte un vif intérêt..*
« Vous lui demanderez la faveur d'un entretien particulier. Là, vous lui direz à peu près ceci :
« Madame, avant de mourir au service du Roi, <c 3VI. de Gibrac m'a chargé de vous restituer la rose '<< qu'une nuit de gala, dans la grotte de Trianon, vous « daignâtes laisser tomber à vos pieds. Elle a parfumé j£ toute la vie de cet officier. »
« C'est tout !»
Ellen von Plufken apprit de Mohwack lui-même, on devine avec quelle rage froide, la délivrance de Diane d'Heurtebise. Elle en fut malade, et dut prendre le lit. jOn craignit une jaunisse.
On se trompait. La haine fut plus forte que le mal. jCe fut elle qui remit sur ses pieds la belle et dangereuse ifille brune.
Sans donner d'explications ni à son père, ni à Hans Boomer, et encore moins à l'Indien, dont elle redoutait les entreprises, elle sella son cheval, vérifia son pistolet, nettoya son rifle et endossa son déguisement. Elle redevint miss Ellen, la fondatrice du Club américain € Liberté ».
— Tarteufel! soupira Hans en la voyant sauter en Belle, si je n'avais au cœur et dans le sang le désir de la blonde Diane, cette diablesse couleur de lune et de nuit m'embraserait. J'en ai la persuasion!
Von Plufken retint sa fille un instant.
— Où vas-tu? Prends. garde... L'histoire du major Arnold, l'arrivée de ces satanés Français, ont changé bien des choses, ma fille... Sois prudente, voire même prudente à l'excès!
€ Il ne faut pas l'oublier, par un fâcheux concours
de circonstances, le colonel de Noailles, quand il vint parlementer au sujet de Mlle d'Heurtebise, ta vue à mes côtés. Or. le comte est parent du marquis...
Tout épais qu'il fût, le Hessois n'avait pas été sans deviner le secret de sa fille. Celle-ci vouait à La Fayette un amour sans espoir, qui, comme il arrive chez les « natures vaillantes » — ainsi pensait von Plufken — tournait à l'exécration et poussait à une sanglante revanche.
Ellen ne répondit d'abord pas aux conseils paternels, elle se contenta de sourire. Ensuite, après avoir haussé les épaules, elle daigna préciser :
— Je n'ignore rien et je sais me conduire. D'ailleurs, en ce moment, le comte de Noailles se trouve, avec les Gardes-Françaises, au camp du comte de Rochambeau. Le marquis de La Fayette, lui, s'aventure en Virginie.
Puis, résolue, les yeux durcis :
— Ne vous inquiétez pas de moi. Je vous reviendrai sous peu, ayant tué, de ma propre main, l'homme qui osa me dédaigner.
Ellen était sincère en s'exprimant ainsi.
Elle croyait pouvoir se jouer de la confiance du jeune gentilhomme et lui envoyer une balle entre les deux épaules. Ceci dès que le hasard consentirait à les laisser en tête à tête, loin de tout regard indiscret,
Si la femme propose... l'amour dispose!
Ellen accomplit une très dure randonnée à cheval, à travers la Pensylvanie et la Virginie occidentale. Elle mena la vie solitaire et farouche des coureurs des bois et des trappeurs. Enfin, ayant gagné Baltimore, elle chercha à se renseigner sur La Fayette.
C'était bien tomber. En effet, la ville, — ce n'était alors qu'une sorte de grand village, — se trouvait encore dans un état d'enthousiasme. Le marquis venait
H76 «OLDÏTS t>E L'AMûTJS
d'y passer et toutes les dames du lieu s'employaient a coudre et à tailler des chemises pour ses volontaires américains.
Ellen put donc apprendre que ceux-ci lui avaient été envoyés sans chemises, sans souliers, les vêtements en lambeaux, et, naturellement, sans argent.
Comment eût-il pu agir sans faire des dettes? Il signa 2.000 livres stei-ling de billets aux négociants de Baltimore, afin d'acheter ce qui manquait à ces braves gens.
Ellen haussa les épaule»
Les qualités de La Fayette, en montrant à la jeune fille ce qu'il valait, ne faisaient qu'augmenter son haineux dépit.
Elle s'éloigna de Baltimore la rage au cœur, en invoquant l'Enfer. Celui-ci, on doit le penser, se mit de son côté, tant il est rare qu'il n'aide pas ceux que le mal attire irrésistiblement.
Comme elle prenait un frugal déjeuner du matin dans une ferme isolée, le bruit d'une cavalcade la fit lever la tête. Elle tressaillit alors de la tête aux pieds.
Des officiers français venaient d'arriver. Ils demandaient au fermier des explications. T'.ien s'avança, se cacha derrière un volet et, avec une joie violente, reconnut celui qu'elle aimait. Elle eut aussitôt la folle, .c.ivie de s'élancer.
Une prudence la retint :
— Voyons d'abord si le comte de Noailles... Le hasard est un dieu si puissant...
Mais non, le colonel ne figurait pas parmi ceux que commandait La Fayette, et la jeune fille reconnut seulement Thomas Duplessis-Mauduit et le marquis de la Rouerie.
C'était retomber en pays u connaissance.
"On lui fit, en effet, un bel accueil avec la politesse îa plus charmante et la plus chaleureuse.
La Fayette ne songeait plus du tout à cette merveilleuse jeune fille brune aperçue, par son cousin de Noailles, dans la tente de von Plufken. Après tout, n'y avait-il au monde qu'une jolie personne aux cheveux «le jais?
— Vous tombez bien. Messieurs! s'écria-t-elle en français. Ce brave colon baragouine un mauvais anglais. C'est admissible, il est de race espagnole.
« Mais ce pays est celui de mon enfance et je suis là, moi, pour vous renseigner et. si vous y consentez, vous piloter.
« Auparavant, venez boire une tasse de lait, bien chaixd, bien crémeux!
, Peu après, tandis que les gentilshommes savouraient un champêtre déjeuner, Ellen s'éclipsait sous un futile prétexte et allait bavarder avec la femme du fermier. Celle-ci, la jeune fille ne fut pas longue à s'en apercevoir, était « loyaliste ». On lui devait la neutralité de son époux. Il faisait valoir ses terres, au lieu de « s'insurger », selon l'exemple donné par ses frères.
La Hessoise se démasqua. Dès lors, les deux filles d'Eve sympathisèrent et Ellen sur ce qu'elle voulait savoir : la position des troupes anglaises.
Maintenant, après avoir revu l'élégant marquis de La Fayette, miré ses yeux noirs dans l'eau bleue de son regard et entendu sa voix, une lâcheté lui venait soudain. Elle s'avouait, non sans se mépriser à l'extrême :
— Je ne pourrai pas le tuer, je le sens! En mon âme, j'éprouve encore plus d'amour que de haine! Estce bête!...
€ Savoir qu'il a cessé de respirer, qu'il ne câlinera
173 SOLDATS DE l'aMOUR
plus la marquise, cela, d'accord! L'assassiner moiin' . non!
D'où la modification apportée à son plan :
— Je vais l'égarer... le livrer aux troupes de lord Cornwallis... Le spectacle de sa surprise et de son indignation, quand il s'apercevra que je l'ai fait tomber dans un piège, me sera la plus douce chose du monde.
Tout faillit bien se passer selon les intentions de l'amoureuse enfant de von Plufken.
Se confiant à celle qu'ils croyaient la fondatrice du club féminin « Liberté », à la loyale miss Ellen Ellen, La Fayette et les siens remontèrent à cheval et suivirent la Jeune fille.
Les troupes anglaises ne se trouvaient pas très loin. Dans deux heures au plus, on tomberait sur elles. Pour motiver cette assez longue chevauchée, l'astucieuse Hessoise avait eu l'ingéniosité de dire au marquis :
— Je vais vous conduire, par des chemins détournés, jusqu'à une sorte d'observatoire, situé en pleine forêt. De ce lieu, vous pourrez dominer toute la contrée, et je pourrai mieux me faire comprendre... Je vous montrerai, comme sur une carte, la manœuvre à exécuter pour couper en deux votre adversaire.
Le hasard, jusque-là complice d'Ellen, allait avoir la soudaine fantaisie de passer au camp adverse. Il prit la forme d'une tribu d'Indiens chasseurs, et aussi loyaux alliés des « insurgents ».
La Fayette leur était connu. Quelques semaines plus tôt, le jeune major-général avait été reçu en grande pompe par « Messieurs les Sauvages ».
C'était une tribu du nord, les Onéïdas, chassés de leur territoire ancestral par les troupes anglaises. Voisins de la frontière canadienne, ils gardaient le souvenir des Frangais et du marquis de Montcalm.
La Fayette leur plut. C'était un charmeur.
Il leur plut tant qu'ils lui décernèrent, honneur insigne! le nom de Kayewla, jadis porté par le plus illustre de leurs guerriers.
Ce fut de ce nom qu'ils le saluèrent. Ils lui dirent ensuite, en un touchant mais exécrable français — très déformé, en outre, par leurs voix gutturales :
— Kayewla, illustre frère blanc, le Grand Esprit t'aveuglerait-il ? Sache, ô guerrier trois fois redouté, que ta marche te conduit tout droit dans le camp des hommes avx habits couleur de sang.., Ils sont au nord, et ils sont au sud... ils sont à l'ouest... Si tu ne remets tes pas dans tes pas. tu es pris!
La Fayette se tourna vers Ellen et lui expliqua les paroles des Onéïdas.
— J"ai pu m'égarer, avoua-t-elle, cachant avec soin sa confusion et sa fureur, Cette nature vierge, vous le
1 constatez, change avec chaque saison. On ne retrouve plus les pistes...
C'était admissible.
Au surplus, les Indiens se chargeaient de remettre '« Kayewla et ses enfants » dans la voie saine, de les ramener « vers les guerriers du Roi-Soleil ». — pour eux le roi de France était toujours la vivante incarnation de l'astre solaire.
On fit demi-tour.
Et, comme un bonheur n'arrive jamais seul, on tomba, dans une clairière, sur un campement d'Américains. C'étaient six cents riflemen (fusiliers), des hommes d'élite, des montagnards, excellents tireurs. Renfort quasi miraculeux!
Cela ne faisait pas l'affaire d'Ellen.
— Le Ciel se déclare contre moi cette fols encore,
ÎSÔ SOLDATS DE i/àMOUR
grondait-elle entre ses dents. Est-ce que La Fayette se« rait invulnérable?
Aussi, comme sa race pratique n'aime pas à se heurter à des impossibilités matérielles, la jeune fille décida d ï ne pas persister dans cette entreprise*
Son plan était changé!
Tandis que La Fayette, le colonel Armand et le cnevalier du Plessis s'entretenaient gaiement avec les riflemen, elle s'écarta avec précaution de leur groupe. Quand elle se jugea assez loin des Franco-Américains, elle lança de leur côté un suprême regard de haine et murmura :
, — J'aurai ma revanche!
Elle poussa son cheval brusquement.
Le marquis de La Fayette mit quelque temps â s'a» percevoir de la disparition de celle qu'il croyait miss Ellen Ellen. Fort éloigné de croire à une fuite, il se mit à redouter une erreur ou un accident.
Il allait ordonner de faire demi-tour, afin de retrouver les traces de la jeune Américaine, lorsque Thomas Duplessis-Mauduit lui saisit vivement le bras» en disant :
— Chut!
Un instant après, le gentilhomme breton déclarait, en indiquant la direction du nord-est :
— On se bat ferme là-bas... Le vent m'apporte des bruits de fusillade...
— Attaquerait-on notre colonne?
Personne ne répondit à cette question de La Fayette! le vent s'en chargea...
On tirait le canon...