UNE AVENTURE DE TA FAYETTE
Depuis fort longtemps, nous n avons plus parlé de ce jeune et ardent gentilhomme. On se souvient peutêtre de ce frère de lait de Diane d'Heurtebise, brûlant d'enthousiasme pour la cause américaine. Il s'est fait connaître en enfreignant les ordres formels de Louis XVI et en jouant, en même temps, un tour pendable à scn oncle M. de NoalHes, ambassadeur de France à Londres.
Son équipée, nous avons dû le dire, fit grand scandale, mais, en Un de compte, elle précipita la France officielle, c'est-à-dire le Roi, les ministres et la Cour, dans les bras de Benjamin Franklin, pris dans le camp des « insurgents ».
La surexcitation du marquis de La Fayette dépassait tout. Il était si exalté que, dans sa cabine de La Vie» toire, malgré le dur balancement des flots de l'Océan, 51 écrivait à sa jeune femme:
« Défenseur de cette liberté que j'idolâtre, libre moi' même plus que personne, j'espère qu'en rna faveur vous deviendrez une bonne Américaine... »
Dès qu'il eut mis le pied sur la terre de V Union, il éprouva une certaine surprise.
Osons dire la vérité. Il fut, ainsi que ses compa-
gnons, traité en aventurier. On le lui déclara. On ajouta que ses amis et lui étaient formellement indésirables.
Le président du Congrès refusa de le recevoir
En vain, La Fayette montra-î-il une lettre de Deanc Cette lettre l'accréditait. On fit la sourde oreille.
On lui en donna la raison.
Et combien elle était plaisante!
Les gouverneurs des Colonies Françaises avalent pris l'habitude de se débarrasser des mauvais sujets et des fortes têtes, en les recommandant aux Américains. Ceci dit, on le comprendra, les Yankees, échaudés, ne virent pas, dès l'abord, les officiers français d'un bon œil.
Enfin, après bien des négociations, La Fayette vit ses services acceptés « en raison de l'illustration de sa famille et de ses alliances ». On lui donna une commission de major-général, mais à titre simplement honoraire.
Il dut donc se morfondre quelque temps à Georgetown.
Là, on ignorait totalement ce qu'étaient la France et les Français. Qu'on en juge par cette anecdote authentique.
« Un jour, l'un des compagnons de La Fayette, ayant réussi à apprendre un peu d'anglais, entra chez un fermier et fit avec lui la causette : « Je suis bien aise, lui dit l'Américain, d'avoir un Français chez moi... C'est que le barbier est loin d'ici! Vous me raserez! — Eh! répondit notre compatriote, un peu étonné, comment ferais-je? Je ne sais pas me raser moi-même. Je charge de ce soin mon domestique; il vous fera la barbe, comme à moi. — C'est singulier! On nous avait assuré que tous les Français étaient barbiers et joueurs de violon. y> Là-dessus, l'hôte voit arriver, avec les rations
JF
destinées aux officiers de France, une forte pièce de, bœuf : « Comme vous devez être heureux, Monsieur* de manger du bœuf! — Mais, j'en mange en France, et d'excellent! — C'est impossible, Monsieur; si cela était, vous ne seriez pas si maigre! » , Telle était, à cette époque, notre réputation!
Quelques mois plus tard, l'amiral d'Estaing s'assura par lui-même qu'on nous croyait, en Nouvel le- Angleterre, chez les Puritains, « un peuple de gens maigres et toujours en danse ».
Un billet de La Fayette à Washington fut lu au Congrès et toucha enfin les fibres américaines. Il y disait qu'il était venu dans le Nouveau-Monde pour servir, a ses frais, et comme simple volontaire.
Le générai en chef des « insurgents » apparut au jeune marquis au cours d'un dîner auquel assistaient plusieurs membres du Congrès; il vit, en lui, un homme dont il est difficile d'oublier les traits et l'allure.
Son visage était froid, énergique: le nez long et bosselé, les lèvres plissées. Il donnait une impression de grande force tranquille et de résolution. Il représentait bien des hardis colons habitués, depuis un siècle,à vaincre la nature et les hommes, la forêt vierge comme les sauvages indiens.
Il était riche, du chef de son père et de celui de sa femme. L'auteur de ses jours comptait parmi les plus opulents planteurs de FEtat de Virginie. Sa compagne, une veuve charmante et vertueuse, lui apporta d'immenses domaines, qu'il gérait avec zèle et autorité.
Washington, que la lutte pour la liberté de sa patrie avait arraché à ses terres et fait officier, se trouvait alors en proie à des difficultés inouïes, sur lesquelles nous passerons; puisque nous avons montré avec quel