‹ ŒuvresChapitre 4 sur 13 · L . : ■ ÏLKS · texte numérisé non relu

L . : ■ ÏLKS

secret plaisir Hans Booraer en fit l'observation à Georgetown.

L'arrivée du jeune marquis lui fut bienfaisante. Elle galvanisa son énergie et lui redonna de l'espoir.

De fait, Tarai de Diane d'Keurtebise, par un phénonène de sympathie assez fréquent, plut tout de suite au futur président des Etats-Unis.

il gagna son cœur pour toujours.

Ln des témoins de cette entrevue historique, Moreau de Jonnès, nous a laissé son témoignage. Voici comment il décrit le marquis de La Fayette :

« Cétait un cavalier charmant, élancé, d'une taille élégante, à l'air très distingue. Il avait le teint blanc. les cheveux blonds, poudrés et crêpés, avec les ailes frisées cachant les oreilles. Il produisait l'impression la plus favorable, grâce à sa bienveillance et à son affabilité] qui lui gagnaient l'affection générale. »

Pour achever son portrait, à cette époque, disons qu'il portait un habit bleu clair, de drap fin, avec des dentelles aux manches et en jabot, une culotte et des bas de la même couleur et de? escarpins vernis, à boucles de diamants.

En quelques quarts d'heure de conversation, Washington s'aperçut que, malgré sa jeunesse, ce brillant gentilhomme différait tout à fait des singuliers officiers fr-r.-ais qu'avaient envoyés aux « insurgent? » les gouverneurs de nos colonies.

L'art de la guerre, la tactique et la stratégie ne îuï étaient pas inconnus. C'était vraiment un soldat. Aussi le prit-il à part pour lui dire en souriant :

— Votre juvénile impatience, mon cher marquis,n'aura guère de reproches à me faire. Avant de me cou» cher, je signerai moi-même votre brevet de major-géné» rai.

« Vous partirez demain à l'aube. Je vous cliargf d'une mission fort importante. Voici de quoi il s'agit-. C'est assez délicat... Vous verrez que je vous traite m ami...

« I! y a, parmi nous, un officier général nonmé Arnold... Il ne manque pas de talent militaire On lui a donné, en conséquence, un commandement d'une certaine importance, vous le constaterez en étudiant la carte. Il défend la position de West-Point, surl'Hudson.

« De là, nous pouvons toujours garder l'espérance de conquérir New- York.

« Mais Arnold nous gardera-t-il le fort de West- Point? »

Et comme La Fayette faisait un geste de généreuse dénégation, Washington hocha la tête d'un air de doute attristé et reprit :

— Cet homme n'est pas sûr... Déjà, quand il commandait la place de Philadelphie, il avait déplu aux autorités civiles par ses manières hautaines, son luxe, sa prodigalité.

« Il a même bravé les convenances politiques en épousant miss Margaret Shippen.

« C'est une des beautés de la ville, certes, une personne vertueuse, je le sais, mais dont la famille et les goûts sont « loyalistes », c'est-à-dire restés fidèles aux Anglais...

« Il a fait mieux. Toujours pressé de besoins d'argent, il a quitté son poste, pour aller former, dans l'ouest de L'Etat de New- York, un grand établissement agricole.

— Et vous avez toléré cela? s'étonna La Fayette. Washington fit un geste d'impuissance :

— Nos officiers, comme nos soldats, servent en vo-

lontaires et pour une période limitée. Je lui ai fait infliger un blâme, par une cour martiale. Bref, il a repris du service.

< Mon ami. c'est vers ce général douteux que je vous envoie. On me dit qu'il est criblé de dettes. On me fait encore bien d'autres rapport?...

« Je compte sur vous pour conserver la position de ^est-Point, même si...

Il n'acheva pas et se contenta de pousser un gros soupir de désolation.

La Fayette avait compris; il lui étreignit les mains avec une réelle émotion.

Ce geste avait la valeur d'un serment.

Four se rendre de Philadelphie à West-Point, en évitant les grands alentours de New- York, occupés par Jes troupes anglo-hessoises, La Fayette et sa petite escorte n'avaient qu'à suivre la rivière Delaware.

Celle-ci coulait alors en de ravissants paysages. La nature y déployait sa magnificence en toute liberté. En effet, l'Amérique de cette époque était fort peu peu* plée. Elle comptait au plus deux millions d'habitants.

J^e marquis et les soldats américains, chargés de l'accompagner,, charmaient les loisirs de la route en se donnant mutuellement des leçons d'anglais et de français.

Ils étaient jeunes. Tout leur était prétexte à rire.

Avec d'autres soldats, des hommes plus rassis, car ceux-ci. pour le plus grand nombre, étaient encore des enfants, cette gaîté n'aurait pu durer.

En effet, le temps se mit à faire grise mine et, bien-

tôt, le captain Smith, chef de la petite troupe, quant a l'itinéraire dut prévenir La Fayette.

— Mon général, lui dit-il en indiquant de gros nuages, couleur de plombagine, dont la cavalcade se hâtait vers TOuest, il se prépare quelque chose de désagréable...

. Pour toute réponse, le marquis se contenta de sourire.

Cet air chagrin pris par la nature, l'électricité dont était imprégnée l'atmosphère lui rappelaient une image avenante. Il se revoyait, avec sa chère petite Diane* sur les flots troublés du Grand Canal, à Versailles, se dirigeant à force de rames vers l'arbre où Franklin venait de faire installer son appareil afin d'y attirer la foudie.

— Je comprends, fit Smith, vous ne connaissez pas le danger que peuvent nous amener ces nuages. Ce pays, mon général, n'est pas, comme le vôtre, comme toute l'Europe ou presque, un pays de tout repos. Les forces naturelles s'y déchaînent avec une ampleur inimaginable.

La Fayette eut un signe de tête affirmatif et demanda :

— Vous craignez la foudre? Elle peut incendier ces bois?.

— Je me soucie assez peu du tonnerre et de l'incen» die, déclara le captain Smith, et ce n'est pas le feu que je redoute, mais l'eau...

Le marquis désigna le fleuve et fit, avec quelque sur* prise :

, — - Celle-ci?

— Oui, confirma Smith. Le Delaware est un heuvë fffroyable en ses caprices. Ce long ruban liquide, qui prend sa source dans les monts Catskill, coupe les

Blue-Mountains au défilé de Water-Gap, finit, après avoir passé par Philadelphie, en un estuaire de cinq lieues de large et reçoit, sur les cent vingt-cinq lieues de son cours, une infinité d'affluents, de torrents venus des montagnes.

« Quand des pluies un peu importantes tombent sur les sommets, ces affluents se gonflent, se précipitent... Et le Dela^vare, si paisible tel que vous le voyez, devient une sorte de marée dévastatrice- Soucieux, il ajouta :

— Dieu veuille qu'il ne pleuve ni sur les monts

Catskill ni sur les Blue-Mountains!

— Bah! le consola Lafayette, si nous ne pouvons plus aller à pied, nous nous mettrons à la nage!

Et il reprit le cours de ses gaies conversations mi en anglais, mi en français.

Une heure après l'avertissement donné par le captain Smith, la petite troupe voyait la vallée se resserrer devant sa marche; les collines se rapprochaient. Elles devenaient plus hautes, plus abruptes. Le rocher remplaçait la terre arable.

Plus d'arbres, mais des touffes d'ajoncs et de genêts qui rappelaient à La Fayette les deux pays celtiques id'où il était originaire : l'Auvergne et la Bretagne. ' A un moment, il y eut si peu de place entre le fleuve fet la paroi rocheuse qu'il fallut cheminer en file inifiienne.

— Les chevaux, fit remarquer Smith, semblent donlier des signes d'inquiétude.

C'était vrai. Douées peut-être d'une hypersensibilité, les bêtes semblaient deviner un péril assez proche.

— Hâtons-nous, dit encore le captain en mettant sa toaonture au trot. Je voudrais nous voir hors de cet in-

femai défilé. Si l'inondation nous y surprenait, je ne donnerais pas un penny de notre peau.

— Quoi? demanda le marquis, craindriez- vous cela si vite?

Pour toute réponse, Smith désigna de sa dextre l'eau du Deiaware. Elle était devenue jaunâtre. Elle coulait plus rapidement et semblait, par endroits, bouillonner.

Elif entraînait aussi de multiples débris : paille, roseaux, branchages feuillus et même d'assez forts arbuste-; que la crue avait dû emporter.

De larges gouttes de pluie tiède tombèrent, Chacun déroula son manteau en hâte, tandis que Smith pressait sa menture.

Soudain, celle-ci s'arrêta net et, la tête levée, les oreilles dressées, se mit à hennir lugubrement.

— Mauvais signe, murmura son cavalier.

— Qu'y a-t-il? s'enquit La Fayette, chevauchant juste derrière le captain.

— Il y a, général, que mon cheval a peur... Or, s'il a peur...

Sans poursuivre sa phrase, il mit brusquement ses mains en cornet autour du pavillon de ses oreilles.

Le marquis le vit aussitôt froncer les sourcils et pincer les lèvres.

— Ce que je redoutais va se produire, cria soudain le captain. J'entends le bruit des eaux déchaînées... Nous n'avons pas un instant à perdre si nous ne voulons pas être emportés comme des fétus!

« L'impitoyable inondation accourt à la vitesse d'un chev;ji au galop!

« A3 on général, messieurs, pied à terre!

— Mais, hasarda le Français, nos chevaux? Srcjth haussa les épaules :

— Perdus!

Et, désignant une plate-forme taillée dans le roc par un phénomène naturel, à dix ou douze pieds au-dessus de la berge, il murmura :

— Pourraient-ils grimper là-haut?

Puis, d'une voix rude et décidée :

— Allons, qu'on se hâte!

« Chacun, s'il veut sauver sa vie, doit suivre mon exmp'.e. Je montre le chemin!

Il s'élança, atteignit une touffe de genêts, se hissa.

— Elle tient, grâce au ciel!

Ses mains saignèrent ensuite sur une arête rocheuse? il posa ses pieds sur une racine, s'accrocha, jura, souffla, faillit perdre l'équilibre... Enfin, il atteignit le reb l de la plate-forme et poussa un cri de victoire en s'y hissant.

Cela fait, il se coucha à plat ventre et tendit le canon de son fusil à La Fayette.

A peine *.e dernier des Américains était-il parvenu en lieu sûr que le flot terrifiant apparaissait en grondant. De l'endroit où se trouvaient le marquis et ses compagnons, ils voyaient, d'un côté, leurs chevaux fuir éperdument le Ion gde la berge, à travers le défilé, et, de l'autre, le Delaware méconnaissable.

C'était une montagne liquide effroyable, bouillonnante, hurlante. Lancée dans une course apocalyptique, son eau gonflée, hideuse, démente, se heurtait aux parois granitiques de droite et de gauche avec un bruit de tonnerre.

Cette cataracte affolée entraînait avec elle des vestiges de ses déprédations.

Des arbres vigoureux, avec leurs racines et leurs branches, une maisonnette en bois, des brouettes, une calèche, un tilbury, des chaises, des cadavres de bœufs gt de porcs flottant, le ventre en l'air.

L'eau furieuse fumait. Elle se tordait en liquides serpents. Elle gémissait. Elle ricanait sataniquement.

— Vous le voyez, fit le captain, je n'exagérais nullement le danger. Enfin, nous voici hors de cause, du moins pour l'instant.

— Que craignez-vous encore? s'inquiéta le marquis. Une aggravation de la crue.

— Oui. Et autre chose... La faim!

— Vertuchou! En effet, nous n'avons pas pensé à monter avec nous les provisions.

— Nous ne l'aurions pas pu, mon général. Mous avons eu toutes les peines du monde à nous hisser jusqu'ici n'ayant d'autre fardeau que nos armes... Evidemment, elles risquent de nous être inutiles, et le moindre morceau de pain ferait mieux notre affaire... mais...

« — A la guerre comme à la guerre, coupa le bouillant ami de Diane. D'ailleurs, ce déchaînement du Deîaware, je puis bien l'espérer, ne va pas se poursuivre jusqu'à l'extinction totale de nos forces!

« Que diable! Je ne suis pas venu en Amérique pour y connaître, sur le rebord d'un pli de roc, le supplice d'Ugôlin...

-i— Je le souhaite! émit le flegmatique captain Smith. *' — Messieurs, demanda La Fayette en se tournant vers ses compagnons, peut-être ne connaissez-vous pas l'histoire d'Ugôlin?, i Et comme ils répondaient avec ensemble :

f — No!

| Le marquis leur expliqua •

— Ugolin, comte de la Cherardesca, Tut un tyran (de Pise. C'était un homme ambitieux, cruel et vil. 11

commit de tels excès, fit régner une terreur si épouvan-

. tX GUERRE DES ETOILES 57

table, que rTaoul d'Ubaldîni, archevêque de Pise, souleva le peuple contre son tyran. Le comte fut assiégé dans son palais.

« Il se défendit avec le courage du désespoir, mais enfin, succombant sous le nombre, il fut fait prisonnier On le jugea. Il fut condamné à être enfermé, avec deux de ses fils et deux de ses petits-fils, dans la tour de Gualandi, appelée depuis « la tour de la faim ».

«Que se passa-t-il? Ugolin mangea-t-il se.? enfants, comme Taf firme la légende? Nul ne le sait. La tour Gualandi a gardé son secret.

Et il conclut :

— ' Messieurs, le sort du tyran de Pise ne peut nous être réservé, car, loin de donner des chaînes à un peuple, nous voulons les lui ôter.

« Voilà pourquoi je garde confiance!

Cependant, si le bruit formidable s'était éloigné, si le Delaware poursuivait ailleurs sa tumultueuse imitation de la mer Rouge, après le passage des Juifs, pour être moins bouillonnant, le niveau du fleuve n'en montait pas moins à vue d'oeil.

Il fut bientôt à deux pieds à peine au-dessous de la plate-forme où se trouvaient La Fayette et ses compagnons. Encore un effort et il la balaierait sans merci.

La Fayette se mit à songer à sa femme, au fils qui devait être né de leurs baisers, à Diane d'Heurtebise,à la Reine...

Mais il était français. Il secoua donc vite ses pensées mélancoliques et, sous la chaude pluie qui crépitait maintenant, il se mit à décrire à ceux qui l'entouraient les grandeurs de Versailles et les grâces des Xrianons.

ELLEN, LA WALKYllIfc

Le général von Plufkèn avait laisse partir sa fille sans appréhension aucune. Elle connaissait à merveille le pays qu'elle devait parcourir. Elle y avait campé avec les Hessois.

D'ailleurs, Ellen possédait toutes les qualités d'une amazone : la décision, le sang-froid, une science con sommée de l'équitation et une habileté prodigieuse quand elle tenait en main la poignée d'une épée, la crosse d'un pistolet ou même celle d'un rifle.

Car Ellen von Plufken avait toute l'énergie et la sagacité d'un vrai coureur des bois. Elle savait s'adres ser aux fauves et ne craignait pas les hommes. Pa; plus ceux de race blanche que ceux de race rouge. Se; yeux les magnétisaient, ses attitudes les troublaient.

Elle semblait avoir reçu du ciel les dons de cette magicienne, de cette Circé que rencontra Ulysse, don les charmes et les philtres transfermaient les homme: en pourceaux.

Sa vue allumait de subites flammes qui ne l'attei gnaient jamais.

En effet, devant un homme à qui l'amour faisai perdre la tête, Ellen von Plufken gardait ses yeux lu cides et son cœur de glace.

v A vrai dire, le général hessois n'avait pas attend

de lire la lettre de lord Brown pour songer à utiliser les talents spéciaux de sa digne héritière. Mais il hésitr.it, ca* jamais encore il ne les avait fait servir dans le camp adverse.

Ellen avait « travaillé » dans l'état-major du général anglais Clinton.

Celui-ci commandait une armée importante dans l'état de New- York, celle qui, précisément, avait comme antagoniste la force américaine confiée au général Arnold.

Sir Clinton était assez informé de ce que valait la moralité de son adversaire. Cet homme était dévoré par des goûts de luxe et des besoins d'argent sans cesse grandissants.

Et comment eût-il pu l'ignorer quand le misérable Arnold en personne lui avait fait passer plusieurs fois des messages anonymes le renseignant sur l'état, les mouvements eu les intentions des « insurgents »?,

Il n'en pouvait douter.

Ces informations précieuses lui parvenaient sans indication de départ et par voie indirecte, mais elles émanaient au moins d'un officier d'état-major. Il s'informa et fut vite édifié sur les vices du général Arnold.

Aussi, tout de suite après la nomination de celui-ci comme gouverneur de West-Point. sir Clinton accueillit-il un immense espoir.

L'Angleterre, nous devons le répéter, était plus riche en livres sterling quen soldats, elle ne paierait jamais trop cher à ce Judas la livraison de la place de West-Point.

La difficulté consistait à entrer en pourparlers directs avec Arnold.

.Cela préoccupa beaucoup sir Clinton.

Il s'en ouvrit, après un conseil, à von Plufken. L Hessois sourit et haussa les épaules.

— Peuh! Excellence, vous n'avez qu'à désigner un de vos officiers en lui donnant l'ordre de se camoufler, de se glisser parmi les Américains et, là, de rêvé 1er au général Arnold sa personnalité véritable.

Loin d'applaudir à la ruse proposée par son collègue, sir Clinton se roidit, devint tout rouge et dé« cl ara sèchement :

4 — C'est impossible!

— Quoi? Qu'est-ce qui vous prend? Est-il rien d'inv possible? Oserait-on refuser d'obéir à vos ordres?

L'Anglais comprit et pinça les lèvres. Avec la men« talité du Hessois, il fallait mettre les points sur les i. Certaines délicatesses lui échappaient totalement.

Il expliqua donc avec une visible condescendance et un secret mépris :

— Les officiers de Sa Gracieuse Majesté sont tou9 ides gentlemen. Moi, leur chef, je dois, avant tout, leur donner l'exemple. Or, je serais confus de leur imposer une mission contraire aux lois de la respectabilité britannique.

I vVon Plufken ouvrit des yeux candides.

— Je ne vous comprends pas, général. Rien ne peut être plus beau que de faire rendre l'importante position de West-Point sans qu'il en coûte la vie à un soldat du roi George.

« Chez nous, dans la Hesse, et partout ailleurs, en Prusse comme en Bavière, à Bade comme en Silésie, tles volontaires se disputeraient une telle mission.

Le visage de sir Clinton passa du rose tendre à l'incarnat; il montra ses dents et répliqua, cassant:

— Mes officiers sont des soldats, et non des espions.

I! se radoucit en voyant que von Plufken semblait â la fois étonné et peiné de sa riposte.

— Toutefois, général, si l'un de nos gentlemen estimait, en conscience, pouvoir accomplir une telle... besogne... s'il venait me demander la faveur d'en être chargé, j'en serais, je dois l'avouer, fort satisfait pour le service du Roi, pour l'armée, pour moitnême...

II fit une pause et lâcha :

— Mais non pour ce gentleman!

Cette conversation rendit rêveur le général von Plufken. Son cerveau réaliste en retenait simplement :elte déduction :

— Sir Clinton voudrait bien s'aboucher avec Judas [scariote, mais il désire que le garçon chargé de lui compter les trente deniers considère ce travail comme m sport et se présente de .gaieté de cœur pour

accomplir.

Rentré dans sa tente, il se fit apporter une chope, )Ourra sa pipe à long tuyau et à fourneau de porceaine muni d'un couvercle et s'absorba dans ses penées.

Il disparut bientôt dans un nuage épais de fumée.

Ellen était allée se promener. A son retour, il la ontempla des pieds à la tête avec une satisfaction jvidente.

- Quel ensemble! Quelle riche nature, pensa-t-i!. !omment un homme serait-il assez fort pour lui rester î

Fuis, s'adressant à la jeune fille :

62 SOLDATS DE L-'aMOUR

— Ellen, ma chérie, êtes-vous toujours en bons termes avec le joli petit major André?

— Sans doute, fit en souriant l'interpellée. Nous sommes, comme il dit, en flirt.

— Ce qui signifie exactement?

Le rire d'Ellen s'accentua.

— îl y a, dit-elle, une certaine ditiérence entre c< que les Français appellent conter fleurette à un< femme et les Anglais flirter avec elle. La cour di Français est plus galante et plus discrète à la fois..

Et, sans embarras, elle ajouta :

— Le gentilhomme français baise la main, le gentle man anglais, la bouche...

Von Plufken hocha la tête. Nul blâme ne sortit d ses lèvres en évoquant l'image de sa vertueuse enfan accordant de longs baisers au sémillant major Andrc

Celui-ci était l'un des plus fringants officiers d l'armée britannique. Né à Londres, d'une famille or: ginaire de Genève, il était resté quelque temps dan le commerce, tout en s'occupant de littérature. Il ava du goût: il dessinait d'une façon remarquable et fa sait des vers.

C'était un officier de vingt-neuf ans, ayant le grac de major, adjudant général, accompli, aimable et fo sensible à la beauté féminine.

Son admiration pour Ellen était la fable de Tarait britannique.

La jeune fille n'avait qu'à paraître; chaque fois, visage d'André devenait tour à tour exsangue cl pourpre.

Von Plufken savait cela. Un tel homme n'était p à redouter s'il lui arrivait dans ie feu de !a passio de compromettre Ellen; ii ne se refuserait pas à i parer sa faute par un mariage.

Aussi, demanda-t-il :

— Ce jeune major semble-t-ii t'aîmer d'un véritable mour ?

— Je le crois, mon père.

— Quels sont tes sentiments à son égard? Te senirais-tu un faible à son endroit?

EU en fit un geste vague :

l; — Lui ou un auire, tu sais?... Il n'est pas déplaii int, au contraire, jeune, élégant, spirituel... Il ferait n mari avouable, voilà toui.

— Tu ne l'aimes pas?

4 — Pour une bonne raison, je ne sais rien encore e ce sentiment, déclara catégoriquement la jeune

Mie. Mon cœur est à l'aise!

"Sans cœur, sans peur, prête à tout, ignorant un seul

R mtiment respectable, Ellen était la personnification loderne d'une des messagères d'Odin, ces cavalières ï la mythologie Scandinave, ces Walkyries si bien

1 îantées par le maître allemand.

— Alors, assura von Plufken enchanté, en ce duel 1 es la plus forte.

« Voilà de quoi il s'agit, mon enfant : 30 « West-Point, comme tu le sais, est occupé par les 0 oupes d'Arnold. Celui-ci se trouve à vendre. De plus,

en veut au Congrès et au général en chef Washington aî lui avoir infligé, après sa comparution en conseil

s guerre, une lettre publique de blâme et de désaveu. M « C'est un homme perdu d'honneur.

c « Il n'attend qu'une occasion pour trahir la cause

s rebelles.

tt « Evidemment, comme il ne tient pas à se voir dé-

isquL, traduit en cour martiale et fusillé comme il

mérite, il se méfie...

« Sir Clinton cherche un officier hardi et intelligent aiîn d'entrer en rapports avec Arnold. « J'ai pensé au major André...

— Hoch! Hochi fit la jeune fille avec enthousiasme. Je peux faire entrer ce poisson dans ma nasse... Comme on dit en France, je crois, je peux le mener par le bout du nez, grâce à certaine promesse...

— Laquelle?

Eli en avoua franchement :

— Je lui ai toujours refusé la faveur de nfembrasser longuement sur la bouche... Dès qu'il l'a effieu rée, je lui échappe.

« Seulement... ajouta-t-elle songeuse...

— Eh bien? demanda von Plufken un peu surpris qu'est-ce qui ne va pas?

— Je veux être intéressée dans l'affaire, voilà tout Nous ne sommes pas riches, hélas! et ma dot, quanc nous reviendrons en Allemagne, risque fort de ne pa tenter le junker que peut seule épouser la fille d'uil général.

— Très bien raisonné! admira le Hessois. Tu voi drais donc arrondir ton magot de quelques milliei de pièces à l'effigie de saint George?.

— Pas autre chose! L'Angleterre a les moyens è rétribuer comme elle le mérite la personne qui fei tomber sans coup férir la forteresse de West-Point

— C'est mon avis! Je vais en toucher deux mots sir Clinton. Quant à toi, commence le siège de ton jo petit gentleman. Le plus tôt sera le mieux. Il fa battre le fer...

Ellen éclata de rire.

— Ce soir, c'est la pleine lime... André n'air rien tant, m'a-t-i! dit maintes fois déjà, qu'une prona nade nocturne dans cette irréelle lumière d'argcnt,|:

J'ai toujours refusé par souci de ma réputation... Aujourd'hui, je ne serai pas si cruelle!

« On peut frôler le bord du précipice sans y tomber!

— Il faut ce qu'il faut. Donc, c'est entendu. Ce soir, je ne vous verrai pas vous glisser hors de ma tente... Vous serez en service commandé.

« Les sentinelles le sauront. Loin de vous arrêter, eiles vous présenteront les armes...

Cette nuit-là, les Hessois de garde virent un jeûna couple s'en aller à pas rêveurs, bras dessus bras dessous, vers la corne d'un bois de chênes-verts, dont le feuillage semblait une dentelle noir et argent. De temps en temps, les amoureux s'arrêtaient, resserraient leur étreinte, unissaient leurs lèvres et repartaient alanguis vers l'ombre lluide et bleuâtre.

Le lendemain matin, avec une immense surprise mêlée de secrète indignation, sir Clinton voyait se présenter le major André, qui lui disait, le rouge au front î

— Mon général, je viens solliciter la faveur de négocier avec le général Arnold... Par le général von Plufken, je suis au courant des hésitations de cet officier américain.

Sir Clinton inclina la tête.

— Soit, dit-il. Voici les propositions que vous êtes autorisé à faire au nom du gouvernement de Sa Gracieuse Majesté.

Sans désigner un siège à son interlocuteur, comme c'était sa courtoise habitude, l'officier général britannique s'assit derrière son bureau et entra dans les détails de l'affaire. i

Le major André parti, sir Clinton laissa libre couri à sa tristesse et à sa colère.

— God dam! J'aurais boxé le drôle qui serait venu me dire une telle chose... Le plus gentleman de nos gentlemen! André, le major André!

Il se souvint de la beauté quasi diabolique d'Ellen Pîufken et poussa un profond soupir.

— L'amour a bien perdu Troie!

Une rapide et discrète enquête lui fit connaître ensuite la promenade « sentimentale » faite par Ellen et le major. Mais sa documentation s'arrêta là.

Si on les avait vus échanger des baisers, on s'était heurté, pour la suite, à l'obscurité complice!

Le bois où disparurent les amoureux fut plus discret que les sentinelles, et personne ne sut jamais de quel prix la digne fille de von Plufken avait payé la reddition probable de West-Point,

Pour se rendre de West- Point à Philadelphie, ou elle pensait rencontrer le major- général marquis de La Fayette, la nouvelle Walkyrie prit également le chemin le plus facile, c'est-à-dire la vallée du Delaware.

Ailleurs, c'était la savane, avec tous ses obstacles Et ses périls, la forêt vierge, les coureurs des bois, les trappeurs et les Indiens, tous un peu trop libres en leurs manières et grands amateurs de jolies filles...

Comme elle se trouvait plus haut sur le fleuve, elle entendit et vit venir la crue dévastatrice quelque temps avant La Fayette et ses compagnons. Son cheval fut aussi le premier à l'avertir de la catastrophe qui se préparait.

Ellen ne fut pas longue à comprendre le muet langage de l'intelligent animal. ;

Elle sauta à bas de son tilbury, détela, puis, par un bref sifflement et une tape vigoureuse sur la croupe, invita la pauvre bête à échapper, si elle le pouvait, à la fureur du fleuve déchaîné.

Le cheval partit comme une flèche.

Restée seule, la jeune fille examina la situation. Elle se trouvait dans un lieu désert. La vallée, fort étroite, était bordée par des bois touffus qui envahissaient ses pentes, très roides, et atteignaient ses sommets.

Elle songea à gagner la forêt et là, en s'aidant des pieds et des mains, à parvenir à une hauteur que ne pourrait baigner le fleuve en furie.

. Mais cette solution répugnait à la jeune fille.

A cheval, elle ne craignait personne, à cause de son habileté d'écuyère et de tireuse émérite. A pied... hum! On peut faire de sinistres rencontres dans l'ombre verte de la sylve.

Quant à trouver du secours, il n'y fallait point songer.

L'Amérique d'alors, nous l'avons dit, ne comptait ique deux millions d'habitants. Quand on retire de ce chiffre les citadins des grandes villes (Philadelphie, Boston, New- York, etc.), on imagine combien peu peuplées étaient les vastes étendues de ce Nouveau- Monde.

Hors des cités, sauf un hasard heureux, il ne fallait compter que sur soi-même et prier Dieu.

En examinant les alentours, Ellen aperçut alors un chêne aux proportions gigantesques. Il plongeait son énorme tronc et ses vigoureuses racines assez loin du fleuve.

— Voici ma planche de salut! se dit-elle. Jamais l'inondation n'atteindra la tête vénérable de cet an*

eêtre. Jamais elle ne pourra déraciner et emporter es patriarche!

« J'ai un rifie excellent, mi bon pistolet, du pain,une gourde emplie de rhum, du pemmican et du poisson salé... Avec cela, je puis attendre les événements.

Elle courut donc à sa voiture abandonnée, saisit la musette qui servait à donner le picotin à son cheval* y glissa les conserves, la gourde, les pistolets, des munitions, et s'élança à l'assaut du chêne.

En aucun cas, elle n'aurait pu parvenir à ses fins s'il §e fût agi d'un arbre d'Europe. La largeur du tronc eût défié son étreinte.

Mais, par chance pour la hardie compagnonne, ce chêne était un arbre d'Amérique. Il était envahi de lianes, de ces lianes si souples et si solides que les Indiens s'en servaient pour jeter, à travers les rivières,de véritables ponts suspendus sur lesquels, plus tard, prirent modèle les ingénieurs européens.

En s'agrippant à ces lianes, Eli en parvint à gagner la fourche et les basses branches non sans dommages vestimentaires.

Que lui importait! Elle était sans vains préjugés.

Il était juste temps! Les premiers flots bourbeux commençaient à grossir le Delaware.

A vrai dire, cette crue était d'exceptionnelle importance. Elle affectait l'allure d'un véritable cataclysme* Ellen ne s'en émut pas cependant. Voyant avec quelle rapidité s'élevait le niveau du fleuve, elle se borna a gagner les branches supérieures.

Elle attendit là fort longtemps.

L'eau montait toujours.

- — Voyons, finit par penser la jeune fii le, me faudra-t-il continuer mon ascension? Le Delaware aurait*

il Tintention de remplir la vallée? C'est impossible!.

Au fond, là n'était pas le péril. Il était évident que l'inondation n'atteindrait jamais les branches supérieures du chêne. 1

C'est la solidité de celui-ci qui finit par donner des doutes à la fille de von Plufken.

Ce colosse se laisserait-il déraciner comme un jeune prunier?

Hélasî tout permettait de le supposer!

Au fur et à mesure que le temps passait, le chênô semblait moins solide. Ellen le sentait vibrer sous la poussée des eaux furieuses, comme il devait le fairq les jours sinistres où régnait le cyclone. '

— Est-ce possible? se demandait anxieusement Iq je flirt » du beau major André.

Ellen ignorait la raison de ce qui se passait. La chêne avait poussé si vigoureusement parce que se3 racines-mères avaient trouvé une terre humide où s'infiltrait constamment, même en période de sécheresse* l'eau nourricière du Delaware.

Elles n'étendaient donc pas leurs millions de radicelles dans un sol compact et résistant.' Un rien pouvait faire chanceler l'ancêtre feuillu.

Jusqu'alors, le vent l'avait trouvé résistant, à causa de quelques points où s'enroulaient ses racines. Mais la crue exceptionnelle du fleuve atteignait ces suprêmes soutiens...

Encore un effort et, comme fauché, le patriarche cle la forêt pourrait s'abattre, se coucher et se livrei à la colère de l'eau dévastatrice.

Bientôt, le doute ne fut plus permis.

L'arbre tremblait littéralement et se penchait dam la direction clu fil de l'eau, de manière fort inauia» tante*

Ellen regarda le ciel et le fleuve tour à tour.

Celui-ci était bas, sombre, comme implacable : celui-là vraiment sinistre, force déchaînée de la nature que rien ne pourrait entraver. Son cours était d'une extrême rapidité. Les débris qu'il charriait témoignaient de sa fureur et, sans cesse, venaient se heurter avec fracas contre son soutien.

— Que vais-je devenir? se lamenta la fille de von Plufken. Qui donc aura pitié de moi? Je ne veux pas mourir! Je suis si jeune!

Cette réflexion témoignait du fléchissement de sa sauvage indifférence.

Elle se reprocha ses fautes, surtout celle d'avoir, dans les bois de West-Point, permis au major André d'assez grandes privautés. Elle regretta de lui avoir dit:

« Le jour où les troupes de mon père occuperont West-Point sans combat par votre industrie, je serai à vous sans condition, tout entière! »

Certes, en faisant cette promesse, elle était bien résolue d'avance à ne pas la tenir, la fourbe! Von Plufken installé à West-Point, le petit major poète et peintre pourrait courir...

L'AMOUREUSE SIRENE

La jeune Walkyrie, découragée, en était là de sa confession intérieure lorsque, soudain, elle entendit comme un craquement et n'eut que le temps de s'accrocher aux branches les plus voisines pour ne pas être précipitée dans l'eau écumeuse du Delaware.

Les dernières grosses racines qui retenaient au sol l'ancêtre américain venaient de se rompre, et le formidable chêne se couchait, se penchait, vaincu!

Il hésita un peu, tournoya, puis, docile enfin, se mit à suivre l'onde rageuse et gonflée qui l'avait arraché si brutalement au sol natal, au repos.

Dès lors, poussé par le courant au beau milieu du fleuve en folie, l'aïeul ne fut plus qu'une épave comme les autres.

Alors, sa terreur un peu calmé, Ellen, toute mouillée dans le plongeon, mais sauve, put constater qu'elle ne courait aucun danger, du moins pour l'instant. Si elle devait périr, ça ne serait pas noyée.

Le chêne tenait bien sur l'eau. Le seul ennui, c'étaient ces brusques et écœurants tournoiements lorsque ses branches immergées rencontraient quelque obstacle et s'y accrochaient désespérément, lui faisant boire de petites lampées d'eau vaseuse» -H

Cela finit par éveiller mie esoéranee dans le coeur de la naufragée.

Elle pensa :

— Mon arbre ne filera pas toujours tout droit au milieu du Delaware jusqu'à la mer. Les remous le feront dévier. Ils finiront par le pousser sur la rive droite ou sur la rive gauche... Ça sera bien de la malchance s'il ne trouve pas moyen, avec ses branches si largement étendues, de s'accrocher à quelque rocher ou à quelque arbre plus solidement enraciné que luimême.

« II y a des endroits où la vallée se fait très étroite, du le fleuve coule entre de véritables portes de granit.

«: Là, j'ai bien des chances de pouvoir abandonner ce singulier esquif... A moi de saisir l'occasion!

Précisément, le chêne parvenait à l'entrée d'un de ces défilés. C'était justement celui où, depuis un temps interminable, La Fayette et ses amis se trouvaient dans une situation des plus précaires, empilés sur une étroite corniche.

Le captain Smith, dont les yeux de trappeur voyaient de fort loin et excellaient à enregistrer tous les détails des spectacles naturels, fut le premier à apercevoir ce radeau verdoyant qui transportait Ellen* muée en dryade, et sa fortune.

Il le désigna de son bras tendu et commanda, d'une voix forte :

— Voici notre sauveur! Aucune hésitation! A nous de sauter au bon moment sur ce paquebot.

Certains se regardèrent et firent la grimace. Tous Des hommes nageaient à merveille, mais, habitués aux traîtrises de l'élément liquide, ils apercevaient le danger qu'il faudrait courir.

Le courant était terriblement rapide. Le Delaware

charriait et roulait mille débris néfastes à des nageurs embarrassés de leurs vêtements. Quant à se délivrer de ceux-ci, il n'y fallait pas penser, non par pudeur -— on était entre hommes — mais le temps manquait.

— Allons, c'est dit! décida le captain. Celui qui ne pourra pas s'accrocher aux branches sera un homme mort.

Le chêne approchait, roulant et tanguant. Perdue et comme engloutie sous son feuillage, Eîlen ne vit rien de ce qui se passait et ne fut pas aperçue.

— Vive l'Union!

— Vive la Liberté!

Le cri du captain Smith et la réponse de La Fayette furent étouffés par la grande voix du monstrueux fleuve en liesse.

Des gerbes d'écume... L'uniforme d'azur de La Fayette disparut, émergea, puis celui de Smith, puis d'autres... Vingt mains s'accrochèrent au feuillage... Ils étaient tous sains et saufs.

Le jeune marquis railla :

— Si Phœbus avait la condescendance de se laisser voir, nous oublierions vite les désagréments de ce bain en eau saumâtre.

Non! le soleil s'entêtait à demeurer caché derrière d'épaisses vapeurs grises, et la pluie chaude ne cessait de les fustiger en mesure. Il fallait en prendre gaiement son parti.

Le captain Smith décida :

— Ceci ne peut être que provisoire. Nous allons gagner Yavant de cette arche — par une anomalie, le chêne suivait, la tête la première, le cours tumultueux du Delaware — là, nous nous répartirons judicieusement. Chacun de nous veillera aux rencontres.

Il faisait le même raisonnement qu'Ellen et^ comme

74 SOLDATS DE i/ AMOUR

elic, il comptait profiter d'un abordage pour prendre terre.

Si un contact se produisait, il faudrait essayer de maintenir l'accrochage, appeler à l'aide les camarades. On nouerait quelques lianes autour de l'obstacle et l'on quitterait enfin le chêne poux la terre ferme.

On s'égailla dans les branches.

La Fayette était en route — si Ton peut s'exprimer ainsi — depuis une minute à peine, et il venait d'écaricr péniblement de forts rameaux quand un cri l'arrêta net.

Ellen était devant lui, à cheval sur une grosse branche.

Ses cheveux noirs dénoues, retombant en cascades sur ses épaules dénudée?, sa robe en lambeaux dissimulaient mal une notable partie de ses perfections. Ce qui en restait lui enlevait toute apparence de. civilisée.

Sincèrement, le jeune marquis crut se trouver en présence d'une jolie sauvage.

Il s'écria donc, ébahi :

— Vertuchou, la beile Indienne! Je ne savais pas qu'une beauté de race rouge pût avoir la peau si blanche.

Ellen se mit à rire et, tout en ramenant les bleus serpents de sa chevelure pour recouvrir son sein droit qui pointait, se sentant plus à l'aise, elle répondit, à la grande stupeur du jeune homme :

— Détrompez-vous, monsieur, je ne suis pas même une métisse... Grâce à Dieu, vous avez devant vous une chrétienne!

Ceci était dit dans le français le plus correct. Instinctivement, le marquis mit la main à son cha-

peau, afin de se découvrir, et cela fit éclater le rire magnifique d'Ellen.

— Votre tricorne, dit-elle entre deux trilles de cristal, doit flotter comme une caravelle et danser sur les ondes impures du Delaware.

« C'est égal, monsieur, je vous sais gré de l'intention, et je me considère comme courtoisement saluée.

Et, tandis que La Fayette, gagné par cette bonne humeur, riait à son tour à gorge déployée avec l'heureuse facilité de son âge, Ellen reprit :

— Alors, j'ai la faveur d'hospitaliser en ma gabare un gentilhomme français?

— Je suis le marquis de La Fayette, madame... Et je vois avec un plaisir très vif que je me trouve en présence d'une charmante, d'une exquise compatriote.

C'était une invitation discrète à se nommer. La fille de von Plufken le comprit fort bien.

Cependant, la rencontre la bouleversait. Elle se sentait interdite, presque terrifiée devant le jeu du hasard.

Ainsi, l'inondation, l'orage, le déracinement intempestif de ce géant séculaire, loin de desservir ses projets, la mettaient en présence de ce La Fayette, contre qui l'avait envoyée son père. En bonne Allemande, elle conclut assez vite, la joie au cœur :

— Gott mit uns!

Pourquoi ne pas jouer tout de suite son rôle, puisque Dieu lui-même le voulait?

Elle répondit donc :

— Monsieur, il est vrai que je parle assez facilement la claire et délicieuse langue de Racine et de Voltaire; toutefois, je ne suis pas, et j'en éprouve un vif regret, une de vos compatriotes.,.

l76 SOLDATS DE L' AMOUR

« Vous avez devant vous une Américaine, une bonne, une fervente Américaine, j'ose le dire... Je suis miss Ellen Ellen, fondatrice du club féminin « Liberté s- !

— Ah! s'écria le marquis, ce mot-là me fait toujours bondir le cœur, et vous me donnez une joie extrême, mademoiselle, en me prouvant qu'à vos charmes apparents, à votre touchante beauté, vous avez su ajouter la noblesse des sentiments!

« Nous sommes faits pour nous entendre; nous devons marcher la main dans la main.

— Monsieur, c'est mon plus cher désir!

.- Ellen tendit sa dextre blanche et fine au jeune marjquis, dont le baise main la fit tressaillir. < Elle le trouvait ravissant.

Dès son apparition, ce blond et fin gentilhomme* malgré ses vêtements trempés et collés à son corps* malgré aussi l'horreur de sa perruque où s'agglutinait la poudre, avait plu à cette belle et saine fille brune et sanguine.

Accord immédiat et tout physique, harmonie sensuelle!

En amour, chacun cherche son complément, la nature qui s'adapte le mieux à la sienne. Pourquoi tenter d'expliquer l'inexplicable? C'est ainsi parce que c'est ainsi. Le savant n'y comprend rien, le sage s'incline, et le lettré invoque le Fatum des Anciens. Il identifie, comme eux, l'Amour et la Fatalité.

Sans bien s'en rendre compte, dès le premier coup d'œil, Ellen von Plufken se mit à aimer La Fayette.

En présence de cet être captivant, l'indiscrétion de ses vêtements déchirés ne lui pesait plus.

Ils parlèrent à cœur ouvert.

Ellen conta ses récentes aventures. Elle se garda*

bien de donner trop de précisions sur elle-même, sa famille, sa ville natale, ses antécédents, et elle s'en loua intérieurement dès qu'elle eut appris que le chêne flottant portait des compagnons américains de La Fayette.

Les impostures les plus solides, elle le savait, sont étayées par les mensonges les plus vagues. Elle se prétendit donc la fille du pasteur Ellen. mort depuis peu et dont toute l'existence s'était passée dans la savane, la brousse et la forêt vierge.

— Mon vénéré père évangélisait les trappeurs et les coureurs des bois, exposa-t-elle. Il aimait leur vie et leurs mœurs. Il eut même plusieurs fois l'immense plaisir de convertir des Indiens...

« Ainsi, monsieur, je suis la marraine d'une bonne douzaine de Peaux-Rouges...

On le constate, cette bouche adorable excellait I construire des fables.

La Fayette et ses amis furent absolument dupés. D'un commun élan, ils adoptèrent la jolie orpheline, la digne fille du pasteur Ellen et déplorèrent avec elle la mort de sa sainte femme de mère.

— Maman, expliqua Ellen, fut, un jour, quand j'étais encore une toute petite fille, attaquée par un aigle, dans les Montagnes-Rocheuses. Cette bête cruelle voulait ravir le poupon que tenaient les bras maternels.

« Ma pauvre maman ne possédait, pour toute arme, qu'un bâton ferré. Elle me déposa dans un creux de rocher et accepta vaillamment la lutte avec le terrible oiseau de proie.

« Je sais tout cela par mon père...

« Le combat fut sans merci. Affamé sans doutet le

roi des hautes solitudes s'acharna du bec, des aires et des serres.

« Que ne peut accomplir une mère s'il lui faut défendre la vie de son enfant?

« Labourée de coups d'ongles, cruellement atteinte par le rostre de l'aigle, étourdie de coups d'ailes, ma mère s'escrima longtemps, perdant son sang par de multiples blessures. Enfin, le rapace fut vaincu. Son crâne éclata sous un choc heureux du bâton ferré,

« J'étais sauvée!

« Chancelante, ma mère me reprit dans ses bras et parvint, en se traînant, à regagner l'abri qui constituait pour nous le toit paternel...

« Une longue traînée rouge, m'a-t-on affirmé, rnar» quait le chemin parcouru.

« Quand mon cher papa fut de retour, il eut juste le temps de dénouer l'étreinte dont le cadavre de ma mère m'enserrait.

« Elle avait succombé... Avec son sang, sa vie s'en était allée toute...

« Ce fut en suivant les traces pourpres que mon infortuné père put reconstituer le drame. Il vit l'aigle à terre, les ailes encore étendues, et comprit alors la cause des affreuses blessures relevées sur le corps de maman !

Un sanglot fort bien imité mit le point d'orgue à te rétrospectif lamento. Il émut à l'extrême le marquis et les Américains. Le captain Smith en tira cette conclusion :

— Miss Ellen Ellen, chacun de nous, dorénavant,vous considère comme une chère petite sœur!

L'attendrissement passé, on en revint aux contingences. On ne pouvait s'abandonner aux volontés du

fleuve. Il fallait surveiller la marche du chêne et savoir profiter d'une occasion.

Elle se fit attendre de longues heure?.

Enfin, le caprice du courant poussa l'arbre vers la rive droite du Delaware.

Celle-ci était très boisée et en pente douce. On devait pouvoir s'accrocher aux cimes des bouleaux que baignait l'eau sale du courant.

Smith commanda la manœuvre.

C'eût été assez long si le marquis de La Fayette n'avait eu l'idée d'attraper au passage un long piquet de bois flottant à la dérive. On s'en servit comme d'une perche. Grâce à ce piquet, il fut possible de diriger les mouvements du chêne et de hâter l'instant de l'échouage.

Dès lors, il n'y eut plus qu'à se hisser de branche en branche.

Sans souci de sa pénurie vestimentaire, la pseudosauvagesse fut la première à prendre pied, après une gymnastique accomplie avec l'agilité d'une acrobate.

Là, mise en gaieté, car la présence de La Fayette faisait chanter son cœur, elle dit, en riant aux éclats:

— Nous vivons dans les arbres comme une tribu de ouistitis.

Le marquis la trouvait charmante. Etant homme, il ne pouvait pas. on le conçoit, regarder sans désir cette belle fille brune dont les vêtements, en triste état, faisaient ça et là. malgré ses efforts, apparaître îa peau mate et blanche.

Mais cet état chez lui demeurait absoi Liment superficiel, car il adorait la marquise. Jamais nne autre femme ne parviendrait à l'enchaîner.

En sa rigide loyauté, il se disait :

.v — D'ici quelques jours, quand je me serai habitué

à tant de grâce, quand je me serai fait à tant d'aimable liberté de toilette, Ellen deviendra pour moi une seconde Diane d'Heurtebise, et je ne songerai plus à des fariboles.

La fille de von Plufken accueillait secrètement des pensées moins sérieuses, surtout moins pures.

Depuis son flirt nocturne avec le joli major André, si elle n'avait pas cessé d'être jeune fille, au sens exact du mot, il n'en était pas de même pour l'esprit.

On n'échange pas impunément, de nuit, au clair de lune, d'interminables baisers avec un jeune homme...

Elle n'ignorait donc pas ce que peuvent obtenir les caresses d'une femme. Pour son compte, elle en avait gagné l'annihilation de la volonté du major poète et peintre; du plus impeccable gentleman de l'armée anglaise, elle avait fait, en somme, un espion.

Aussi, avait-elle des pensées tortueuses :

— Avec ce délicieux marquis, les mêmes moyens donneront les mêmes résultats. Je suis jeune, belle, irrésistible... Ma bouche lui fera boire le plus savoureux des poisons. Et je m'enivrerai moi-même à ce jeu !

« Avec André, je demeurai consciente et forte. Je ne l'aimais pas!

« Que deviendrai-je quand le marquis me nrendra dans ses bras?

Et cette vierge troublée de conclure :

— Je n'aurai certainement pas l'énergie de lui résister... Je ne pourrai pas rééditer avec lui la petite comédie jouée auprès d'André... J'irai plus loin. Ainsi, je le tiendrai mieux encore.

« Quant au reste, ma foi, si j'ai affaire à l'un dea premiers gentilshommes de France, mon père appar-

tient, lui aussi, à l'une des meilleures familles de la Hesse...

• « Nous nous marierons, voilà tout! ; La fille de von Plufken, on le constate, ne péchait pas par défaut de modestie. De plus, elle commettait la faute, toujours grave, de sous-estimer son adversaire.

Comme beaucoup d'êtres de sa race, elle manquait de psychologie. Elle lisait mal dans le jeu d'autrui. Fort? de son succès obtenu auprès de l'officier britannique, elle croyait pouvoir triompher aussi facilement du marquis de La Fayette.

Elle ignorait aussi un fait capital : ce jeune gentilhomme était engagé dans les liens du mariage.

Le rnajor-général, en effet, par une délicatesse toute française, avait fort peu parlé de lui-même. Il s'était borné à dire que la voix de la Liberté, traversant l'Atlantique, l'avait forcé à tout quitter pour venir servir la cause des colons d'Amérique.

André, le major anglais, se fiant à la parole donnée par Ellen von Plufken, fit le nécessaire pour se mettre en rapports avec le général Arnold. Il commença d'abord par correspondre avec lui sous le nom d'.4/iderson, le traître signant ses lettres Gustavug.

Tous deux feignaient de s'entendre d'affaires commerciales; il s'agissait de mercerie et de diverses marchandises.

Vint l'instant où les écrits se révélèrent insuffisants. Il fallait négocier de vive voix, en finir!

L'officier américain Arnold se disait pr£t à tout.

82 SOLDATS DE l' AMOUR

et c'était l'exacte vérité : il se trouvait à bout d?ex« pédients.

Avant de se résoudre à céder à sir Henri Clinton, contre argent comptant, la place confiée à son hon« neur de soldat, le misérable était allé solliciter le ministre de France, M. de La Luzerne. Il lui demandait de payer ses dettes!

Le refus poli du gentilhomme français fut le signal de la débâcle.

Le traître pressa le cours des événements.

ïl avait établi son quartiei aérai un peu au-dessus de West-Point, sur la rive orientale de l'Hudson, à Beverley, dans une maison nommée RoHnson- House parce qu'elle appartenait au colonel RoMnson, Américain demeuré loyaliste et dont les biens, pour ce motif, se trouvaient sous séquestre.

Arnold voulait que le major André vînt lui rendre visite en ce lieu. De son côté, l'amoureux d'Elien ne se souciait pas de traverser les lignes ennemies et de se faire fusiller comme espicn.

L'entrevue fut donc fixée en zone neutre, entre Ïe3 deux armées, à Dobbs-Ferry. Cela ne s'arrangea pas non plus, et on prit rendez-vous à bord du sloop de guerre anglais The Vultur.

Ce fut là que se rendit en effet le major André. Une longue redingote bleue couvrait son uniforme. Arnold n'était pas à bord. André trouva là un message lui faisant comprendre que l'Américain l'attendait sur la berge.

Il s'y transporta. Arnold était présent. Longues furent les tractations.

Pour les terminer, l'officier félon fit entrer le jeune major dans la zone des armées américaines. Là, dans une maison, il remit des plans ne portant pas sa si-

gnature, mais où il avait négligé de contrefaire fton écriture.

II fut convenu que l'amiral Rodney ferait remonter l'Hudson à ses navires et qu'il attaquerait West-Point aux endroits faibles qu'indiquait le misérable. Il placerait, quant à lui, la garnison de telle sorte qu'elle serait dans l'impossibilité de se défendre avec succès.

Le major André cacha dans ses bottes les papiers compromettants, prit congé du général et tenta d© regagner le VuUut. Mais le sloop, sous le feu dés patrouilles américaines, avait dû quitter son mouillage.

— C'est un contre temps fâcheux, pensa le j&une homme. J'en serai quitte pour regagner Xew-Yorl£ par la voie terrestre.

« Cet ignoble individu qu'est Arnold a tout prévu. J'ai un iaissez-passer signé de lui. Qifa-t-il écrit, au juste?

Il le déploya sous la lune et lut :

Permis à M. John Anderson de passer les postes à White-Plains ou au-dessous, s'il préfère; il va pour affaires publiques et par mes ordres.

B. Arnold, major général.

— Avec cela, songea-t-il, nul ennui à craindre. Allons, avant quelques jours, l'escadre de sir Rodnev fera tomber West-Point et je reprendrai avec miss Ellen Plufken le délicieux débat juste au point où nous sommes arrêtés...

« Cette fois, nous continuerons...

« Ah! l'ensorcelante créature! Elle vous mènerait ù Satan avec un seul de ses sourires!

Il ne se savait pas si près de la vérité...

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