‹ ŒuvresChapitre 5 sur 13 · LE SOURD TRAVAIL D'ELLE · texte numérisé non relu

LE SOURD TRAVAIL D'ELLE

l Revenons à La Fayette.

^ Accompagné de la pseudo-miss Ellen Ellen, tout aussi pseudo-fondatrice du club féminin « Liberté » et se disant orpheline de père et de mère, le marquis, entraînant ses hommes, a quitté l'abri précaire et flottant que leur offrait le chêne déraciné par la crue du Delaware.

La petite troupe marcha fort longtemps, et au hasard, dans l'inextricable forêt, dont la prolifique invasion poussait ses radicelles jusqu'aux eaux du fleuve.

Le captain Smith lui-même, hors des pistes connues de lui, ne pouvait s'y reconnaître. On essayait de s'orienter à l'aide de la végétation nu issue qui tapisse les troncs d'arbres. Ces cryptogames indiquent, en général, la direction du nord.

Quand la nuit serait venue, un des Américains grimperait à un arbre et tâcherait d'apercevoir l'étoile polaire. . r Jusque-là, rien à tenter.

On imagine avec quelle rapidité la question de la nourriture vint à se poser pour ces estomacs de vingt ans.

Ni Ellen ni La Fayette et les siens n'avaient eu le

temps de songer à se restaurer, tant les événements s'étaient succédé sans discontinuité. Avant de penser à se nourrir, il avait fallu défendre sa vie. Maintenant, il était temps d'évoquer la recherche d'aliments sinon luxueux, du moins tentants. La nature réclamait ses droits avec une certaine autorité.

Par bonheur, on avait des fusils et des cartouches. La jeune fille, mieux équipée, possédait aussi une gourde emplie de rhum.

Le captain Smith et Ellen se mirent donc à rivaliser, d'abord en paroles. Chacun d'eux se prétendait le meilleur tireur du monde.

Us n'eurent pas trop longtemps à attendre de pouvoir en fournir une démonstration...

— A moi! cria Ellen en bondissant derrière une bête sauvage.

. — A moi! hurla le captain Smith en l'imitant. ' Un sanglier passait en trombe devant eux. 1 Des coups de feu retentirent, | — Manqué!

Ne sachant trop ce qui lui arrivait, car il voyait rarement des êtres humains, le sanglier accéléra sa course. Les jeunes gens, eux, rechargeaient fébrilement leurs armes.

En ces bois archi-touffus, l'animal avait toutes les chances de leur échapper. Il connaissait de longue date toutes les ressources de l'endroit.

Pourtant, les chasseurs le virent soudain reparaître, hérissé, grognant, formidable, les défenses toutes prêtes à découdre les téméraires.

Presque aussitôt, spectacle peu commun, Ellen et le captain virent bondir derrière lui un jeune loup et entendirent une voix forte crier en français.: ^ — Ici, Loupiot! Ici! .Couché là!

Us furent alors saisis d'un tel étonnement qu'ils en oublièrent simultanément le geste instinctif du chasseur et laissèrent passer, sans tirer, le monstrueux solitaire.

En effet, soulevant de la terre autour de lui, le porc sauvage fila entre les jeunes gens et disparut, suivi de près par son poursuivant.

— Loupiot ! Petit ! Petit ! cria encore la voix française.

En même temps, écartant les branches, parut un magnifique gaillard aux regards vifs. Il portait l'uniforme d'officier de l'armée américaine — • l'uniforme officiel, car, faute ne moyens, on l'a vu, chacun s'habillait à sa fantaisie.

Il aperçut le jeune loup, qui venait de s'arrêter à sa voix, puis, alors, enlevant courtoisement son chapeau, il s'inclina en demandant :

— Appartenez-vous à mon parti ?

— Lequel ?

— Celui d'en haut.

Smith le rassura :

— En effet, Monsieur, nous sommes Américains. On disait alors les « gens d'en bas », en parlant des

Anglais, parce qu'ils occupaient le bas Hudson, et les « gens d'en haut », cela désignait ceux que les Français nommaient les insurgent*.

Smith continua :

— Moi, je suis capitaine dans l'armée américaine, et voici miss Ellen EU en, une excellente patriote, fondatrice du Club féminin « Liberté ».

L'inconnu s'inclina encore et, son sourire s'accentua cependant que le captain continuait :

— Je laisse la parole à miss Ellen Ellen; elle parle voire langue à merveille, car vous êtes Français, n'c#tce pas ?

— En effet, acquiesça le nouveau venu... Je sais Français et colonel dans l'armée insurgente. On me désigne ici par le nom de colonel Armand...

Ellen dédia alors son plus gracieux sourire à l'officier et précisa, dans un irréprochable français :

— Vous allez, colonel, vous trouver en pays de connaissance... Nous nous sommes avancés un peu dans les bois, le captaiu et moi, pour tenter de procurer quelque nourriture à une petite troupe chargée d'accompagner à West-Point M. le marquis de La Fayette.

— Veriuchou de verluchou î Tonnerre de Bre>t et de Landerneau ! clama le colonel Armand dont le visage i:c mit à refléter la satisfaction la plus vive, voilà une nouvelle destinée à me faire plaisir !

« Vile, conduisez-moi vers M. de La Fayette, j'ai grand'hâte de le serrer dans mes bras.

Et. se tournant vers le jeune loup qui, pendant ce dialogue, était resié assis bien sagement sur son derrière :

— En route, Loupiot î dit-il doucement. Ellen s'étonna de voir obéir l'animal.

— Il paraît être admirablement apprivoisé... E^tce un vrai loup, Monsieur?

- — Tout ce qu'il y a de plus authentique, Madame.

— Je vous félicite de l'avoir si bien dressé.

— Le mérite ne m'en revient nullement. Cette charmante bête féroce a été domestiquée par mon ami DuplessisO.Iauduit. 11 Faime au point de la faire coucher contre lui.

« Vous verrez., tout à l'heure, ce gentilhomme, car

il s'agit bien d'un membre de l'aristocratie française. II se nomme exactement le chevalier Thomas du Piessis de Mauduit.

« Entre nous, c'est ce qu'on peut appeler un drôle de corps. Ne vous avisez pas de lui donner son titre nobiliaire. Ne l'appelez même pas monsieur. Il se fâcherait tout rouge ! Il est tellement épris de liberté et d'égalité ! Il veut être nommé seulement Duplessis- Mauduit.

Tout en suivant les pas du captain Smith, le colonel Armand donna à Ellen, charmée de l'entendre, quelques curieux détails sur son ami.

Duplessis-Mauduit, breton, c'est-à-dire assez entêté, avait eu, dans sa jeunesse, une contestation très vive avec un érudit. Il s'agissait de déterminer les positions respectives de l'armée des Athéniens et de celle des Perses, à la bataille de Platée, 479 années avant I . naissance du Christ!

Mécontent de ne pas voir sa thèse acceptée par son contradicteur, il décida qu'il irait en Grèce, afin de se rendre compte ! Comme il n'était pas très riche, il fit le voyage à pied!

C'était un brave !

Armand l'avait vu aller seul, de nuit, reconnaître une tranchée ennemie, en arracher les palissades, concentrer le feu des Anglais et s'en revenir, à pas négligents, riant et se frottant les mains.

Sitôt qu'ils s'aperçurent, La Fayette et Armand coururent l'un vers l'autre, les bras ouverts, les ¥é»i* mouillés de larmes.

— Gilbert !

— La Rouerie !

Ils s'étreignirent longuement.

Le colonel Armand n'était autre que ce fameux

marquis Armand de la Rouerie pour qui brûlait toujours le cœur de la jolie cantatrice Mlle Beaumesnil. La Fayette lui parla de ce touchant amour. Cette aimable constance ne parut pas émouvoir le Breton.

— Au diable ! lit-il rudement, les affaires de cœur et les larmes des demoiselles de l'Opéra ou de la Comédie. L'essentiel, pour l'instant, est de vaincre messieurs les Anglais. Victorieux, nous songerons ensuite aux babioles et bagatelles.

« Allons retrouver Duplessis-Mâuduit. Il va nous offrir à déjeuner.

Il expliqua au marquis de La Fayette :

— Tout colonel que je suis — de par la grâce du Congrès — il ne faut pas me croire mis à la tête d'un régiment.

Pour l'instant, avec une cinquantaine d'hommes, dont Mauduit, il « battait l'estrade », c'est-à-dire qu'il éclairait la droite des forces de Washington- La Fayette précisa :

— Je vois cela, vous êtes en grand'garde sur l'aile droite.

— A propos, marquis, nous avons arrêté, ce matin, en forêt, un singulier cavalier... sous une redingote de bourgeois, il porte un uniforme d'adjudant- général de l'armée anglaise... Il prétend s'appeler Anderson...

A ce moment, la fille de von Phifken pâlit légèrement et saisit le bras de La Fayette.

— Excusez-moi, dit-elle d'une voix faible. Je suis si lasse...

— Mais je vous en prie.

La Fayette la soutint fraternellement, tandis que La Rouerie continuait :

— Il a vainement exhibé un laissez-passer signé dv» gouverneur de VVest-Point...

90 SOLDATS DE l'aMOUR

— Méfiance ! émit La Fayette.

— C'est ce que nous nous sommes dit. Thomas Duplessis et moi. Malgré ses protestations indignées* l'oiseau est pris et bien englué.

— Nous allons l'interroger.

Ellen se fit plus lourde au bras de La Fayette. Elle sentait ses genoux fléchir sous son poids- Cette légère défaillance physique fut vite surmontée. La Hessoise accepta les événements en fille pratique et aussi en femme amoureuse.

— Cet imbécile de major André s'est laissé capturer par les éclaireurs du marquis de la Rouerie, se ditelle avec mépris. West-Point ne sera donc pas livré par Arnold. L'affaire est bien perdue î

« Tâchons de ne pas manquer la capture de ce cher La Fayette !

« Comme je l'aime, ah î mon Dieu, comme je Faime !

« Je saurai lui faire, avec mes bras noués à son cou, un collier si voluptueux qu'il demeurera toujours mon prisonnier d'amour...

« Quant à André, tant pis pour lui !

« La forteresse nous échappe, je suis, de ce fait,délivrée de tout engagement à l'égard de ce jeune homme. Le marché devient sans objet.

Elle eut soudain cette idée machiavélique :

— Si je pouvais trouver le moyen de démasquer C3 pseudo Anderson ?

« Pourquoi non ? L'intérêt d'abord !

« Voilà qui renforcerait d'une manière décisive la confiance qu'inspire au marquis de La Fayette la fondatrice du club féminin « Liberté ». Comment,, après cela, pourrait-il refuser de me suivre aveuglément Z

« Pourtant, que deviendrai- je si le major me dénonce, en se voyant perdu?.

Un frisson la saisit. Non de peur physique — elle était brave — mai9 de crainte amoureuse. Un mot d'André et La Fayette chassait la fille du générai hessois von Plufken, s'il ne la faisait pas arrêter et emprisonner comme espionne.

L'envie de fuir la prit, là, tout de suite.

Impossible, elle était déjà captive de son amour. Comment dénouer ce bras chéri qui tenait le sien?, Comment, de gaieté de cœur, se priver de cette joie : respirer le même air que ce gentilhomme de France ?i

D'ailleurs, un réconfort lui venait. Le major André, elle se souvenait, se piquait d'être le gentleman des gentlemen. Un tel homme ne livrerait pas une jeune fille, une jeune fille dont il avait été presque l'amant...

Ellen n'avait pas tort de penser ainsi. A cette belle époque, le sens de l'honneur était très développé. Ainsi, en France, le maréchal duc de Biron, en apprenant que l'amiral anglais sir Rodney était retenu en prison pour dettes, lui envoya de quoi les payer, afin qu'il eût la joie d'aller se battre.

C'était le temps où, blessé à mort, le colonel anglais Donc, demandait à Duplessis de Mauduit : « Monsieur, vous me paraissez étranger, qui êtes-vous ? — Un officier français. » Et Donop de répondre : « Je suis content ! Je meurs entre les bras de l'honneur luimême! »

L'armée américaine comptait aussi dans ses rangs, avant l'intervention française, le chevalier More de Pontgibaud, féru d'honneur et possédant le diable au corps. Il était doué d'un caractère si violent que sa famille l'avait fait enfermer dans un farouche doni*-*?

au château de Pierre-en-Cise. Il s'en évada, gagna Nantes, embarqua sur un rafiot UArc-en-Ciel.

A la hauteur des Bermudes, une tempête faillit engloutir la coque de noix; ensuite, ce fut la brutale! attaque d'un corsaire.

Chose inouïe, ce rapace était un gentleman. En apprenant que sa capture se rendait en Amérique pour s'y battre, il s'abstint de le faire prisonnier et lui laissa dix louis J

Le chevalier du Plessis de Mauduit, un petit homme râblé, sans la moindre élégance vestimentaire, accueillit fort bien les invités que lui amenait le colonel Armand. Il leur fit goûter une soupe à la tortue, dont il surveillait la confection, et des cuissots de chevreuil.

Il fit déboucher du vin de France.

Le repas terminé, on en vint à Anderson.

Pour l'aller voir, Ellen reprit le bras de La Fayette. Celui-ci n'y voyait pas malice. Il était, d'ailleurs, habitué, comme homme de cour, à témoigner, au sexe aimable la galanterie la plus exquise.

Le major André était assis, devant un feu allumé par les hommes du colonel Armand. On s'était borné à lui entraver les jambes. Une corde collait ses botles l'une contre l'autre.

Il pâlit affreusement en apercevant la pseudo-mis«j Ellen Ellen et serra les lèvres, comme s'il voulait s'empêcher de parler ou de crier.

La jeune fille le regarda bien en face, eut un sonrire de shinx et reporta son regard sur le visage «le La Fayette. Là^ nouveau sourire bien appuyé.

A celle vue, la pâleur du jeune homme s'accentua un peu plus. Des gouttes de sueur perlèrent à son front... Il connaissait trop les femmes pour ne pas deviner ce qui s'était passé. C'était si simple : Ellen avait rencontré ce joli jeune homme, et s'était mise à l'adorer...

Un coup de foudre ï pour elle et aussi pour lui î f II comprima un gros soupir.

— Soit ! songea-t-il. C'est le Destin ! Je suis entré, par amour, dans celte aventure périlleuse et, à la vérité, en tout point indigne de moi. L'instant de régler la note est venu. Je vais payer en gentleman que je suis.

Dès lors, il ne jeta plus un seul coup d'œil vers la fille du général von Plufken.

C'est d'elle cependant qu'allait venir sa perte irrémédiable î

Comme le captain Smith et le marquis de La Fayette faisaient subir, sans aucun résultat, un interrogatoire très serré au prisonnier, Ellen intervint et, son œil de mauvais ange caressant l'œil bleu du jeune gentilhomme français, elle demanda d'une voix infiniment douce :

— A-t-on soigneusement fouillé master Anderson ? N'aurait-il pas quelque papier dissimulé dans la doublure de ses vêtements ?

Armand de la Rouerie répondit :

— Un de nos hommes a fait dévêtir le prisonnier. Tous ses habits furent soigneusement visités et palpés... en pure perte !

— Avez-vous fait examiner les bottes, leurs revers, et même leurs talons ? Ne me suis-je pas laissé dire que ceux-ci constituaient parfois d'excellentes cachettes ?

■ — Sapristi î On a négligé cela !

Le chevalier du Plessis se pencha et tira brusquement les bottes du major André. Il y plonga sa main et eut un cri de joyeuse surprise :

— Je tiens le magot!

On fit cercle autour de lui. Défripés, déployés, les

papiers révélèrent, en toute son horreur, la trahison du général Arnold. Là se trouvaient les plans de West-Point et, circonstance aggravante, des notes explicatives écrites de la main même du misérable.

Le marquis de La Rouerie et le captain Smith furent formels à cet égard.

Il appartenait au chef militaire de l'expédition, a La Fayette, de prendre une décision. Après avoir mûrement réfléchi, celui-ci dicta ces ordres :

— Nous n'avons plus besoin du captain Smith, puisque MM. Thomas Duplessis et Armand nous accompagnent.

« Le captain voudra donc bien prendre cinq hommes et conduire le prisonnier au général Washington;' il lui remettra ces papiers.

« Quant à nous, ajouta-t-il, en se tournant vers ses compatriotes, nous allons, comme si de rien n'était, continuer notre route.

« A West-Point, je m'assurerai de la personne du général Arnold. »

La nuit suivante, Ellen dormait non loin de La Fayette, étendue, comme lui, dans un manteau de soldat. A un moment, elle fut réveillée par un souffld léger dont la. caresse lui frôlait le visage, ^

Tout d'abord, elle prit cela pour une fantaisie du jeune loup. En effet, dans la journée, elle avait fait, avec lui, de folles parties.

Une voi:: infiniment faible la détrompa :

— Ma sœur blanche n'a-t-elle rien à dire au gros chef, son père ?

Habituée aux ruses indiennes, elle ne s'étonna pas que Mohwack, car c'était lui, eût pu parvenir jusqu'à elle, malgré la faction montée par trois Américains.

Elle ne fit pas un geste, ses lèvres continuèrent à rester closes. Pourtant, il y eut un imperceptible murmure:

— Le fort et subtil guerrier rouge apprendra ceci à mon père : le chef américain de West-Point doit s'enfuir, s'il tient encore à boire de l'eau-de-feu...

Ce fut tout.

L'Indien partit comme il était venu, sans agiter une feuille, sans faire crier même un brin de bois mort. Et la jeune fille de songer:

— On a bien raison de le dire, il y a un Dieu pour les amoureux... Sans la venue de Mohwack, je me tourmenterais encore... Arrêté, le général Arnold pourrait parler... De lui à mon père, la chaîne est visible... et de mon père au major André, on passe par moi !

« L'heure n'est pas encore venue où mon cher et beau marquis pourra connaître ma personnalité véritable.

Elle se rendormit sur ces pensées rassurantes.

Le lendemain, à l'heure où le soleil commençait « décliner, on parvint sur la rive de l'Hudson, juste en face de la position de West-Point.

Le fleuve, à cet endroit, est trois ou quatre fois large comme un fleuve d'Europe, et il embrasse l'île

de la Constitution, dont le feu interdit toute incursion aux navires ennemis.

La Fayette admira fort la position, œuvre de deux ingénieurs français, MM. de Gouvion et du Portail* Elle comprenait plus de six forts et un grand nombre de redoutes, le tout étage sur les gradins de la montagne.

On lui dit quel travail prodigieux avait coûté l'installation des troncs d'arbres immenses et les énormes pierret de taille érigées là pour recevoir les pièces d'artillerie.

Douze millions furent dépensés, deux mille cinq cents volontaires s'y dévouèrent, sans la moindre paye.

Le triste sire qu'était le major Arnold venait de filer, quand La Fayette et ses amis entrèrent dans le fort de l'île de la Constitution. Un message de von Plufken, alerté par Mohwack, le prévint juste a temps.

Sir Henri Clinton, en gentleman, tint ses engagements. Malgré que la trahison eût échoué, il lui fît conserver, dans l'armée britannique, son grade de major-général, et il reçut, à titre de gratification, la coquette somme de 6.350 livres sterling (1).

La seule victime en tout ceci fut le major André. }

Convaincu d'espionnage, arrêté, sous un déguisement, dans la zone des armées américaines, il fut traduit en cour martiale. Tout l'accablait : son faux nom* sa redingote bleue, couvrant son uniforme d'officier* le laissez-passer signé d'un traitre, la saisie des plana de West-Point.

Il fut condamné à mourir pendu, comme les espions.

(1) Soit environ 160.000 francs-or.

II fit preuve d'une indifférence parfaite à son sort* jusqu'à l'instant où il apprit qu'on devait le conduire à la potence. Alors, il écrivit une lettre à Washington. Il lui demandait la grâce d'être fusillé.

Cela lui fut refusé. Washington entendait faire respecter les lois.

Sa mort, comme sa captivité, le révéla ferme, calmé et résigné, et laissa les Américains pleins d'une douloureuse sympathie pour sa mémoire. Ils sentaient qu'il valait mieux que son sort.

En 1826. le roi George III, honneur peut-être urt peu excessif, fit exhumer ses restes que reçut un monument, dans la cathédrale de Westminster.

Désireux de faire connaître aux lecteurs ce qu'il advint de la victime d'EUen von Plufken, nous avons laissé celle-ci, poursuivant toujours ses rêves de conquérir le cœur de La Fayette, en compagnie du marquis et de ses amis, dans la forteresse de West-Point.

En ce lieu, elle reçut simultanément deux coups bien durs.

D'une part, un courrier venait d'apporter la nouvelle qu'une escadre française débarquait des troupes sur les rives américaines. D'une autre, Ellen vit celui qu'elle aimait changer de visage, en même temps qu'il courait dire à M. de la Rouerie :

— Bonnes nouvelles, mes chers amis î Voici nos troupes, et, avec elles, je l'espère fermement, une ou plusieurs lettres de ma femme chérie !

Ellen chancela et eut toutes les peines du roondé à cacher son trouble.

93 JOLDATS DE L'AMOUR

Sans y prendre garde, le jeune marquis continuait:

— Nos navires, ceci est encore possible, m'apportent peut-être une plus palpable joie, celle d'embrasser cette jolie et courageuse Diane d'Keurtebise.

« Je vous ai déjà parlé de cette petite héroïne qui se conduisit si bien lors du combat de La Surveillante et du Québec...

Ellen s'avança, la bouche tordue, les yeux mauvais :

i — De qui s'agit-il ? demanda-t-elle.

— De ma sœur de lait, répondit La Fayette à qui échappait totalement le jeu de physionomie de la soidisant fondatrice du club féminin « Liberté ».

Il crut devoir préciser:

— Diane d'Heurtebise, voyez-vous, est, après ma femme, ce que j'aime le plus au monde !

Ellen baissa le front.

Déçue, ulcérée, elle se mit à accueillir des projets idc vengeance.

— Cette Diane, cette Française, comme je la hais ! Je veux la voir mourir !

Elle ne pouvait pas s'en prendre à la marquise de La Fayette, trop lointaine, insaisissable. Diane payerait pour elle.

— Une idée, songea la féroce Hessoise. Les Indiens raffolent des femmes blanches... Je leur livrerai cette Française. Ils en feront leur jouet, avant de l'attacher au poteau de torture et de la scalper toute vivante !

• Quelques heures après avoir eu connaissance du mariage de La Fayette, Ellen, s'étant ressaisie, alla le trouver et lui dit :

I — Je ne puis demeurer près de vous. Le Devoir1 in'ap pelle ailleurs, - -• - ,

Comme le marquis se récriait poliment, elle donna cette explication:

— Le Club « Liberté » me réclame. Il me faut aller de ferme en ferme, de ville en ville, ranimer ou allumer la flamme sacrée. Les femmes et les jeunes filles américaines sont les meilleures auxiliaires de notre ce uvre.

On ne pouvait qu'approuver ces généreuses paroles et qu'accorder à miss Eli en Eli en ce qu'elle demandait: un vieux noir pour la conduire.

Ce nègre était l'un des serviteurs du misérable Arnold, celui, la fille de von Pîufken ne l'ignorait pas, qui venait de servir d'intermédiaire entre ce triste sire et le major André. Tout en paraissant le suivre, elle l'emmenait avec intention.

— Il n'est pas bon qu'il reste à West-Pointî Les adieux furent émus.

— Nous nous reverrons ? demanda La Fayette

— Je l'espère... murmura Ellen...

... Maintenant, dans le sentier qui suivait le cours de la rivière, elle s'avançait, précédée du vieux nègre.

De temps à autre, le noir s'arrêtait et semblait écouter. Mais il n'y avait aucun autre bruit que celui du vent dans les feuilles ou d'un écureuil occupé à faire du trapèze volant de branche en branche.

Quelquefois, cependant, un brusque clapotis dans les joncs ondulant au bord de la rive surprenait le couple. Le nègre s'avançait, regardait, puis se retirait en secouant la tète : ce n'était qu'une loutre qui sautai; de son trou ou un poisson-chat qui pratiquait ses exercices de détentes brusques.

Pourtant, à un moment donné, il leva un doigt en ï'ûir et, tournant vers Ellen ses deux gros yeux aux

pupilles noires et comme vernies, il lui signala un mouvement dans les herbes bordant la rive opposée.

Une pirogue indienne paraissait et disparaissait entre les joncs.

— Mohwack! dit simplement le noir.

C'était Mohwack, en effet. Il accostait et descendait de la frêle embarcation d'écorce de bouleau. Ils le virent remonter la berge opposée, se diriger vers un gros érable.

Mohwack portait sous le bras un objet que la jeune fille distinguait mal; mais lorsqu'il fut au pied du tronc, elle identifia dans cette chose une planchette portant une inscription.

Eli en mit ses deux mains en visière au-dessus de ses yeux et, comme le chef suspendait la planchette à une branche, elle put y lire distinctement ces mots :

« Tout est prêt. "Amène-les aux clmtes de Rock-Pit. >

€ Plufken. >

La jeune fille laissa retomber ses mains et, à l'Indien qui se tournait vers elle, elle adressa un geste et un sourire de remerciement. Mohwack lui remontra son dos, prit sa hache et, en trois coups, réduisit en quelques débris la planchette.

Après quoi, il se retourna, souriant de contentement^ la main appuyée sur son cœur.

Puis, comme la jeune Allemande lui faisait des signes d'amitié, usant d'une démonstration galante dont il avait vu pratiquer les simagrées par un amoureux ru visage pâle, il appuya sa paume sur les lèvres et envoya, à son vis-à-vis, un baiser enflammé.

■ Un instant après, ayant traversé l'eau, il reparaissait sur la rive occupée par la jeune fille. Il conduisait*

LÀ GUERRE DES ETOILES loi

par la bride, un cheval équipé d'une selle d'amazone.

Ellen s'approcha et, aidée par le noir, elle prit place sur le clos de l'animal. Aussitôt, il remportait au galop sous les bois.

Après un quart d'heure de celte allure, la jeune Allemande arriva à proximité d'un énorme et vieux chêne-vert aux basses branches duquel, assez haut, était suspendu un pelit gong.

Elle poussa son cheval tout contre le tronc, le mit de flanc et, montant hardiment tout debout sur sa selle, elle frappa du poing l'instrument.

Aussitôt, du tronc même du vieil arbre, creusé a l'intérieur par le temps, surgirent, à la fourche des maîtresses branches, une demi-douzaine de têtes étranges, plus ou moins empanachées, de visages peinturlurés de couleurs criardes.

Le premier de ces sauvages, se laissant pendre aux rameaux, eut tôt fait de sauter élastiquement à terre.

Eilen reconnut Mohwack.

En guise de bienvenue, le chef accompagna d'un sourire le grognement ordinaire des Indiens et, levant la tête, fit signe à ses gens qui, l'un après l'autre, silencieusement, se laissèrent glisser à ses côtés.

Il considérait Ellen, dont le charme cavalier eût pu soulever l'admiration d'autres yeux, si le sort ne l'avait condamnée à le déployer seulement devant un* bande de Peaux-Rouges.

Mais Mohwack y était, en ce moment, tout aussi sensible que n'importe quel visage pâle, car l'amour, surtout s'il n'est pas de la qualité la plus haute, ne diffère guère avec la couleur de l'homme.

La jeune fille avait déjà eu l'occasion de faire sentir au chef tuscarora qu'il devait se cantonner dans une certaine réserve à son égard. Or» il paraissait tout

102 SOLDATS DE l'aMOUR

près de l'oublier à ce moment : ses yeux brûlants d'une ardente convoitise, le pas qu'il fit soudain vers elle, la mirent, une fois de plus, sur la défensive. Sans quitter du regard le chef indien, elle fit cabrer son cheval.

Alors, son coup d'oeil sévère et hautain, tout ensemble, fit comprendre à Mohwack qu'il devait s'incliner.

Sans mot dire, le Tuscarora se plaça devant la monture d'Ellen, maintenant en selle. Ses gens, sur un signe de lui, encadrèrent la jeune fille et, sans plus tarder, guidant la petite troupe, il prit la piste, de son long pas souple et rapide de coureur des bois.

Au coucher du soleil, Eîlen atteignit enfin le camp des Hessois. Là, elle mettait son père au courant de ses aventures, de ses espoirs et de ses déconvenues sentimentales.

Le général conseilla :

— Tâche d'amener ces jolis Fiançais aux chutes de Rock-Pit, et j'en ferai mon affaire'

-,ronwACK

Depuis son débarquement en Amérique, Soomer pouvait se vanter de n'avoir pas perdu son temps.

À New- York, de concert avec des financiers britanniques, il organisa tout un système de fîibusteries. Des corsaires devaient s'attaquer aux navires isolés battant pavillon de France ou d'Espagne. Outre le bénéfice de leurs prises, ces équipages, armés en course, se trouvaient soudoyés pour cette besogne.

Leurs entreprises hardies gênèrent considérablement le transit entre les alliés et l'Amérique.

Le gros homme fit mieux encore.

Il connaissait, dès longtemps, celte vérité : l'argent es: le nerf de la guerre.

Il réunit donc un consortium de richissimes banquiers et entreprit, avec leur concours, une offensive de grand style contre la solvabilité de la France, dont le crédit était déjà en assez mauvais point.

Il possédait, en ceci, un auxiliaire très précieux en la personne du duc d'Heurtebise.

Comme bien on pense, le grand seigneur, s'il excellait à dépenser l'argent, ignorait totalement comment on le gagne, surtout dans l'agiotage.

Il recevait donc du « fiancé » de sa fille certaines indications qu'il transmettait, en toute bonne foi, à

des escompteurs et reporteurs de Londres et d'Amsterdam.

Tri réalité, c'était un Jeu assez dangereux. Mais l'audacieux meurtrier de crédit se disait que le Cabinet Noir de Paris n'oserait pas ouvrir des lettres adressées d'Amérique à un duc et pair de France

Nous verrons ce qu'il en advint.

De concert avec von Plufken, son très digne égal en viles ruses et odieux calculs, le drôle avait organisé aussi un système d'espionnage dans la zone des armées adversaires.

Enfin, ayant appris l'arrivée de Diane et du sergent Bellefleur, il se réservait, comme il le disait, en se frottant les mains, de leur donner de ses nouvelles.

En ceci, ses plans coïncidaient, de façon touchante, avec ceux du général hessois et de sa fille. Leur décision était de donner un coup de filet magistral, pour y faire tomber à la fois le marquis de La Fayette, qui prenait en Amérique une dangereuse importance, son amie d'enfance Diane d'Heurtebise et le sergent Bellefleur, rival aussi heureux qu'exécré.

Afin de donner suite à l'entente, ce jour-là, ils étaient réunis dans la tente de von Plufken. Les deux lascars avaient fait amitié et se trouvaient tout ioveux d'être ensemble.

— Prosit !

Tous deux levaient de lourdes chopes allemandes, rapportées de là-bas en même temps qu'un tonnelet de bière de Darmstadt. Les pièces d'or et d'argent, que Boomer avait tirées de son sac, étaient encore sur la table et scintillaient.

— Ramassez-les, grommela le Hessois. C'est plus prudent !.

En même lemps, il jetait un regard méfiant autour de lui. Mais il n'y avait là qu'Ellen, sa fille, lair un peu triste, occupée à recoudre des boutons à un uniforme.

— Bien cela ! s'écria- t-il avec un enthousiasme réel. Il n'est pas femme sur terre plus courageuse et plus travailleuse qu'une fille allemande... Il n'en est pas de plus jolies non plus... Hurrah ! pour la beauté !

Il leva sa chope, l'absorba d'un trait, se torcha les lèvres d'un revers de sa main grasse et, tourné vers Ellen :

— Viens ici, ma belle, que je t'embrasse !

Les bords lippus de la plaie sensuelle, qui lui servait de bouche, claquèrent sur les joues roses. Plufken, enchanté, souriait :

— Et pas seulement courageuse et travailleuse, la bougresse, remarqua-t-il sans aucune modestie paternelle, mais bien avisée aussi... une espionne de naissance !

— De mieux en mieux! exclama Boomer. Dans ce cas, Ellen, si tu as une objection à formuler, nous en ferons notre profit...

— Justement, monsieur Boomer. Vous parliez tout à i'.eure des Franco-Américains et vous combiniez un bon tour à jouer à ces bandits. Vous l'avez trouvé, il me semble. Mais vous oubliez une chose essentielle.

*r Laquelle?

*- L'avis de Mohwack.

— C'est vrai! convint Plufken.

r Le financier, lui, s'étonna : quoi! était-il besoin dç

'demander son avis à un de ces demi-moricauds?

\ — Un Indien2 aussi bien qu'un nègre, n'est-il pas"

106 SOLDATS DE l'àMOUR

fait pour obéir à un blanc, surtout si ce blanc appartient à la noble et loyale race allemande?

— Halte-là! s'écria le général. Vous êtes un nouveau venu sur ce continent, mon cher Hans Boomer! Vous ne connaissez pas ces sauvages.

« Un Peau-Rouge, surtout un chef, n'est pas un nègre. Or, Mohwack est précisément un chef Tuscarora. Si nous ne le consultons pas, il se sentira blessé. Alors, il n'y aura plus moyen d'en rien faire. Croyezle, l'idée d'Ellen est juste : il nous faut parler au Peau-Rouge sans tarder.

« Je vais le faire demander!

Quelques minutes plus tard, le Tuscarora pénétrait dans la tente :

— Bonjour, Frère, fit aussitôt von Plufken en s'avançant vers lui la main tendue. Je désire vous présenter un ami...

Avec sa mollesse coutumière, Boomer lui serra le bout des doigts. Les réfiexions de son compatriote sur le caractère de ces sauvages indigènes ne l'avaient pas convaincu. Il gardait ses préjugés et le fit voir sans plus tarder.

— Eh bien, l'ami! dit-il s'adressant au nouveau venu sur un ton dégagé, en un anglais douteux, il ne s'agit plus de fumer des pipes à l'ombre, selon votre ancestrale c< ime, à ce qu'on prétend. Nous avons du travail à voue donner.

« Les gens de France, vous ne l'ignorez pas, sont venus à l'aide des rebelles. Il convient de ne pas les laisser faire... Voici ce que nous avons décidé. Nous prendrons les devants. Vous, vous allez...

— Hum! hum! coupa von Plufken gêné.

Inutile avertissement. Sans y prendre garde, le trai«

tant continuait :

— Vous allez prendre l'aspect d?un blesse, monter à cheval et fuir vers le camp des Français...

— Non! s'écria brusquement le Tuscarora. Bouche bée, Boomer le regardait.

— Comment! balbutia-t-il enfin, scandalisé, vous osez refuser?

— J'ai dit! répéta tranquillement le chef. Je n'irai pas. Mohwack ne craint pas la mort. Mohwack ne redoute ni les Français, ni les rebelles, ni aucun blanc, ïi ne lui plaît pas de faire ce que le gros homme lui propose.

— Mon frère blanc s'est trompé, intervint le général, nous n'entendons pas commander à Mohwack de faire ce dont nous avons parlé. Nous désirons seulement avoir son avis là-dessus, car il est sagace entre tous.

— Mohwack n'a pas d'avis à donner sur ce point, riposta le sauvage.

— Cependant...

— Non... Mohwack a décidé!

Ellen, qui, jusque-là, avait gardé le silence, s'avança:

— Mohwack a tort, insista-t-elle avec un séduisant Sourire. Il a tout à gagner à suivre ses amis. J'aime les hommes braves. Mohwack est un grand chef. Pourquoi refuserait-il de s'engager dans une route où il saura donner la preuve de son courage et où il pourrait cueillir des chevelures?

« Nous avons entendu parler de ses exploits. Nous n'en avons jamais été témoins. S'il est sans peur, qu'il nous le fasse voir! Le cœur des femmes ne bat que pour ceux qui s'en montrent dignes!

Les yeux du chef brillaient comme des silex polis.

La jeune fille sentit qu'elle avait touché la corde frensible chez le sauvage Indien et poursuivit i

— Allons! Si un grand chef Tuscarora hésite, une femme n'hésitera pas... Mais qu'ai-je besoin d'en dire plus long?.

Dans une attitude un peu théâtrale, où la fierté et l'indignation semblaient se confondre, miss Ellen Plufken fit un pas vers le Peau-Rouge.

— Acceptez- vous chef? Où dois- je réserver mon admiration pour de plus hardis que vous?

Les prunelles luisantes et énîgmatiques de Mohwack' restaient fixées sur la belle jeune fille.

Soudain, elles se détournèrent :

' — Mohwack n'est pas un lâche, assura-t-ïl. Ellen comprit. La partie était gagnée.

— Notre plan est bien simple, reprit-elle.

'Alors, le reprenant en entier, elle l'expliqua dans tous ses détails.

— Haugh! grommela le chef quand elle se rut. Lia fille aux cheveux de nuit parle bien. Et Mohwack est un grand guerrier!

, C'était l'acquiescement.

Boomer ouvrit la bouche, cherchant à placer un mot. Un léger coup de coude de Plufken lui fit comprendre que l'heure de discourir, et surtout des impairs, était close. L'agioteur pinça les lèvres et rougit très fort.

— Maintenant, à l'ouvrage! fit Ellen sur son ton le plus décidé.

Elle se dirigea vers l'issue de la tente, suivie du général, puis du financier. Mohwack, sans la quitter des yeux, fut le dernier à la suivre. Ses prunelles flambaient littéralement.

Le village tuscarora se trouvait situe dans un vallon

LA GUERRE DES ÊTOItES

rafraîclii par le cours du ruisseau. Quelques saules en bordaient les rives.

i Les cabanes indiennes allongées et au toit légèrement arrondi à la mode iroquoise étaient faites de larges plaques d'écorce de bouleau fixées sur une charpente légère; quelques-unes gardaient au sommet ou sur le côté une ouverture par où s'échappait la fumée, mais la plupart des feux étaient allumés dehors et des squawes (femmes) aux nattes pendantes, au teint bronzé, s'activaient autour des chaudrons suspendus, au-dessus de la flamme, à des perches entre-croisées.

Des « papooses » (enfants) jouaient dans le voisinage, comme le font, chez nou3, les petits écoliers : ils ise poursuivaient, se lutinaient avec les mêmes cris et im égal entrain. Des groupes de guerriers fumaient gravement leurs calumets, accroupis sous les arbres; on en voyait d'autres entrer ou sortir de3 wigwams (huttes), échanger de brefs propos ou des signes de la main.

' En somme, ils paraissaient, à peu près tous, adonnés iau repos et assez indifférents aux contingences pour ne prendre garde qu'à peine à l'apparition, vers l'extrémité du vallon, de cavaliers hessois.

Ces quelques pelotons de soldats blancs étaient, d'ailleurs, commandés par un chef qu'ils connaissaient bien et que, dans une certaine mesure, ils respectaient, enee-*j qu'ils l'appelassent « Gros- Ventre » : c'était le général von Plufken, assez bien nourri, en effet, pour mériter ce fâcheux sobriquet.

Tandis que les cavaliers mettaient pied à terre à une certaine distance de l'agglomération, on vit s'avancer plus avant et à pied Mohwack.

L'Indien passa, sans s'arrêter, près des groupes, i.

se dirigea vers une cabane située un peu à l'écart, puis y pénétra.

Quand il en ressortit, au bout d'un long moment, il était accompagné d'un Peau-Rouge effroyablement maigre, sans âge. aux traits infiniment proches de ceux des sorcières de Macbeth.

Cet homme était vêtu, jusqu'à mi-cuisse, de peaux de chevreuil tannées. Ses jambes étiques laissaient voir leur couleur de hareng fumé : mais au-dessous des genoux, des espèces de bas de cuir descendaient jusque sur les coups-de-pied, couvrant à demi ses mocassins. Toutes sortes de pendeloques, en griffes d'ours et en plumes de couleur, se balançaient au cou du singulier personnage, il portait aussi, sur le flanc, un sac garni de franges, peinturluré de signes magiques.

C'était Koudiarouk, le sorcier de la tribu...

Après s'être avancé quelque peu vers le centre du village. Koudiarouk s'arrêta et frappa trois fois dans ses mains, en annonçant :

— Le grand chef Mohwack vient, porteur d'une importante communication pour ses frères...

Hommes, femmes, enfants même s'approchèrent et quand Mohwack, d'un air d'autorité, eut prononcé certains mots, dans sa langue, chacun s'installa à terre, formant autour de lui et du sorcier un immense cercle.

— Alors, debout, le chef commença, devant tous, à dépouiller son torse de ses vêtements. Cette opération, peu compliquée, une fois achevée, il s'assit à son tour sur le gazon et commanda au sorcier d'avoir à commencer son travail.

Koudiarouk avait tiré, de son sac, divers ustensibles, parmi lesquels une sorte de couteau, plus petit et plus acéré que ceux dont se servent les Indiens à la chasse. Avec l'extrémité de cet instrument, ii se mit en :- ;r

cie pratiquer, sur la poitrine et sur les bras de Mohwack, des incisions superficielles, mais d'où le ing coulait abondamment.

Le patient n'eut pas un tressaillement, durant cetto douloureuse opération; au contraire, il affectait d'interpeller ses congénères, dont les grands braves assistaient au spectacle de tout près. Leur conversation sur des sujets divers continua jusqu'au moment où, le torse ensanglanté, sa coiffure bouleversée, ses jambières lacérées, le chef des Tuscaroras eut pris l'aspect d'un homme qui vient d'être victime d'une terrible aventure.

Dans cet équipage, il rejoignit les Hessoîs au bout du vallon.

Un des soldats tenait le cheval du chef par la bride.

— Hurrah! Mohwack! lança le général von Plufken, en voyant apparaître le courageux Indien défait et ensanglanté. Donncnveller! quel travertissement !

« Le diable m'emporte si ces maudits Insurgenfs ne vous prennent pas pour un martyr des troupes métropolitaines!

« Vous n'avez plus, mon ami. qu'à jouer crânement un rôle si bien préparé. Montez sur votre cheval et prenez le grand galop vers le camp des Français... Mes gens vont faire semblant de courir à vgs trousses, en tiraillant — toujours trop haut, bien entendu! — et en poussant des clameurs féroces... Il n'y a aucun doute, ces imbéciles de Français tomberont dans le piège!

« Qu'en penses-tu, Ellen?

Ellen, aux côtés de son père, souriait.

— Mohwack est un brave, dit-elle. De plus, c'est rusé comme un renard. En route, chef!

£12 SOLDATS DE l'aMOUK

■ Le Tuscarora regardait la belle fille. Elle lui décocha une œillade en guise d'encouragement.

Silencieusement, il se mit en selle, rassembla se9 Xenes. Derrière lui, une quinzaine de cavaliers attendaient en peloton serré. Plufken s'avança et, cinglant d'un coup de cravache la croupe de la monture du gauvage :

; — Adiéou! cria-t-il. Et bonne chance! ( Le cheval avait bondi. Quand il fut à une cinquantaine de foulées, Mohwack se retourna, lançant une clameur, et agita la main.

Les Hessois donnèrent alors de l'éperon à leurs montures et le prirent en chasse, comme une meute à la poursuite d'un gibier...

' À la distance de trois portées de canon, dans un site 'd'arbres et de rochers, des volontaires français, commandés par le comte de Noailles, un des parents de La Fayette, surveillaient la plaine descendant en pente devant le camp.

Ils formaient les avant-postes d'un corps important Jd'Insurgents qui bivouaquait, à cinq cents pas environ, au milieu des bois. Les compagnies virginiennes s'y mêlaient aux soldats du Roi, dont la compagnie des Gc~ dès-Françaises de M. de Gibrac. Puis, il y avait deux tentes plus vastes que les autres, placées derrière un tertre où se dressait le drapeau américain. Celles-ci abritaient les deux grands chefs alliés : le générai de La Fayette et le général Washington.

Aux avant-postes, une sentinelle donna l'alarme. Une minute plus tard, le sergent Bellefleur était à son côté, la main en visière sur ses yeux :

— Eh oui! palsambleu! s'écria- t-il : c'est un cava-

lier en mauvaise posture de bête traquée... Ea poussière que lèvent ses poursuivants m'empêche de reconnaître nettement le personnage qui joue le rôle de gibier...

Alerté, le comte de Noailles s'approcha à son tour.

— Je crois, ma foi! reconnaître un sauvage, opinat-il. Il va bon train et n'a point tort! Les diables acharnés à le talonner courent comme des lévriers...

On entendit bientôt quelques coups de feu :

— Hé! ce sont nos bons amis les Hessois, s'écria soudain Bellefîeur. Je les reconnais maintenant... Oh! ils peuvent canarder... S'ils manquent leur coup — et. à ce train, ils le manquent infailliblement, — ils seront bien pris pour recharger...

— C'est parbleu vrai, Bellefîeur! Dès qu'ils n'auront plus une balle dans leurs canons de mousquets, à nous le tour! Je vais, de ce pas, faire prendre les dispositions nécessaires. Nos gens les chargeront en temps opportun!

« Nous sauverons le sauvage et, du même coup, nous les étrillerons comme ils méritent de l'être!

Mohwack, cependant, approchait. Ses poursuivants avaient cessé de tirer, toutes leurs balles épuisées. On voyait le chef, courbé sur l'encolure de sa monture, retourner de temps en temps la tête, afin de juger, apparemment, de la distance qui le séparait des Allemands...

Brusquement, une clameur terrible éclata sur la lisière du bois; des cavaliers portant la tenue des volontaires français s'élancèrent en trombe dans la plaine...

L'Indien, en les voyant, esquissa, à leur adresse, un geste désespéré de la main. En même temps, les Hessois ralentissaient leur allure. Bientôt même, ils s'arrêtèrent, comme indécis sur le parti à prendre.

114 SOLDATS DE l'aMOUR

L'ennemi fonçait sur eux à bride abattue»

Recharger leurs mousquets? Ils n'en avaient pas le loisir. Quelques officiers tirèrent bien leurs sabres. Mais, comprenant la futilité de ce geste, à l'instant où les chances n'étant pas de leur côté, leurs gens trouvaient inutile de pousser plus loin la plaisanterie et ne semblaient pas disposés à les soutenir. Ils tournèrent bride et s'enfuirent comme une volée de cailles...

Mohwack, cependant, avait poursuivi sa course Jusque dans les rangs des volontaires.

Son aspect lamentable ne pouvait qu'inspirer la pitié de ces derniers. Il paraissait hagard, le sang maculait sa poitrine et ses bras. Tel semblait son épuisement qu'un jeune officier ordonna à l'un de ses hommes de partager avec lui son rhum.

L'Indien colla, avec une avidité singulière, ses lèvres contre le goulot de la gourde. Décidément, tout n'était pas désagrément pour lui dans cette affaire, dont il n'avait plus rien à espérer.

Très adroit, ne pouvant réduire les Français à lui tout seul, il se laissa couvrir le torse d'un manteau, et le parti de volontaires le ramena au camp.

Sur ie tertre du drapeau, Diane d'Heurtebise distribuait, devant sa tente, la goutte à quelques Insurgent?. La belle jeune fille, souriante et avenante, avait, pour chacun des soldats de la Liberté, qui se pressaient de plus en plus nombreux autour d'elle, un mot aimable, une plaisanterie de bon goût, mais adaptée, dans une certaine mesure, à la simplicité un peu rude des camps.

Cette familiarité la rendait infiniment sympathique à ce* hommes privés, pour la plupart depuis longtemps, des douceurs d'une présence féminine.

Soudain, des exclamations...

Un groupe étrange et fort impressionnant paraît î celui de Noailles et de Bellefleur, encadrant et soutenant Mohwack.

Le sang agglutiné qui couvrait la face et la poitrine ^. demi nue de l'Indien, dans rentre-bâillement du manteau militaire, la poussière qui se mêlait à ses cheveux en faisaient un être à la fois pitoyable et repoussant.

Un bas-officier fut immédiatement chargé d'aller prévenir le général en chef américain, pendant que Noailles lui-même, laissant le blessé aux mains de Diane, pénétrait dans la « tente-marquise ». destinée à servir d'abri au major-général La Fayette.

Sans perdre une minute. la jeune Française, ayant fait conduire le sauvage à couvert, se mettait en devoir d'examiner ses plaies.

Elle avait assez fait office d'infirmière en secondant avec intelligence et zèle, d'abord le chirurgien d* La Surveillante, ensuite les chirurgiens américains, pour se rendre compte, du premier coup d'oeil, de la singulière nature des blessures étalées sous ses yeux. Elles étaient régulières et des plus superficielles.

On eût dit que le capricieux adversaire qui avait frappé Mohwack. dans un mystérieux corps à corps, s'était appliqué à lui faire des zébrures, attaquant seulement le derme, destinées à provoquer l'écoulement abondant du sang. Au vrai, il paraissait s'être gardé d'enfoncer la lame de son arme : des estafilades de sabre?

Ces blessures n'étaient pas assez franches. Des coups de baïonnettes? Impossible! Pourquoi et comment auraient-ils produit ue simples éraflures?

L'adversaire s'était-il servi d'un couteau? Dan? ce cas, il s'agissait d'un sauvage, peut-être d'un de ces

l\C SOLDATS DE i/ AMOUR ''

Hi.-ons qui servaient de pisteurs aux Franco-Américain?: mais alors comment se faisait-il qu'un homme de cette sorte, dans un duel sans merci, n'eût pas manié plus énergiquement le tomahawk ou la machette, dont les sauvages savent si bien se servir?

Il v avait là quelque chose d'énigmatique, d'un peu inquiétant. Ça ne pouvait échapper à la belle vivandière.

Tout en nettoyant et en pansant les plaies de Mohwack, elle essayait de lui tirer quelques renseignements sur la nature du combat paradoxal auquel il avait certainement pris part. Impossible! Le Tuscarora, méfiant, feignait de mal comprendre l'anglais que la jeune fille, au surplus, parlait fort médiocrement, et il répondait lui-même d'une façon à peu près incompréhensible.

L'ensemble de ces faits paraissait assez suspect à Mlle d'Heurtebise. Dans son désir de s'éclairer, elle continua même de poser question sur question au sauvage.

Celui-ci. déjà peu expansif, en arriva à ne plus répondre un seul mot. Même quand le sang de ses blessures fut étanché, il se dégagea assez rudement des mains de sa soigneuse.

Perplexe, Diane releva le front, vit la face maussade et dure du chef, ses yeux fixés de façon gênante sur elle. Comme il semblait grommeler quelque chose, elle rangea ses linges et ses charpies, lui recommanda presque impérativement de se reposer sur une natte étendue à ses pieds et sortit.

La première personne dont elle fit la rencontre fut celle de Gimat, le dévoué aide de camp du général de La Fayette.

— Par ma foi, monsieur Gimat, lui dit-elle, j'ai eu affaire à un curieux sauvage. Il serait peut-être oppor

tï GUERRE DES ETOILES \Yt

tun de prévenir M. le Marquis de sa singularité afin qu'il cld avise, s'il le juge à propos, le général Washington.

€ Les blessures que porte cet Indien sont superficielles et. Ton pourrait presque l'affirmer, sont dues à quelque artifice. On pourrait dire à une sorte de camouflage. J'en reste, je ne puis vous le cacher, absolument perplexe.

— C'est bien! dit l'aide de camp. Il me suffit de vous avoir entendu m'exprimer ce désir. Je dois en parler au marquis et même, j'y vais de ce pas.

« Mais, dites-moi auparavant Mademoiselle, pensezvous que ce blessé soit en état de nous donner d'ut i! es renseignements? Si voue le crayezr nous le ferions in* terroger sur l'heure...

— Oh! pour cela, vous pouvez donner des ordres, sans balancer, monsieur Gimat. Ce païen n'a jamais été à la dernière extrémité. Je crains même qu'il nous ait seulement donné la comédie.

Gimat s'inclina et disparut pour lancer des ordres relatifs au Peau-Rouge d'abord et ensuite pour mettre tn garde le marquis et le général Washington...

Une demi-heure plus tard, comme il sortait de la tente de La Fayette, il vit Diane. Elle venait au-devant de lui.

— Hé bien ? demanda-t-elle, d'un air chargé d'anxiété.

— Eh bien, mam'selle Madelon, soyez rassurée. Notre homme a été soigneusement cuisiné et il est bien le Peau-Rouge le plus enragé contre l'Anglais de tout le Nouveau-Monde. Il a été maltraité par ces malotrus de Hessois, ces Allemands vendus que le Ciel confonde!

. * Il leur en veut jusqu'à la mort; aussi nous a-t-il

113 SOLDATS DE L'àSTOUR

confié qu'il serait heureux de leur jouer avec nous un bon tour... Eh parbleu! le plan que nous a exposé ce mécréant n'est pas d'un sot!

« Il y a un certain dépôt de munitions, maî gardé, quelque part derrière les collines de l'ouest... Aussi le général Washington m'a chargé d'aller obtenir du sauvage qui, dans ce cas, nous servirait de guide, un supplément d'instruction.

« Encore qu'il entende l'anglais, mieux vaut conclure l'arrangement dans sa propre langue. Permettez-moi donc de vous laisser pour aller retrouver cet homme que vous voyez là-bas. Il connaît à fond le langage des Tuscaroras.

Une heure plus tard, tout était prêt dans le camp franco-américain, mis en branle pour une expédition. Une colonne d'attaque était massée le long des bois, attendant l'ordre de partir.

Quand parut Mohwack à cheval, des ordres furent transmis par les officiers et bientôt, sur les traces de l'Indien servant de guide, les troupes s'ébranlèrent et quittèrent leur abri.

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