LA CAPTIVE BLANCHE
Sur les bords du beau fleuve Delaware, par un bel après-midi de soleil intermittent, tout semblait repos et douceur de vivre. Quelques oiseaux poussaient leurs notes dans les feuillages des érables et des chênes, dont les ombrages, à cette époque, bordaient la' partie inférieure du vaste cours d'eau. Son ruban moiré coule du nord au sud, de la région des grands lacs au cap May où elle mêle ses eaux à celles de l'Atlantique.
Des écureuils parlaient et. l'on eût pu dire, voltigeaient de branche en branche.
Sans prétexte plausible, un geai s'envola avec un cri particulier. Les pépiements s'apaisèrent soudain et, comme sur un ordre, les rongeurs disparurent des rameaux où ils jouaient.
Les buissons, qui couvraient le sol et descendaient sur les berges, s'agitèrent légèrement. Le hurlement d'un loup monta vers les cimes. Un autre, un peu plus loin, lui répondit.
Puis, tout fut silence jusqu'au moment où une chose vivante émergea d'un taillis. Homme ou bête?
Il y avait là deux yeux qui roulaient, noirs et perçants, entre des paupières couleur de minium. Un front
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plaqué de safran les surmontait et, au-dessus de cet ensemble, une grande plume mi-noire, mi-blanche pointait...
Léo têtes d'un Peau-Rouge, puis d'un second, puis ù un troisième apparurent ainsi au ras des buissons. Toutes ensemble, comme sur un signal, elles replongèrent sous la verdure.
Deux minutes plus tard, un grand bruit de rameaux froissés s'éleva et, un peu en amont, des guetteurs, un clapotis d'eau remuée leur indiqua qu'ils avaient tendu trop bas leur embuscade.
Aussitôt, des canons de mousquets sortirent des feuillages, braqués sur une belle amazone. Celle-ci traversait en hâte un gué du Delaware. Cinq ou six détonations éveillèrent tous les échos des bois, bientôt suivies d'une clameur farouche qui alla se perdre dans les cimes.
Diane d'Heurtebise, saluée doublement par les balles ennemies et par le cri de guerre des Tuscaroras, atteignait déjà sans mal la rive opposée.
Comme si elle eût senti le danger, sa monture, a grands coups de reins, remontait la berge. Au moment où elle disparaissait dans les bois avec sa charge, une autre jeune fille apparut, se pencha comme pour s'assurer si aucun coup n'avait porté...
Après quoi, Ellen von Plufken — (car c'était elle) — esquissa un geste de mécontentement et disparut dans le fouillis des arbres, sous le couvert desquels s'étaient abrités les tirailleurs indiens...
A la corne d'une avancée de végétation, un cavalier indien se montra, puis rentra dans les taillis pour reparaître bientôt après, mais sans son cheval. Il inspecta sur la droite les lointains de la plaine, dont l'herbe moutonnait sous la poussée d'une légère brise.
Au bout d'un instant d'attention, il se retira doucement en poussant le hurlement du loup.
Alors, ce fut le silence.
Puis, peu après, des buissons ondulèrent, trahissant quelque vie intérieure : au vrai, les mouvements dissimulés et prudents d'un parti. Des têtes de sauvages se dressèrent, observèrent l'horizon et reprirent leur position première...
Ce devait être une embuscade...
Au loin, sur la large piste qui passait à la corne 'du bois, une troupe en marche soulevait un petit nuage de poussière. Celui-ci grossissait de minute en minute...
Les Peaux-Rouges embusqués reconnurent alors ceux qu'ils guettaient sournoisement : les Insurgents...
Ils avançaient, insouciants, l'arme à la bretelle, quelques-uns la pipe au bec, conversant sans se douter un seul instant d'être le point de mire de cinquante paires d'yeux noirs. Ils avaient cet aspect assez minable des troupes américaines. La pénurie du trésor les maintenait dans leur accoutrement sans gloire.
Pourtant, sous ces demi-haillons, battaient des cœurs de braves débordant de passion pour la Liberté.
Rien ne pouvait leur faire soupçonner la présence si proche de leurs cruels ennemis. Un calme complet et le silence le plus absolu régnaient sur les bois.
Quand le détachement fut passé, Diane d'Heurtebise parut. Elle semblait chercher des yeux, dans le lointain, quelqu'un ou quelque chose. Non les soldats, puisque ceux-ci venaient de disparaître au détour de la piste.
Elle restait isolée...
Cette solitude ne dura pas longtemps.
Sans bruit, un homme surgit, un Indien.
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D'un bond, il fut sur la route, près d'elle, et sa main brutale s'appliqua sur la bouche de la jeune fille.
Totll aussitôt, vingt sauvages, affreux à voir sous ieur peinture de guerre, se saisirent d'elle, achevèrent de la bâillonner, et la transportèrent sous le couvert.
Cette capture s'était effectuée avec une effarante promptitude et sans le moindre bruit.
En quelques secondes, Diane se trouva couchée sur le garrot du cheval de Mohwack, maintenue par 1» \ ras de ce dernier.
S'étant assuré que sa proie ne pouvait glisser à terre, le chef frappa de ses talons les flancs de sa monture qui prit aussitôt de i'allure. Alors, courant et bondissant avec une incroyable agilité parmi les buissons, les sauvages s'élancèrent dans son sillage.
A ce moment, courbé presque jusqu'à terre pour se dissimuler mieux à la faveur des taillis, Beilefleur parut. En apercevant la troupe des Peaux-Rouges qui se ruaient à la suite de Mohwack et de sa captive, il se redressa, épouvanté, avec un cri mal contenu d'impuissance et de rage.
Un instant, il hésita. Comme il gesticulait en levant le poing vers les farouches ravisseurs de la belle jeune fille, les branches s'écartèrent derrière lui et Ellen von Plufken apparut.
Mais le sergent s'était décidé. Il se précipitait enfin à la poursuite des fuyards. Résolument, Ellen tendit dans sa direction un long pistolet d'arçon...
Elle fit feu!
Le Français porta la main gauche à la hauteur cTe ses côtes, trébucha et s'abattit de tout son long sur le eoi moussu et feuillu du sous-bois... -
Dans la cabane en écorce de bouleau, trois squawes travaillaient en bavardant. Malgré la pénombre du lieu, — car l'ouverture de l'entrée n'était pas trè3 grande et par là seulement entrait la lumière, — elles brodaient des peaux tannées en forme de jambières,
Elles mettaient une application extrême à disposer des perles de verre et de petits coquillages suivant un ordre grâce auquel, à la longue, apparaissaient des dessins géométriques fort curieux.
Autour des travailleuses, assises sur des « robes » d'ours, il y avait, pendues ou jetées dans les coins, des fourrures de martres, d'opossums, de renards et de coyotes.
Au fond, s'apercevait vaguement une couche de repos faite d'un soyeux entassement de dépouilles dérobées aux plus grands fauves des forêts américaines. Des ustensiles de pêche et des armes gisaient pêle-mêle dans un angle ou se dressaient le long de la paroi...
Nuit soudaine!
Une ombre obstruait le jour...
Les Indiennes levèrent la tête.
Courbé, portant un fardeau entre ses bras, le grand Mohwack entrait. A l'intérieur, il redressa sa haute taille et, sans mot dire, passant à les frôler près des femmes qui s'écartaient, il se dirigea droit vers le fond de la hutte et déposa sur la couche de peaux de bêtes la proie qu'il serrait contre sa vaste poitrine.
Diane d'Heurtebise, évanouie, gisait sur le lit primitif, la face exsangue, les yeux mi-clos...
Penchées sur elle, les trois squav/es curieuses, vaguement jalouses de l'intrusion de cette étrangère à peau
claire, regardaient de leur* yeux sombres le beau visage.
Elles échangeaient déjà entre eiles de brefs propos de dénigrement et de moquerie, quand la main de Môhv.ack s'entremit entre leurs regards malveillants et la belle prisonnière.
Le. paume du chef s'étendait, comme un to1cm> audessus du long corps sans mouvement.
Il n'en fallut pas plus aux trois Indiennes pour comprendre Tordre de leur seigneur et maître. Cette femme blanche était désormais sacrée : elles devaient toutes la respecter et ne lui parler qu'avec déférence. Telle était la volonté de Mohwack, une volonté qui ne se discutait pas.
Les squawes se retirèrent sans mot dire, mais non sans échanger entre elles des regards sournois.
La nouvelle qu'une prisonnière à face pâle était dans ie village avait déjà volé de hutte en hutte.
Les squawes de Mohwack, sorties aussitôt, se trouvèrent en face d'un petit rassemblement de commères jeunes et vieilles. A quelques pas de la cabane d'écorce du chef, les Indiennes, formant un rassemblement, commentaient à mi-voix le fait. La survenue des trois occupantes du lieu déchaîna les questions ; ï — Qu'est donc cette prisonnière?
— Une fille de l'autre côté de l'eau salée?
— - Une ennemie?
-~» Si c'est une étrangère maudite, qu'attend le grand chef pour la livrer aux femmes de la tribu et leur permettre de la torturer?.
^ Mahikanema, la squawe favorite de Mohwack, sem-
Liait être au courant. Elle secoua la tête et répondit en ricanant :
— Mohwack ne vous donnera jamais la fille de pâle couleur. Au contraire, Mohwack se la réserve sans partage. Cette fille Fa rendu fou, bien pins que ne peut le faire l'eau de feu. Elle le tournera du côté des W aschiton (Américains).
Cette déclaration eut pour effet de déchaîner les colères. Etait-il possible que le chef prétendit garder pour lui la prisonnière? Cela ne s'était pas encore vu! Les captifs de guerre étaient la propriété de la tribu tout entière et destinés à lui servir de jouets...
Les vieilles, plus encore que les jeunes femmes, défendaient ce point de vue. Elles glapissaient des protestations, tendaient leurs bras décharnés et leurs poings osseux vers la cabane où Mohwack était enfermé avec Diane.
Bientôt, le nombre de ces énergumènes s'accroissant, leurs protestations formèrent un tel vacarme que Kcudiarouk. le féticheur, sortant de son wigwam, vint s'enquérir du motif de cette manifestation.
Le sorcier s'approcha de Mahikaneraa et, ayant fait isigne aux autres squawes de se taire, lui ordonna de s'expliquer. Il fut vite au courant du grief des Indiennes.
Emu de la gravité de l'accusation qui pesait sur le chef, il promit aux manifestantes de s'assurer par iuimeme des intentions de Mohwack et leur conseilla le calme. Recommandation qui n'était certes pas superflue...
Après quoi, il s'avança vers le wigwam le mieuiconstruit, dans lequel l'Indien et Diane étaient enfermés...
- Dans la pénombre, jle la Hutte indienne dont i'infr
rieur était soigné, mais on ne peut plus primitif, le Tuscarora était accroupi tout contre la couche, formôe de peaux de bêtes, sur laquelle reposait la fille du duc d'Keurtebise.
Avec l'acuité maladive d'une attention passionnée, le chef contemplait la jeune fille immobile. La pauvre enfant semblait endormie parmi l'oreiller soyeux de sa chevelure dénouée.
— Décidément, ces femmes des visages paies sont vraiment séduisantes, pensait-il!
Du rose commençait à colorer de nouveau la chair délicate des joues de sa prisonnière. Ses longs cils battirent comme des ailes de papillon, jucqu'au moment où quelque chose de clair, de lumineux filtra à travers leur épaisseur.
Diane reprenait vie!
Diane recouvrait ses sens et, maintenant, ses prunelles, encore embuées, regardaient devant elles, sans que s"y manifestât tout de suite la présence de la pensée.
Elle ne tarda cependant pas à s'y déceler.
La jeune fille voyait devant elle une face étrange, inquiétante, oui dirigeait vers la sienne l'éclat insoute» nable de deux yeux d'une insondable noirceur.
Elle reconnut tout de suite Mohwack, le chef Tuscarora, l'homme qu'elle avait soigné, l'homme qui avait trahi les Insurgents.
D'un prompt mouvement, elle se dressa sur un coude...
Il riait, découvrant des dents courtes et blanches, formant une entaille lumineuse dans son visage couleur de cuir. Et ce rire, marié à la brûlure cruelle du record, lui donnait une expression diabolique.
II riait en se soulevant doucement sur ses jarrets,
de telle sorte que sa face féroce fut bientôt au-dessus de celle de Diane vers laquelle elle s'abaissait.
Dans un sursaut de dégoût, la jeune fille trouva la force de s'arracher à l'espèce de fascination perverse qui se dégageait de ce regard d'ophidien. Sa main gauche se souleva et, saisissant l'Indien par l'épaule, elle le repoussa de toutes ses forces.
En même temps, elle détournait la tête avec horreur.
Il est difficile de faire des suppositions sur la scène dont le vvigwam aurait pu être à ce moment le théâtre...
Des cris aigus, contre la natte qui servait de porte à cette hutte d'Indien, empêchèrent sans doute Mohwack de faire succéder quelque brutalité à l'admiration que la beauté de Diane lui avait d'abord imposée.
Une voix d'homme s'élevait, au dehors, parmi la clameur sortie de gorges féminines; la natte, secouée par une main inconnue, semblait prête à livrer passage à quelque intrus.
Le chef, indigné, se leva et sa haute charpente s'encadra dans l'entrée de sa demeure.
Le spectacle qu'il eut devant les yeux n'était pas pour lui plaire.
Koudiarouk palabrait là en gesticulant. Il était entouré d'une horde piaulante de squawes de tout âge, depuis les jeunes mères, portant leurs bébés sur leur dos dans des hottes-berceaux, jusqu'aux vieilles mégères que l'âge rendait rabougries et à demi bossues.
Tout ce monde mal odorant, hurleur, trépignant et plutôt laid, s'écarta à l'aspect du chef sortant de chez lui. Sans daigner accorder la moindre attention à ce ramassis de femmes, Mohwack marcha droit sur le fé- Jiçheur,
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— Que désires-tu, Koudiarouk? demanda-t-il avec hauteur.
Le squelettique Indien grimaça une sorte de sourire.
— Rien qu'une réponse, expliqua-t-il d'un ton assez courtisan. Ces squawes affirment une chose monstrueuse : tu aurais pris la détermination de garder pour toi la prisonnière. Je me suis moqué d'elles, ne pouvant croire que Mohwack mépriserait à ce point les coutumes de la tribu.
« Eh bien, elles ont insisté, confirmant de plus en plus la forfaiture de ton dessein. A toi de leur renouveler ma dénégation indignée : Mohwack ne tardera pas à leur livrer cette fille blanche!
Le Tuscarora ouvrait la bouche pour répondre quand une clameur de rage sortit de cent gorges.
Les femmes agitaient les bras avec des gestes de menace; quelques vieilles s'avancèrent vers l'entrée, les ongles écartés et crispés en façon de griffes...
Diane d'Heurtebise, soulevant l'étoffe qui servait de porte et apparaissant derrière Mohwack, venait soudain de déchaîner cette fureur...
Le chef regarda avec hauteur la foule irritée :
— Faites silence! commanda-til, et retournez sur-lechamp à vos wigwams!
Koudiarouk prit sur lui de déclarer :
— Les squawes ne retourneront pas avant que le chef n'ait répondu à ma question!
Des hurlements d'approbation soulignèrent cette ré plique audacieuse.
— Koudiarouk! cria Mohwack, ne me fais pas ré péter à ces servantes l'ordre que je leur ai donné!
Mais, se sentant soutenu par la colère des Indiennes
le sorcier tint tête à l'homme auquel, jusqu'ici, il avait toujours cédé ou paru céder. En réalité, il le craignait, tout en ne l'aimant guère. Une occasion inespérée se présentait de mettre son autorité en échec. Il se hâtait de la saisir.
Aussi, insista-t-il ':
— Pourquoi Mohwack nous cache-t-il.son dessein?) Son cœur est donc faux qu'il le dissimule à ses frères ?j Nous voulons savoir si oui ou non le chef brise avec lai plus ancienne coutume de sa loyale nation?
C'était une attaque sérieuse, exprimée dans le langage protocolaire des indigènes de l'Amérique dut Nord.
— Koudiarouk, railla le chef irrité, est-il donc devenu le sorcier des squawes, pour qu'il se mette à leur tête aujourd'hui? Porteur de la parole des femelles* Koudiarouk montre ainsi combien il est petit sorcier!)
Cette plaisanterie eut pour résultat de faire sorti* l'interpellé hors de prudence.
— Mohwack, s'écria-t-il, se montre donc sous soit véritable jour! Ce n'est plus un conducteur des Tuscaroras. C'est un visage pâle mal rougi! Il veut garde* cette fille prisonnière chez lui pour en faire son jouet*
« Eh bien, il n'est pas un Tuscarora conscient dej ses coutumes qui souffrira semblable défaite! Mohwack rendra la captive, ou l'oiseau du tonnerre fondis sur lui et lui défoncera le crâne!
" 3 bruit des sabots d'un cheval détourna l'attentiori de quelques-unes des harpies révoltées. Un cavalier hessois s'approchait du wigwam.
Le chef fit un geste vers Koudiarouk, comme pour lu} signifier qu'il n'avait plus rien à faire avec lui..* ,
Les sguawes s'écartaient devant le cavalier ./-
La scène avait pris fin sans satisfaire le sorcier. Celui-ci le comprit. Il n'avait plus qu'à se retirer. C'est ce qu'il fit en entraînant les Indiennes à sa suite. Cependant, il ne put s'éloigner sans hurler des menaces et des malédictions à l'adresse de son adversaire.
Le Kessois s'était arrêté, retenant brusquement sa monture.
Alors, de son bras étendu, le Tuscarora barra le chemin à Diane, qui, voyant un blanc, encore qu'il portât un uniforme qu'elle n'aimait pas, tentait de chercher de ce côté un secours contre les sauvages, qui la retenaient prisonnière.
— Cette femme est-elle la capitve de mon frère?, s'enquit le soldat.
— Oui, elle est ma prise de guerre, répondit ïe Peau-Rouge méfiant. Que désirez- vous?
— J'ai ici un mot pour Mohwack. Le général von Plufken m'a ordonné de le lui remettre.
« Il est écrit sur ce papier, ajouta-t-il en tendant un pli, que Mohwack devra me suivre avec cette captive et retourner au camp des blancs. »
Le Tuscarora se redressa indigné :
— Un ordre à Mohwack! Qu'est-ce à dire? Le gros blanc veut rire. Cette fille blanche est très bien où elle est. Elle ne sera pas mieux soignée chez vous. Elle restera donc ici!
— Voici l'ordre! se borna à répéter le courrier en continuant de tendre le papier paraphé par le général.
Et, pour impressionner le naturel, il déploya la feuille et lut, du haut de son cheval, à voix martelée la chrase suivante :
Que mon frère Mohwack, grand chef de la nation tuscarora, suive mon courrier en amenant sa prisonnière.
Plufken.
Le Peau-Rouge, impassible, tendit la main, comme s'il désirait se rendre compte par lui-même de l'authenticité de l'écrit. Sans méfiance, le soldat le lui remit.
A peine le chef s'en était-il saisi qu'il déchira en trois ou quatre morceaux le message de Plufken.
— Voilà, s'écria-t-il, ce que j'en fais! La captive est ma propriété et je la garde. Mohwack ira devant le général, mais seul. Le soldat peut aller lui dire ce qu'il vient de voir et d'entendre! Qu'il ajoute que je serai au camp des Faces-Pâles pour répondre au groa blanc, ceci avant que le soleil soit couché.
Le courrier, après avoir protesté, tourna bride. Le chef, rentré dans sa hutte, passa quelques heures à réfléchir en fumant. Il réunit ensuite ses squawes.
— Je pars au camp des Visages-Pâles, leur annonça-t-il. La fille blanche captive restera ici dans mon wigwam. Qu'aucun mal ne lui soit fait! Qu'aucune violence ne soit exercé sur elle! Si l'une de vous touchait seulement un de ses cheveux, elle sentirait le poids de la colère de Mohwack!
Ce disant, le sauvage regardait ses trois épouses tour à tour et tourmentait le manche du tomahawk (1) sus-
Ci) Le tomahawk est une arme à deux fins': couteau et casse-tête, ce dernier constitué par une boule hérissée de pointes acérées. La machette, autre arme indienne, est un couteau dont se servaient aussi leg boucaniers de SainU Domingua*
pendu à sa ceinture, arme dont le manche était orné d'hiéroglyphes.
Ayant ainsi parlé, le chef appela ses guerriers en frappant sur une sorte de tambour, ou plutôt de grosse caisse, de dimensions réduites. Dès qu'ils furent massés autour de lui, il entama un petit discours où il exposait son dessein tout en les exhortant.
Dix minutes plus tard, il s'éloignait, avec une douzaine de compagnons dévoués, dans la direction du ?amp des Hessois.