LE POTEAU DE TORTURE
Bellefleur était tombé, frappé par la balle du petit fusil d'Ellen. Il avait perdu le sentiment sous l'horrible souffrance. Il avait une jambe cassée!
A peine remis de son évanouissement, le sergent entreprit de se traîner à tout prix à travers le bois.
Les Gardes-Françaises ne pouvaient être loin...
Ah! comme il la regrettait en ce moment, cette imprudence d'amoureux qui l'avait fait s'éloigner, en compagnie de Diane, des avant-postes franco-américains!
A quoi était-il bon, maintenant?
Après une demi-heure de douloureux efforts, il parvint enfin à se faire reconnaître par une sentinelle.
Celle-ci, en voyant le jeune homme couvert de sang, alerta le poste. On vint, avec un brancard rudimentaire. relever le blessé.
M. de Gibrac ne fut pas long à accourir.
— En quel état vous êtes! s'écria-t-il.
— Ah! mon capitaine, répondit Jean, les larmes aux yeux, ceci n'est rien... Mam'zelle Madelon est prisonnière... J'ai vu un Indien la saisir!
Le sang perdu avait miné ses forces. Il ne put s'expliquer davantage. Une nouvelle défaillance l'annihilait.
134' SOLDATS DE l! AMOUR
Tandis qu'on mand *t en hâte un chirurgien, M", de Gibrac accourait vers le comte de Noailles, tout récemment nommé colonel du régiment des Gardes-Françaises, et le mettait au courant de la capture de Diane.
Le comte bondit.
— Il ne faut pas laisser cette malheureuse jeune jfille aux mains de ces énergurnènes! On sait trop ce qu'ils ont coutume de faire de leurs prisonnières.
<c Mon cher Gibrac, le temps presse!
« Puisque Mlle d'Heurtebise est au pouvoir des alliés rouges de MM. les Hessois, nous allons nous adresser à ceux-ci.
« Eux sont des civilisés. Ils comprendront. Nous leur demanderons d'arracher cette aimable enfant au sort lamentable qui lui est réservé. Nous proposerons, s'il le faut, un échange de prisonniers,
Et, appelant son secrétaire :
— - Ecrivez de ma part un mot au général von Plufken. Je le signerai. Demandez-lui une suspension d'armes de dix heures et prévenez-le qu'aussitôt donné le signal « Cessez le feu! » je me présenterai moi-même, sous pavillon parlementaire, à ses avant-postes.
...Une heure après, le colonel de Noailles, escorté par un sergent porteur du fanion blanc, était accueilli au camp hessois et conduit immédiatement chez von Plufken.
Celui-ci était en conversation avec sa fille et Boomer. Il se leva courtoisement à l'entrée de l'officier français. De mauvaise humeur, parce que très gêné, le traitant imita son geste.
Quant à Ellen, elle se contenta d'incliner la tête? a son sens, son sexe lui permettait de demeurer assise. Cette visite la contrariait énormément. Elle en devinait \t motif. Le colonel venait essayer de lui arracher sa
vengeance. Son père lui-même n'avait-il pas tenté la chose ?
— Heureusement, pensa-t-elle, on ne fait pas obéir Mohwack avec facilité. Il rêve depuis longtemps de posséder une blanche... Personnellement, je n'étais pas toujours rassurée quand je me trouvais seule avec lui...
« Maintenant qu'il en tient une, et une blonde encore, je le crois capable de se refuser mordicus à làch : prise.
Elle écouta donc d'un air indifférent la conversation s'échangeartt entre les deux officiers, et où Hans Boomer intervenait avec son habituelle lourdeur.
Le financier finit même par déclarer avec suffisance:
— J'ai des droits sur cette jeune fille.
— Comment! suffoqua le comte de Noailles, car il était, comme tout son régiment, au courant de l'idylle charmante nouée entre Diane et le jeune sergent.
Boomer se rengorgea:
— M. le duc d'Heurtebise m'a fait l'honneur dei me promettre la main de sa fille... à Versailles même, en la présence de Sa Majesté...
Cinglante fut la réponse du comte:
— Monsieur, je ne saurais vous croire... Le futur gendre de M. le duc d'Heurtebise ne serait pas en ce camp, mais dans le nôtre!
— Touché! pensa Ellen en regardant l'agioteur, sans scrupules, avaler sa salive et blêmir de rage contenue.
L'arrivée de Mohwack modifia soudain la scène.
Von Plufken l'accueillit d'un air maussade. Troîs heures plus tôt, il avait été instruit, par son envoyé, de la façon outrecuidante dont le Peau-Rouge avait
reçu Tordre d'avoir à ramener Mlle Diane d?Heurte« bise.
Plufken n'était pas, toutefois, assez sot pour se lais- 1er aller à une colère qui, vis-à-vis d'un homme comme Mohwack, aurait pu avoir les plus fâcheuses conséquences.
Depuis le retour du messager, il avait eu le temps 'd'exhaler sa fureur en jurons tudesques et en injures? il était désormais plus rassis, mais encore qu'il usât de prudence, son mécontentement se traduisit par des reproches qui ne laissaient pas d'être assez véhéments.
— Mohwack, déclara-t-il, n'agit pas comme un frère... Il a traité avec une légèreté excessive le courrier d'un ami. Déchirer un papier écrit et signé n'est rien de moins qu'une injure. Si je me laissais aller à mon ressentiment, je me verrais obligé de traiter Mohwack comme un ennemi.
« J'ai le cœur grand, cependant, et je ne le ferai pas. Je me bornerai à prononcer des paroles sensées et justes...
«c Les Tuscaroras sont gens de parole. Pourquoi leur chef agit-il comme s'il avait deux langues? Il a signé avec moi un pacte d'amitié et d'alliance. Il a promis de se conformer à mes avis et de les suivre fidèlement. S'il ne met plus ses pas dans les miens, il est inutile de parler encore d'amitié.
« J'ai toujours, dans les expéditions auxquelles les Tuscaroras ont pris part, laissé aux hommes rouges ce qui leur revenait. Mais Mohwack sait bien qu'en dehors de cela il ne faut rien détourner des prises, ni prisonnier, ni butin.
« Et bien, il conserve cette captive que je revendique aussi... Pourquoi? Dans quel but? Que le chef parle et s'explique. Mes oreilles sont ouvertes à ses
£X GUERRE DES ETOILES f37!
paroles. Mais qu'il exprime un cœur sincère, te général von Plufken n'aime pas les langues doubles,
« Que mon frère s'en souvienne!
Le Peau-Rouge, impassible, les bras croisés, laissait le Hessois poursuivre sa harangue. Lorsqu'il la' vit bien terminée, il se disposa à donner la réplique. Or, il l'eût fait si un soldat n'était entré pour cou* muniquer au général un renseignement urgent.
Profitant de ce répit, Ellen sortit de la pénombre où elle se tenait jusqu'alors.
Mohwack, de son côté? l'examinait non sans ïmpui dence.
Ce regard hardi et sensuel la décida à faire une tentative personnelle; il lui parut qu'elle pourrait, paï! des cajoleries, arriver à décider l'Indien à livrer Diane. Une fois déjà, elle avait réussi, par ce même jeu, à décider le Tuscarora à agir dans les intérêts de la métropole; elle se flattait intérieurement d'un égal succès dans la circonstance.
Le courrier porteur du renseignement venait de tourner les talons. '
L'attention de von Plufken se reportait sur le groupa; formé par le sauvage et sa fille, lorsqu'il vit le premier poser soudainement sa main brune sur l'épaulcj d'Ellen.
Désagréablement surprise, la jeune Allemande eu! un instinctif mouvement de recul. Inutilement, car, fai* sant un pas vers elle, Mohwack appuya plus fortement sa paume sur sa proie, que pâlissait une compré* hensible émotion. j
Et la voix du chef indien s'éleva, haute, impératïvel
— Qu'on me donne celle-là pour squawe, et je rein' cirai l'autre!
A ces mots, Boomw fe dressa*
— Très bien! s'écria-t-il. Voilà qui est à examiner. C'était fou! Néanmoins, M. de Noailles fit chorus
en riant sous cape :
— Eh! mais, quelle idée!
Von Plufken, saisissant sa fille par la taille, hurla de toute sa force :
— Lâchez-la, mécréant! Et vous, Boomer, songez un peu à quelle infamie vous vous risquez! Je ne parle pas du colonel, c'est son rôle de marchander! Mais vous! vous...
Des officiers hessois s'avançaient vers Morrwack. Ils dirent en même temps :
— Laissez cette jeune fille!
— Soit! fit l'Indien. De la sorte, je garde l'autre I Et il tourna les talons.
— Arrêtez! cria le financier en courant sur les *pas du sauvage prêt à quitter la grotte.
M. de Noailles, toujours protégé par le petit drapeau blanc, s'élançait à son tour au dehors...
— A l'extérieur, il y a dix Indiens peints en guerre, observa un officier. Ils sont capables de déclencher une bataille!
La crainte exprimée par lui n'était pas imaginaire. Les guerriers formant la garde du chef attendaient sa sortie devant l'entrée de la grotte. Quand il parut, suivi à quelques pas du gros Boomer, puis de Noaillesils s'apprêtèrent à intervenir au premier signe.
Le sachem n'en fit aucun.
Il s'avançait vers eux impassible et sans hâte, ainsi qu'il convient à un chef.
Ellen avait rejoint Boomer.
— Je ne vous crois pas capable, lui dit-elle à mivoix, de laisser les choses se passer ainsi. Pour mon compte^ je suis heureuse de ne plus être sous la patte
de cet impertinent natif. De même, j'estimerais navrant qu'une femme de notre race, quelle qu'elle soit, reste exposée à tous les outrages et tous les dangers auxquels on peut s'attendre chez ces gens-là.
— C'est une perspective épouvantable! haleta Boomer... Epouvantable! reprit-il avec plus de force. Se dire que Mlle d'Heurtebise...
— Sauvez-la! exclama Ellen. Vous n'avez pas un instant à perdre!
— Comment? balbutia-t-il en tournant vers sa conseillère ses gros yeux remplis d'une espèce d'effroi.
Penchée brusquement sur son épaule, la fille du général lui souffla ces trois mots t
— Faites arrêter Mohwack!...
L'excitation dont le financier avait fait preuve jusqu'au moment où Ellen l'avait rejoint le ressaisit d'un coup. Il s'élança vers un groupe de soldats oisifs qu'avait attirés dans le voisinage la présence des Peanx-Rouges.
— Arrêtez-le! cria-t-il à tue-tête en désignant Mohwack. C'est un traître! Saisissez-le! Saisissez-le!
Il s'exprimait en allemand. Cela parut émouvoir le? Hessois.
Surpris, certains kaiserlichs hésitaient, mais ceux qui venaient grossir leur troupe, attirés par la curiosité, s'apprêtèrent à obéir aux gestes et à la voix de leur compatriote... Ils avaient la docilité de bétail de l'Allemand en face d'un supérieur.
Malheureusement pour eux, les Tuscaroras ne sem« Liaient pas d'humeur à se laisser faire. Us avaient immédiatement compris le danger que courait leur chef et, leurs tomahawks à la main, ils l'entouraient déjà. Un rocailleux chant de guerre commençait à bourdonner sur leurs lèvres.
Ce bourdonnement ne fut pas inutile. En hâte, von Plufken rejoignit le financier.
— Qu'est cela? s'écria-t-il. Donnerteujel! Allez- vous nous mettre à dos nos allies indiens?
Et, tourné vers les miliciens, il leur enjoignit de se retirer.
Boomer bondit.
— Je vous défends d'aller contre mes ordres! hurlat-il. Ce mécréant est un traître et un ruffian! Il faut qu'il soit arrêté! Je vous défends...
— Qui commande ici? riposta Plufken. Moi! Et pas un autre... Soldats, retirez-vous!
Rouge comme un homard cuit, le financier se porta contre son adversaire et, laissant couler sur ses le» • es lippues un bavement de rage, il lança en bredouillant à la face du général hessois les mots les ],ius injurieux que la langue tudesque d'alors recelait.
Les soudards, enchantés au fond de cette algarade, se retiraient à regret. Les Indiens, eux, se repliaient en bon ordre du côté du défilé.
Personne ne songeait à les en empêcher.
Plufken tira à ce moment, d'un geste théâtral, un gros pistolet d'arçon de sa ceinture. Ce qu'il craignait surtout, le malin, c'était de voir les choses mal tourner pour son maladroit insulteur et si utile commanditaire.
Déjà Ellen s'élançait, posait la main sur le bras de son père : des officiers se préparaient également à intervenir. Ils n'en eurent pas besoin, et le général pouvait se dispenser de braquer une arme vengeresse sur son grossier adversaire.
Celui-ci, à la seule vue du pistolet, avec une bra-* voure bien personnelle, s'était réfugié près de Noailles. Or, le colonel était toujours sous la protection du
drapeau parlementaire, et le traitant sembiu.l disposé, au cas où Plufken pousserait sa démonstration plus avant, à mettre l'officier français entre la balle et lui.
Toutefois, le souci de cette prudente manœuvre ne lui faisait pas perdre l'usage de la parole. Faisant trêve à son impudence, il accablait Noailles de prières qui prouvaient sa lâcheté tout autant que son désarroi.
— Gardez le silence, monsieur! lui dit enfin d'un ton sévère celui dont il cherchait à se faire un rempart. Un Français ne saurait accepter de vous des leçons de générosité. Mon drapeau vous couvre et noua nous retirerons ensemble! Vous n'avez rien à craindre* à mon côté!
Ce disant, Noailles se tournait vers le groupe formé par les Hessois.
— Messieurs, reprit-il en ôtant son tricorne, j'ai l'honneur de vous saluer, car il me faut prendre congé de vous!
Il se retira en couvrant Boomer de son fanion parlementaire.
A l'heure où ces événements se déroulaient au camp des mercenaires allemands, Diane d'Heurtebise, toujours prisonnière dans lé wigwam de Mohwack, passait dans de singulières transes le temps de sa captivité.
Pour se distraire, elle tirait d'une sorte de rebec indigène ces airs simples et charmants qui font le succès de nos vieilles chansons françaises. Bonne musicienne et d'une grande adresse en toutes choses, il ni
lui avait pas fallu longtemps pour arriver à un résultat satisfaisant, même avec un instrument aussi primitif.
Aussi, les squawes qui avaient pour mission de la surveiller s'étaient-elles adoucies. Assises à courte distance et tournées vers elle, les Indiennes écoutaient inlassablement les airs inconnus qui sortaient des lèvres de la belle fille blanche.
Comme elle accompagnait le début de la chanson Auprès de ma blonde, l'entrée du wigwam donna passage à Mohwack...
Le sachem indien s'arrêta au milieu de la hutte, regardant avec un certain étonnement le tableau formé par sa captive entourée des trois femmes attentives...
A son aspect, Diane s'était arrêtée et sa main restait en suspens, les mots de la chanson figés sur ses lèvres.
Quand le Tu9carora comprit que sa survenue avait rompu le charme, il n'hésita pas : en sa langue, il donna l'ordre aux geôlières d'avoir à disparaître...
Comme elles se disposaient à obéir, il en retint deux parmi ses épouses et, s'étant assuré que toutes les autres étaient bien sorties, il ouvrit un coffre orné de parfilage, sorte de malle de cuir durci qui avait pour raison d'être de tenir lieu d'armoire aux Peaux- Rouges.
De l'intérieur de ce meuble, Mohwack retira des colliers de baies et de coquillages, diverses parures dans le goût des sauvages, ceintures de cuir ornées de franges et de crins; enfin, une superbe robe en peau tannée, souple comme un gant, brodée de piquants de porc-épic et rehaussée de dessins variés en perles de verre rouges, blanches, jaunes et bleues.
Tenant suspendue à bout de bras, devant Diane éton-
née, cette toilette de cérémonie, il lui expliqua qu'il la lui réservait.
— Car, ajouta-t-il, Mohwack trouve la fille pâle encore plus belle que la robe qu'il lui destine, et il a décidé de la prendre pour épouse!
Le tonnerre tombant à ses pieds n'eût pas produit, sur la jeune Française, un effet plus terrifiant et plu9 soudain que ces paroles du chef. Les deux squawes se taisaient. Par bonheur, Diane revint vite au sentiment de sa terrible situation.
— Vous ne pouvez prendre une blanche pour votre épouse sans son consentement! affirma- 1- elle avec une force que décuplait son indignation. Si ce n"est pas la coutume chez vos gens, c'est celle de ma nation.
« Je dispose de moi-même et je me refuse de m'associer à un pareil dessein!
Mohwack ricana.
Il comprenait assez l'anglais pour savoir à quoi s'en tenir sur les sentiments professés à son égard par la jolie fille. Par contre, il était trop barbare pour en tenir le moindrement compte.
Il se borna à se tourner vers ses squawes et leur ordonna de revêtir Diane de la robe de cérémonie.
Les deux Indiennes s'avancèrent vers Mlle d'Heurtebise.
— Je proteste contre la violence qui m'est faite, s'écria celle-ci en se levant brusquement de la couchette de fourrures qui lui servait de siège. D'abord, je ne puis accepter dans aucun cas de revêtir cette toilette, tant que cet homme sera dans la hutte.
T,23 éclats de sa voix traversaient sans doute le3 frêles parois d'écorce de bouleau du wigwam. Et puis les autres squawes avaient dû, à la suite de leur expulsion de la hutte, aller bavarder dans le voisinage,
piquant ainsi la curiosité des jeunes femmes et des mégères.
Toujours est-il qu'une face brune parut à l'espèce 'de guichet, ou, pour mieux dire, d'ouverture carrée iqui, dans une des parois, tenait lieu de fenêtre. Elle fut bientôt remplacée par une autre, puis par une troisième.
Une des squawes, de l'intérieur, reconnaissant des femies, fit un petit signe de complicité. Mais presque aussitôt elle vit s'encadrer dans le guichet un faciès maigre et ridé qui n'était autre que celui de Koudiarouk, € l'homme de la médecine », le sorcier de la tribu.
Que venait faire là Koudiarouk?, .Parfois, une tête de vieille mégère paraissait près J3e la sienne, puis toutes deux se retiraient.
Mohwack aurait pu entendre un grand bourdonnement de voix s'il n'avait été fort occupé à s'expliquer fcvec Diane, qui se refusait toujours à se revêtir de la tobe de cérémonie.
La colère commençait à se faire jour dans ses répliques. Il allait donner à ses deux Indiennes l'ordre d'employer la forcex lorsque des cris menaçants s'élevèrent au dehors... \ «Que se passait-il Z
Catéchisé par les squawes furieuses, personnellement mécontent, d'ailleurs, des agissements du grand chef qui violaient les plus antiques coutumes de la tribu en tendant à détourner à son profit une captive îd'un châtiment collectif, Koudiarouk avait ameuté les jguerriers. Il les excitait par des discours enflammés.
Le Grand Manitou (Kitchi Manitou) allait, disait-il, îairj j>e§ej tout le goids de sa colère sur les Xuscaro-
ras si ceux-ci continuaient à supporter un pareil scandale.
Cet appel à la superstition indienne ne pouvait rester vain. En un instant, une centaine d'hommes, sans compter les enfants, se joignirent aux femmes, et tout le monde, excité, le sorcier en tête, hurlait, glapissait, proférait des imprécations, des menaces qui ne tardèrent pas à se tourner en actes.
L'invasion de la hutte fut spontanée. Mohwack Comme Diane se trouvèrent pris dans un remous de corps, de visages féroces et de bras contortionnés, préhensifs, avant d'avoir pu esquisser un geste.
La main du chef fut comme ventousée sur le manche de son couteau qu'elle allait dégainer; dix paires !de bras l'enlacèrent et, bien que sa force physique fût considérable, le Tuscarora se sentit entraîné, par ses congénères, sur l'espèce de place qui s'ouvrait devant Bon wigwam, terre-plein autour duquel s'élevaient la plupart des autres cabanes.
Ce fut là qu'il se retrouva avec Diane, entourés 'd'énergumènes qui^ criant ou piaillant, s'occupaient à les ligoter.
l Quelques instants après, une scène d'un pathétique gauvage se déroulait au cœur même du village tuscarora.
Une foule excitée, hurlante, comprenant tout ce que la tribu comptait d'hommes valides, de femmes de tous les âges, d'enfants capables de marcher, se pressait autour de deux personnages occupant le centre de la place, devant le wigwam du chef.
L'un était Mohwack lui-même, l'autre Diane d'Heurlebise.
146 SOLDATS DE l' AMOUR
Le sachem, en piteuse posture, était assis sur une vieille caisse venue on ne savait trop d'où et recouverte d'une peau de conguar. Il avait les jambes étroitement entravées et les deux coudes réunis, liés derrière le dos. Dans cette disgrâce, son orgueil le forçait à rester digne et impassible, mais ses prunelles, emplies d'un feu noir, attestaient sa rage secrète.
Quant à Diane, attachée à quelques pas de lui au poteau de torture qui, peint en rouge, occupait le centre du village, elle présentait un visage d'une mortelle pâleur entre ses cheveux f; iars. Çà et là, des feux étaient allumés, où l'on pouvait, a tout instant, prendre le tison ardent qui devait brûler quelque portion du corps en partie dépouillé de la victime.
On n'en était pas encore à ce superlatif plaisir de la fête; pour l'instant, de jeunes guerriers, joutant d'adresse, s'exerçaient à planter dans le poteau la flèche ou le tomahawk lancés. Ces deux armes, l'une empennée, l'autre tranchante, ne devaient qu'effleurer la captive et lui procurer de terribles émotions.
Les adroits concurrents réussissaient assez bien dans ce sport cruel, il faut en convenir, excepté en un point: Diane d'Heurtebise ne trahissait son effroi par aucun cri, aucune vaine supplication.
D'une blancheur de morte, la malheureuse jeune fille regardait fixement ses bourreaux en serrant ses lèvres fines.
De temps à autre, les tortionnaires interrompaient leurs exercices. Alors, les squawes les remplaçaient, bondissant dans une ronde endiablée autour du poteau, hurlant des invectives, crachant sur la femme au visage pâle et, parfois, dans une rage de démones, cinglant ses épaules nues avec des cordelettes.
A chacun des retours de ces mégères, quand elles
se livraient à ces actes de brutalité, on pouvait voir Mohwack sortir de son impassibilité apparente et se tordre en s'efforçant de briser ses liens.
Il ne le pouvait pas. Il était trop bien ficelé poisr parvenir à se libérer et bondir vers la blanche, qu'il regardait avec des yeux désorbités.
Tout au contraire, il n'arrivait qu'à se meurtrir en resserrant ses liens...
Après plusieurs parties de lancement d'armes, le3 guerriers se concertaient afin de pouvoir varier les plaisirs. Sans doute allait-il sortir de ce conciliabule quelque affreuse détermination, lorsque des cris perçants, à l'une des extrémités du village, alertèrent les Indiens.
Une fuite éperdue de squawes cavalcadant et se bousculant, en entraînant leurs enfants, ne leur laissa aucun doute sur le danger qui surgissait. Avec une incroyable promptitude, ils se jetèrent sur leurs armes, prêts à la lutte