‹ ŒuvresChapitre 8 sur 13 · ENCORE RIC ET RAC · texte numérisé non relu

ENCORE RIC ET RAC

Dans l'obligation ou nous sommes de conjuguer les différents événements de ce récit, comme de souder les unes aux autres les aventures variées de nos personnages, nous allons reprendre la suite des faits et gestes de Rie et de Rac, les deux braves dogues.

Comme on s'en souvient, ces chiens aimaient à la folie les militaires et leurfmétier. Ils avaient suivi le sergent Bellefleur, loin du couvent des dames Ursulines de Gif, à la seule vue de l'uniforme des Gardes- Françaises.

On sait aussi comment, certaine nuit, les courageuses bêtes empêchèrent Diane d'Heurtebise d'être enlevée par le Musulman Ali, le factotum et l'âme damnée de Hans Boomer.

.Cette dernière victoire leur fut coûteuse.

En effet, tandis qu'Ali tombait de cheval, sa monture, épouvantée par les abois et sentant encore en sa chair les crocs redoutables des mâtins, s'enfuit au triple galop, le mors aux dents en emportant Diane évanouie.

Les chiens ne s'acharnèrent pas indéfiniment sur les traces de la jeune cavalière malgré elle. Ils venaient de constater, une heure plus tôt, en essayant de suivre

le sergent Bellefkur vers Lorient, que la meilleure volonté du monde ne peut permettre à des représentants de la race canine d'égaler, pour la course soutenue, ceux de la race chevaline. Ils sortaient aussi d'une rude rencontre avec Ali, d'un véritable duel à mort.

C'est pourquoi, après avoir écouté avec une douloureuse mélancolie décroître le bruit des sabots de Lucifer emballé.- Rie et Rac, s'étant consultés, par des procédés qui échappent à notre entendement, décidèrent-ils de regagner le camp.

Ce fut long. Us étaient haletants, assoiffés, rendus. Us ménagèrent leurs forces.

Le jour bleuissait la forêt de Rennes quand ils y parvinrent.

Au moment où, guidés par un sûr et merveilleux instinct, ils furent en vue du camp, le soleil levant incendiait les hautes branches. En même temps, fifres, tambours et hautbois sonnaient « La Diane ».

Quelle émotion ce fut, dans la compagnie de M. de Gibrac, lorsqu'on s'aperçut à la fois de la disparition de Mamzelle Madelon et de l'état piteux où se trouvaient Rie et Rac!

Epuisés, du sang agglutinant leurs poils, la langue pendante, les pauvres toutous semblaient n'avoir plus la force d'agiter leur queue en signe d'accueil amical* comme le veut l'usage.

Alors, les exclamations, les cris, les jurons se croisèrent. Certains soldats se mirent à pleurer comme des enfants.

— Qu'est devenue notre « petite mère»? se demandaient-ils. Qu'en a-t-on fait? Ali! malheur!

Car il n'avait pas fallu beaucoup de temps a Mlle d'Heurtebise pour se faire adorer des soldats.

Simple, franche et gaie2 Mam'zelle Madelon excel*

lait à remonter le moral du troupier quand la fatigue de la marche, la douleur des pieds abîmés, du dos meurtri les font maudire le métier des armes.

D'un mot, d'un sourire, elle savait métamorphoser les visages grognons. Les « fricoteurs » eux-mêmes rougissaient de leur paresse, à voir cette aimable fille ne jamais esquiver une corvée et même ajouter à sa tâche.

On la trouvait toute prête quand il s'agissait de soigner un bobo ou de glisser, en douce, un petit verre de goutte aux loyaux soldats du Roi qui se sentaient l'irrésistible envie de boire un coup à la santé de Sa Majesté.

Un vieux brave lui ayant dit un jour : « Vous êtes comme une petite mère pour la compagnie », le surnom liM resta. Elle l'adopta crânement. Elle étail aussi peu que possible « Mlle d'Heurtebise ».

C'est bien pourquoi on l'adorait.

Les troupiers de France ont toujours été finauds.

En la fiancée de Bellefleur, ceux-là devinaient parfaitement une fine personne appartenant à l'aristocratie. Or, comme elle paraissait l'oublier, chacun, en retour, se sentait flatté et comme honoré de ce voisinage et de cette intimité sans façons.

Diane était devenue le cœur vivant de la compagnie de Gibrac.

C'est dire à quel point ce gentilhomme fut affecté de la bizarre disparition de la jolie vivandière. Il vint examiner les chiens et leur parler. Il ne fut pas long à résoudre le problème : Diane d'Heurtebise avait dû tomber dans un guet-apens dressé par Hans Boomer.

Libre, le capitaine aurait fait suivre la piste indiquée par les intelligents quadrupèdes.

Les dogues, en effet, sitôt leur soupe avalée, se mivent à tourner, à sauter^ à aboyer autour de l'officier

et à filer dans la direction de l'endroit où s'était déroulé le drame nocturne. Leurs prunelles dorées semblaient dire :

« Voyons, ne voulez-vous pas comprendre? On va vous montrer le chemin. Vous n'aurez qu'à nous suivre! »

Aussi s'étonnaient-ils en constatant que nul ne semblait disposé à leur emboîter le pas!

Ils ignoraient que le régiment des Gardes-Françaises avait reçu des ordres formels quant au temps de son voyage. Chaque étape se trouvait prévue par l 'état-major du général en chef, le comte de Rochambeau, car l'embarquement de l'armée devait se faire, au jour fixé, au port de Saint-Malo.

Les larmes aux yeux, M. de Gibrac dut donc donner les ordres nécessaires.

On levait le camp!

Etonnés et indignés, Rie et Rac s'aperçurent que, loin de s'élancer sur les traces de leur amie, les Gardes-Françaises prenaient une route diamétralement opposée, celle qui monte vers le nord.

Ils recommencèrent vainement leurs bruyantes démonstrations; ensuite, ils refusèrent de suivre le régiment. Couchés sur le sol, à l'endroit même où Diane d'Heurtebise avait dormi, ils s'obstinaient :

« Nous restons. Nous ne voulons pas vous imiter! Trahir notre douce amie! »

Aucune caresse, aucun appât de friandise ne put les décider à quitter la place.

M. de Gibrac essaya de les convaincre :

— Allons, mon bon Rie, allons, mon petit Kac, «qu'on se lève! Nous partons! C'est l'ordre! On n'y pci.: rien! C'est le métier! Nous confions à Dieu le sort de Mam'zelle Madelon.l —

152 SOLDATS DE i/ AMOUR

L'éloquence du capitaine ne put venir à bout de l'obstination des dogues. Ils se bornèrent à pleurer et à pousser ces hurlements lamentables par quoi s'expriment les douleurs canines.

— Tant pis! fit le capitaine avec mélancolie.

Il monta à cheval, prit la tête de sa compagnie et commanda : .y-"

— En avant... marche!

Hélas! ce fut une compagnie sans gaieté qui s'ébranla. La disparition mystérieuse de la jolie vivandière et la « désertion » des deux « museau camard £ attristait tout le monde. Les camarades de Jean en éprouvaient une véritable angoisse.

r— Que va-t-il devenir, quand il saura?

À la première étape, il y eut un peu de joie.

S'étant rendu compte sans doute de l'inutilité dej leur faction, les deux « déserteurs » s'étaient remontrés, fort tranquillement, à l'heure où trempait \sL soupe. On leur fit fête.

M. de Gibrac déclara vouloir les adopter jusqu'au retour du sergent Bellefleur.

Lorsque la compagnie fut parvenue à Saint-Malo, lei capitaine eut deux ou trois fois l'occasion d'apercevoir Hans Boomer. Il le connaissait pour l'avoir vil chez certains grands seigneurs endettés. Il constata aussi la présence du colossal factotum. Il ne manqua pas d'observer les pansements dont le drôle était encore! gêné et grevé.

Le traitant et son sbire semblaient attentifs. Ils devaient chercher Diane.

t C'était un nouveau mystère!

M. de Gibrac remarqua de même que les deux pertonnages .s'attachaient gjiîtpjt à Ja .surveillance, dç i$

compagnie et qu'ils s'éclipsaient avec prestesse à l'apparition des dogues.

Ceux-ci leur rappelaient donc un fâcheux souvenir?, De là à reconstituer ce qui s'était passé, il n'y avait qu'un pas. L'officier le franchit vite.

Diane avait dû échapper à ses poursuivants grâce a une brutale intervention des molosses? Ce fut dès lors sa conviction.

Evidence si solide qu'il voulut en faire profiter * ses enfants ». Il leur assura que Mam'zelle Madelon était sauve. Dans ce cas, on ne pourrait manquer de la revoir.

Alors, toute crainte bannie, les Gardes-Françaises purent s'embarquer la joie au cœur.

Le croira-t-on? Rie et Rac eurent la perception de ce changement favorable. A quoi s'en avisèrent-ils ?( Sans doute aux joyeux airs qui s'élevaient de l'entrepont où était parquée la compagnie; peut-être aussi aux rires, aux bonnes tapes affectueuses. Plus sûrement, enfin, aux propos du capitaine de Gibrac.

Le soir, en effet, quand celui-ci revenait du carré des officiers, situé sur le château arrière du navire, il avait l'habitude de monologuer en contemplant le portrait de la reine Marie-Antoinette ou d'adresser la parole aux deux poilus.

Il pouvait, sachant leur discrétion, les mettre au courant de ses peines d'amoureux sans espoir et des événements du bord.

Aussi, Rie et Rac ne furent-ils pas du tout surpris lorsqu'un jour, en terre américaine, ils virent apparaître le sergent Bellefleur et Mam'zelle Madelon, fraîchement débarqués à Philadelphie avec des troupes venues de France qu'escortait la flotte de l'amiral d'Estaing.

Ah! ce fut, pour tous, une belle journée!

Les officiers du régiment d'Auvergne, ennobli par l'immortel souvenir du chevalier dAssas, et qu'on surnommait Auvergne sans tache, avaient, sitôt débarqués,fait à leurs camarades des Gardes-Françaises l'éloge des jeunes amoureux.

Un rapport de M. du Couëdic, on l'a su, avait été envoyé à Versailles; il y relatait l'exploit du dénommé sieur Jean Le Ferme, dit Bellefleur, simple sergent, et ie souriant courage de la surnommée Mamzelle Madelon, vivandière.

Sa Majesté s'était montrée fort impressionnée, paraît-il, et en recevant le comte de Noailles, promu colonel des Gardes-Françaises, Louis XVI lui avait recommandé ces jeunes gens.

L'esprit de corps du régiment d'élite, très flatté d'apprendre cela, on organisa, à cette occasion, un banquet en l'honneur de Diane et du sergent Bellefleur, un banquet où, s'il vous plaît, une double place fut réservée à Rie et à Rac!

Au dessert, le colonel de Noailles, après avoir tenu à offrir le Champagne, vint en boire une coupe, accompagné de M. de Gibrac. Il baisa cérémonieusement lu main de Mamzelle Madelon et serra celle de Jean, parmi les bravos de l'as6istance.

Hélas! qu'il semblait loin, maintenant, ce joyeux souvenir !

Une fois de plus, la « petite mère » donnait de l'inquiétude à ceux qui l'aimaient, et quelle inquiétude!

Le bruit de l'échec du colonel de Noailles lors de sa démarche auprès du général von Plufken s'étai*

vite répandu. Cet insuccès, on se le répétait, était dû à l'obstination d'un sauvage appelé Mohwack.

Une colère folle s'empara des Gardes-Françaises, et surtout de la compagnie de Gibrac, à la pensée que la jolie vivandière pouvait être maltraitée par cette brute indienne. Colère si folle, que les fortes têtes osèrent envoyer une délégation au capitaine de Gibrac.

On le suppliait d'autoriser cinquante ou cent hommes, choisis parmi les meilleurs, à tenter un coup de main sur le village où Diane se trouvait détenue par ce Mohwack.

— On leur fera passer le goût de l'eau-de-feu, mon capitaine!

— Hé! riposta le gentilhomme, je n'en doute nullement. Cent braves comme vous sont capables de mettre en fuite une tribu tout entière... Je ne refuse pas. Il sied cependant d'en référer au général, à M. le marquis de La Fayette.

« J'y vais de ce pas!

Il partait. Il s'arrêta, perplexe :

— Ventrebleu! voilà une difficulté à laquelle je ne songeais pas! Envoyer cent braves à trois poils, c'est bien! Mais où iront-ils? Qui peut savoir où se trouve le village peau-rouge? D'autre part, si sa situation est connue, quel guide acceptera de conduire cette petite troupe résolue?

Consulté sur ce coup de main et sur le guide à prendre, M. de Noailles émit cet avis :

— Je ne crois guère qu'il y ait lieu de compter, pour ce faire, sur le général von Plufken. Malgré sa désobéissance, Mohwack est un chef à ménager. Le «: von » ne voudra certainement pas nous livrer le secret de la retraite, de l'antre où ce bandit à peau de cuir a caché notre chère petite Mam'zeîle Madelon.

156 SOLDATS DE i/AMOUR

L'un des sergents qui avait épaulé notre ami Bellefleur, pendant la nuit où celui-ci enleva si prestement Diane à la garde des dames Ursulines de Gif, s'approcha du colonel. Il rectifia la position.

— Mon colonel, dit-il, pour sûr que nous autres on n'arriverait jamais à tirer Mam'zelle Madelon des sales pattes de ce sauvage peinturluré plus qu'une demoiselle du Palais-Royal... C'est couru! Aussi, n'estce pas sur nous qu'il faut compter pour tenir la barre, comme disent les Mathurins...

Il s'embrouillait, intimidé, tout rouge...

— Et alors? demanda le colonel avec le plus rassurant des sourires. Vous avez un plan, je le devine? Vous n'êtes pas des hommes à vous embarquer sans biscuits et vous voulez prouver, une fois de plus, que les troupiers français sont les plus débrouillards du monde? C'est très bien, mon ami. Au fait, comment vous appelez-vous?

— Pinel Jean-Marie ! dit le sergent La Pomme, parce que je suis natif de Normandie.

— Eh bien, sergent La Pomme, confiez-moi donc votre idée.

— Les yeux finauds du gars normand se bridèrent. Il répondit, un peu écarlate, mais, cette fois, de plaisir, en constatant qu'il intéressait le comte de Noailles:

— On a pensé aux chiens, mon colonel. Peut-être bien aussi que le loup ne demanderait pas mieux?

— Le loup?

Le comte n'était gueTe au courant des petites histoires ayant cours dans la troupe. Nouvellement promu aux Gardes-Françaises, il ignorait la popularité de Rie et de Rac. Il ne connaissait pas non plus le fameux « Loupiot » du chevalier breton du Plessis de Mauduit.

Mis au courant de l'enrôlement de ces singulières recrues, il approuva l'idée émise par le sergent La Pomme.

— Après tout, pourquoi pas? Le flair des animaux, je le sais par certains exemples, atteint parfois une acuité prodigieuse et donne des résultats quasi miraculeux. Notre devoir envers Mlle d'Heurté... pardon, de notre charmante vivandière, est de tout entreprendre.

< Au lieu et place de M. de Gibrac, je me rends donc moi-même chez M. de La Fayette. J'ai d'ailleurs à lui rendre compte de ma mission.

Ce fut là ie début du colonel. Il exposa la courtoisie et l'humanité, du moins apparente, du général von Plufken et le désir manifesté par lui de voir la jeune fille délivrée. Il mentionna la présence d'une fort belie demoiselle brune sous la tente du Hessois. , — Sa maîtresse? demanda le marquis.

I — Son enfant, plutôt.

La Fayette ne s'attarda pas. Le sort de Diane !e préoccupait trop pour qu'il songeât à se faire décrire par le menu la beauté de la personne familièrement connue du Hessois. Il s'intéressa davantage à l'autre compagnon signalé par son cousin de Noailles.

— C'est Hans Boomer! s'écria-t-il tout de suite. Je ne peux m'y tromper! C'est l'homme qui entend épouser contre son gré ma petite amie d'Heurtebise ! C'est un agioteur démesurément riche. Dans ce but, il pensionne ce vieux roquentin qu'est le duc!

< A parler franc, ajouta-t-il soucieux, la présence 'de cet oiseau dans la tente de M. von Plufken est fchr 3 flxam,

— Je le lui ai fait remarquer, intervint le comte, lorsqu'il eut crié qu'il avait droit sur la jeune Française.

— Vous avez bien agi. Hélas! le bonhomme a toute honte bue. Il appartient à la race de ceux pour qui la Patrie se trouve là seulement où l'on s'enrichit. Soyezen persuadé, mon cher Noailles : si Boomer se trouve en Amérique par amour, il y est aussi pour faire des affaires.

« Or, les affaires brassées du côté anglo-hessois ne peuvent que s'attaquer à la cause française et au crédit du Trésor Royal. Je vais donc aviser qui de droit. là. de Necker doit être renseigné...

Quant au reste, La Fayette approuva l'idée émise par le sergent La Pomme. Il fallait tout tenter. Il ne lui déplaisait pas non plus de frapper l'imagination des Indiens, alliés de l'Angleterre, en leur montrant ce que pouvaient les soldats du Roi de France.

Il voulut même prendre le commandement de la petite expédition. Mais Washington, arrivé sur ces entrefaites, et mis au courant, le dissuada de s'exposer, sans grand profit, dans une action de détail contre des Peaux-Rouges.

On convint donc de donner le commandement des volontaires au marquis de la Rouerie, c'est-à-dire au colonel Armand. Cet honneur lui était dû, à la fois de par son grade et de par « Loupiot », dont il était le maître.

Armand, de concert avec les capitaines, choisit donc, parmi les meilleurs tireurs des Gardes-Françaises, la fine fleur des braves.

. Bon gré, mal gré, il fallut bien, nonobstant sa blessure récente, leur adjoindre le sergent Belleneur*

N'était-il pas le fiancé de la vivandière ? N'excell ait-il pas à se faire comprendre de Rie et de Rac ?

(M. de Gibrac, à l'arrivée de Jean, non sans crèvecœur, lui avait restitué les deux dogues.)

Jean fit flairer à ceux-ci des vêtements portés pax Diane :

— Cherche ! Cherche !

Ce ne fut pas long. Tels des limiers, les bons chiens furent vite en quête, avec le concours du loup de M. de la Rouerie.

. Cet animal, après divers grondements et, avouons-le, quelques petits combats à la dent et à la griffe, avait enfin conclu un pacte de bonne camaraderie avec Rie et Rac. Ils formaient un solide trio.

Ce trio pouvait devenir redoutable, car ces trois mâchoires coalisées étaient capables d'une action décisive. Us allaient le prouver avant peu.

Derrière les trois alliés à quatre pattes s'élancèrent le colonel Armand, Thomas Duplessis-Mauduit et le sergent Bellefleur au bras de son camarade La Pomme. Tous avaient le pistolet au poing. Derrière eux, venaient les volontaires, l'œil et l'oreille au guet, le doigt sur la gâchette de leur mousqueton.

Jean luttait avec courage contre la fièvre due à sa blessure. Celle-ci le faisait cruellement souffrir, bien qu'il ne voulût pas l'avouer, et seule, la volonté de sauver sa bien-aimée lui donnait l'énergie nécessaire.

Il en était besoin pour traverser ces taillis, ces sous-bois, où l'on ne voyait ni routes tracées, ni même des chemins élémentaires où seul le pied des hommes, en foulant souvent les herbes, indique la bonne direc tion.

C'était la savane ou la brousse, la nature vierge et hostile^ toujours en défense et toujours hérissée, *"~~

Il fallait faire des pauses fréquentes, rappeler lea chiens et le loup. Eux semblaient rebelles à toute fatigue. L'ardeur de la recherche tendait leurs muscles.

Les hommes se lassaient plus vite.

Ils souffraient surtout de l'anémiante chaleur humidd de la forêt.

Le cours d'eau arrêta un moment l'effort des animaux. Mais quand on eut trouvé le guet, ils donnèrent de la voix : ils venaient de retrouver la piste.

Au fur et à mesure qu'on approchait des territoire^ de chasse iroquois, la nature semblait multiplier à plaisir les difficultés. Parfois, la petite troupe française se sentait le cœur serré par une vague angoisse.

Loin de l'armée, du régiment et des alliés américains, chacun se sentait perdu dans un pays inconnu, inquiétant, maussade, plein d'embûches, et se demandait s'il reverrait jamais le camp où flottaient fraternellement unies les couleurs du Roi et celles de l'Union.

Avouons-le franchement. Malgré leur bravoure incontestable et leurs qualités de tireurs, jamais cetW colonne de volontaires ne serait arrivée jusqu'au village des Tuscaroras si les circonstances ne s'étaient pas mises contre les ravisseurs de Diane.

En temps ordinaire, depuis son entrée sur la terrd sacrée de la tribu, la petite trope commandée par Armand eût été vue par d'invisibles guerriers peints en guerre. Ceux-ci, sans qu'aucun frémissement dcj feuillage ait trahi leur présence, eussent alerté les au* très Peaux-Rouges.

Alors, plus de lutte possible !

Perchés dans les arbres, dissimulés à merveille danâ les ramures, les guerriers tuscaroras eussent abattu Ie| Gardes-Françaises à coups de flèches empoisonnées*

Mais l'annonce de la capture d'une jeune fille blanche et la promesse de danser autour d'elle la danse ùu scalp avaient suffi à faire refluer toute la tribu mâle dans le village.

Personne donc ne fit le guet*

Bientôt, les chiens, conduits par leur instinct extraordinaire, cessèrent de donner de la voix et <a Loupiot », à leur exemple, arrêta l'essor de ses hurlements impressionnants.

Rie et Rac, sans une hésitation, suivaient les traces df Diane d'Heurtebise.

— Nous approchons, fit le colonel à mi-voix. Sur un bref commandement, on fit halte.

— Le blessé à l'arrière... Le sergent La Pomme et trois lascars resteront pour sa défense.

« Les autres, derrière moi... Baïonnette au canon..* Et quand je crierai : « Vive le Roi ! » chacun se servira de sa fourchette.

« Jusque-là, l'ordre est strict : faire tout ce que je fais ! »

ÎI se jeta à plat ventre dans l'herbe, au grand étonnement de ses hommes. Pourtant, ils firent comme lui. C'est ainsi qu'ils s'approchèrent du village indien en rampant.

Des cris gutturaux, des bruits de musique barbare parvenaient aux oreilles des Français. Bellefleur s'était mis à trembler de fièvre autant que d'émotion.

Diane était là, tout près... au pouvoir de ces démons rouges... Que faisaient-ils d'elle ? En auel état la retrouverait-il ?

— Vive le Roi !

D'i.n même élan, les soldats bondirent.

Us hurlaient, en courant ; — A la fourchette.1

Un ouragan de colère semblait les emporter, les jeter en avant, irrésistiblement.

Rien, pas même une bourrasque de mitraille ne peut arrêter les Français qui chargent. A travers les siècles, le cri du prince d'Orange : « Ah! l'insolente nation î » rejoint le cri du roi Guillaume de Prusse : « Ah ! les braves gens ! » Sachez-le, Maison du Roi se reformant sous les boulets où peuple de France narguant les mitrailleuses, c'est toujours la même vaillance et le même cœur : ceux de la race française elle-même !

Cloués aux arbres, embrochés comme au vol, dans leur fuite terrorisée, les alliés de von Plufken ne rirent pas longue résistance.

Ces diables, vêtus de bleu, leur semblaient tombés du ciel, envoyés contre eux par le Grand-Esprit luimême.

N'y avait-il pas eu les imprécations redoutables de Koudiarouk ?

Bientôt, la place fut nette autour de Diane, et son cher fiancé, oubliant sa douleur et sa fièvre, eut la joie de trancher lui-même les lianes qui la maintenaient au poteau de torture.

Armand de la Rouerie eut une déception. Il avait souhaité de pouvoir s'emparer de Mohwack, afin de lui faire payer cher ses mauvaises actions, mais le subtil Indien, délivré et aidé par les notables de sa tribu, s'était enfui sans laisser de traces. Il ne fallait pas songer à le rattraper, dans ces sombres forêts qu'il connaissait depuis sa naissance.

Le lendemain soir, pour fêter la délivrance de la jeune et jolie vivandière, le marquis de La Fayette l'invita à dîner, si l'on peut dire, en compagnie du sergent Bellefîcur, du marquis Armand de la Rouerie et de celui qui n'acceptait pas d'être appelé monsieur du Plessis de Mauduit. Ni Loupiot, ni Rie, ni Rac ne furent oubliés. Ils eurent leur juste part d'éloges, de caresses et de regrats.

Nous avons écrit, en parlant de ce dîner « si l'on peut dire », c'est qu'en effet, cela se passa sommairement et avec une simplicité soldatesque. On mangeai assis par terre, devant la tente du général.

La gaieté ne fut cependant pas absente, ni le bon' vin de France non plus.

Vers la fin du repa>, La Fayette, en prononçant lé nom de Hans Boomer, dit au colonel Armand, non sans malice :

— Mon cher, au moment du moins où je quittai la France, ce poussah, d'origine germanique, passait pour être le seigneur en titre de la divine Mademoiselle Beaumesnil.

— Vertuchou ! gronda l'intéressé.

— Qu'est-ce ? demanda le marquis d'un air innocent. Je croyais Bellone capable de vous avoir fait mépriser jusqu'au souvenir de Vénus ?

— Eh ! répondit M. de la Rouerie, sait-on jamais le véritable état de son cœur? Evidemment, il y a encore cinq minutes, je me souciais des charmes dé Mlle Beaumesnil comme un poisson d'une pomme^ sait-on, maintenant?

— Maintenant quoi?,

— Eb ! sarpejeu ! croyez-vous qu'il soit plaidant d'apprendre qu'un agouti tel que ce Bochemcr...

t — Boomer, rectifia Diane.

— Enfin, qu'un pareil individu passe pour vous avoir supplanté?

— Calmez-vous, mon ami, fit La Fayette en riant. Nul, à Paris, ne croit ce misérable agioteur capable de vous avoir supplanté. Mademoiselle Beaumesnil. on le sait, vous demeure constamment fidèle.

— Cela me flatte infiniment...

— Vous voyez... Le bonhomme n'a, sur elle, aucune espèce de droits, sinon ceux de lui donner de l'argent... ii paie fort cher la vanité d'être reçu chez la belle actrice, de la faire monter dans son carrosse et do s'exhiber à ses côtés au théâtre ou chez les commerçants de la rue Saint-Honoré.

— C'est déjà beaucoup trop, riposta l'irascible Breton. Si jamais le drille me tombe entre les mains, je lui ferai tâter de mon bâton, car il est indigne de goûter à mon épée.

— Soit ï acquiesça La Fayette. Si vous le rencontrez, n'oubliez pas qu'il est de bonne prise. Mon cousin de Noailles Fa, de ses propres yeux, vu installe, comme chez lui, sous la tente du général von Plufken.

« Donc, en distribuant quelques volées de bois vert à cet Ostrogoth, veillez à ne point trop l'abîmer. I! faut qu'il fasse de la prison quelque temps.

« J'ai écrit en France. La réponse, en m'arrivant me permettra, j'en ai l'intuition, de faire passer notrp homme en conseil de guerre... Tout porte à croire qu'il sera pendu.

— En ce cas, Je tirerai sur la corde !

Page 1