DANS LE CIMETIERE
Voici le champ des morts : c'est la terre probable
Où je dormirai seul, oublié, misérable,
Dans l'attente du Fils de l'Homme, en qui je crois.
Sous la gaité du jour la tristesse des croix,
Plus grande, montre bien ce qu'il faut de journées
Pour que tant d'oubli pèse aux couronnes fanées,
Lt pour que les tombeaux soient privés tour à tour
De feuillage, de fleurs, de prière et d'amour.
Les passants font encore un signe. C'est l'usage.
Mais si l'un d'eux s'attarde à quelque ancien visage,
C'est par des traits lointains, vagues et fugitifs.
Morts, prisonniers muets, vous êtes les captifs
De vos cercueils étroits. Nul n'y voudrait descendre
Pour baiser votre chair, pour remuer la cendre
De ceux qui furent doux, aimables, beaux, vaillants.
Morts inconnus, Dieu seul en ces yeux effrayants
Dont l'espace est le champ et le siège et l'orbite,
Vous absorbe. C'est là que toute chose habite :
Penser, geste, soupir, image, ombre, rayon,
Parole. Seuls témoins de la création,
Avant que l'homme ait vu la terre, son domaine,
Les yeux de Dieu savaient toute l'histoire humaine.
Ils ont, pleins de pitié, senti couler nos pleurs ;
Ils ont creusé, sondé l'abîme des douleurs
Et suivi les combats de l'homme après la faute.
Peut-être ont-ils trouvé l'humanité plus haute
Lorsque l'être déchu, tombé, mais immortel,
A redressé ses bras éperdus vers le ciel.
Ouand il fît naître, aux cris de sa chute profonde,
Dans les Gieux ébranlés le Rédempteur du monde.
Du Rédempteur voici les croix, signes sacrés. Vous les portez sur vous, ô morts qui m'entourez; Ici, vous avez tous la croix divine, l'arbre Qui dans le bronze ou l'or, le granit ou le marbre, Donne la même fleur au calice sanglant.