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DEVANT L'ATRE

La bûche, énorme et féodale, au cœur de Pâtre

Flambe. L'automne est rude. On voit le feu du pâtre

Derrière les grands bois sur la lande allumé.

Les pas des serviteurs dans le logis fermé

Sont discrets. Tout est loin. Et la flamme s'élève

En cet âtre orgueilleux identique à mon rêve.

Ici j'ai salué les preux d'une chanson.

La plaque du foyer porte leur écusson,

Des lions redressés j'aperçois les crinières

Et dans l'écu les trois merlettes prisonnières,

Le casque au noir cimier, tordu comme un serpent.

Partout le grand panache ondule, se répand,

Exprime sur la plaque une triple pensée :

Bon droit, vanité folle et bravoure insensée.

Des étincelles d'or quand part le vif esprit

La cuirasse s'allume et la visière rit.

Les chevaliers défunts ont exposé leurs armes

Dans l'àtre, au feu qui brûle et le sang et les larmes,

Pour que le visiteur aperçût dès le seuil

La plaque haute et dure où flambe leur orgueil.

Les maîtres de ce lieu gouvernaient des provinces,

Ils ne furent jamais domestiques des Princes,

Jamais le roi victorieux dans son palais

Ne les vit se mêler au troupeau des valels;

Ils pourraient revenir dans rette immense salle

Sans offenser les murs d'aucune ombre vassale.

Ils s'en iraient monter, droits et bardés do fer,

Sur les ponts, des chevaux qui henniraient dans l'air,

Et tous obéiraient à la même pensée

l.n quittant la maison qu'on n'a point abaissée.

Ils passeraient les monts et fuiraient sous les champs.

Le pâtre les verrait, par les rouges couchants,

La lance au poing, le chef allongé sous les heaumos,

Se ruer dans la mort aux confins des royaumes.

L'écho de la bruyère a-t-il gardé les cris

Des chevaliers? Le vent souffle, le ciel est gris,

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Le sombre gueux, couvert de quelque houppelande,

.Marche seul aux fourneaux qui fument sur la lande.

Nul cavalier, perdu là-bas dans les genêts,

Ne voit le double éclair qui sort des hauts chenets,

Ni sur le fond discret des tentures pâlies

Les reflets glorieux des vieilles panoplies.

Les seigneurs dans la nuit dorment le grand sommeil ;

Aucun d'eux ne viendra devant Pâtre vermeil.

Attiré par l'éclat des énormes flambées,

Poser ses solerets aux pointes recourbées.

Sous les pieds lourds de ceux que l'ombre a vu partir

La dalle du foyer ne doit plus retentir.

Ici du haut des tours les blondes cliâtelaines

Ne verront plus s'épanouir au vent des plaines,

Dans l'air et dans les cris des combats coutumiers,

Le panache éclatant, blanche (leur des cimiers.

Du panache le feu ronge l'aigrette noire.

Les grands lions de l'àtre, endormis dans la gloire,

Laissent la suie amèrc enfler leurs larges yeux.

Et seul je vois encor ce qu'ont vu tant d'aïeux :

Fugitives parmi les flammes éphémères,

Des étincelles d'or au poitrail des Chimères.

Les pins de la foi'êt sont des colombiers noirs Que banlent les pigeons au plumage de cendre. Les Vols, qu'on voit là-bas tournoyer et descendre, Ont rasé les clochers, effleuré les manoirs,

Et trouvant sous un parc leur futaie envahie, Ils sont venus, parla forêt, loin des corbeaux, S'abattre dans les pins qui couvrent les tombeaux Et les murs écroulés d'une antique abbaye.

Le moine et le manant sont morts. Et le meunier Sommeille. On n'entend plus le grelot monotone

Des mules qui broutaient la fougère en automne. Seul en ces bois obscurs rôde le braconnier.

Près des étangs, le fauve entend siffler les balles Quand son corps sous la lune apparaît hors des joncs. Et les plombs meurtriers massacrant les pigeons Les font choir lourdement sur les pierres tombales.

Là souffre un sanglier, plus loin râle un chevreuil, Il s'étrangle au collet qu'ont tendu les mains viles De l'homme qui, pour l'or et le ventre des villes, Met la jonchaie en sang et la bruyère en deuil.

Ainsi le veut Messer Gaster, tyran du monde. Mais qui donc, entre nous, n'est un peu sur son bec? Jadis, quand un seigneur abbé partait du Bec Songeait-il au gibier de ta forêt profonde,

0 Saint-Évroul? Flanqué de moines bien portants, Le Révérendissime, à l'abri des escarpes, Voyait-il frétiller les brochets et les carpes Sur la nappe jolie et claire des étangs?

Je ne sais, mais de loin, tout le long des épi très Qu'échangeaient les Prélats au bord de la forêt, Sur les chefs reluisants des moines en arrêt, Je crois voir remuer les crosses et les mitres.

Au fond des sombres bois le monastère blanc Dardait l'éclair de ses lancettes géminées. Le Sire Abbé de Saint-Évroul, chargé d'années, Activait sa monture et trottait en tremblant.

L'Abbé du Bec, suivit des Prieurs, ses émules, Trottait aussi, joyeux, bénisseur et vermeil. Dans les chemins herbus, pleins d'ombre ou de soleil, Les lièvres déboulaient sous le pied fin des mules.

L'Évêque de I^isieux, debout près du portail, Assiégé par des gueux qu'apaisaient les chanoines, Souriait, paternel, au défilé des moines Qui passaient sous la rose ardente du vitrail.

De nobles gens, venus pour les cérémonies, Dames et chevaliers, pages et damoiseaux,

Suivaient le vol de l'hymne aux voûtes des arceaux, Ou le murmure ailé des tendres litanies.

On chantait jusqu'au soir les heaux textes latins; Les moines observaient la sainte Liturgie; Plus tard ils méditaient. Et la théologie Dans l'ombre élargissait les fronts bénédictins.

A l'aube, titubant sur ses jambes bancales, Si le manant passait en ployant sous le faix, Il rencontrait toujours l'épaule d'un profès. C'était le temps heureux des forêts cléricales.

Il régnait sur les bois un calme universel. Des ouvriers puissants et doux taillaient la pierre. L'Enlumineur voyait, en baissant la paupière, L'auréole fleurir au jardin du missel.

Lors, aux premiers appels des cloches argentines, Les pigeons dans les pins ouvraient l'œil à demi ; Des souffles les berçaient comme un peuple endormi. Et puis, en des clartés d'aurore, après matines,

Quand les laudes disaient les merveilles de Dieu, La grâce de la Vierge et la force des Anges, Les beaux ramiers, chargés de toutes ces louanges, Partaient, d'un vol immense, à travers le ciel bleu.

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