LE TROUPEAU
Ici les vieux terriens seraient des étrangers. Le temps et la nature ont leurs métamorphoses : Ils ont changé la face et le destin des choses. Et la terre a perdu ses antiques bergers.
Neige pure, tombée en silence des urnes De la nuit sur les bois et les champs taciturnes, Toi qui splendidement déroules au lointain Ton manteau sous le rire éclatant du matin; Neige molle, étendue au fond de la vallée, L'hiver, baisant ta face ardente et désolée, Gomme un amant cruel t'apportera souvent Les morsures du froid dans les souffles du vent. Il rudoyait déjà la terre, son épouse.
Et tu viens dans la nuit, vierge folle et jalouse, Etouffer ta rivale, effacée à nos yeux Par le lit qu'ont foulé tes pieds silencieux. Mais tu n'apparais plus comme une pâle amante Sur ton front cristallin que l'aube diamante
Brille cette couronne aux joyaux éclatants
Oui fait de toi la reine éphémère du temps.
Que l'Hiver, jour et nuit, te morde ou qu'il t'étreigne,
0 Neige, entre ses bras méchants, c'est toi qui règne.
Et tu jettes au fond de son œil irrité
L'orgueilleuse blancheur de ta virginité.
Sur les champs, sur les toits, aux lourds rameaux des arbres.
Ta robe lumineuse a la froideur des marbres ;
Comme la main s'y gèle et s'y brûle au toucher,
L'homme rentre et s'enferme. Il n'ose plus marcher :
Il craint la fondrière et les routes désertes
Oue la neige trompeuse a lentement couvertes.
Si le dernier passant longe encor les chemins,
Il ne trouvera plus trace de pas humains.
Rien au creux des vallons, rien au sommet des côtes,
Ni chevaux, ni rouliers sous les charrettes hautes.
Les retiens-tu là-bas, ô Neige, entre les plis
De ton linceul, plus blanc que l'hermine et les lys?
Ceux dont les chars légers sillonnaient les campagnes,
Les époux qui voulaient rejoindre leurs compagnes,
Les amis, les amants qui vivaient dans l'espoir
De quelque rendez-vous du matin ou du soir, Se chercheraient en vain dans la morne étendue. Et toute voix plaintive est une voix perdue. Et l'âme qui voudrait exprimer son besoin Voit la neige si sourde et les âmes si loin !
Pourtant la Neige, en un lointain de poésie, Promène au bord du ciel sa libre fantaisie. De soudaines splendeurs font éclater aux yeux Tout un pays de rêve, étrange et merveilleux. Au cœur de la forêt, qui s'ouvre et qui miroite, Le fleuve étincelant plonge sa lame droite. Soudain l'onde palpite et des troupes d'oiseaux S'élancent vers les bois sur le rire des eaux Et la claire forêt montre, au-dessus des brandes, Ses fauves au poil roux dans la blancheur des landes. Les biches et les cerfs descendent les coteaux, Couvrant le sol neigeux de leurs sombres manteaux. Us s'en vont çà et là, désunis dans leurs courses, Réchauffer leurs museaux à la tiédeur des sources ; Puis, relevant la tête, ils portent aux champs clairs Leurs grands yeux, où la peur allume des éclairs.
Mais seul le bon soleil glisse à travers les branches; Il règne sur les eaux, les bois, les plaines blanches, Et la Neige, aux rayons de cet après-midi, Livre sa grâce molle et son flanc attiédi.
Sous les reflets atténués d'un ciel d'opale Le soleil laisse enfin tomber son disque pâle. La frange d'un nuage au bord de l'horizon Dore le toit neigeux d'une antique maison. Le soir révèle encor d'autres gentilhommières. Le coq d'or d'un clocher qu'entourent des lumières Suit dans le pays rose un vol de corbeaux noirs. La brume des vallons monte au front des manoirs, Puis la Neige s'efface et fuit l'ombre des plaines Sur les sommets douteux des collines lointaines.
DANS LA RRUIWL
Sur les terres où dort l'invisible semence,
Un noir troupeau s'en va, tachant la plaine immense.
Un autre, dont les chiens ont limité l'arrêt,
Ronge la face grasse et brune d'un guéret.
Les moutons, au hasard des herbes arrachées,
Mêlent les mouvements de Ieui\s têtes penchées.
Le berger, qu'une idée attarde au même endroit,
Règne sur eux, drapé, sombre, immobile et droit.
Il a le morne aspect des choses qui l'entourent.
Il bouge, crie un nom, siffle : ses chiens accourent,
Puis repartent, plies sous le commandement.
Et le dernier troupeau s'ébranle lentement
Vers un chemin douteux de la campagne, où fume,
Rasse, laiteuse et molle, une nappe de brume.
DANS LA URUME 53
Du sol, le brouillard monte au ventre des brebis, Aux cornes des béliers, et s'accroche aux habits De l'homme, dont on voit, au-dessus de la terre, Passer la forme haute, étrange et solitaire. Il marche avec la gourde et la besace aux flancs. On devine un troupeau derrière ses pieds lents. De temps en temps, le bruit du bidon sur la gourde Fait partir sous ses pas quelque alouette lourde. Il ne peut suivre, en son lever capricieux, L'oiseau que des vapeurs enlèvent à ses yeux. L'homme ne voit plus rien : les choses sont voilées. Par où sont les étangs et par où les vallées? Le bois, qu'obstinément les chênes ont trahi, Disparait, et le ciel lui-même est envahi Par la brume, qui rend le soir impénétrable.
C'est l'heure où le berger trouve le misérable ; C'est l'heure où, sur la ligne obscure des sillons, Le pauvre en limousine et le gueux en haillons, Songeant au même abri, suivent les mêmes roules. Ils parlent, puis soudain se mettent aux écoutes : Au-dessus d'eux, clamant vers le pays des eaux,
Perdus et harassés, passent de grands oiseaux. Ils les suivent; là-bas encor des voix se plaignent. L'ombre augmente, la brume aussi, les cris s'éteignent. Alors, le mendiant et le berger, sans bruit, Cherchant des feux lointains, s'enfoncent dans la nuit.