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LES CANTONNIERS

Ils disent : « La route est superbe Que nous arrosâmes en Mai

« De nos sueurs ! .. . Mille roupies ! Quel soleil! Dans les épiniers Les couleuvres sont assoupies, Dormons! » disent les cantonniers.

Us dorment. Bien souvent leur rêve Dure jusqu'au soir rougissant, Et quand l'un d'entre eux se relève, 11 demande l'heure au passant.

Étonné, le passant regarde Ce travailleur aux bras ballants.

Mais le cantonnier se hasarde, Il ébauche des gestes lents,

Effleure les cailloux, balaye, S'applique et tâche d'envoyer Un peu de poussièi^e à la haie, Car, enfin, il faut travailler !

0 douceur, d'un trait minuscule Le couchant dore l'horizon.

Les cantonniers au crépuscule Doivent rentrer à la maison.

Us partent tous. Us se rencontrent A des ronds-points, près des poteaux.

Les lueurs du soir nous les montrent Enveloppés de leurs manteaux,

Le balai de crin aux épaules, Le rabot et la pioche en main, Ils ont l'air de piocher des rôles :

Ils dormiront encor demain !

Tout à coup l'on voit des familles Déboucher sur les horizons.

Ce sont leurs femmes et leurs filles Et leurs nombreux petits garçons.

Ah! ces marmots, on les accueille Avec de grands bras fatigués.

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Ils prospèrent comme la feuille

En juin! Sont-ils beaux! Sont-ils gais!

Tout cela rit, saute, plaisante Avant de rentrer au bercail.

Vraiment, tout cela représente La paix, l'amour... et le travail.

« Bon pour un entrecôte, allez jusqu'à deux livres. »

Ce n'est pas le moment de leur couper les vivres : Les clameurs ont faim, le carême est passé; Déjà l'âne, là-bas, grimpe amont le fossé : Il happe à tout hasard des brins de nourriture Dans les coudriers blonds flottant sur la voiture.

Aux pauvres affamés tous les recoins sont bons. Pourtant ils ont choisi, ces inaigres vagabonds, L'endroit où l'abreuvoir rit, au bas de la côte. Un monsieur du quartier a payé l'entrecôte. On l'a, sur tous les tons, vingt fois remercié. Songez donc : un rôti ! L'homme est estropié.

La femme, jeune encor, toussote, elle est très pâle;

Elle porte, enfoui dans les plis d'un vieux châle,

L'enfant, rose et joufflu, qui pompe tout son lait.

Clopinant derrière eux, un pauvre gringalet

Porte un panier, d'où sort comme un son de clochettes ;

Vieux chandeliers roulant sur d'anciennes fourchettes,

Cuillères, plats d'étain cassés, faussés, troués,

Casseroles heurtant leurs ventres bossues,

Un tas d'objets menus choquant des antiquailles

Dans le clair cliquetis cliquetant des cliquailles.

On sent que le village attendait l'étameur.

Cette aubaine les a tous mis de bonne humeur.

L'estropié sourit, le gringalet fredonne,

L'enfant presse le sein que sa mère lui donne.

On dresse le bûcher. Devinant un festin,

L'âne, depuis longtemps privé du picotin,

Apercevant de loin la viande suspendue,

Ouvre, en un long braiment, sa bouche à l'étendue.

Devant l'âri, léché par un feu de sarment,

Le tournoyant rôti se dore lentement.

On arrose, on attise, et de la chair ambrée

Le jus en pleurs descend sur l'assiette Leurrée. L'âne, aspirant le bon fumet substantiel, Demande, en piaffant, un peu d'avoine au ciel Et le droit d'aller boire au fond de la prairie. « Il faudra bien qu'un jour la chance me sourie, Dit-il. J'ai tant trotté! Le repos m'est bien dû! » Et le voilà rêvant d'un petit coin perdu, D'un pré vert, où le thym provoque la bouchée, Où libre, paresseux...

La viande est décrochée.

« Ça jute, mes amis » , dit tout haut le grand gars En faisant des yeux doux, voraces et hagards. C'est cuit. Le rôti fume en sifflant comme un fifre : On mâche, on ronge, on gruge, on grignote, on s'empiffin On se passe un papier où quelques grains de sel Roulent; c'est un moment d'accord universel. Le contentement nait de la faim qui s'apaise. On lorgne le café qui chauffe sur la braise, On trinque, on est poli, ce sont des embarras! « Prends donc. — Garde pour toi. — Merci bien. — C'est du Aux échos du vallon l'âne, d'une voix aigre, Fit retentir sa plainte : «Hé! pour moi c'est du maigre!

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C'est injuste! »

Il fallut bien l'entendre à la fin; Le gringalet repu dit : « Papa, l'âne a faim. » Au fond, l'estropié devait être sensible; Il but et répondit : « Crois-tu? C'est bien possible. » L'âne sentit courir des frissons sur sa peau. Il vit le coffre ouvert, il vit le vieux cbapeau Pénétrer dans l'avoine et s'emplir au passage. O délices!

Midi flambait le paysage.

Dans les pommiers voisins les bourgeons éclataient, Au cœur des guis touffus les grives s'ébattaient, Le cresson miroitait dans le lit des fontaines, Il ne flottait dans l'air que des rumeurs lointaines. Aux vallons assoupis les vents, doux et légers, Apportaient l'angélus cbanté par les clocbers. Midi! Les vagabonds s'unissaient au cantique. Devant eux le café fumait, liqueur mystique Dont l'arôme est semblable au parfum de l'encens. L'âme des vagabonds vibrait avec leurs sens ; Graves, religieux, tous trois ils se signèrent; Puis, la tasse aux genoux, en buvant, ils parlèrent

De ce Dieu paternel, ami des pauvres gens,

Dont le ciel est ouvert à tous les indigents,

Et devant qui, là-haut, riche ou gueux, c'est tout comme.

La femme fit : « C'est beau! — Très beau, répéta l'homme.

Mais qu'il soit descendu, c'est drôle, en vérité! »

L'âne dit : « J'en suis sûr, c'est moi qui l'ai porté! n

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