‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 25 sur 175 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

couvraient les bras et les mains, celles de derrière lui pendaient sur les cuisses jusqu'aux talons, et la hure le coiffait en la forme même et manière du cabasset d'un homme de guerre. S'étant ainsi fait loup tout au mieux qu'il pouvait, il s'en vient droit à la fontaine, où buvaient chèvres et brebis après qu'elles avaient pâturé. Or était cette fontaine en une vallée assez creuse, et toute la place à l'entour pleine de ronces et d'épines, de chardons et bas genévriers, tellement qu'un vrai loup s'y fût bien aisément caché. Dorcon se musse là dedans entre ces épines, attendant l'heure que les bêtes vinssent boire; et avait bonne espérance qu'il effrayerait Chloé sous cette forme de loup , et la saisirait au corps pour en faire à son plaisir.

Tantôt après elle arriva. Elle amenait boire les deux troupeaux, ayant laissé Daphnis coupant de la plus tendre ramée verte pour ses chevreaux après pâture. Les chiens qui leur aidaient à la garde des bètes suivaient ; et comme naturellement ils chassent mettant le nez partout, ils sentirent Dorcon se remuer voulant assaillir la fillette ; si se prennent à aboyer, se ruent sur lui comme sur un loup, et l'environnant qu'il n'osait encore, tant il avait de peur, se dresser tout à fait sur ses pieds, mordent en furie la peau de loup, et tiraient à belles dents. Lui, d'abord honteux d'être reconnu, et défendu quelque temps de cette peau qui le couvrait, se tenait tapi contre terre dans le hallier, sans dire mot; mais quand Chloé, apercevant au travers de ces broussailles oreille droite et poil de tète, appela tout épouvantée Daphnis au secours, et que les chiens lui ayant arraché sa peau de loup, commencèrent à le mordre lui-même à bon escient ; lors il se prit à crier si haut qu'il put, priant Chloé et Daphnis qui jà était accouru, de lui vouloir être en aide; ce qu'ils firent, et avec leur sifflement accoutumé, eurent incontinent apaisé les chiens ; puis amenèrent à la fontaine le malheureux Dorcon , qui avait été mors et aux cuisses et aux épaules, lui lavèrent ses blessures où les dents l'avaient atteint, et puis lui mirent dessus de l'écorce d'orme mâchée , étant tous deux si peu rusés et si peu expérimentés aux hardies entreprises d'amour, qu'ils

f8S LES PASTORALES DE LONGUS.

estimèrent que cette embûche de Dorcon avec sa peau de loup ne fût que jeu seulement; au moyen de quoi ils ne se courroucèrent point à lui, mais le réconfortèrent et le reconvoyèrent quelque espace de chemin, et le menant par la main : et lui qui avait été en si grand danger de sa personne, et que l'on avait recous de la gueule, non du loup, comme il se dit communément, mais des chiens, s'en alla panser les morsures qu'il avait par tout le corps.

Daphnis et Ghloé cependant jusques à nuit close travaillèrent après leurs chèvres et brebis, qui, effrayées de la peau de loup, effarouchées d'ouïr si fort aboyer les chiens, fuyaient les unes à la cime des plus hauts rochers, les autres au plus bas des plages de la mer, toutes au demeurant bien apprises de venir à la voix de leurs pasteurs se ranger au son du flageolet, s'amasser ensemble en oyant seulement battre des mains; mais la peur leur avait alors fait tout oublier; et après les avoir suivies à la trace comme des lièvres, et à grand'peine retrouvées, les ramenèrent toutes au tect ; puis s'en allèrent aussi reposer ; là où ils dormirent cette seule nuit de bon sommeil. Car le travail qu'ils avaient pris leur fut un remède pour l'heure au mésaise d'amour : mais revenant le jour, ils eurent même passion qu'auparavant, joie à se revoir, peine à se quitter; ils souffraient, ils voulaient quelque chose, et ne savaient ce qu'ils voulaient. Cela seulement savaient-ils bien, l'un que son mal était venu d'un baiser, l'autre, d'un baigner.

Mais plus encore les enflammait la saison de l'année. 11 était jà environ la fin du printemps et commencement de l'été, toutes choses en vigueur; et déjà montraient les arbres leurs fruits, les blés leurs épis; et aussi était la voix des cigales plaisante à ouïr, tout gracieux le bêlement des brebis, la richesse des champs admirable à voir, l'air tout embaumé suave à respirer; les fleuves paraissaient endormis, coulant lentement et sans bruit; les vents semblaient orgues ou flûtes, tant ils soupiraient doucement à travers les branches des pins. On eût dit que les pommes d'elles-mêmes se laissaient tomber énamourées, que le soleil amant de beauté faisait cha-

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