‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 43 sur 175 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ver outre le baiser et l'embrasser. Mêmement Daphnis qui devenu grand et en bon point, pour n'avoir bougé tout l'hiver de la maison à ne rien faire, frissait après le baiser, et était gros, comme l'on dit, d'embrasser, faisant toutes choses plus curieusement et plus hardiment que paravant, pressant Chloé de lui accorder tout ce qu'il voulait, et de se coucher nue à nu avec lui plus longuement qu'ils n'avaient accoutumé. « Car il n'y a, disait-il, que ce seul point qui nous manque « des enseignements de Philétas, pour la dernière et seule « médecine qui apaise l'amour. »

Et Chloé lui demandant ce qu'il y pouvait avoir outre se baiser, s'embrasser et se coucher tout vêtus, et ce qu'il pensait faire plus quand ils seraient couchés nus? « Cela, lui « dit-il, que les béliers font aux brebis et les boucs aux chèa vres. Vois-tu comment après cela les brebis ne s'enfuient « plus, ni les béliers ne se travaillent plus à courir après ; « mais paissent tous les deux amiablement ensemble, comme « étant l'un et l'autre assouvis et contents ; et doit bien être « quelque chose plus douce que ce que nous faisons, et dont « la douceur surpasse l'amertume d'amour. — Et mais, fit-elle, « vois-tu pas que les béliers et les brebis, les boucs et les « chèvres , faisant ce que tu dis, se tiennent debout ; les « mâles montent, dessus, les femelles soutiennent les mâles « sur le dos. Et toi tu veux que je me couche avec toi à terre, « et toute nue. Sont-elles donc pas plus vêtues de leur laine « ou bien de leur poil que moi de ce qui me couvre ? »

Il la crut, et comme elle voulut, se coucha près d'elle, où il fut longtemps, ne sachant comment faire pour venir à bout de ce qu'il désirait. 11 la fit relever, l'embrassa par derrèrei en imitant les boucs , mais il s'en trouvait encore moins satisfait que devant. Si se rassit à terre, et se prit à pleurer de ce qu'il savait moins que les bélins accomplir les œuvres d'amour.

Or y avait-il non guère loin de là un qui cultivait son propre héritage, et s'appelait Chromis homme ayant jà passe' le meilleur de son âge et étant tout à l'heure cassé. Il tenait avec soi certaine petite femme, jeune et belle, et délicate,

pour autant maniement qu'elle était de la ville, et avait nom Lycenion; laquelle, voyant passer tous les matins Daphnis, qui menait ses bêtes en pâture, et le soir les ramenait au tect, eut envie de s'accointer de lui pour en faire son amoureux, et tant le guetta, qu'une fois le trouva seulet, elle lui donna une Gùte, une gauiïro à miel, et une panetière de peau de cerf; mais elle n'osa lui rien dire, se doutant qu'il aimait Chloé, parce qu'il était toujours avec elle; et néanmoins n'en savait autre chose, sinon qu'elle les avait vus sourire J'un à l'autre et se faire des signes. Si fit entendre a Ghromis, un matin, qu'elle s'en allait voir une sienne voisine en travail d'enfant, suivit les jeunes gens pas à pas, et se cachant entre des buissons pour n'être point aperçue, vit de là tout ce qu'ils faisaient, entendit tout ce qu'ils disaient, et très-biem sut remarquer comment et pour quelle cause ' pleurait le pauvre Daphnis. Par quoi ayant pitié de leur peine, et quant et quant considérant que double occasion de bien faire se présentait à elle, l'une de les instruire de leur bien, l'autre d'accomplir son désir, elle usa d'une telle finesse.

Le lendemain, feignant d'aller voir sa voisine qui travaillait d'enfant, elle vient droit au chêne sous lequel était Daphnis avec Chloé, et contrefaisant la marrie troublée : « Hélas! « mon ami, dit-elle, Daphnis, je te prie, aide-moi. De mes « vingt oisons, voilà un aigle qui m'en emporte le plus beau. « Mais, parce qu'il est trop pesant, l'aigle ne l'a pu enlever « jusque sur cette roche lî-haut, où est son aire, ains est allé « choir avec au fond du vallon, dedans ce bois ici : et pour « ce, je te prie, mon Daphnis, viens-y avec moi, car toute « seule j'ai peur, et m'aide à le recourir. Ne veuille souf- « frir que mon compte demeure imparfait. A l'aventure « pourras-tu bien tuer l'aigle même, qui ainsi ne ravira plus « vos agneaux ni vos chevreaux ; et Chloé ce temps pendant « gardera vos deux troupeaux. Tes chèvres la connaissent « aussi bien comme toi ; car vous êtes toujours ensemble. »

Daphnis, ne se doutant de rien, se leva incontinent, prit sa houlette en sa ma'n, et s'en fut avec Lycenion. Elle le mena loin de Chloé, dans !e plus épais du bois, près d'une ion-

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