LIVRE III
taine, où l'ayant fait seoir : « Tu aimes, lui dit-elle, Daphnis, « tu aimes la Chloé. Les Nymphes me l'ont dit cette nuit. « Elles me sont venues, ces Nymphes, conter en dormant les « pleurs que tu faisais hier . et si m'ont commandé que jo c t'ôtasse de cette peine, en l'apprenant l'œuvre d'amour, « qui n'est pas seulement baiser et embrasser , ni faire « comme les béliers et boucquins; c'est bien autre chose, et « bien plus plaisante que tout cela. Par quoi, si tu veux être « quitte du déplaisir que tu en as, et trouver l'aise que tu y « cherches, ne fais seulement que te donner à moi apprenti! « joyeux et gaillard, et moi, pour l'amour des Nymphes, je « te montrerai ce qui en est. »
Daphnis perdit toute contenance, tant il fut aise, comme un pauvre garçon de village, jeune et amoureux. Si se met à genoux devant Lycenion, la priant à mains jointes de tôt lui montrer ce doux métier, afin qu'il pût faire à Chloé ce qu'il désirait; et, comme si c'eût été quelque grand et merveilleux secret, lui promit un chevreau.de lait, des fromages frais, de la crème, et plutôt la chèvre avec. Adonc le voyant Lycenion plus naïf et plus simple encore qu'elle n'avait imaginé, se prit à l'instruire en cette façon. Elle lui commanda de siasseoir auprès d'elle, puis de la baiser tout ainsi qu'ils avaient de coutume entre eux, et en la baisant de l'embrasser, et finablement de se coucher à terre au long d'elle. Gomme il se fut assis, qu'il l'eut baisée, se fut couché, elle, le trouvant en état, le souleva un peu, et se glissa sous lui, puis elle le mit dans le chemin qu'il avait jusque-là cherché, où chose ne fit qui ne soit en tel cas accoutumée, nature elle-même du reste l'instruisant assez.
Finie l'amoureuse leçon, Daphnis, aussi simple que devant, s'en voulut courir vers Chloé, pour lui faire tout aussitôt ce qu'i\ venait d'apprendre, comme s'il eût eu peur de l'oublier. Mais Lycenion le retint et lui dit : « Il faut que tu saches en- « core ceci, Daphnis; c'est que, comme j'étais déjà femme, « tu ne m'as point fait mal à ce coup; car un autre homme, « il y a déjà quelque temps, m'enseigna cela que je te viens « d'apprendre, et en eut mon pucelage pour son loyer. Mais
220 LES PASTORALES DE LOiNGUS.
« Chloé, lorsqu'elle luttera cette lutte avec toi, la première e fois elle criera, elle pleurera, et si saignera, comme qui a l'aurait tuée; mais n'aie point de peur, et, quand elle vou- « dra se prêter à toi, amène-là ici, afin que, si elle crie, perce sonne ne l'entende, et, si elle pleure, personne ne la voie, a et, si elle saigne, qu'elle se puisse laver en cette fontaine. « Et te souvienne cependant que je t'ai fait homme premier « que Chloé. »
Après lui avoir donné ces avis, Lycenion s'en alla d'un autre côté du bois, faisant semblant de chercher encore son oison, et Daphnis alors songeant à ce qu'elle lui avait dit, ne savait plus s'il oserait rien exiger de Chloé outre le baiser et l'embrasser. Il ne voulait point la faire crier, car ce lui semblait acte d'ennemi ; ni la faire pleurer, car c'eût été signe qu'elle eût senti mal ; ou la faire saigner, car, étant novice, il craignait ce sang, et pensait être impossible qu'il sortît du sang, sinon d'une blessure. Si s'en revient du bois en résolution de prendre avec elle les plaisirs accoutumés seulement; et venu à l'endroit où elle était assise, faisant un chapelet de violettes, lui controuva qu'il avait arraché des serres mêmes de l'aigle l'oison de Lycenion; puis l'embrassant, la baisa comme Lycenion l'avait baisé durant le déduit, car cela seul lui pouvait-il, à son avis, faire sans danger; et Chloé lui mit sur la tête le chapelet qu'elle avait fait, et en même temp3 lui baisait les cheveux, comme sentant à son gré meilleur que les violettes ; puis lui donna de sa panetière à repaître du raisin sec et quelques pains, et souventefois lui prenait de la bouche un morceau , et le mangeait, elle, comme petits oiseaux prennent la becquée du bec de leur mère.
Ainsi qu'ils mangeaient ensemble, ayant moins de souci de manger que de s'entre-baiser, une barque de pêcheurs parut , qui voguait au long de la côte. 11 ne faisait vent quelconque, et était la mer fort calme, au moyen de quoi ils allaient à rames, et ramaient à la plus grande diligence qu'ils pouvaient, pour porter en quelque riche maison de la ville leur poisson tout frais péché ; et ce que tous mariniers ont accoutumé de faire pour alléger leur travail, ceux-ci le foi-