‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 45 sur 175 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

saient alors; c'est que l'un d'eux chantait une chanson marine, dont la cadence réglait le mouvement des rames, et les autres, de même qu'en un chœur de musique, unissaient pa r intervalles leur voix à celle du chanteur. Or, tant qu'ils voguèrent en pleine mer, le son, dans cette étendue, se perdait, at la voix s'évanouissait en l'air; mais, quand ils vinrent à passer la pointe d'un écueil et entrer en une baie profonde en forme de croissant, on ouït bien plus fort le bruit des rames, et bien plus distinctement le refrain de leur chanson ; pource que le fond de la baie se terminait en un vallon creux, lequel recevant le son, comme le vent qui s'entonne dedans une flûte, rendait un retentissement qui représentait à part le bruit des rames, et la voix des chanteurs à part, chose plaisante à ouïr. Car, comme une voix venait d'abord de la mer, celle qui répondait de terre résonnait d'autant plus tard, que plus tard avait commencé l'autre.

Daphnis, qui savait que c'était de ce retentissement, ne regardait rien qu'en la mer, et prenait singulier plaisir à voir la barque voguer vite, comme volerait un oiseau, tâchant à retenir quelque chose de la chanson qu'il pût jouer après sur sa flûte. Mais Ghloé n'ayant jamais ouï ce raisonnement de la voix, qu'on appelle écho, tournait la tête, tantôt du côté de la mer, lorsque les pêcheurs chantaient, tantôt vers le bois, cherchant qui leur répondait. Eux passés, tout se tut en la mer et dans le vallon ; et Chloé demandait à Daphnis si derrière l'écueil y avait point une autre mer, une autre barque et d'autjes rameurs qui chantassent. Il se prit doucement à sourire, et plus doucement encore la baisa, puis, lui mettant sur la tête le chapelet de violettes, commença à lui conter la la fable d'Écho, lui demandant pour loyer de lui faire cr beau conte, dix autres baisers. Si lui dit : « Il y a, ma mie, « plusieurs sortes de Nymphes ; les unes sont Nymphes des « bois, les autres des prés et des eaux, toutes belles, toutes « savantes en l'art de chanter; et fille d'une d'elles fut jadis « Echo, mortelle, pource qu'elle était née d'un père mortel ; « belle, comme fille de belle mère. Elle fut nourrie par les a Nymphes et apprise par les Muses, qui lui montrèrent à

« jouer de la flûte, à former des sons sur la lyre et sur la ci- « thare, et lui enseignèrent toute sorte de chants; si qu'étant « jà venue en la fleur de son âge, elle chantait avec les « Nymphes, et chantait avec les Muses : mais elle fuyait les « mâles, autant les dieux que les hommes, aimant la virgi- « nilé. Pan se courrouça contre elle, jaloux de ce qu'elle « chantait si bien, et dépité de ne pouvoir jouir de sa beauté. « Il rendit furieux les pâtres et chevriers du pays, qui, « comme loups ou chiens enragés, se jetèrent sur la pauvre « fille, la déchirèrent chantant encore, et çà et là dispere seront ses membres pleins d'harmonie. Terre les reçut en :< faveur des Nymphes, conserva son chant, retient sa mugi sique, et depuis, par le vouloir des Muses, imite les voix a et les sons, représente, comme faisait la pucelle de son vi- « vant, hommes, dieux, bêtes, instruments et Pan, quand il « joue de la flûte, lequel, entendant contrefaire son jeu, saute « et court par les montagnes, non pour autre envie, mais « cherchant où est l'écolier qui se cache et répète son jeu, « sans qu'il le voie ni connaisse. »

• Daphnis ayant fait ce conte, Chloé le baisa, non-seulement dix fois, comme il avait demandé, mais beaucoup plus. Car Écho redit, peu s'en faut, tout ce qu'il avait dit, comme pour témoigner qu'il n'avait point menti.

La chaleur allait tous les jours de plus en plus augmentant, parce que le printemps finissait et l'été commençait ; et aussi avaient-ils de nouveaux passe-temps convenables à la saison d'été. Daphnis nageait dans les rivières, Chloé se baignait dans les fontaines; il jouait de la flûte à l'envi des pins que les vents faisaient résonner; elle chantait à rencontre des rossignols à qui mieux mieux. Ensemble ils chassaient aux cigales, prenaient des sauterelles, cueillaient les fleurs, croulaient les arbres, mangeaient les fruits; et à la fin se couchèrent tous deux sous une même peau de chèvre, nue à nu; et lors eût Chloé facilement été faite femme, si Daphnis n'eût craint de lui faire sang; de quoi il avait si belle peur, qu'appréhendant de n'être pas toujours maître de soi, souvent il empêchait Chloé de se dépouiller toute nue, tellement qu'elle-même s'en

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