LIVRE III
étonnait; mais elle avait honte de lui en demander la cause.
Il y eut durant cet été grande presse et pourchas amoureux autour de Chloé pour l'avoir en mariage; et venait-on de tous côtés la demandera Dryas. Aucuns lui portaient des présents, et tous lui faisaient de grandes promesses; tellement' que Napé, mue d'avarice, lui conseillait de la marier, et ne tenir point plus longtemps une fille si grande en sa maison; que, si l'on ne se hâtait de lui donner mari, elle pourrait à l'aventure bientôt, en gardant ses bêtes par les champs, perdre son pucelage, et se marier pour des pommes ou des roses avec quelque berger; et ce, disait Napé., valait mieux, pour le bien d'elle et d'eux aussi, la faire maîtresse de la maison de quelque bon laboureur, et prendre ce qu'on leur offrirait, qu'ils garderaient à leur propre fils. Car, non guère auparavant, leur était né un petit garçon. Et Dryas lui-même quelquefois se laissait aller à ces raisons; aussi que chacun lui faisait des offres bien au delà de ce que méritait une simple bergère; mais considérant puis après que la fille n'était pas née pour s'allier en paysannerie, et que, s'il arrivait qu'un jour elle retrouvât sa famille, elle les ferait tous heureux, il différait toujours d'en rendre certaine réponse, et les remettait d'une saison à l'autre, dont lui venait à lui cependant tout plein de présents qu'on lui faisait.
Ce que Chloé entendant en était fort déplaisante, et toutefois fut longtemps sans vouloir dire à Daphnis la cause de son ennui. Mais, voyant qu'il l'en pressait et importunait souvent, et s'ennuyait plus de n'en rien savoir qu'il n'aurait pu faire après l'avoir su, elle lui conta tout : combien ils étaient de poursuivants qui la demandaient; combien riches I les paroles que disait Napé à celle fin de la faire accorder, et comment Dryas n'y avait point contredit, mais remettait le tout aux prochaines vendanges. Daphnis, oyant telles nouvelles, à peine qu'il ne perdit sens et entendement, et se séant à terre, se prit à pleurer, disant qu'il mourrait si Chloé cessait de venir aux champs garder les bêtes avec lui, et que non lui seulement, mais que les brebis et moutons en mourraient de déplaisir, s'ils perdaient une telle bergère. Puis, y ayant un peu
pensé, il reprit courage, et se mit en tète qu'il la pourrait avoir lui-môme, s'il la demandait à son père, espérant facilement l'emporter sur tous les autres, et leur être préféré. Une chose pourtant le troublait; Lamon n'était pas riche; ce seul point lui affaiblissait fort son espérance. Toutefois il se ré» solut, quoi qu'il en pût arriver, de la demander à femme, et Chloé même en fut d'avis. Si n'en osa de prime abord rien dire à Lamon, mais découvrit plus hardiment son amour à Myrtale, et lui tint propos comme il désirait épouser Chloé.
Myrtale la nuit en parla à son mari. Mais Lamon le trouva fort mauvais, et appela sa femme bête, de vouloir marier à une fille de simples bergers, tel gars, à qui elle savait bien que les marques et enseignes trouvées quant et lui promettaient autre fortune, et qui un jour ou l'autre, étant reconnu des siens, les pourrait, eux, non-seulement affranchir de servitude, mais les faire maîtres de meilleure et de plus grande terre que celle qu'ils tenaient comme serfs. Myrtale toutefois craignant que le garçon épris d'amour, s'il perdait ainsi tout espoir de ce que tant il désirait, ne fût capable de quelque funeste résolution, lui allégua d'autres motifs et prétextes de refus: « Nous sommes, ce lui dit-elle, pauvres, mon enfant, el avons « besoin d'une fille qui nous apporte, plutôt qu'à qui il faille a donner : au contraire, ils sont riches, eux, et si veulent « avoir un mari qui leur donne. Mais va, fais tant envers « Chloé, et elle envers son père, qu'il ne nous demande pas « grand'chose, et qu'il te la donne en mariage. Sans doute « elle t'aime aussi, et elle aimera bien mieux coucher avec « toi pauvre et beau, qu'avec pas un de ceux-là, qui sont ri- « ches et laids commeN marmots. »
Myrtale crut par ce moyen avoir doucement éconduit Daphnis. Car elle tenait pour tout assuré que jamais Dryas n'y consentirait, ayant en main de plus riches partis qui lui offraient beaucoup de bien. Daphnis quant à lui ne se pouvait plaindre de la réponse, mais se voyant si loin d'espérance, fit ce que les amants qui sont pauvres ont accoutumé faire; il se prit à pleurer et invoqua les Nymphes, lesque\lea la nuit ensuivante, ainsi qu'il dormait, s'apparurent à Jui, en