LIVRE III
•même forme et manière que la première fois; et lui dit la dus âgée d'elles : « A un autre dieu touche le soin du ma- < riage de Chloé : nous te donnerons, nous, de quoi gagner y Dryas. Le bateau des Méthymniens, dont tes chèvres brou- :< tèrent le lien l'année passée, fut ce jour-là par les vents emi porté bien loin de terre : mais d'autres souffles la nuit le
• jetèrent contre la côte, où il périt et tout ce qui était de-
• dans, sinon qu'avec le débris l'onde poussa sur la grève une « bour3e de trois cents écus, et est là couverte d'algue, près « d'un dauphin mort, qui a été cause que nul passant ne s'en « est encore approché, fuyant un chacun la puanteur de cette « pourriture. Vas-y, prends la bourse, et la donne. Ce sera « assez à cette heure pour montrer que tu n'es point pauvre: « mais un temps viendra que tu seras riche. »
Aussitôt dites ces paroles, elle disparurent avec la nuit, et, ie jour commençant à poindre, Daphnisse leva tout joyeux, chassa ses bêtes aux champs avec les sons accoutumés, et ayant baisé Chloé, salué les Nymphes, s'en courut au bord de la mer, comme s'il eût voulu s'asperger d'eau marine. Là se promenant sur le sable, il allait partout regardant s'il trouverait point ces trois cents écus, à quoi il n'eut pas grand'peine : car la mauvaise odeur du dauphin corrompu lui donna incontinent au nez, et lui servit de guide jusqu'au lieu, où ayant écarté les algues, il trouva dessous la bourse pleine, qu'il enleva, et la mit dans sa panetière. Mais il ne partit point de là qu'il n'eût adoré et remercié les Nymphes, et même la mer; car tout berger qu'il était, il aimait la mer alors, et elle lui semblait douce et bonne plus que la terre, pource qu'elle l'aidait à parvenir au mariage de son amie. Étant saisi de cet argent, il n'attendit pas davantage; ainsi s'estimant le plus riche, non pas seulement de tous les paysans de là entour, mais aussi de tous les vivants, s'en alla droit à Chloé, lui conta le songe qu'il avait eu, lui montra la bourse qu'il avait trouvée, et lui dit de garder leurs bêtes jusqu'à ce qu'il fût de retour; puis prit sa course vers Dryas, lequel il trouva battant le blé dans l'aire avec sa femme Napé. Si lui commença un brave propos, en lui disant ces paroles :
« Donne-moi Chloé en mariage. Je sais bien jouer de la « flûte ; je sais bien besogner aux vignes et aux arbres, labou- « rer la terre, vannerie blé au vent; et comment je sais gou- « verner les bêtes, elle-même Chloé te le peut témoigner. a On me bailla au commencement cinquante chèvres; je les « ai fait multiplier deux fois autant; et si ai élevé de beaux « et grands boucs jusqu'à dix, là où premièrement n'en avant « que deux, nous fallait la plupart du temps mener nos chè- « vres ailleurs; et si suis jeune et votre voisin, de qui nul '. ne se saurait plaindre. Une chèvre m'a nourri, comme Chloé « une brebis; et bien que pour tant de choses, je dusse être a préféré aux autres qui la demandent, encore te donnerai-je « plus qu'eux. Ils te donneront, eux, quelques chèvres, quelle ques moutons, quelque couple de bœufs galeux, du blé de •>. quoi nourrir trois poules ; mais moi, voici trois cents écus. n Seulement, je te prie, que personne n'en sache rien, non^ a pas même mon père Lamon. » En disant ces mots, il lui délivra l'argent, et le baisa quant et quant.
Dry as et Napé, voyant si grosse somme de deniers, qu'ils A'en avaient jamais tant vu ensemble, lui promirent aussitôt quil aurait Chloé pour sa femme, et dirent qu'ils feraient bien trouver bon ce mariage à Lamon. Si demeurèrent Daphnis et Napé à chasser les bœufs sur l'aire, et faire sortir avec la herse le blé des épis, pendant que Dryas, ayant premièrement serré la bourse et l'argent, s'en alla devers Lamon e» Myrtale, pour leur demander, à vrai dire au rebours de la coutume, leur jeune garçon en mariage.
Il les trouva qu'ils mesuraient l'orge après l'avoir vanné, et se plaignaient qu'à grand'peine en recueillaient-ils autant comme ils en avaient semé. Il les réconforta, disant qu'ainsi était-il partout; puis leur demanda Daphnis à mari pour Chloé, et leur dit que combien que d'autres lui offrissent et donnassent beaucoup pour l'accorder, il ne voulait d'eux rien avoir, ains plutôt était prêt à leur donner du sien. Car ils ont, disait-il, été nourris ensemble, et gardant leurs bêles aux champs, se sont pris l'un l'autre en telle amitié, qu'il gérait maintenant malaisé de les séparer; et si étaient bien
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d'âge tous deux pour coucher ensemble. Il leur alléguait ces raisons et assez d'autres, comme celui qui, pour loyer de les persuader, avait reçu trois cents écus.
Lamon ne pouvant plus s'excuser sur sa pauvreté, puisque les parents même de la fille l'en priaient, ni sur l'âge de Daphnis, car il était déjà en son adolescence bien avant, n'osa néanmoins dire encore à quoi tenait qu'il n'y consentit, qui était que tel parentage ne convenait point à Daphnis; mais après y avoir un peu de temps pensé, il lui répondit en cette sorte : « Vous êtes gens de bien de préférer vos voisins à des a étrangers, et de n'aimer point plus la richesse que l'hon- «< note pauvreté. Veuillent Pan et les Nymphes vous en ré- « compenser ! Et quant à moi, je vous promets que j'ai autant « d'envie comme vous que ce mariage se fasse; autrement « serais-je bien insensé, me voyant déjà sur l'âge et ayant « plus besoin d'aide que jamais, si je n'estimais un grand « heur d'être allié de votre maison ; et si est Chloé telle que « l'on la doit souhaiter, belle et bonne fille, et où il n'y a que « redire. Mais étant serf comme je suis, je n'ai rien dont je « puisse disposer, ains faut que mon maître le sache et qu'il « y consente. Or donc, différons, je vous prie, les noces jus- ■ qu'aux vendanges, car il doit, au dire de ceux qui nous « viennent de la ville, se trouver alors ici ; et lors ils seront « mari et femme, et en attendant s'aimeront comme frère et « sœur. Mais veux-tu queje te dise? tu prétends pour gendre, « Dryas, un qui vaut trop mieux que nous. » Gela dit, il le baisa et lui présenta à boire ; car il était, jà près de midi ; et le convoya au retour quelque espace de chemin, lui faisant caresses infinies.
Mais Dryas, qui n'avait pas mis en oreille sourde les dernières paroles de Lamon, s'en allait songeant en lui-même qui pouvait être Daphnis : «Une chèvre fut sa nourrice, les « dieux ont eu soin de lui. Il est beau et ne tient en rien de « ce viellard camus ni de sa femme pelée. Il a trouvé à son a besoin ces trois cents écus; à peine pourrait un chevrier a finer autant de misettes. N'aurait-il point été exposé comme < Chloé? Lamon 1 aurait-il point trouvé, comme Wfi c-jtte
« petite, avec telles marques et enseignes comme j'en trouvai « quant à elle? 0 Pan, et vous, Nymphes! veuillez qu'il soit m ainsi! A l'aventure un jour Daphnis, reconnu de ses pa- « rents, pourra bien faire connaître ceux de Chloé aussi.»
Dryass'en allait discourant et rêvant ainsi en lui-môme jusqu'à son aire, où il trouva le gars en grande dévotion d'ouïr quelles nouvelles il apportait. Si le réconforta en l'appelant de tout loin son gendre; lui promit les noces sans faute aux prochaines vendanges, lui donna la main, foi de laboureur, que Chloé jamais ne serait à autre que lui. Daphnis aussitôt, sans vouloir ni boire ni manger, s'en recourut vers elle, et l'ayant trouvée qui tirait ses brebis et faisait des fromages, il lui annonça la bonne nouvelle de leur futur mariage, et de là en avant ne feignait de la baiser devant tout le monde, comme sa fiancée, et l'aider en toutes ses besognes, tirait les brebis dans les seilles, faisait prendre le lait pour en faire des fromages, mettait les agneaux sous leur mère, comme aussi ses chevreaux à lui; puis quand tout cela était fait, ils se baignaient, mangeaient, buvaient; puis allaient en quête des fruits mûrs, dont y avait grande abondance, pour ce que c'était après Tout, dans la richesse de l'automne ; force poires de bois, force neffles et azeroles, force pommes de coin::, les unes à terre tombées, les autres aux branches des arbres. A terre elles avaient meilleure senteur, aux branches elles étaient plus fraîches; les unes sentaient comme malvoisie, les autres reluisaient comme or.
Parmi ces pommiers, un ayant été déjà tout cueilli, n'avait plus ni feuille ni fruit. Les branches étaient nues, et n'était demeuré qu'une seule pomme à la cime de la plus haute branche. La pomme belle et grosse à merveille sentait aussi bon et mieux que pas une; mais qui avait cueilli les autres n'avait osé monter si haut, ou ne s'était soucié de l'abattre ; ou possible une si belle pomme était réservée pour un pasteur amoureux. Daphnis ne l'eut pas sitôt vue qu'il se mit en devoir de l'aller cueillir. Chloé l'en voulut garder; mais il n'en tint compte : pourquoi elle peureuse et dépite de n'être point écoutée, s'en fut ou étaient leurs troupeaux, et Daphnis, mon-