LIVRE IV
tant entre les mains de Mégaclès, lui dit : « Voici l'enfant que « tu as fait exposer, Mégaclès ; une brebis, par la providence « des dieux, te l'a nourrie, comme une chèvre m'a nourri a Daphnis. Prends-la avec ces enseignes, et, la prenant, ren baille-la en mariage à Daphnis. Nous les avons tous deux « exposés, et tous deux les avons retrouvés : ils ont été tous « deux nourris ensemble, et tout de même ont été préservés « par les Nymphes, par le dieu Pan et par Amour. »
Mégaclès s'y accorda incontinent, et envoya quérir sa femme, qui avait nom Rhodé, tenant cependant toujours sa fille Chloé entre ses bras ; et demeurèrent tous deux chez Dionysophane au coucher, pource que Daphnis avait juré qu'il ne souffrirait emmener Chloé à personne, non pas à son propre père. Et le lendemain au matin ils prièrent tous les deux leurs pères et mères qu'ils leur permissent de s'en retourner aux champs, parce qu'ils ne se pouvaient accoutumer aux façons de faire de la ville, et aussi qu'ils voulaient faire des noces pastorales ; ce qui leur fut permis. Si s'en retournèrent au logis de Lamon, et présentèrent au bon homme Mégaclès le nourricier de Chloé, Dryas, et sa femme Napé à la mère Rhodé.
Le festin nuptial fut somptueusement préparé, et Mégaclès derechef dévoua sa fille Chloé aux Nymphes; et, outre plusieurs autres offrandes, leur donna les enseignes auxquelles elle avait été reconnue, et donna encore bonne somme d'argent à Dryas.
Dionysophane, pource que le jour était beau et serein, fit dresser dedans l'antre même des Nymphes des tables avec des lits de verde ramée, où prirent place tous les paysans de là à l'entour. Lamon et Myrtale y étaient, Dryas et Napé, les parents de Dorcon, les enfants de Philétas, Chromis et Lycenion„ Lampis même y vint, après qu'on lui eut pardonné : et là, comme entre villageois, tout s'y disait et faisait à la villageoise; l'un chantait les chansons que chantent les moissonneurs au temps des moissons, l'autre disait des brocards qu'on à accoutumé de dire en foulant la vendange. Philétas joua de sa flûte, Lampis du flageolet, et cependant Daphnis et Chloé se baisaient l'un l'autre.
Les chèvres mêmes paissaient là auprès comme si elles eussent été participantes de la bonne chère des noces, ce qui ne plaisait pas à ceux venus de la ville; et Daphnis, en appelant aucunes par leurs propres noms, leur donnait de la feuillée verde à brouter, et, les prenant par les cornes, les baisait. Et don pas lors seulement, mais en tout le reste de leur vie, passèrent le plus du temps et la meilleure partie de leurs jours en état de pasteurs; car ils acquirent force troupeaux de chèvres et de brebis, eurent toujours en singulière révérence les Nymphes et le dieu Pan, et ne trouvèrent point à leur goût de meilleure viande, ni plus savoureuse nourriture que du fruit et du lait; et qui est plus, firent teter à leur premier enfant, qui fut un fils, une chèvre; et au second, qui fut une fille, firent prendre le pis d'une brebis, et le nommèrent Philopœmen, et la fille Agélée; et ainsi vécurent aux champs longues années en grands soûlas. Ils eurent soin aussi de faire honorablement accoutrer la caverne des Nymphes, y dédièrent de belles images, et y édifièrent un autel d'Amour pastoral ; et à Pan, au lieu qu'il était à découvert sous le pin, firent faire un temple qu'ils appelèrent le temple de Pan le Guerroyeur.
Tout cela fut longtemps après; mais pour lors, quand la nuit fut venue, tout le monde les convoya jusqu'en leur chambre nuptiale, les uns jouant de la flûte, les autres du flageolet, et aucuns portant des fallots et flambeaux allumés devant eux; puis, quand ils furent à l'huis de la chambre, commencèrent à chanter Hyménée d'une voix rude et âpre, comme si avec une marre ou un pic ils eussent voulu fendre la terre.
Cependant Daphnis et Chloé se couchèrent nus dans le lit, là où ils s'entre-baisèrent et s'entre-embrassèrent sans clore l'œil de toute la nuit, non plusquechats-huants;etfit alors Daphnis ce que Lycenion lui avait appris : à quoi Chloé connut bien que ce qu'il* faisaient paravant dedans les bois et emmi les champs nViiiient que jeux de petits enfants.