A Corigliano, le i 2 juin
être quelque chose, je suis officier d'état-major, aide de camp, tout ce qu'on veut : toujours à l'avant-garde, crevant mes chevaux et me 'chargeant de toutes les commissions dont les autres ne se soucient pas. Mais tu sens bien qu'à ce métier je ne puis gagner que des coups et me faire estropier en pure perte. Jamais, dans l'artillerie, on ne me tiendra compte d'un service fait hors du corps , et les généraux auprès desquels je sers, assez empêchés à se soutenir eux-mêmes, ne sont pas en passe de rien faire pour moi. J'aimerais cent fois mieux commander une compagnie d'artillerie légère à la grande armée que d'être ici général comme l'est Mossel , c'est-à-dire gardemagasin des munitions de l'infanterie. Je n'ai pas de temps à perdre : si cette campagne-ci se fait encore sans moi, comme celle d'Austerlitz, où diable veux-tu que j'attrape de l'avancement? Avancer est chose impossible dans la position où nous nous trouvons. Cela est vrai, moralement et géographiquement parlant. Confinés au bout de l'Italie, nous ne saurions aller plus loin, et nous n'avons ici non plus de grades à espérer que de terre à conquérir. Par pitié ou par amitié, tire-moi de ce cul-de-sac; ôte-moi d'une passe où je suis déplacé et où je ne puis rien faire; invoque, s'il est nécessaire pour si peu de chose, ton patron et le mien, le général Duroc. Parle, écris; je t'avouerai de
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tout, pourvu que tu m'aides à sortir de cette botte au fond de laquelle on nous oublie. Si cela passe ton pouvoir, si l'on veut à toute force me laisser ici officier sans soldats, canonnier sans canons; s'il est écrit que je dois vieillir en Calabre, la volonté du ciel soit faite en toute chose !
On trouve ici tout, hors le nécessaire : des ananas, de la fleur d'oranger, des parfums, tout ce que vous voulez, mais ni pain ni eau.
A M'"' PigciUe, à Lille.
Mileto, le 2 5 octobre 1806.
Vous aurez de ma prose, chère cousine, tant que vous en voudrez, et du style à vingt sous, c'est-à-dire du meilleur, qui ne vous coûtera rien que le port. Si je ne vous en ai pas adressé plus tôt, c'est ([ue nous autres, vieux cousins, nous n'écrivons guère à nos jeunes cousines sans savoir auparavant comment nos lettres seront reçues, n'étant pas, comme vous autres, toujours assurés de plaire. Ne m'accusez ni de paresse ni d'indifférence : je voulais voir si vous songeriez que je ne vous écrivais pas depuis près de deux ans. Vous n'aviez aucun air de vous en apercevoir; moi,
piqué de cela, j'allais vous quereller, quand vous m'avez prévenu fort joliment. J'aime vos reproches, et vous avez mieux répondu à mon silence que peut-être vous n'eussiez fait à mes lettres.
On me mande de vous des choses qui me plaisent. Vous parlez de moi quelquefois, vous faites des enfants, et vous vous ennuyez. Vivat, cousine! voilà une conduite admirable. De mon côté, je m'ennuie aussi tant que je puis, comme de raison. Ne nous sommes-nous pas promis de ne point rire l'un sans l'autre? Pour moi, je ne sais ce que c'est que manquer à ma parole, et je garde mon sérieux, comptant bien que vous tenez le vôtre. Je trouverais fort mauvais qu'il en fût autrement, et, si quelqu'un vous amuse, à mon retour qu'il prenne garde à lui. Passe pour des enfants; mais point de plaisir, ma cousine, point de plaisir sans votre cousin.
Hélas! pour tenir ma promesse, je n'ai besoin que de penser à cinq cents lieues qui nous séparent, deux longues, longues années, écoulées sans vous voir, et combien encore à passer de la même manière ! Ces idées-là ne me quittent point et me donnent une physionomie de misanthropie et repentir. Jeux innocents, petits bals et soirées du jardin, qu'étes-vous devenus? Non, je ne suis plus le cousin qui vous amusait; ce n'est plus le temps de don Bedaine, de M""- Ventre-à-Terre et de
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la Dame empaillée. En me voyant maintenant vous ne me reconnaîtriez pas, et vous demanderiez encore : OU est le cousin qui nt? Voilà ce que c'est que de s'éloigner de vous. On s'ennuie, on devient maussade, on vieillit d'un siècle par an. Pour être heureux, il faut ou ne vous pas connaître, ou ne vous jamais quitter.
Je n'ai guère bâillé près de vous, ni vous avec moi, ce me semble, si ce n'est peut-être en famille aux visites de nos chers parents : eh bien! depuis que je ne vous vois plus, je bâille du matin au soir La nature, vous le savez, m'a doué d'un organe favorable à cet exercice : je bâille, en vérité, comme un coffre (mieux dit, m'est avis, que ce qu'on dit) • vous, à cause de mon absence, là-bas,vous devez bâiller aussi comme une petite tabatière. Quelle différence entre nous ! Vous n'oseriez assurément vous comparer, vous mesurer... Bêtise, oui, bêtise, j'en demeure d'accord, c'est du stjle à deux liards' Mais savez-vous ce qui m'arrive, de ne plus rire.? Je deviens méchant. Imaginez un peu à quoi je passe mon temps. Je rêve nuit et jour aux moyens de tuer des gens que je n'ai jamais vus, qui ne m'ont fait ni bien ni mal : cela n'est-il pas ]o\\> Ah! croyez-moi, cousine, la tristesse ne vaut rien. Reprenons notre ancienne allure; il n'y a de bonnes gens que ceux qui rient. Rions toutes les fois que 1 occasion s'en présentera, ou même sans occasion.
Moi, quand je songe à votre enflure, à lamine que vous devez faire avec ce paquet, et surtout à la manière dont cela vous est venu, ma foi, tout seul ici, j'éclate comme si vous étiez là. Il ne se donne pas un bal que vous n'enragiez : cela me réjouit encore plus.
Pendant que je vous fais ces lignes très-sensées, voici une drôle d'aventure... La maison tremble '; un homme qui écrivait près de moi se sauve en criant: Trcinoto! Moi, je répète: Tremoio! c'est-à-dire tremblement de terre, et me sauve aussi dans la cour. Là je vis bien que la secousse avait été forte, ou sérieuse, comme vous diriez, cousine, ou conséquente, comme dit Voisard. Un bâtiment non achevé, dont le toit n'est pas encore couvert, semblait agité par le vent; la charpente remuait, craquait. La terre a souvent ici de ces petits frissons [u^ renverseraient une ville comme un jeu de quilles, maisons n'étaient faites exprès, à l'épreuve du
..uto, peu élevées, larges d'en bas. Aucune n'est ombée cette fois, mais une église a écrasé je ne aiî combien de bonnes âmes qui sont maintenant .n )jaradis. Voyez quelle grâce deDieu! Nous autres .auriens, nous restons dans cette vallée de misères.
Vous demandez ce que nous faisons. Peu de ': ici : nous prenons un petit royaume pour la
. 1 . A Sinopoli, prè;deScylla, dans les premiers jours d'octobre.
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dynastie impériale. Qu'est-ce que la dynastie? Méot vous le dira. Le fameux traiteur Méot est cuisinier du roi, qui s'amuse souvent à causer avec lui, le seul homme, dit-on, pour qui Sa Majesté ait quelque considération. « Méot, lui dit le roi, tu me pousses ta famille, tes nièces, tes cousins, tes neveux, tes fieux ; tu n'as pas un parent à la mode de Bretagne, marmiton, gâte-sauce, qu'il ne faille placer et faire gros seigneur. — Sire, c'est ma dynastie, » lui répondit Méot. Voilà un joli conte, que vous ferez valoir en le contant avec grâce : vous ne pouvez autrement.
Quant au temps où nous nous reverrons, la réponse n'est pas si aisée. J'en meurs d'envie, vous pensez bien; mais il faut achever de conquérir ce royaume, et puis voir les antiquités. Il y en a beaucoup de belles. Vous savez ma passion, je suis fou de l'antique.
Vous présenterai-je mon respect? voulez-vous <iue j'aie l'honneur d'être...? Non, je vous embrasse tout bonnement... Mon Dieu! que vous êtes grosse! Moi qui vous ai vue comme un jonc, maintenant vous me paraissez une des tours de Notre- Dame. Ah ! mam'selle Sophie ! qu'avez-vous fait là? Que monsieur votre mari ne s'attende pas à mes compliTncnts pour vous avoir mise dans ce bel état.
Encore une fois, je vous embrasse.
Le vieux cousin qui ne rit plus.
A M"'« Pigalle, à Paris.
Mileto, le 3o octobre 1806.
Je VOUS envoie, chère cousine, une lettre pour M. Gassendi : ayez la bonté de la lui faire tenir. Ce que je demande dépend de lui; mais, tout mon ami qu'il se dit, je ne compte que médiocrement sur sa bonne volonté. Si vous le voyiez, chère cousine, ou, pour mieux dire, s'il vous voyait, je le connais et vous aussi, vous lui feriez faire ce que vous voudriez. Je ne vous demande point de ces efforts qui coûtent trop à la vertu : cela est bon lorsqu'il s'agit de la tête d'un mari, comme dans le conte de Voltaire. Mon placet réussira si vous l'appuyez seulement d'un regard et d'un sourire. Que vous êtes heureuses, vous autres belles, de faire des heureux à si peu de frais!
Ce que vous me marquez de mon affaire avec Arnou ne me rassure pas autant que vous l'imaginez. Je ne puis le voir, lui, parce qu'il est à Naples, c'est-à-dire à cent lieues de moi, et ces cent lieues •sont plus difficiles à faire que mille en tout autre pays, à cause des voleurs qui se sont établis sur toutes les routes, en sorte que nul ne passe s'il n'est plus fort qu'eux. On n'y arrête pourtant Courier. III. i5
LETTRES INEDITES
jamais ni diligences ni chaises de poste : je vous laisse à deviner pourquoi.
Si M"'" Eugénie a déjà pris un autre nom pardevant notaire, je lui en fais mon compliment, et bien plus encore à celui qui a cueilli cette jolie rose. Mes respects, s'il vous plait, à M"'® Audebert. Vous savez que je fus toujours son admirateui , mais elle ne le sait peut-être pas : il est temps de le lui apprendre.
Excusez le chiffon sur lequel je vous écris. Rien n'est plus rare que le papier en ce pays-ci, où tout se trouve, hors le nécessaire.
A M. le général Kcynier.
Foggia, le 17 février 1807.
Mon général, avec le tableau de mes misères, que vous pouvez voir ci-joint, je vais depuis trois mois de porte en porte, implorant le secours d'un chacun ; mais la charité est éteinte. On me dit : ' Dieu vous assiste ! » et on me tourne le dos.
Quelqu'un pourtant me fait espérer (car il y a encore de bonnes âmes), si vous vouliez bien certifier que par votre ordre j'ai pris la poste pour ,
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aller et revenir de Reggio à Tarente, voyage que je fis deux fois, comme vous savez. Sur ce certificat, on dit qu'on me payera quelque chose. Il est très-vrai, rnon général, que vous m'avez donné cet ordre; mais quand cela serait faux, comme il s'agit d'une aumône et de soulager un malheureux, ce seul motif sanctifie tout, et vous ne devriez faire aucun scrupule de mentir par charité. Pour donner aux pauvres, saint François volait sur les grands chemins.
Notez, je vous prie, mon général, que ce certificat sera d'accord avec un autre certificat de vous qui atteste fort inutilement que j'ai perdu trois chevaux laissés à Reggio parce que j'étais parti en poste pour Tarente. Bon Dieu! que de certificats! et quel style! Je devrais bien recommencer tout ceci pour vous écrire plus décemment et plus intelligiblement ; mais je compte à la fois sur votre indulgence et sur votre pénétration, deux choses dont je vous puis donner de bons certificats.
[a cette lettre se trouvait joint un état de pertes, imprimé à Napies en janvier 1807, montant à plus de 12,000 francs, non compris les frais de poste dont il est ici question.]
A M. ***, ministre de la guerre, à Naples.
Foggia, le 17 février 1807.
Monseigneur, si Votre Excellence daigne jeter les yeux sur l'état ci-joint, elle y verra que mes pertes réelles dans la dernière campagne montent à 12,247 francs, valeur d'environ trois années de mes appointements. Mes états de pertes, réduits à la somme que la loi m'accorde, ont été remis en bonne forme à M. l'ordonnateur en chef de l'armée, il y a plus de six mois. J'ignore ce qu'il €n a fait et ce que j''en puis espérer. Peu d'officiers de mon grade ont perdu autant que moi; nul n'a servi avec plus de zèle. Plusieurs ont été remboursés intégralement. Sans prétendre à la même faveur, j'ose supplier Votre Excellence de vouloir bien considérer ;
1° Que mes appointements me sont dus depuis. le mois de mars 1806;
2° Que depuis le mois de septembre dernier je ne touche aucune ration ni en argent, quoique officier attaché à l'état-major d'artillerie, ni en nature, quoique faisant partie d'un corps;
3° Que je n'ai encore jamais rien reçu de mon traitement de la Légion d'honneur;
4° Qirenfin mes ressources s'épuisent, et que, loin de pouvoir me remonter de manière à servir utilement, j'ai de la peine à subsister.
A M. Guillaume, sous-intendant militaire au service de Naples.
Foggia, le 20 mars 1807.
C'est à présent, mon cher sous-intendant, ou pour mieux dire sous-ministre, qu'il faut me protéger tout de bon et mettre aux pieds de Son Excellence le tableau de mes misères. Il y a de quoi attendrir le cœur même d'un ministre. Mais, si votre éloquence appuie mes humbles supplications, je ne doute point que Monseigneur n'obtienne de Sa Majesté une décision particulière en ma faveur, moyennant quoi on me payera le montant de mes états de pertes, lesquels existent dûment certifiés, visés, enfilés et oubliés dans vos paperasses.
Si c'est vous, comme je crois, qui avez rédigé la lettre de monseigneur l'ordonnateur en chef à monseigneur le ministre relative à mes lamentations, le diable vous puisse emporter! Que vous en
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coûtait-il de convenir que j'étais à plaindre et digne, autant pour le moins qu'aucun de ceux qu'on a remboursés, de la compassion du roi ? Si cela était vrai, comme il l'est, il le fallait attester pour l'amour de la vérité, sinon pour l'amour de moi. Supposons que vous fussiez sur le point de faire un bon mariage, irais-je conter au beau-père vos fredaines galantes? On est ami ou on ne l'est pas. Adieu.
A M. Colbcrt, commissaire ordonnateur.
Foggia, le 2 2 février 1807.
Mon cher ordonnateur, je suppose que vous êtes maintenant à Naples, où l'on vous attendait lorsque j'en suis parti ; vous vous divertissez et ne songez guère à moi, qui m'ennuie fort et pense souvent à vous, bien fâché de ne plus vous voir. Voilà une douceur à laquelle vous ne sauriez vous dispenser de répondre.
C'est donc pour vous dire que vous m'écriviez. Joignez à votre lettre une petite note de la petite somme que vous avez à moi, chose utile, nécessaire même, en cas de mort ou de départ de votre part ou de la mienne : vous savez ce que c'est que
de nous. Si on meurt de plaisir et d'ennui, nous sommes tous deux en grand péril.
Il y avait dans ce pajs-ci beaucoup de brigands, même avant que nous y vinssions; le nombre en augmente tous les jours. On détrousse les passants, on fait le contraire aux filles; on vole, on viole, on massacre. Cet art fleurit dans la Poui'.le autant pour le moins quVn Calabre, et devient une ressource honnête pour les moines supprimés, les abbés sans bénéfices, les avocats sans cause, les douaniers sans fraude et les jeunes gens sans argent. Tout voyageur qui en a, ou paraît en avoir, passe mal son temps sur les routes. Pour moi, dont l'équipage fait plus de pitié que d'envie, je prends peu d'escorte, et voyage en ami de tout le monde.
C'est pour vous dire enfin que je vous embrasse et me recommande à votre bon souvenir. J'embrasse aussi le sous-intendant, et lui souhaite de devenir quelque jour surintendant pour ne point trouver de cruelles:
Jamais surintendant frouva-t-il de cruelles?
C'est Boileau qui a dit cela, et il parlait, je crois, d'un de vos aïeux qui était surintendant, dont bien vous prend.
De vos nouvelles bientôt, je vous prie; ou, si paresse vous lie les doigts, faites-moi écrire par l'ami commun, supposé que les amis comme lui
puissent jamais être communs... Au diable le calembour! Dieu vous garde.
A M"" Pauline Arnoii, à Paris.
Lecce, le 2! mai 1807.
Comment vous portez-vous, Madame? Voilà ce que je vous supplie de m'apprendre d'abord. Ensuite marquez-moi, s'il vous plaît, ce que vous faites, où vous êtes, en quel pays et de quelle manière vous vivez, et avec quels gens. Vous pourrez trouver ces questions un peu indiscrètes; moi, je les trouve toutes simples, et compte bien que vous y répondrez avec cette même bonté dont vous m'honoriez autrefois. M. Arnou, que j'ai vu à Naples, m'a donné de votre situation des nouvelles qui, à tout prendre, m'ont paru satisfaisantes. Avec de la santé, de la raison et des amis éprouvés, ce que vous avez sauvé des griffes de la chicane vous doit suffire pour être heureuse. Je ne sais si vous avez besoin qu'on vous prêche cette philosophie; mais moi, qui n'ai pas trop à me louer de la fortune, je ne voudrais qu'être entre vous et M""^ Colins : je crois que nous trouverions pour rire d'aussi bonnes raisons que jamais.
Dès à présent, si j'étais sûr que vous voulussiez vous divertir, je vous ferais mille contes extravagants, mais véritables, de ma vie et de mes aventures. J'en ai eu de toutes les espèces, et il ne me manque que de savoir en quelle disposition ma lettre vous trouvera pour vous envoyer un récit, triste ou gai, tragique ou comique, dont je serais le héros. En un mot. Madame, mon histoire (entendez ceci comme il faut) fait rire et pleurer à volonté. Vous m'en direz votre avis quelque jour, car je me flatte toujours de vous revoir, quoiqu'il ne faille pour cela rien moins qu'un accord général de toutes les puissances de l'Europe. Vous revoir, Madame, vous. M""" Audebert, M™* Colins, M'"^ Saulty et ce que j'ai pu connaître de votre aimable famille ; cette idée, ou plutôt ce rêve, me console dans mon exil, et c'est le dernier espoir auquel je renoncerai.
Depuis quelques mois nous ne nous battons plus, et, s'il faut dire la vérité, on ne nous bat plus non plus. Nous vivons tout doucement, sans faire ni la guerre ni la paix; et moi, je parcours ce royaume comme une terre que j'aurais envie d'acheter. Je m'arrête où il me plaît, c'est-à-dire presque partout : car ici il n'y a pas un trou qui n'ait quelque attrait pour un amateur de la belle nature et de l'antiquité. Ah! Madame, l'antique! la nature! voilà ce qui me charme, moi; voilà mes deux pas-
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sions de tout temps. Vous le savez bien. Mais je suis plus fort sur l'antique, ou, pour parler exactement, l'un est mon fort, l'autre mon faible. Eh bien ! que dites-vous? faudrait-il autre chose que cette impertinence pour nous faire rire une soirée dans ce petit cabinet au fond du billard?
Je calcule avec impatience le temps où je pourrai recevoir votre réponse : n'allez pas vous aviser de ne m'en faire aucune. Ces silences peuvent être bons dans quelques occasions, mais, à la distance où nous sommes, cela ne signifierait rien. Je ne feindrai point de vous dire aussi que, fort peu exact moi-même à donner de mes nouvelles, je suis cependant fort exigeant et fort pressé d'en recevoir de mes amis. Voilà la justice de ce monde.
[La levée des mulets obligea Courier à parcourir toute la Fouille et à pousser jusqu'à Bari et à Lecce ; il revint enfin à Naples vers la mi-juin. A son arrivée, il trouva le général Dedon, commandant de l'artillerie de l'armée, prévenu et indisposé contre lui. Il se défendit peut-être avec trop de vivacité et fut mis aux arrêts.]
A M. le général Dedon, commandant l'artillerie.
Naples, le 2 5 juin 1807.
Monsieur, la supériorité du grade ne dispense pas des procèdes, de ceux-là surtout qui tiennent à
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l'équité naturelle. Les vôtres à mon égard ne sont plus d'un chef, mais d'un ennemi. Je vous croyais prévenu contre moi, et vous ai donné des éclaircissements qui devaient vous satisfaire. Maintenant je vois votre haine, et j'en devine les motifs; je vois le piège que vous m'avez tendu en me chargeant d'une commission où je ne pouvais presque éviter de me compromettre. Vous commencez par me punir; vous m'ôtez la liberté pour que rien ne vous empêche de me dénoncer au roi et de prévenir contre moi le public ; ensuite vous me citez à votre propre tribunal, où vous voulez être à la fois mon accusateur et mon juge, et me condamner sans m'entendre, sans me nommer mes dénonciateurs, ni produire aucune preuve de ce qu'on avance contre moi. Vous savez trop combien il me serait facile de confondre les impostures de vos vils espions. Vous pouvez réussir à me perdre, mais peut-être trouverai-je qui m'écoutera malgré vous. Quoi qu'il arrive, n'espérez pas trouver en moi une victime muette; je saurai rendre la lâcheté de votre conduite aussi publicjue dans cette affaire qu'elle l'a déjà été ailleurs.
[Vingt copies de cette lettre furent distribuées dans l'armée.]
124 LETTRES INEDITES
A M. ***, colonel d'artilkricj a Napks.
Naples, le 27 juin 1807.
Voilà qui est bouffon : il me tient bloqué et me demande la paix; c'est l'assiégeant qui capitule. Vous allez voir, mon colonel, si je me pique de générosité. Je ne demande pour moi que la levée de mes arrêts et de passer à une autre armée, moyennant quoi je me dédis de tout ce que j'ai dit et écrit au général Dedon. Je ne plaisante point : je signerai qu'il est brave, qu'il l'a fait voir àGaëte, et que ceux qui disent le contraire en ont menti, moi le premier. Un démenti à toute l'armée, que voulez-vous de plus, mon colonel? Rédigez les articles, et faites-moi sortir. Prisonnier à Naples, il me semble être damné en paradis.
A M. /t général Dcdon, commandant l'artillerie de l'armée.
Naples, le 29 juin 1807.
Mon général.
J'ai eu le malheur de vous offenser, et je comprends qu'il est difficile que vous l'oubliiez jamais. Quand même vous auriez la bonté de ne montrer
aucun ressentiment de ce qui s'est passé, mti position n'en serait pas moins désagréable ici, où le moindre incident pourrait rallumer des passions plutôt assoupies qu'éteintes. Vous-même, mon général, ne sauriez désirer de conserver sous vos ordres un officier qui, doutant toujours de vos dispositions à son égard, n'apporterait au service ni confiance ni bonne volonté. Je vous prie donc, mon général, de m'obtenir du roi l'ordre, que je sollicite depuis si longtemps, de me rendre à la grande armée.
[En attendant l'effet de cette demande, Courier fit sa rentrée dans la bibliothèque du marquis Tacconi. Il y travaillait à la traduction des livres de Xénophon sur le commandement de la cavalerie et sur l'équitation. Cet ouvrage, entrepris dès l'époque de son séjour à Plaisance, et plusieurs fois interrompu, fut à peu près terminé cette année à la fin de novembre. Il n'a été cependant imprimé qu'en 1809 ^ Paris.]
A M. de Sainte-Croix, à Paris.
N<aples, le ... juillet 1S07.
Monsieur, vous vous moquez de moi. Heureusement j"'entends raillerie, et prends comine il faut vos douceurs. Que si vous parlez tout de bon, sans doute l'amitié vous abuse. Il se peut que je sois
I2b LETTRES INEDITES
coupable de quelque chose, mais cela n'est pas sûr comme il l'est que jusqu'à présent je n'ai rien fait.
Ce que je vous puis dire du marquis Rodio, c'est qu'ici sa mort passe pour un assassinat et pour une basse vengeance. On lui en voulait, parce qu'étant ministre et favori de la reine, il parut contraire au mariage que l'on proposait d'un fils ou d'une fille de Naples avec quelqu'un de la famille. L'empereur a cette faiblesse de tous les parvenus, il s'expose à des refus. Il fut refusé là et ailleurs. Le pauvre Rodio, depuis, pris dans un coin de la Calabre à la tête de quelques insurgés, quoiqu'il eût fait une bonne, et franche, et publique capitulation , fut pourtant arrêté, jugé par une commission militaire, et, chose étonnante, acquitté. Il en écrivit la nouvelle à sa femme, à Catanzaro, et se croyait hors d'embarras ; mais l'empereur le fit reprendre et rejuger par les mêmes juges, qui cette fois-là le condamnèrent, étant instruits et avertis. Cela fît horreur à tout le monde, plus encore peut-être aux Français qu'aux Napolitains. On le fusilla par derrière, comme traître, félon, rebelle à son légitime souverain. Le trait vous paraît fort : j'en sais d'autres pareils. Quand le général V... commandait à Livourne, il eut l'ordre, et l'exécuta, de faire arrêter deux négociants de la ville, dont l'un périt comme Rodio; l'autre l'échappa belle.
ECRITES DE FRANCE ET D ITALIE I2y
s'étant sauvé de prison par le moyen de sa femme et d'un aide de camp. Le général fut en peine et fort réprimandé. Ici nous avons vu un courrier qui portait des lettres de la reine assassiné par ordre, ses dépêches enlevées, envoyées à Paris. L'homme qui fit ce coup, ou l'ordonna du moins, je le vois tous les jours. Mais quoi! à Paris même, pour avoir des papiers, n'a-t-on pas tué chez lui un envoyé ou secrétaire de je ne sais quelle diplomatie? L'affaire fit du bruit.
Assurément, Monsieur, cela n'est point du temps, du siècle où nous vivons : tout cela s'est passé quelque part au Japon, ou bien à Tombouclou, et du temps de Cambyse. Je le dis avec vous, les mœurs sont adoucies ; Néron ne régnerait pas aujourd'hui. Cependant, quand on veut être maître... pour la fin, le moyen. Maître et bon, maître et juste, ces mots s'accordent-ils? Oui, grammaticalement, comme honnête larron, équitable brigand.
J'ai connu Rodio : il était joli homme, peu d'esprit, peu d'intelligence, d'une fatuité incroyable, en un mot, bon pour une reine.
Je passe ici mes jours, ces jours longs et brûlants, dans la bibliothèque du marquis Tacconi, à traduire pour vous Xénophon, non sans peine : le texte est gâté. Ce marquis est un homme admirable, il a tous les livres possibles : j'entends tous ceux
12» LETTRES INEDITES
que vous et moi saurions désirer. J'en dispose. Entre nous, quand je serai parti, je ne sais qui les lira. Lui ne lit point : je ne pense pas qu'il en ait ouvert un de sa vie. Ainsi en usait Salomon avec ses sept ou huit cents femmes : les aimant pour la vue, il n'y touchait guère, sage en cela surtout; peut-être aussi, comme Tacconi, les prêtaitil à ses amis.
Nous sommes à présent dans une paix profonde et favorable à mes études; mais cette paix peut être troublée d'un moment à l'autre. Tout tient au caprice de deux ou trois bipèdes sans plumes qui se jouent de lespèce humaine. Pour moi, ce que je deviendrai, je le sais aussi peu que vous. Monsieur. J'ai cent projets, et je n'en ai pas un. Je veux rester ici, dans cette bibliothèque; je veux aller en Grèce; je veux quitter mon métier, je le veux continuer pour avoir des mémoires que j'emploierais quelque jour. De tout cela que sera-t-il ? Ce qui est écrit, dit Homère, aux tablettes de Jupiter. Présentez, je vous prie, mon respect à M"** de Sainte-Croix, et me conservez une place dans votre souvenir.
A M. ***, officier d'artillerie, à Aversa.
Naples, le ... juillet 1807.
J'ai reçu deux lettres de toi, une du 3, l'autre du 8; tu ne réponds point à la mienne d'un mese fa in circa, par laquelle je te priais de tâcher d'arranger mon compte avec Desgoutins. Ce compte me semble un compte de juif; à dire vrai, je n'y connais rien : il s'agit de change, et ce n'est pas mon fort que la banque.
Je suis fort aise que tu aies vu monsieur mon parent. Je ne le connais pas, et l'en aime bien mieux. Ceux que je connais de mes parents, je les ai tous in saccoccia, et ils le méritent. S'ils pensaient, comme disait Lauzun, que j'eusse de l'argent dans les os, ils me les casseraient pour l'avoir. Je me sers d'eux fort bien cependant. Quand j'en veux tirer quelque service, je leur mande que je vais mourir ; je fais mon testament, et aussitôt ils trottent. Ils sont tous plus vieux que moi et plus riches ; mais quoi ! la rage d'hériter ! Ils ont eu bon espoir lorsque j'étais en Fouille ( mes lettres arrivaient percées et vinaigrées, tu t'en souviens), et depuis, dans la guerre de Calabre. Alors ma succession était de l'or en barre. Aussi m'aimait-on
Courier III. i j
l3o LETTRES INÉD!TE5
fort, mais toujours un peu moins que si j'eusse été mort. Je conçois la haine des rois pour leur héritier présomptif. Dans le fait, tout cela est mal réglé; j'arrangerais les choses autrement si j'étais législateur. Les héritages se tireraient au sort, et de même les charges et les commandements : tout en irait bien mieux. Je te le prouverais si nous étions à nous promener à la Rubertzau. Heureux temps ! Tu vois bien que je n'ai pas grand'chose à te marquer. Rien de nouveau, sinon que je quitte cette armée tout de bon. Je t'ai conté cela dans une longue lettre à laquelle tu ne réponds guère. Je passerai à Milan. Je n'ai point encore mes ordres; mais, quand je les aurais, je ne me presserais pas. Je me trouve bien ici, et si bien que peut-être... Enfin suffit. Tu peux m'écrira. Le fait est que je suis en paradis. Ce pays n'a point d'égal au monde. Il est cependant du bon ton de s'y plaindre et de regretter Paris.
Un gueux qui, quand il vint, n'avait pas de souliers,
roule carrosse ici et trouve tout détestable. On ne vit quà Paris, où l'an passé peut-être il dînait à vingt sous quand on payait pour lui ; et le tout pour faire croire... J'en aurais trop à dire, basta. Quand nous nous reverrons.
ECRITES DE FRANCE ET D ITALIE iSl
A M'"« Pigalle, à Lille.
Résina, près Portici, le i'^'' novembre 1807.
Vos lettres sont rares, chère cousine : vous faites bien, Je m'y accoutumerais et je ne pourrais plus m'en passer. Tout de bon, je suis en colère : vos^ douceurs ne m'apaisent point. Comment, cousine, depuis trois ans voilà deux fois que vous m'écrivez' en vérité, mam'selle Sophie... Mais quoi! si je vous querelle, vous ne m'écrirez plus du tout. Je vouspardonne donc,- crainte de pis.
Oui, sûrement je vous conterai mes aventures, bonnes et mauvaises, tristes et gaies : car il m'en arrive des unes et des autres. Laissez-nous faire, cousine, on vous en donnera de toutes les façons. C'est un vers de La Fontaine : demandez à Voisard. Mon Dieu! m'allez-vous dire, on a lu La Fontaine : on sait ce que c'est que le Curé et le Mort. Eh bien! pardon. Je disais donc que mes aventures sont diverses, mais toutes curieuses, intéressantes : il y a plaisir à les entendre, et plus encore, je m'imagine, à vous les conter. C'est une expérience que nous ferons au coin du feu quelque jour. J'en ai pour tout un hiver. J'ai de quoi vous amuser, et par conséquent vous plaire, sans vanité,
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tout ce temps-là ; de quoi vous attendrir, vous faire rire, vous faire peur, vous faire dormir. Mais pour vous écrire tout, ah! vraiment, vous plaisantez : M""' Radcliffe n'y suffirait pas. Cependant je sais que vous n'aimez pas à être refusée, et comme je suis complaisant, quoi qu'on en dise, voici, en attendant, un petit échantillon de mon histoire; mais c'est du noir, prenez-y garde. Ne lisez pas cela en vous couchant, vous en rêveriez, et pour rien au monde je ne voudrais vous avoir donné le cauchemar.
Un jour je voyageais en Calabre. C'est un pays de méchantes gens, qui, je crois, n'aiment personne, et en veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long; suffît qu'ils nous haïssent à mort et qu'on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs mains. J'avais pour compagnon un jeune homme d'une figure... ma foi, comme ce monsieur que nous vîmes au Raincy (vous en souvenez-vous?), et mieux encore peut-être. Je ne dis pas cela pour vous intéresser, mais parce que c'est la vérité. Dans ces montagnes les chemins sont des précipices; nos chevaux marchaient avec beaucoup de peine. Mon camarade allant devant, un sentier qui lui parut plus praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute : devais-je me fier à une tête de vingt ans?... Nous cherchâmes, tant qu'il fit jour, notre chemin à travers ces bois; mais
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plus nous cherchions, plus nous nous perdions, et il était nuit noire quand nous arrivâmes près d'une maison fort noire. Nous y entrâmes, non sans soupçon; mais comment faire? Là nous trouvons toute une famille de charbonniers à table, où du premier mot on nous invita. Mon jeune homme ne se fit pas prier : nous voilà mangeant et buvant, lui du moins, car pour moi j'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient bien mines de charbonniers; mais la maison, vous l'eussiez prise pour un arsenal : ce n'étaient que fusils, pistolets, sabres, couteaux, coutelas. Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi. Mon camarade, au contraire : il était de la famille, il riait, il causait avec eux, et, par une imprudence que j'aurais dû prévoir (mais quoi! s'il était écrit...), il dit d'abord d'où nous venions, où nous allions, qui nous étions, Français, imaginez un peu! chez nos plus mortels ennemis, seuls, égarés, si loin de tout secours humain ! Et puis, pour ne rien omettre de ce qui pouvait nous perdre, il fit le riche, promit à ces gens pour la dépense, et pour nos guides le lendemain, ce qu'ils voulurent. Enfin il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût grand soin, qu'on la mît au chevet de son lit : il ne voulait point, disait-il, d'autre traversin. Ah! jeunesse! jeunesse! que votre âge est à plaindre! Cousine, on crut que nous portions les diamants de la couronne... Ce
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qu'il y avait qui lui causait tant de souci dans cette valise, c'étaient les lettres de sa maîtresse!
Le souper fini, on nous laisse. Nos hôtes couchaient en bas , nous dans la chambre haute où nous avions mangé. Une soupente élevée de sept à huit pieds, où l'on montait par une échelle, c'était là le coucher qui nous attendait, espèce de nid dans lequel on s'introduisait en rampant sous des solives chargées de provisions pour toute l'année. Mon camarade y grimpa seul, et se coucha tout endormi, la tête sur la précieuse valise. Moi, déterminé à veiller, je fis bon feu et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement, et je commençais à me rassurer, quand, sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin , j'entendis au-dessous de moi notre hôte et sa femme parler et se disputer; et, prêtant l'oreille parla cheminée, qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces propres mots du mari . Eh bien ! enfin, voyons, fautil les tuer tous deux ? A quoi la femme répondit : Oui. Et je n'entendis plus rien.
Que vous dirai-je? je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre. A me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant. Dieu! quand j'y pense encore!... Nous deux, presque sans armes, contre eux, douze ou quinze, qui en avaient tant ! Et mon camarade mort de som-
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■meil et de fatigue ! L'appeler, faire du bruit, je n'osais; m'échapper tout seul, je ne pouvais : la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux gros dogues hurlant comme des loups... En quelle peine je me trouvais, imaginez-le si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure, qui fut long, j'entends sur l'escalier quelqu'un , et par les fentes de la porte je vis le père, sa lampe dans une main, dans l'autre un de ses grands couteaux. Il montait, sa femme après lui, moi derrière la porte. Il ouvrit; mais, avant d'entrer, il posa la lampe, que sa femme vint prendre ; puis il entre pieds nus, et elle de dehors lui disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : Doucement, va doucement. Quand il fut à l'échelle, il monte , son couteau dans les dents, et, venu à la hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu offrant sa gorge découverte, d'une main il prend son couteau, et de l'autre... (ah! cousine!...) il saisit un jambon qui pendait au plafond, en coupe une tranche et se retire com.me il était venu. La porte se referme, la lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions.
Dès que le jour parut , toute la famille à grand bruit vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporte à manger : on sert un déjeuner fort propre , fort bon , je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait,
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dit notre hôtesse, emporter l'un et manger l'autre. En les voyant, je compris enfin le sens de ces terribles mots : Faut-il les tuer tous deux? Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait.
Cousine, obligez-moi : ne contez point cette histoire. D'abord, comme vous voyez, je n'y joue pas un beau rôle, et puis vous me la gâteriez. Tenez, je ne vous flatte point : c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce récit. Moi, sans me vanter, j'ai la mine qu'il faut pour les contes à faire peur. Mais vous, voulez-vous conter ? prenez des sujets qui aillent à votre air. Psyché, par exemple.
Au Ministre de la guerre, à Naples.
Naples, le 26 novembre 1807.
Monseigneur, depuis six mois je redemande à M. Boismon, caissier de l'artillerie, 1,600 fr. que je lui ai confiés à titre de dépôt. Il prétend retenir cette somme par ordre du général Dedon, à cause de certains frais de bureau touchés par moi il y a quatre ans, et qui, dit-il, ne m'étaient point dus. Premièrement, je nie le fait : je n'ai jamais touché
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de frais de bureau que sur des ordonnances particulières du ministre de la guerre.
Mais quand ce qu'il dit serait vrai, fussé-je débiteur de cent mille francs à la caisse de l'artillerie, il n'en serait pas moins obligé de me remettre, à ma première réquisition, le dépôt dont il s'est chargé. Je ne suis point en compte avec la caisse. L'autorité du général est nulle dans cette affaire. En un mot, ce n'est point à la caisse, mais à M. Boismon, que j'ai confié mon argent, et l\ n'en doit de compte qu'à moi.
Il allègue une autre excuse qui me paraît plus plausible. Quoiqu'il ait le titre de caissier, la caisse n'est pas en son pouvoir: elle est, dit-il, chez le général, dans sa chambre; il en a les clefs, et par conséquent, lui caissier, ne peut me rendre mon argent que le général n'y consente, à quoi il n'est pas disposé.
Est-ce ma faute à moi. Monseigneur, si le caissier n'a pas la caisse ? Pouvais-je faire ces distinctions et deviner que M. Boismon était caissier pour prendre mon argent , mais non pas pour me le rendre? Je laisse ces subtilités à ceux qui en ont le profit.
Enfin, vous voyez. Monseigneur, que le général Dedon couche avec mon argent. Le ravoir à son insu, cela est fort difficile. J'ai fait ce que j'ai pu, et j'y renonce. Obtenir qu'il me le rende n'est
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possible qu'à vous, Monseigneur, et Je supplie Votre Excellence de vouloir bien s'employer à cette bonne oeuvre.
M. de Sainte-Croix, à Paris.
Naples, le 27 novembre 1807.
Monsieur, vous me ravissez en m'apprenant que votre besogne avance, et que vous êtes résolu de ne la point quitter que vous ne l'ayez mise à fin. Voilà parler comme il faut 1 Vous voulez qu'on vous encourage : j'y ferai mon devoir, soyez-en sûr, me promettant pour moi, de ce nouveau travail, autant de plaisir que m'en fit votre première édition. Il n'y avait que vous. Monsieur, qui pussiez n'en être pas entièrement satisfait et faire voir au public qu'il y manquait quelque chose.
Ma petite drôlerie, dont vous me demandez des nouvelles, est assez dégrossie. J'en suis à l'épiderme : c'est là le point justement où se voit la différence du sculpteur au tailleur de pierres. Ce texte a des délicatesses bien difficiles à rendre, et notre maudit patois me fait donner au diable.
Ne me vantez point votre héros ' ; il dut sa