‹ ŒuvresChapitre 21 sur 37 · I . Engelures · texte numérisé non relu

I . Engelures

ÉCRITES DE FRANCE ET D ITALIE lyy

Je comprends la vôtre, Monsieur, sachant combien jvous étiez lié avec un homme si respectable, et la haute estime qu'il avait pour vous. Quant à moi, il n'y avait personne dont l'amité me fût ni mieux .prouvée ni plus chère; et même, depuis la mort de ,M. de Villoison, qui nous fut ravi aussi cruellement, c'était presque la seule liaison que j'eusse conservée en France parmi les gens de lettres. Il se plaisait à m'encourager dans ces émdes dont vous avez pu voir quelques essais, et c'était à lui que je confiais des amusements et des goûts qu'on ne peut avoir pour soi seul. Enfin, par mille raisons, je ne pouvais faire de perte qui me fût plus sensible. C'est déjà un bonheur pour moi que mon manuscrit passe dans vos mains; mais je voudrais qu'avec cela. Monsieur, M. de Sainte-Croix vous eût transmis une partie de l'amitié dont il m'honorait. Pour avoir quelque droit à la vôtre, si ce peut m'être là un titre, permettez-moi de le faire valoir, en y joignant l'admiration que m'inspirent vos rares connaissances. Je n'en puis juger par moi-même que très-imparfaitement; mais je voyage depuis longtemps, et partout je vous entends louer par des gens que tout le monde loue. Ainsi, je suis sûr de votre mérite dans les choses mêmes qui passent ma portée. Voilà d'où me vient , Monsieur, le désir de vous connaître plus particulièrement et l'ambition de vous plaire, Courier. III. a?

lyS LETTRES INÉDITES

Je compte être bientôt à Paris, où j'espère vous faire ma cour un instant. En attendant, si vous daignez jeter un coup d'œil sur mon travail et me donner cjuelques avis, venant d'un homme comme vous, nulle faveur ne me pourrait être plus précieuse. Je suis très-flatté de l'intérêt que vous y voulez bien prendre, et fort aise que M. Le Normant, à votre considération, se charge de l'impression. C'était assurément tout ce que je pouvais souhaiter. Je me flatte peut-être; mais vous voilà, je crois, un peu engagé à protéger mon Xénophon à son entrée dans le monde. J'ose vous prier. Monsieur, de ne le point perdre de vue : car, plutôt que de le voir livré à la barbarie des prêtes, j'aimerais mieux l'étouffer d'abord. Il vous sera aisé, ce me semble, de trouver quelqu'un qui se charge de surveiller l'impression, et de voir vousmême d'un coup d'œil si tout est dans l'ordre. Comme mon voyage à Paris est encore une chose incertaine, et que, dans tous les cas, mon séjour y sera très-court, occupé d'ailleurs de soins fort différents, je ne pourrai même avoir une pensée qui se rapporte à de tels objets; et, sans vos bontés, je renoncerais à rendre cet ouvrage public.

[Courier, devenu libre, se mit bientôt en route pour Paris, où il arriva le i5 avril. Napoléon venait d'en partir pour aller soutenir une nouvelle guerre contre l'Autriche. Le bruit des victoires d'Abensberg et d'Eckmiihl réveilla dans

le cœur de notre officier d'artillerie le désir qu'il avait toujours nourri de faire une campagne dans une armée qu'il commandât. Il employa donc de nouveau ses amis, et obtint, le 7 mai, l'ordre de se rendre en Allemagne pour y attendre que l'empereur eût prononcé sur sa rentrée au service. Il ne partit cependant pour Strasbourg que le 28, parce que ses affaires l'obligèrent à aller passer quelques jours à Luynes.

Enfin, il arriva le i5 juin à Vienne, où le quartier général était établi depuis un mois. ]

A M'"^ la comtesse de Lariboissière, à Paris.

Vienne en Autriche, le 19 juin 1809.

Iadame, vous approuverez sûrement la liberté que je prends de vous écrire, icar j'ai à vous parler du général et de monsieur votre fils. Leur santé à tous deux est telle que vous la pouvez souhaiter. Monsieur votre fils m'a tout l'air d'être bientôt un des plus jolis officiers de l'armée. Il le serait par sa figure, quand il n'aurait que cet avantage; mais j'ai causé avec lui, et je puis affirmer qu'il raisonne de tout parfaitement. Où preniez-vous donc, s'il =-vous plaît, qu'il avait l'air un peu trop page? Je n'ai rien vu de plus sensé. En un mot, Madame, si son frère, comme on me l'assure, ne lui cède en rien pour le mérite, vous êtes heureuse entre toutes les mères. Je vous parle le langage de l'Evangile : ainsi je pense que vous me croirez.

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Quant au général, l'empereur sait l'occuper si bien qu'il n'aura de longtemps le temps d'être malade. C'est une chose qui nous étonne tous que sa tête et sa santé résistent à tant d'affaires; cependant il trouve des forces pour tout. On ne sait vraiment quand il dort, et l'heure de ses repas n'est guère plus réglée que celle de son sommeil. Avec tout cela, Madame, il se porte mieux que jamais, et n'a sûrement rien à désirer, sinon d'être plus près de vous.

Ces renseignements authentiques, venant d'un témoin oculaire et digne de foi, ne vous déplairont pas, je crois : voilà par où je me flatte de vous faire agréer ce griffonnage. A mon arrivée ici, je me suis d'abord mis fort bien avec le général en lui donnant de vous, Madame, des nouvelles exactes, récentes et satisfaisantes, sans me vanter, puisque je vous ai vue bien mieux qu'il ne vous avait laissée. L'idée m'est venue de vous faire ma cour par le même moyen, en vous marquant fidèlement l'état où se trouvent deux personnes qui vous sont si chères.

A présent, votre bonté ordinaire fera que vous serez bien aise d'apprendre où en sont mes affaires. Vous savez, Madame, que le général Songis s'en est allé, que M. de Lariboissière le remplace dans le commandement de l'artillerie de l'armée. Je crois, en vérité, que c'est moi qui ai arrangé tout cela.

L'empereur n'eût pas fait autrement s'il n'eût songé qu'à m'obliger. En arrivant, je suis allé droit au général, sans même savoir que l'autre fût parti. Le lendemain, mon affaire fut présentée à l'empereur, qui s'avisa de demander ce que c'était que ce chef d'escadron, et pourquoi il avait quitté. Le général répondit comme il fallait, sans blesser la vanité. Bref, la conclusion fut que je reprendrais sur-le-champ du service. Il n'y manque plus que je ne sais quel décret que doivent faire ceux qui les font, et puis la signature, et me voilà en pied. Vous dirai -je maintenant. Madame, ma pensée tout naturellement? J'aimais M. de Lariboissière par une ancienne inchnation, qui commença dès que je le connus (outre l'estime que personne ne peut lui refuser). Maintenant la reconnaissance s'y joint, et, si cet attachement d'un officier à son chef fait quelque chose au service, il n'y aura point dans l'armée d'officier qui serve mieux que moi.

[Courier, qui s'était flatté de rester pendant toute la campagne attaché au général de Lariboissière, fut fort désappointé en recevant l'ordre de passer au quatrième corps d'armée. Il le joignit cependant dans l'île de Lobau, et fut employé aux batteries qui tirèrent, le 4 juillet, pour protéger le passage du Danube. Il donne lui-même dans une lettre du 5 septembre 1810, qu'on trouvera ci-après, le détail de ce qui lui arriva à cette occasion.

Après la victoire de Wagram, il regarda la guerre comme terminée; et, ne se croyant pas de nouveau engagé au service militaire par ce qui s'était passé depuis que sa démis-

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sion avait été acceptée, il quitta l'armée et arriva à Strasbourg le I 5 juillet.]

A M'"^ Dionigi, à Rome.

Strasbourg, le 1 8 juillet 1809.

Ecrivez-moi, Madame, dès que vous aurez reçu cette lettre, car voilà bien du temps que je n'ai eu de vos nouvelles. J'ai tant couru jusqu'à présent que je ne pouvais vous donner d'adresse certaine; maintenant, sans être plus stable, je dépends plus de moi-même, et puis mieux savoir ce que je deviendrai, sauf les hasards ordinaires de la vie. Adressez vos lettres à M. Courier, à Strasbourg, poste restante; elles me parviendront, quelque part que je sois, et je serai en Suisse, selon toute apparence. Je vais là pour fuir la rage de la canicule en me rapprochant de vous. Je passerai dans ces montagnes tout le temps des chaleurs. J'en descendrai au mois d'octobre. Alors il fera bon chez vous, et j'irai vous voir, non pas seulement cet hiver, mais tous les hivers. C'était là mon ancien projet, mon plus beau château en Espagne et le plus cher de mes rêves, que rien ne m'empêche aujourd'hui de réaliser.

Ma dernière lettre à vous était, je crois, de Milan. J'ai toujours voyagé depuis. J'ai traversé en. plus d'un sens la France et l'Allemagne. J'arrive maintenant de Vienne. J'ai vu de près les grands événements, et j'ai à vous faire des récits sans fin, quand nous nous reverrons s'entend : car de vous en écrire seulement la dixième partie, mille plumes n'y suffiraient pas.

S'il y avait quelque chose que je pusse espérer de M. Amati, je le prierais d'achever enfin le petit travail dont il s'est chargé pour moi, et de l'avoir prêt pour le temps de mon arrivée à Rome. Je sais bien qu'il me le promettra sans la moindre difficulté, mais je sais aussi le fond qu'on peut faire sur ses promesses. Vous, Madame, qui devez avoir quelque crédit sur son esprit, mêlez-vous un peu de cette affaire , et obtenez de lui qu'il remplisse ses engagements, sans quoi je vois bien qu'il y faut renoncer.

Je finis comme j'ai commencé, en vous priant de m'écrire. C'est pour cela seul que je vous écris, moi : car je suis sûrement le plus paresseux de tous vos correspondants, et vous n'auriez guère de mes nouvelles si je pouvais me passer des vôtres.

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A M. d'Aglncourt, à Kome.

Zurich, le 25 juillet 1809.

Monsieur, je donnerais tout au monde pour avoir à cette heure une ligne de vous qui m'assurât seulement que vous vous portez bien. Voilà en vérité mille ans que je n'ai eu de vos nouvelles. Vous allez dire que c'est ma faute. Non. Quand je vous aurais écrit, jamais vos réponses ne m'eussent atteint dans les courses infinies que j'ai faites après être parti de Livourne. C'est de là que je vous adressai, ce me semble, ma dernière lettre. Le seul récit de mes voyages depuis ce temps-là vous fatiguerait. Figurez-vous que si j'ai eu un moment de repos, si je me suis arrêté quelque part, c'a toujours été sans l'avoir prévu. Ne pouvant jamais dire un jour où je serais le lendemain, quelle adresse vous aurais-je donnée? Maintenant je suis libre, ou je crois l'être ( c'est tout un ) , et je vais. . . devinez où? à Rome. Cela n'est-il pas tout simple? Débarrassé de mille sottises qui me tiraillaient en tous sens, je reprends aussitôt ma tendance naturelle vers le lieu où vous résidez. Voilà une phrase de physicien, que quelque jolie femme prendrait pour de la cajolerie; mais vous, Monsieur, vous

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savez bien que c'est la pure vérité. Il est heureux pour moi, sans doute, que vous habitiez justement le pays que je préfère à tout autre; mais fussiezvous en Sibérie, dès que je me sens libre, j'irais droit à vous.

J'ai dû vous marquer, si tant est que je vous aie écrit de Milan, comme, arrivé là, je quittai sagement mon vilain métier. Mais, à Paris, un hasard, la rencontre d'un homme que je croyais mon ami,

Et, je pense, Quelque diable aussi me poussant,

je partis pour l'armée d'Allemagne dans le dessein extravagant de reprendre du service. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais, et, tout près d'être lié au banc, m'a retiré de cette galère. Je vous conterai cela quelque jour : ce n'est pas matière pour une lettre. Dès que les chaleurs cesseront, je descendrai de ces montagnes pour aller passer l'hiver avec vous. Cependant écrivezmoi, si peu que vous voudrez, mais écrivez-moi. Deux mots de votre main me seront un témoignage de l'état de vos yeux et suffiront pour m'apprendre comment vous vous portez.

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A M. d M'"" Thomassin, à Strasbourg.

Lucerne, le 2 5 août 1809.

Monsieur et Madame, les marques d'amitié que j'ai reçues de vous, à mon passage par votre bonne ville, me persuadent que vous serez bien aises d'avoir de mes nouvelles et de savoir un peu ce que je deviens. En vous quittant, j'allai à Bâle : je n'y vis que la maison fort intéressante de M. Haas, auquel j'étais adressé par M. Levrault. L'occasion qui se présenta de me rendre à Zurich d'une manière très-convenable à ma fortune', c'est-à-dire presque gratis, me décida pour ce voyage. Ce fut là que je commençai à me trouver en Suisse, pays vraiment admirable dans cette saison. La beauté tant vantée des sites fit sur moi l'effet ordinaire, me surprit et m'enchanta. Il y avait là un prince russe avec sa femme et ses enfants, tous fort bonnes gens, quoique princes; parlant français mieux que les nôtres, ce que vous croirez aisément. Leur connaissance, que je fis, me fut utile et agréable. Nous vîmes le lac en bateau, les environs en voiture (où les voitures pouvaient aller), le reste à pied. Tout

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