I. Avec un commis voyageur de Sedan
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me convenait, à cause de la compagnie : on riait à n'en pouvoir plus, on causait gaiement. J'osai bien leur parler de leur vilain pays, dont je recueillis là en passant quelques notions assez curieuses. Je fus ainsi deux jours avec eux sans m'ennuyer; après quoi toute cette famille, prince, princesse, petits princes, valets et servantes fort jolies, tout cela partit en trois carrosses pour les eaux de Baden, et partira peut-être quelque jour en un seul tombereau pour la Sibérie. Ce fut la réflexion que je fis, sans la leur communiquer.
Sur le lac, Dieu m'est témoin que je pensai à mes amis des bords du Rhin, vous compris et en tête, si vous le trouvez bon; et voici comment j'y pensai tout naturellement. Je regardais les eaux de ce lac, transparentes comme le cristal; celles de la Limate en sortent et vont se jeter dans le Rhin. Vous voyez, Monsieur et Madame, comme mes pensées, en suivant l'onde fugitive, arrivaient doucement à vous. Les vôtres n'auraienl-elles pas pu remonter quelquefois le cours de l'eau? Cela n'est pas si naturel : aussi n'osé-je m'en flatter.
Après le départ de mes Russes, je ne fus pas longtemps sans trouver une autre occasion, aussi peu coûteuse que la première, pour venir à Lucerne, en reprenant ma direction vers l'Italie. Arrivé dans cette ville, je voulus, avant d'aller plus loin, reconnaître le pays, où je vis beaucoup
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d'ombrages, point de vignes, des sapins, et, du côté du midi, un rempart de montagnes toujours couvertes de neiges. J'en conclus que c'était là un lieu très-propre à passer le mois d'août et l'asile que je cherchais contre la rage de la canicule, comme parle Horace. Le hasard me fit connaître un jeune baron qui venait d'hériter d'une jolie maison de campagne sur le bord du lac, à demilieue de la ville : nous allâmes ensemble la voir, et, sur l'assurance qu'il me donna de n'y jamais mettre le pied, j'acceptai le logement d'où je vous écris, que j'occupe depuis un mois, et que je compte occuper jusqu'à la fin de septembre, car je ne crois pas que l'Italie, dans la partie où je veux aller, soit habitable avant ce temps.
Ma demeure est à mi-côte, en plein midi, audessus d'une vallée tapissée de vert, mais d'un vert inconnu à vous autres mondains, qui croyez être à la campagne auprès des grandes villes. J'ai en face une hauteur qu'on appellerait chez vous montagne, toute couverte de bois, et ces bois sont pleins de loups dont je reçois chaque matin les visites dans ma cour, comme M. de Champcenetz recevait ses créanciers; plus loin, je vois dans les grandes Alpes l'hiver au-dessus du printemps; à droite, d'autres montagnes entrecoupées de vallons; à gauche, le lac et la ville, et puis encore des montagnes ceintes de feuillages et couronnées de neige. Ce sont là
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ces tableaux qu'on vient voir de si loin, mais auxquels nous autres Suisses nous ne faisons non plus d'attention qu'un mari aux traits de sa femme après quinze jours de ménage.
Quant à ma vie, j'en fais trois parts : l'une pour manger et dormir, l'autre pour le bain et la promenade, la troisième pour mes vieilles études, dont j'ai apporté d'amples matériaux. Le jardinier et sa femme, qui me servent, n'entendent pas un mot de français : ainsi, j'observe strictement le silence de Pythagore et à peu près son régime. Je ne vais jamais à la ville, où je ne connais personne, et où je ne suis connu que des femmes par une aventure assez drôle.
Je me baigne tous les jours dans le lac, et le plus souvent dans un endroit qui est un port pour les bateaux. Dimanche dernier, au soleil couchant, je m'étais déshabillé pour me jeter à l'eau. Les eaux de ces lacs, par parenthèse, sont toujours trèsfroides, et le baptême n'en est que plus salutaire. Mais on n'en use point ici, et je crois même qu'il n'y a personne dans tout le pays qui sache nager. Moi qui n'ai point d'autre plaisir, je m'en donne du matin au soir, et je m'en trouvé très-bien. J'avais donc défait ma toilette. Un bouquet d'arbres, une espèce de lisière de taillis le long du rivage, m'empêcha de voir quelques barques qu venaient côte à côte prendre terre où j'étais, et
qui, survenant tout à coup, me mirent au milieu de vingt femmes dans le costume d'Adam avant le péché. Ce fut, je vous assure, une scène, non pas une scène muette, mais des cris, des éclats de rire ! . . . Je n'ouïs jamais rien de pareil. Les échos, s'en mêlant, redoublèrent le vacarme. Ces dames se sauvèrent où elles purent, et moi je m'enfuis sous les ondes, comme les grenouilles de La Fontaine. Je fus prier les nymphes de me cacher dans leurs grottes profondes, mais en vain : il me fallut bientôt remettre le nez hors de l'eau. Bref, les Lucernoises me connaissent, et c'est peut-être ce qui m'empêche de leur faire ma cour.
Je corrige un Plutarque qu'on imprime à Paris. C'est un plaisant historien, et bien peu connu de ceux qui ne le lisent pas en sa langue : son mérite est tout dans le style. Il se moque des faits et n'en prend que ce qui lui plaît, n'ayant souci que de paraître habile écrivain. Il ferait gagner à Pompée la bataille de Pharsale si cela pouvait arrondir tant soit peu sa phrase. Il a raison. Toutes ces sottises qu'on appelle histoire ne peuvent valoir quelque chose qu'avec les ornements du goût.
Voilà, Monsieur et Madame, comme se passe mon temps, fort doucement, je vous assure, mais avec une rapidité qui m'effrayerait si j'y songeais. Je ne fais pas cette folie. Je ne songe qu'à vivre pour vous revoir un jour, et je m'y prends, ce me
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semble, assez bien. Ce qui rend mes heures si rapides, c'est que je ne suis guère oisif. Je puis dire comme Caton : « Je ne fus jamais si occupé que depuis que je n'ai plus rien à faire. » Enfin, si j'avais de vos nouvelles, je ne désirerais rien, et il y aurait au monde un homme content de son sort. Ecrivez-moi donc bientôt.
Parlez-moi de ce bouton de rose que vous élevez sous le nom d'Hélène. Vous êtes là, en vérité, une trinité fort aimable et bien mieux arrangée ■que l'autre. Vous êtes aussi consubstantiels et indivisibles. Chacun de vous est nécessaire à l'existence de tous trois. Agréez, je vous en supplie, l'assurance très-sincère de mon respect et de mon attachement.
A M. et M'"^ Clavier, à Paris.
Lucerne, le 3o août 1809.
Monsieur et Madame, ne vous ai-je pas écrit deux ou trois fois au moins? n'ai-je pas mis moimême mes lettres à la poste ? ne vous ai-je pas marqué mon adresse bien exacte? C'est à moi que je fais ces questions, car je suis moins sûr de moi que de vous, et je m'accuserais volontiers de votre
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silence. Le fait est que je ne reçois pas un mot. A toute force, il se pourrait que vous m'eussiez écrit, car dans mes longues erreurs j'ai perdu des lettres. Les vôtres sont, sans fîatterie, celles que je regrette le plus, si tant est que vous m'ayez écrit, comme je tâche de le croire. Mandez-moi au moins ce qui en est, et si je dois m'en prendre à vous, à la poste ou à moi, qui, par quelque étourderie, stcut meus est mos, me serai privé du plaisir d'avoir de vos nouvelles. Quand je dis plaisir, c'est un besoin. Comptez que je ne puis m'en passer, et dépêchez-vous, s'il vous plaît, de m'adresser quelques lignes de la moins paresseuse de vos quatre mains. Ce sont quatre torts que vous avez, si vous êtes restés tant de temps sans me donner signe de souvenir.
Quand j'aurai des preuves que vous recevez mes lettres, je vous conterai par quelle chance je me trouve ici. Je m'y trouve bien, et j'espère me trouver encore mieux à Rome, où je passerai l'hiver. Je ne suis plus soldat. Dieu merci : je suis ermite au bord du lac, au pied du Righi. Je ne vois que bergers et troupeaux, je n'entends que les chalumeaux et le murmure des fontaines; et, dans l'innocence de ma vie, je ne regrette rien de cette Babylone impure que vous habitez : s'entend, je n'en regrette que vous, qui êtes purs, si vous m'avez écrit.
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Vous ferez bien parvenir, je crois, mes respects à M"'^ de Salm , quelque part qu'elle soit. Je lui écrirais si j'osais, si je savais où adresser ma lettre. Je pensai fort à elle sur les bords de ce lac de Zurich où j'étais il n'y a pas huit jours; je pensai à elle d'une façon toute pastorale. Je regardais les eaux du lac, transparentes comme le cristal; celles de la Limate en sortent et vont se jeter dans le Rhin. Vous voyez comme mes pensées, en suivant l'onde fugitive, allaient par le Rhin à la Roër. Mais quel séjour pour une muse que le Rhin et la Roër! comment mettra-t-elle ces noms-là sur sa lyre? Cela est fâcheux pour ces pauvres fleuves : on ne les chantera point en beaux vers, on les abandonnera aux Buache et aux Pinkerton. Que ne s'appelaient-ils Céphise ou Asopus!
N'avez-vous jamais ouï parler du marquis Tacconi, à Naples, grand trésorier de la couronne, grand amateur de livres, et mon grand ami, que l'on vient de mettre aux galères? Il avait ioo,oocv livres de rente, et il faisait de faux billets! C'était pour acheter des livres, et il ne lisait jamais! Sa bibliothèque magnifique était plus à moi qu'à lui : aussi suis-je fort fâché de son aventure. Tudieu ! comme on traite la littérature en ce pays-là ! L'autre roi fit pendre un jour toute son académie; celui-ci envoie au bagne le seul homme qui eût des livres dans tout le royaume. Mais, dites-moi, au-
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riez-vous cru que la fureur bibliomaniaque pût aller jusque-là? L'amour fait faire d'étranges choses : ils aiment les livres charnellement, ils les caressent, les baisent.
Ce qui suit sera, s'il vous plaît, pour le docteur Coraï. M. Basili , à Vienne, m'a rendu mille services dont je remercie de tout mon cœur M. Coraï, et dont le moindre a été de me donner de l'argent. Je devais remettre cet argent à son correspondant de Paris; mais, comme je n'ai de mémoire que pour les choses inutiles, j'ai d'abord oublié le nom de ce correspondant, qui doit pourtant s'appeler M. Martin Pesch, ou Puech, ou Pioche. Bref, on ne le trouve point à Paris. M. Coraï peut et doit même savoir le nom et l'adresse de ce monsieur : qu'il ait donc la bonté de me l'envoyer bien vite, non pas le monsieur, mais l'adresse. J'ai écrit maintes lettres à M. Basili; mais il y a un sort sur toute ma correspondance, et puis je crains que dans ce temps-cimes lettres ne lui parviennent pas. Enfin cela ne finira point si Dieu et vous, gens charitables, n'y mettez la main; et M. Basili, qui m'a obligé on ne peut pas plus galamment, aurait assurément droit d''ètre mécontent.
Une idée qui me vient à présent : seriez-vous à Lyon, par hasard? Mais non, vos lettres se sont perdues, car vous m'avez écrit, ou vous m'écrirez sitôt la présente reçue.
[Courier quitta Lucerne le 27 septembre, après y avoir passé deux mois. Ce fut pendant ce séjour qu'il fit la traduction libre de la Vie de Périclès par Plutarque. De Lucerne il se rendit à Altorf, traversa à pied le mont Saint- Gothard, et vint par Bellinzona et Lugano à Milan, où il arriva le 3 octobre.]
A M. et M'"^ Thomassin, à Strasbourg.
Milan, le 12 octobre 1809.
ONSiEUR et Madame, je ne sépare point ce que Dieu a joint, et je réponds à vos deux lettres par une seule. Ces deux bonnes lettres me sont parvenues avec celles que vous avez retirées pour moi de la poste. Mais celles-là, en vous priant de me les renvoyer à Lucerne, je n''entendais point du tout vous en faire payer le port. La plupart des gens obligent peu, lors même qu'il ne leur en coûte rien, et beaucoup vendent cher de médiocres services; vous, vous obligez et payez. Ma foi, il y a plaisir d'être de vos amis. Je devrais au moins ne pas abuser de tant de bonté; mais comment m'y prendre pour tirer encore de votre maudite poste deux ou trois lettres que j'y dois avoir d'ancienne date? Ecrire au directeur, comme j'avais fait avant de recourir à vous, je n'aurai ni lettre ni réponse.
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Il faut donc toujours vous importuner, mais, cette fois, sans rien débourser. Envoyez, je vous prie, à ce bureau, quelqu'un qui , fouillant dans le fatras des lettres /)os/e restante, y déterre les miennes, et fasse mettre au dos : Chez Messieurs Molini et Landi, libraires à Florence^ puis vous joindrez à cette bonté celle de m'en donner avis.
Les lettres de M""' Thomassin sont ce que l'on m'avait dit, c'est-à-dire, après sa conversation, tout ce qu'il y a de plus aimable; mais, dussé-je être impertinent, je critiquerai celle que j'ai reçue : aussi bien n'y suis-je pas trop ménagé.
Ce que j'y trouve à dire d'abord, c'est qu'elle est trop courte; et puis, c'est que madame n'y parle guère que de moi. Eiais-je en droit d'espérer qu'elle me parlât d'elle-même et de ce qui l'entoure? Je ne sais, mais il me semble... Enfin, pourquoi ne m'a-t-elle pas dit où en est son bâtiment ? J'aurais bien pu avoir aussi des nouvelles de la vache, du jardin et d'autres choses. Franchement, comme vieille connaissance, j'avais droit à ces détails, et tout ce qui eût allongé sa lettre la rendait d'autant meilleure.
Vous voulez donc bien. Madame, vous intéresser à mes courses? Je n'en ai fait, jusqu'au 3o septembre, qu'aux environs de mon ermitage. J'ai vu dans les hautes Alpes ces gens qui vivent de lait et ignorent l'usage du pain... Ils paraissent heureux.
Je vous dirai l'année prochaine ce qui en est, car je compte passer l'été avec eux, et descendre après en Alsace. J'ai fait sur mon lac de Lucerne des navigations infinies. Ses bords n'ont pas un rocher où je n'aie grimpé pour chercher quelque point de vue, pas un bois qui ne m'ait donné de l'ombre, pas un écho que je n'aie fait jaser mille fois : c'était ma seule conversation, et le lac mon unique promenade. Ce lac a aussi ses nymphes : il n'y a si chétif ruisseau qui n'ait la sienne, comme vous savez. J'en vis une un jour sur la rive. Je ne plaisante point. J'étais descendu pour examiner les ruines du fameux château de Habsbourg; mais je vis autre chose que des ruines. Une jeune fille jolie, comme elles sont là presque toutes, cueillait des petits pois dans un champ. Leur costume est charmant, leur air naïf et tendre, car en général elles sont blondes; leur teint, un mélange de lis et de roses. Celle-là était bien du pays. J'approchai. Je ne pouvais rien dire, ne sachant pas un mot de leur langue. Elle me parla; je ne l'entendis point. Cependant, comme en Italie, où beaucoup d'affaires se traitent par signes, j'avais acquis quelque habitude de cette façon de s'exprimer, je réussis à lui faire comprendre que je la trouvais belle. En fait de pantomime, sans avoir été si loin l'étudier, elle en savait plus que moi. Nous causâmes. Je sus bientôt qu'elle était du village voisin, qu'elle
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allait dans peu se marier, que son amant demeurait de l'autre côté du lac, qu'il était jeune et joli homme. Vous seriez-vous doutée, Madame, que tout cela se pût dire sans parler? Pour moi, j'ignorais toute la grâce et l'esprit qu'on pouvait mettre dans une pareille conversation : elle me l'apprit. Cependant je partageais son travail, je portais le panier, je cueillais des pois, et j'étais payé d'un sourire qui eût contenté les dieux mêmes... Mais je voulus davantage.
Toute cette histoire ne me fait guère d'honneur : me voilà pourtant, je ne sais comment, engagé à vous la conter, et vous. Madame, à la lire. J'obtins de cette belle assez facilement qu'elle ôtàt un grand chapeau de paille à là mode du pays. Ces chapeaux, dans le fait, sont jolis; mais il couvrait, il cachait... et le fichu, c'était bien pis : à peine laissait-il voir le cou. Je m'en plaignis, j''osai demander que du moins on l'entr'ouvrît. Ces choses-là, en Italie, s'accordent sans difficulté ; en Suisse, c'est une autre affaire. Non-seulement je fus refusé, mais on se disposa dès lors à me quitter. Elle remit son chapeau, remplit à la hâte son panier et le posa sur sa tête. Quoique la mienne ne fût pas fort calme, j'avais pourtant très-bien remarqué que ce fichu, auquel on tenait tant, ne tenait lui-même qu'à une épingle assez négligemment placée; et, profitant d'une attitude qui ne permettait nulle défense,
j'enlevai d'une main l'épingle et de l'autre le fichu, comme si de ma vie je n'eusse fait autre chose que déshabiller les femmes. Ce que je vis alors, aucun voyageur ne l'a vu; et moi je ne profitai guère de ma découverte, car la belle aussitôt s'enfuit, laissant à mes pieds son panier et son chapeau , qui tomba, et je restai le mouchoir à la main. Quand elle s'arrêta et tourna vers moi ses yeux indignés, j'eus beau la rappeler, prier, supplier, je ne pus lui persuader ni de revenir ni de m'attendre. Voyant son parti pris, qu'y faire ? Je mis le fichu sur le panier avec le chapeau, et je m'en allai, mais lentement, trois pas en avant et deux en arrière, comme les pèlerins de l'Inde. A mesure que je m'éloignais elle revenait, et quand je revenais elle fuyait. Enfin, je m'assis à quelque distance, et je lui laissai réparer le désordre de sa toilette; et puis je me levai, et je sus encore lui inspirer assez de confiance pour me laisser approcher. Je n'en abusai plus. Nous ramassâmes ensemble la récolte éparse à terre, et je plaçai moi-même sur sa tête le panier, que ses doigts seuls soutenaient de chaque côté. Alors figurez-vous ses deux mains occupées, mêlées avec les miennes, sa tête immobile sous ce panier, et moi si près... J'avais quelques droits, ce me semble; l'occasion même en est un. J'en usai discrètement. Maintenant, Madame, si vous demandez ce que c'est que le château de Habsbourg,
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en vérité, je ne l'ai point vu, non que je n'y sois revenu plus d'une fois. Je revins souvent au pied de ces tours, mais sans jamais voir ce que j'y cherchais.
Quand je m'aperçus que les feuilles se détachaient des arbres et que les hirondelles s'assemblaient pour partir, je coupai un bâton d'aubépine que je fis durcir au feu, et me mis en chemin vers l'Italie. Je fus deux jours dans les neiges, mourant de froid, car je n'avais pris aucune précaution, et je ne dégelai qu'à Bellinzona. Dieu et les chèvres de ces montagnes savent seuls par où j'ai passé! Il ne faut pas parler là de routes. Mon guide portait mon bagage. Il n'y en eut jamais de plus léger : aussi pouvais-je à peine le suivre. Ces montagnards ont des jambes qui ne sont qu'à eux!
Mon dessein n'était pas de m'arréter ici ; mais j'y ai trouvé un ami ', et cet ami-là est un homme qui a du savoir et du goût, deux choses rarement unies. Me voilà dojic à Milan jusqu'à ce que le froid m'en chasse. Je compte être à Florence dans les premiers jours de novembre, à Rome bientôt après. Vous appelez cela courir; mais, au vrai, je ne sors pas de chez moi. Ma demeure s'étend de Naples à Paris. Je goiîte avec délices les douceurs de l'indépendance. Quoique, dans le vilain métier